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CHAPITRE XIX

Soulèvement des Métis — Causes — Mgr Grandin signale le danger — Riel — Gabriel Dumont — La guerre — Gros-Ours, ses déprédations — Les Pères Fafard et Marchand massacrés — Riel se rend — Soumission des rebelles — Douleur de l'Evoque — Accidents de voyages.

Nous devons revenir en arrière pour expliquer les origines du terrible drame qui ensanglanta le diocèse de Mgr Grandin, en 1884. On nous pardonnera de nous étendre sur les péripéties de cet événement qui eut de si graves conséquences pour le pays.

Lorsque le gouvernement fédéral, issu de l'Acte d'Union de 1867, voulut prendre possession des immenses territoires que venait de lui céder la Compagnie de la Baie d'Hudson, il eut à lutter contre de graves difficultés.

La Compagnie de la Baie d'Hudson ne s'était jamais préoccupée de faire un cadastre, chose fort peu nécessaire dans ua pays, où tout le monde se sentait au large, et où nul ne pouvait éprouver l'envie d'empiéter sur son voisin. Les Métis s'étaient établis un peu partout, surtout sur les bords de la Bivière Bouge. Pleins de dédain pour ces sang mêlés, les chefs du gouvernement fédéral envoyèrent, dans le Manitoba, des arpenteurs chargés de désigner l'emplacement des settîements futurs. Ceux-ci opérèrent sans façon et prétendirent disposer, à leur gré, des terres occupées par les Métis. Les droits de possession de ces derniers étaient cependant indiscutables en fait; leurs réclamations méritaient certainement d'être prises en considération. L'attitude insolente des arpenteurs, leurs propos

imprudents, donnèrent à penser aux Métis que, clans l'opinion des " annexants," les droits, sans titres, ne seraient que des droits sans valeur. Une inquiétude sourde d'abord, bruyante ensuite, se manifesta dans le pays.

Les Métis réclamèrent des titres de propriété ou une indemnité équitable en cas d'expropriation. Comme il n'était pas fait droit à leurs requêtes répétées, ils prirent les armes, établirent, à Fort-Garry, un gouvernement provisoire, qui arbora le drapeau blanc fleurdelisé, avec la harpe d'Irlande, et se donna bientôt pour chef un de ses membres, Louis Eiel (1869).

Louis Eiel était né en 1844, à Fort-Garry. Métis, comme ceux dont il prenait la défense, il possédait, cependant, peu de sang indien dans les veines. Fort intelligent, il avait été remarqué par Mgr Taché, qui l'avait envoyé finir ses études au séminaire de Montréal. Eloquent et énergique, il sut acquérir rapidement une influence considérable et se trouva tout désigné, au jour du soulèvement, pour prendre la direction du mouvement. Il publia une déclaration de droits, dans laquelle il revendiquait pour les Métis le droit absolu de propriété sur leurs terres.

Le cabinet fédéral entra en négociation avec Eiel, reconnaissant ainsi implicitement l'existence de son gouvernement, et une députation fut envoyée à Ottawa pour discuter les termes d'un arrangement.

Ce fut alors que les chefs des Métis commirent une faute, très explicable sans doute, dans les circonstances difficiles où ils se trouvaient, mais qui devait leur susciter l'implacable animosité des Anglais.

Une tentative de soulèvement contre le gouvernement de Eiel avait eu lieu et quelques prisonniers du parti anglais furent enfermés au Fort-Garry : L'un d'eux, Thomas Scott, orangiste d'Ontario, parvint un jour à forcer les portes de sa

prison et se livra à des voies de fait sur les hommes chargés de sa garde. Une première fois, on se contenta de le menacer, mais, à la suite de nouveaux actes de violence, il fut traduit devant une cour martiale, condamné à mort, le 3 mars 1870, et exécuté le lendemain.

Le gouvernement fédéral, pour apaiser les Métis, avait eu l'habileté de rappeler, en toute hâte dans son diocèse, Mgr Taché, qui se trouvait à Rome. En même temps, l'hiver était mis à profit pour organiser une colonne expéditionnaire qui, sous les ordres du colonel Wolselev, devait rétablir l'ordre matériel. Mais Mgr Taché, dont l'influence était considérable, parvint à tout concilier, et à l'arrivée de la colonne Wolseley, l'ordre était rétabli. Sur l'intervention de leur Evêque, les Métis obtinrent d'importantes satisfactions; ils furent en droit de réclamer une concession de 240 acres par tète. Au lieu d'être gouverné comme un territoire absolument dépendant du pouvoir central, le district de la Rivière Rouge était érigé en province autonome sous le nom de Manitoba. Un lieutenantgouverneur, des ministres responsables, deux Chambres, l'une à vie. l'autre élective, devaient assurer le fonctionnement du régime parlementaire. L'usage du français se trouvait légalement consacré. Mais Riel était exilé pour cinq ans.

Pourquoi le gouvernement ne voulut-il pas étendre à tout le Xord-Ouest les sages règlements inclus dans "l'acte de Manitoba ? " Il aurait, par là, empêché bien des ruines et préservé bien dis vie-. Il était si raisonnable d'accorder alors aux Métis oe qu'on fut obligé de leur accorder plus tard, des scrips, des titres légaux les rendant propriétaires de leurs terrains ou de terrains équivalent-.

Les causes de mécontentement des Métis du Xord-Ouest, en 188-i, étaient identiquement les mêmes que celles de leurs concitoyens du Manitoba en 1869. Les délais déplorables qu'apportait toujours le gouvernement à leur octroyer les scrips de terre, auxquels ils avaient droit, les irritaient profondément.

Le gouvernement ne pouvait pas se plaindre de n'avoir pas été prévenu. Déjà, on avait pu constater plusieurs faits de violence de la part des Métis, à la suite du sans-gêne des Européens.

Trois ans auparavant, ils avaient appelé Mgr Grandin à Edmonton. Il s'agissait de faire rendre justice à l'un d'eux dont un Anglais voulait ravir les terres. Celui-ci se hâtait de bâtir sa maison pour s'assurer la propriété du terrain.

L'Evêque, tout en reconnaissant leurs droits, ne put que les encourager à s'adresser à la justice. Mais les magistrats demeuraient indifférents et aveugles.

Se voyant privés du secours du gouvernement, les Métis s'assemblent, protestent, veulent se rendre justice, et prestement précipitent la maison de l'Anglais dans la Saskatchewan.

Tout en menaçant d'avoir recours à la justice et à la loi, juges et policemen se gardèrent bien de se montrer, et l'Anglais dut se résoudre à transporter sa construction plus loin.

De tels actes, Mgr Grandin avouait ne pouvoir les conseiller, mais il ne pouvait les blâmer. Ce fait, d'ailleurs, n'était pas isolé. " Ce sont des faits de ce genre, dit le prélat, malheureusement trop communs, sur lesquels la justice locale fermait les )reux, qui ont amené la révolte des Sauvages et des Métis de Batoche. Elle eut été générale sans nous."

Désireux de soutenir leurs droits, les Métis allèrent chercher Eiel, dont le prestige était encore le même. Elu député du Manitoba, il avait eu la hardiesse de se rendre à Ottawa, en 1874, pour prendre possession de son siège; mais, dans la crainte d'être emprisonné — le gouverneur d'Ontario avait promis 5,000 piastres pour sa capture, — il s'était retiré aux Etats-Unis. Il se trouvait à Mentana, en 1884, maître d'école dans une maison dirigée par les Pères Jésuites, Lorsque les Métis du Nord-Ouest vinrent le chercher.

Même avant l'arrivée de Eiel, Mgr Grandin se rendait compte -des colères qui grondaient sourdement et qui pouvaient faire explosion. Dès le mois d'octobre (1884), il en avait prévenu le lieutenant-gouverneur : "Eiel, dont on ne parlait plus, lui écrivait-il, redevient un personnage important. J'apprends que les Sauvages eux-mêmes en parlent comme d'un demi-ddeu qui apportera l'aisance et le bonheur chez tous. Si donc, il arrivait quelques émissaires de la part de Eiel, j'en redouterais singulièrement les effets."

Dans une autre lettre au ministre des Travaux publics, il précisait davantage : " Je déplore cette façon du gouvernement d'afficher un vrai mépris du pays. Messieurs les membres du gouvernement ne devraient pas ignorer que les Métis, aussi bien que les Sauvages, ont leur orgueil national, et s'irritent du mépris dont ils se croient victimes. Une fois poussés à bout, ni prêtres, ni évêque ne pourront leur faire entendre raison. Je vous supplie donc, Monsieur le Ministre, d'user de toute votre influence, pour qu'il soit tenu compte de leurs justes demandes."

En pleine tournée pastorale, à Saint-Laurent, il reçut les confidences des Métis. Eiel était avec eux. Citons le journal de Mgr Grandin : " Eiel, Gabriel Durnont, Maxime Lépine, etc., prirent la parole et se plaignirent de n'être point appuyés par le clergé. Je répondis que, ne connaissant pas leurs revendications, nous ne pouvions être, ni pour eux, ni contre eux. Si vous réclamez les faveurs auxquelles votre titre de premiers occupants vous donnent droit, nous serons avec vous, mais jamais nous ne pourrons appuyer une révolution. Eiel nia, dans une conversation privée, que le pensée d'une révolution fût dans leurs plans."

L'Evêque approuvait pleinement la plupart des réclamations des Métis, mais il était dans son rôle, en empêchant, autant qu'il le pouvait, une tuerie inévitable.

A la demande de Kiel, il donne pour patron, à la nation métisse, saint Joseph, et pour patron secondaire, saint Jean- Baptiste, premier patron des Canadiens-français, avec fête nationale fixée au 24 juillet, un mois après les grandes fêtes nationales des Canadiens.

" Eiel, écrivait Monseigneur, me fait l'effet d'un homme fort exagéré, aussi bien en religion qu'en politique. Je crains qu'il ne île vienne fou. Plusieurs Pères partagent mes craintes, ainsi que plusieurs Métis, mais la généralité de ces derniers le regardent comme un oracle."

Monseigneur crut devoir encore à plusieurs reprises, faire part de ses craintes au gouvernement. On n'en tint pas compte. Pour économiser quelques milliers de piastres, le gouvernement allait en dépenser des millions, sans compter le sang qui allait être versé.

Cependant les Métis avaient formulé une déclaration de droits qui fut votée à l'unanimité et transmise au gouvernement fédéral. (*)

Durant quelques mois, l'agitation se poursuivit sans sortir de la forme légale et constitutionnelle. Elle s'étendait, non seulement chez les Métis de race française placés, au nombre de 2,000 environ, sur les deux rives de la Saskatchewan, entre Battleford et Batoche, mais aussi chez les Métis de race anglaise

( l ) Celle réclamation portait sur les sept points suivants : 1° Subdivision en provinces des Territoires du Nord-Ouest ; 2° Octroi aux Métis de la Saskatchewan des mêmes avantages territoriaux concédés aux Métis du Manitoba ; 3° Délivrance de titres de propriété aux colons en état de possession ; 4° Vente de 500,000 acres de terre du gouvernement pour en appliquer le produit à l'établissement d'écoles, hôpitaux et autres institutions du même genre pour 1< s Métis, et à l'octroi de semences et machines agricoles aux Métis pauvres; 5° Réserve de 100 cantons de terre à distribuer dans l'avenir aux enfants des Métis ; 6° Subvention d'au moins 1C00 piastres pour l'entretien d'une école dirigée par des religieuses dans chaque établissement métis; 7° Amélioration du sort des sauvages.

Un grand nombre de détails de ce chapitre sont tirés de l'ouvrage de M. Georges Démanche, Au Canada.

«t écossaise groupés aux environs de Prince-Albert. Ces derniers ne furent pas les moins ardents à encourager Eiel, à le lancer en avant, pour l'abandonner, avec empressement, au jour du danger. Sans ce concours, sur lequel Eiel croyait pouvoir compter, celui-ci n'eut peut-être pas poussé les choses à bout

A force d'attendre le redressement de leurs griefs, les esprits s'aigrissaient. Il y a loin, il est vrai, des bords de la Saskatchewan à Ottawa, mais la construction du chemin de fer du Pacifique, achevée, depuis quelque temps, jusqu'aux Montagnes Rocheuses, rendait les communications incontestablement plus rapides, et malgré les lenteurs inhérentes à l'administration dans tous les pays du globe, les Métis avaient peine à comprendre comment leurs réclamations sommeillaient si longtemps à Ottawa et se considéraient comme abandonnés à eux-mêmes, victimes de dénis de justice répétés, et, ne comptant plus aux yeux du gouvernement. De là à un soulèvement, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi. La patience des Métis était à bout, leur confiance en Riel était immense, et celui-ci. qui passait presque pour prophète, résolut d'user de son ascendant pour lever l'étendard de la révolte, non avec la folle pensée de lutter contre tout le Canada, mais avec l'espoir d'obtenir, par la crainte, la réalisation de toutes ses demandes.

Cette détermination pouvait être condamnable, mais le gouvernement fédéral de son côté, n'avait rien fait pour la prévenir. Et, quand il se décida à accorder les premières satisfactions, il était déjà trop tard. Le 30 mars, une commission de trois membres était nommée pour s'enquérir, à bref délai, des réclamations des Métis. Mais déjà la poudre avait parlé, et la commission ne parvint sur les lieux qu'après la pacification.

Le rôle de pacificateur n'est pas toujours sans ennui. Bon nombre 'de Métis accusaient les missionnaires de les abandonner.

Des meneurs intéressés à la révolte leur disaient que leurs prêtres étaient vendus au gouvernement et s'entendaient avec lui pour les exploiter et les rendre malheureux.

Les Sauvages eux-mêmes, surtout les infidèles, entendant les missionnaires parler d'apaisement, ajoutaient foi à ces rumeurs. La nouvelle de l'arrivée de la police montée, seule force publique chargée du maintien de l'ordre dans le Nord-Ouest, précipita le mouvement. Craignant pour sa sécurité, Riel convoqua, en toute hâte, ses partisans à Batoche, petit village situé sur la rive droite de la Saskatchewan du sud, et les détermina à la résistance. Pour les armer et les nourrir, il réquisitionna les armes, munitions et vivres qui se trouvaient dans les magasins des négociants, tout en demandant un état des livraisons qu'il entendait payer. En même temps, il laissait profaner l'église, persécuter les missionnaires, tout en affectant les dehors d'une grande piété.

Le Père Moulin voulut protester contre l'envahissement de son église. Eiel le menaça de l'arrêter et de le lier comme un prisonnier s'il s'opposait à son dessein. L'église fut donc envahie et devint le quartier-général de Riel et de ses gens. " La Providence, qui prévoyait ce mouvement miraculeux, disait-il à ses recrues, avait préparé cette église pour servir de forteresse, et saint Antoine — c'était le patron de l'église — allait devenir célèbre, dans l'histoire, comme le lieu d'où sortirait l'émancipation du Nord-Ouest." Il constitua un gouvernement provisoire, sous la forme d'un conseil de douze membres, dont il fut le chef incontesté et absolu (18 mars 1885). Il prit le titre d'exovide et donna, à son conseil celui à'exovidat.

Parmi ces membres, on remarquait notamment Gabriel Dumont, Maxime Lépine, Philippe Garnot, Jackson. Ces deux derniers furent les seuls blancs associés par Eiel à ses entreprises.

Gabriel Dumont mérite une mention spéciale. Chasseur de buffles à l'époque où il y en avait encore, il passait, dans toute la Prairie, pour un intrépide trappeur doublé d'un tireur hors ligne. Il n'avait pas son pareil pour choisir son terrain de combat et dresser une embuscade, joignant la supériorité des blancs à l'instinct de la race indienne. Un jour, il se rendit avec quelques chasseurs blancs et métis dans un camp de Pieds-Noirs. Les Sauvages exécutaient la danse du poteau, cérémonie dans laquelle les plus braves guerriers racontaient leurs exploits. Dumont entre hardiment dans la danse, s'approche du poteau, et y plantant son couteau, s'écrie avec une téméraire audace : " J'ai tué dix Pieds-Noirs." Ses compagnons, stupéfaits de cette bravade, se regardent déjà comme des hommes morts. Mais les guerriers se lèvent et expriment à Gabriel Dumont leur admiration. " Tu es un brave, lui disent-ils. Nous avons entendu parler de ta valeur; elle n'est pas surfaite. Tu resteras avec nous; nous ferons festin; tes compagnons peuvent rester ici." Avec un chef de cette trempe et des tireurs habiles comme les Métis, la lutte devait être chaude.

Si Riel et Gabriel Dumont avaient été moins prompts à ouvrir le feu, on aurait pu espérer une transaction comme en 1870. Cet espoir fut vite déçu. Le major Crozier, de là police montée, ayant appris la présence d'une bande de Métis près du lac aux Canards, s'y rendit avec cent de ses hommes et quarante volontaires (26 mars). Il y rencontra seulement vingt-six hommes à cheval, commandés par Gabriel Dumont et les somma de mettre bas les armes. Ceux-ci refusèrent. Un sauvage, ayant voulu saisir l'arme d'un homme de la police, fut renversé et atteint d'un coup de feu. Presque en même temps un métis était tué. Les compagnons de Dumont firent alors une décharge sur la troupe du major Crozier, lui tuèrent

quatorze hommes et en blessèrent 9. Le major, craignant de ne pouvoir déloger, sans de grandes pertes, les Métis portés au haut de la colline, battit en retraite,' en abandonnant ses morts, après n'avoir infligé que quelques pertes légères à ses adversaires.

La nouvelle du soulèvement des Métis fut annoncée au Parlement d'Ottawa, le 23 mars, et fit l'effet d'un violent coup de tonnerre dans un ciel sans nuages. Rien n'était préparé pour la répression d'une insurrection que Riel faisait éclater à cette époque de l'année où la fonte des neiges, qui dure généralement deux ou trois semaines, rend les mouvements des troupes presque impossibles.

Le Canada n'avait pas d'armée permanente, mais seulement des milices; il fallut mobiliser à la hâte quelques bataillons. Cinq mille hommes furent transportés, en moins d'un mois, sur le théâtre des opérations. Ils étaient sous les ordres du général Middleton qui établit son quartier-général à Fort qu'Appelle.

Les succès des Métis au lac des Canards avait été le signal d'un soulèvement des tribus sauvages de la Saskatchewan, travaillées depuis longtemps par Eiel et ses émissaires. Gros-Ours, chef des Cris de prairie, dont la réserve était voisine clu lac aux Grenouilles, se signala par ses atrocités. Les sauvages qui suivaient Gros-Ours étaient, pour la plus grande part, infidèles.

Le 2 avril, tandis que les PP. Fafard et Marchand accomplissaient les cérémonies du jeudi-saint, à Xotre-Dame de Bon- Conseil, au lac aux Grenouilles, les Sauvages, en costume de guerre, envabirent l'église où les chrétiens se trouvaient réunis. L'office terminé, ils sommèrent les assistants, les missionnaires compris, de se rendre au camp de Gros-Ours. Les missionnaires, les sauvages et les blancs furent conduits entre deux haies de guerriers. A quelque distance de réélise, l'agent du gouvernement auprès des sauvages refusa d'avancer. A l'instant

même une balle lui traversait le cœur. Le Père Fafard courut au secours du mourant. Pendant qu'il lui donnait l'absolution, une balle vint le frapper lui-même, mais ne le tua pas sur le coup. Le Père Marchand qui marchait en tête, entendant dire que son confrère venait de tomber, se précipita pour le secourir. A peine avait-il fait quelques pas qu'il reçut lui-même, à la tête, une halle qui Pétendir raide mort.

R. P. M LRCHAND, 0. M. [.

Cependant le Père Fafard ayant recouvré ses sens essayait de se relever. " Xe remue pas. Père, lui dit un sauvage, fais plutôt le mort." Un autre sauvage, baptisé celui-là, déchargea, à bout portant, son fusil dans le cœur du missionnaire. L'année précédente, ce malheureux, après avoir rejeté son épouse légitime, avait voulu en prendre une autre. Le Père Fafard s'y était opposé. C'était la vengeance.

Une vieille Montagnaise remplit, auprès des deux cadavres, l'office de Véronique. Malgré le péril auquel elle s'exposait, alors que toute marque d'intérêt ne pouvait ' qu'exaspérer les Cris, elle lava le visage des Pères lorsqu'ils étaient encore étendus au lieu où ils étaient tombés. Elle remplit cet office de charité dans un état de saisissement facile à comprendre, allant et venant de l'un à l'autre, s'y prenant et s'y reprenant

R. P. Fafard, 0. M. I.

encore, avec le respect et la tendresse d'une mère, et avec cela, cherchant, dans son cœur, une prière pour eux et ne pouvant que pleurer.

Ce premier devoir rempli, il s'agissait de transporter les corps en un lieu où l'on pût les ensevelir convenablement. Deux Métis, sans calculer le danger, ne consultant que leur

respect et leur dévouement, voulurent s'acquitter de ce devoir. Ils revêtirent les deux corps d'ornements sacrés et les déposèrent dans le caveau de l'église, mais sans les couvrir de terre.

L'église était en bois; la bande de Gros-Ours y mit le feu. L'incendie, bien entendu, endommagea les cadavres, et l'édifice disparaissant, ils demeurèrent découverts. Quelques jours après, les deux corps étaient ensevelis par la colonne des soldats canadiens.

Gros-Ours, emmenant une quarantaine de prisonniers parmi lesquels le Père Legoff, se dirigea vers le fort Pitt qui fut dévasté.

Du côté de Battleford, les Cris étaient entrés dans la lutte, sous le commandement de Poundmaker, et avaient fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvait un missionnaire, le Père Cochin.

En quelques jours, le soulèvement des Métis et des Sauvages s'étendait d'Edmonton à Prince-Albert, sur les deux rives de la Saskatchewan. Peu s'en fallait que le théâtre des opérations ne prît des proportions beaucoup plus vastes. Le prestige de FEvôque, l'influence toute puissante du Père Laeombe maintinrent dans la soumission les Peaux-Eouges des environs de qu'Appelle et de Calgary, et, notamment, la turbulente tribu des Pieds-Noirs. Si les Pieds-Xoirs avaient suivi Eiel, la lutte aurait pris d'autres proportions. Les Métis de Saint-Albert et des environs furent aussi dociles aux conseils de Mgr Grandin. " Je ne puis compter, écrivait Eiel, sur les gens de Saint- Albert,"

Malgré les terres détrempées par la fonte des neiges, le * général Middleton commença immédiatement les opérations. Il organisa trois colonnes expéditionnaires, ayant toutes, pour base d'opérations, le chemin de fer du Pacifique.

La première colonne, dont il se réservait le commandement,

était la plus importante et devait avoir pour objectif Batoche, centre de la rébellion. La deuxième, commandée par le colonel (•Ucr. devait dégager Battleford. La troisième, sous les ordres du généra] Strange, avait pour but de protéger Edmonton, et il "opérer sur la haute Saskatchevvan du nord.

Le 24 avril, Middleton arrive auprès du ravin de la rivière aux Poissons (Fish Creek), à dix milles de Batoche, où étaient retranchés les Métis. Le général avait témérairement divisé ses forces, et, si l'ennemi avait eu les plus élémentaires notions de la tactique militaire, il aurait pu, par l'agilité de ses mouvements, écraser, l'une après l'autre, les deux troupes alourdies par la masse des transports. Cachés dans des tranchées, rifle ////>•. les Métis dirigèrent, contre les troupes canadiennes, un feu nourri et redoutable. S'ils n'avaient pas été désorientés par les révélations de Biel, qui leur faisait abandonner leurs meilleurs retranchements, on ne peut dire quel eut été le résultat immédiat.

Gabriel Dumont se proposait d'aller au devant des troupes, de les harceler pendant la nuit, en les empêchant surtout de dormir, persuadé que c'était un bon moyen de les démoraliser et de leur faire perdre courage; il voulait même faire sauter les chemins de fer. Biel s'y opposa. "... Nous avons dû, disait Gabriel Dumont, renoncer an projet d'aller rencontrer les ennemis sur un terrain avantageux pour nous, et j'en suis sûr, nous les aurions tellement abrutis, qu'au bout de trois nuits, ils se seraient entre-tués les uns les autres.

" J'ai cédé au conseil de Biel, quoique persuadé que, humainement, mon dessein était meilleur; mais, j'avais confiance dans sa foi et dans ses prières.

". . . Je voulais aussi me mettre, avec quelques-uns des miens, en embuscade, dans une grande épinettière où devaient passer les hommes de la police. On aurait pu y faire un grand mas-

sacre, mais Riel, qui nous modérait tout le temps, s'est formellement opposé à ce projet."

Finalement Middleton peut .s'emparer de Batoche. Les Métis battent en retraite, abandonnant les otages retenus depuis près de deux mois. Riel a disparu, mais on le sait caché dans le pays. Recherché de tous côtés, il est découvert par trois éclaireurs auxquels il se livre lui-même. Quant à Gabriel Dumont qui s'était battu comme un lion, il gagne la frontière des Etats- Unis. La résistance était brisée en cœur.

La seconde colonne se trouvait aux prises à Battleford avec les Sauvages, sous la conduite de Poundmaker. Ceux-ci résistaient vaillamment, mais la nouvelle de la défaite de Riel changea la face des choses. Poundmaker se rendit.

Quant au général Strange, il fait son entrée à Edmonton sans coup férir, et descend la Saskatchewan jusqu'au fort Pitt, afin de se mettre à la poursuite de Gros-Ours. Après un premier engagement, celui-ci se retire vers le nord. Enfin, le 3 juillet, la police montée peut s'emparer de lui et de ses derniers compagnons.

L'insurrection était vaincue. La commission chargée, si tardivement, de recueillir les plaintes des Métis, va leur délivrer enfin les titres de propriété. Que de malheurs on eût évité en agissant plus tôt !

Après jugement, Riel fut exécuté, dans la prison de Régina, le 16 novembre. Nous laissons aux historiens le soin de discuter, jusqu'à quel point il était séant d'envoyer à la mort un condamné politique, dont l'esprit chancelant était mal équilibré, et que le jury de Régina avait recommandé à la clémence de la cour. Notre rôle est simplement de dire l'attitude et la désolation de Mgr Grandin dans ces événements malbeureux.

Pendant cette lamentable guerre, il s'était dévoué comme il

savait le faire, abritant les familles dispersées, soignant les malades, recueillant les orphelins. L'évêché de Saint-Albert n'était guère qu'un hôpital. Son journal intime nous retrace toutes ses transes, toutes ses craintes. " Il me semble, écrit-il, entendre d'ici les cris des veuves et des orphelins, je vois la misère et la pauvreté de nos pauvres chrétiens, je redoute la haine et la vengeance."

Dès qu'il apprit la mort des missionnaires, il eut hâte de se mettre en route. Quel douloureux spectacle ! Des ruines, des maisons brûlées, des champs en friche, des presbytères pillés ! des églises en cendres !

A Batoche, il rencontra le Père Moulin qui avait reçu une balle dans la jambe et qui semblait vieilli de dix ans.

Il pria et pleura longuement sur la tombe des deux Pères, et voulut qu'une croix fût érigée à l'endroit même où ils étaient tombés. Sa douleur était immense. " Depuis mon voyage en Europe, disait-il, j'ai perdu huit missionnaires. Sur ce nombre, deux seulement sont morts dans leur lit; les autres sont morts gelés, noyés ou massacrés par les Sauvages."

Les deux martyrs creusaient un vide dans les rangs de ses missionnaires.

Le Père Fafard était un vrai cœur d'apôtre, plein de foi, enflammé de l'amour de Jésus-Christ et de l'Eglise; le Père Marchand, plus jeune, était le compagnon de ses travaux et l'émule de ses vertus.

Après avoir pleuré tant de jeunesse, de sainte ardeur, de foi, de pureté perdues pour ses missions, il voulut consoler les parents des défunts. Il écrivait à madame Fafard : " Je vous conserve le rosaire de votre digne fils."

Puis il lui donnait les détails qu'il avait pu recueillir.

" On me dit qu'il y a, dans le camp, une pauvre vieille sauvagesse qui avait lavé les figures de nos chers martyrs. Je l'inter-

rogeai : " Quand j'arrivai près du cadavre, me dit-elle, ils " étaient déjà froids, tous les deux avaient la figure et les mains " ensanglantées, ils tenaient d'une main leur croix, qui était " aussi rougie de sang. Le Père Marchand avait la tête percée " d'une balle et le Père Fafard, outre la blessure qu'il avait au " cœur, avait, sans doute, une blessure ailleurs, car le sang -lui " coulait le long du bras ; je fus puiser de l'eau dans le marais " et leur lavai la figure, les mains, et je lavai aussi leurs croix."

" La pauvre vieille sanglotait en nous racontant ces détails ; les Pères et moi et peut-être quelques sauvages en faisions autant. " Pendant que je les considérais ainsi, ajoutait-elle, je " pensais aux douleurs que dut éprouver la très Sainte- Vierge " lorsqu'on lui remit le corps percé de clous et ensanglanté de " son Fils."

" Il me semble que cette bonne vieille me communiquait cette bonne pensée pour vous surtout, chère madame Fafard. Vous pouvez comparer vos douleurs à celles de la très Sainte- Vierge, et avec d'autant plus de raison que la victime, que nous pleurons ensemble, ressemble plus à la grande Victime du Calvaire; le cher martyr aussi est mort pour le salut de ses frères, pour le salut des bourreaux. Vous eussiez été heureuse, sans doute, de rendre à votre missionnaire ces devoirs que lui a rendus une pauvre sauvagesse; cette circonstance vous eut rendue plus semblable à la Mère des douleurs, mais votre cœur n'y eut pu tenir et le bon Dieu vous a épargnée." Sa lettre, à la famille Marchand, fut aussi un cri de douleur et d'action de grâces.

Dès la fin de la guerre, Mgr Grandin avait rédigé une pétition adressée au gouverneur général, en faveur des Métis compromis.

Il plaidait les circonstances, faisant remonter la vraie culpabilité aux excitateurs commerçants qui voyaient, dans la guerre, un moyen de pousser leurs affaires, et il ajoutait, avec une sainte audace : " Je n'ai pas épargné les reproches à nos

Métis, niais je me permettrai de dire à Yotre Honneur, avec tout le respect possible, que le gouvernement canadien n'est pas sans mériter le blâme, lui aussi, et, si j'avais, auprès de ses membres, la même autorité qu'auprès des Métis, je le lui dirai avec plus de forme, mais avec la même franchise. Combien de pétitions et de plaintes ces Métis n'ont-ils pas envoyées au gouvernement sans qu'on daignât les honorer d'une réponse ! Combien de fois me suis- je adressé moi-même, par écrit et de vive voix, à Votre Honneur sans avoir pu obtenir que de bonnes paroles ! Je supplie Votre Honneur de ne pas prendre en mauvaise part ma franchise; je n'ai en vue que le bien de vos administrés et le bien du pays."

Après l'exécution de Eiel, il trouva, dans son cœur, de beaux accents pour plaider la grâce des autres prisonniers politiques. Il ne fut pas étranger aux grâces individuelles qui ouvrirent, à plusieurs, même avant l'amnistie de juillet 1886, les portes du pénitencier de la Montagne de Pierre. Là, avaient été enfermés Poundmaker, Maxime Lépine, Gros-Ours et plusieurs autres.

La guerre le laissait au milieu des ruines. Que d'édifices à relever ! que d'orphelins à nourrir ! que d'écoles à entretenir ! Il sentait le gouffre se creuser sous lui. Les œuvres étaient dans un telle misère noire, que la question de vie ou de mort se posait devant elles. Il lui fallait encore, quoique malade, prendre le bourdon de quêteur et se rendre en Canada pour mendier le pain de ses enfants.

Avant de partir, il voulut visiter plusieurs missions, en particulier, celle des Pieds-Noirs. Il n'y trouva pas les consolations qu'il attendait. Le commerce avec les blancs portait des fruits. " Ces sauvages, écrit-il, dans son journal, me donnent peu d'espérance. Nous avons fait, pour eux, bien des sacrifices en argent. Trois Pères, des plus capables, se sacrifient pour eux sans grand résultat visible. Et ces Pères feraient tant de bien

ailleurs ! Malgré tout, nous ne croyons pas devoir abandonner ces ingrates missions. Les Pères baptisent bon nombre de petits enfants avant l'âge de raison, et un certain nombre d'adultes à la mort. Nous allons essayer sur un nouveau plan, nous allons surtout prier."

Son voyage de McLeod à Calgary, par la traverse des Pieds- Noirs, fut fécond en incidents. Il souffrit de la faim, fut réduit un soir à manger une omelette d'œufs couvés. Le lendemain, il fallut camper sans avoir rien à mettre sous la dent. "Nous essayons, raconte-il gaiement, de tromper notre estomac en dormant. Mais on a beau dire : qui dort, dîne, nous ne nous apercevons pas du résultat."

De Calgary à Edmonton, ce fut bien antre chose. Un de ses chevaux se noie à la traverse d'une coulée. Son wagon se disloque. Il faut en relier les diverses parties à l'aide de débris de cordes, de lanières de cuir, et remplacer une roue brisée par une jambe de bois. En traversant une rivière, sur un mauvais pont, sa charrette tombe à l'eau, et pour sauver le cheval qui est entraîné, il doit à la hâte couper les traits.

Au passage de la rivière Bataille, il est sur le point de perdre sa chapelle et tous ses effets.

Le lecteur imagine facilement les difficultés que les cours d'eau offraient incessamment aux missionnaires.

Les rivières se traversaient ordinairement à gué. On avait soin de diriger la marche pour les traverser aussi près que possible de leur source, surtout au printemps, où elles se grossissaient des eaux d'une foule de petits affluents. Quand les rivières n'étaient pas guéables ou qu'elles étaient trop larges pour que des arbres atteignissent d'une rive à l'autre, alors on faisait un radeau sur lequel on mettait le bagage, ainsi que ceux qui ne pouvaient traverser à la nage. Ce radeau était poussé avec des perches ou tiré avec des cordes retenues de

chaque rive. Avec l'une des cordes on le tirait d'un côté de la rivière, et avec l'autre on le ramenait pour le charger de nouveau. Ce mode de navigation était assez expéditif.

C'est par ce procédé que Mgr Grandin avait voulu traverser la rivière Bataille. Son compagnon, un jeune métis, avait placé sur le radeau la chapelle, les provisions, les harnais, les débris du wagon, quand le courant fit tout chavirer. Il fut possible de retirer de l'eau la chapelle, et quelques boîtes de conserve.

L'Evêque arriva à Saint-Albert brisé par la fatigue, transi de froid, malade, après avoir longtemps pataugé dans la boue, les rivières et les coulées, mais toujours heureux de se sacrifier pour Dieu et pour les âmes.

CHAPITEE XX

Visites au Canada, aux Etats-Unis, à Rome — Concile provincial de Saint- Boniface- Division du diocèse de Saint-Albert — Sacre de Mgr Pascal — Etat du diocèse à cette époque— Mort de Mgr Faraud— Sacre de Mgr Grouard — Ordination du Père Cunningham.

Les armées 1886, 1887 et 1888 furent bien employées par l'évêque de Saint-Albert. Visite de son diocèse, courses et prédications au Canada et aux Etats-Unis, voyage à Borne pour assister au Chapitre générai- de sa congrégation, lettres incessantes pour implorer la charité en faveur de ses écoles qu'il fallait soutenir à tout prix, etc.

Tout cela, malgré diverses maladies qui l'étreignaient rudement. Dévoré par la fièvre, la figure enflée par les névralgies, il surmonta toutes ses douleurs pour ses missions.

Au Canada, il prêche presque tous les jours, et souvent plusieurs fois par jour. Aux Etats-Unis il parcourt successivement New- York, Washington, Baltimore, Philadelphie, Providence, etc., etc. La prédication en anglais nécessitait plus de préparation et doublait la fatigue.

Oh ! que ce métier de quêteur lui était à charge ! Il fallait tout son amour des âmes pour lui faire surmonter ses répugnances. " Je ne sais, écrivait-il dans son journal, si même depuis que je suis missionnaire j'ai éprouvé un malaise comparable à celui que j'éprouve aujourd'hui. La crainte de gêner me jette dans les plus grandes tortures. J'ai honte de moi, je suis obligé de veiller sur ma sensibilité pour ne pas éclater en sanglots ... Il me semble que la confiance en Dieu ne me

manque pas, mais vraiment les épreuves sont longues. Je crains qu'elles ne soient bientôt au-dessus de mes forces. " Fiat tamen Pater voluntas tua semper ! fiât in me ! fiât de me ! fiât per me ! fiât in omnibus meis ! fiât in vitâ et in morte meâ ! fiât in tempore et in œternitate ! Amen. Deus, ad adjuvandum me festina." Il ne laissa pas tomber ses bras cependant, il alla jusqu'au bout à travers les épreuves et parfois les humiliations.

Ces prédications et ces voyages le réduisirent à un état de fatigue extrême. Quand on parcourt son itinéraire, quand on lit ses lettres, ses mémoires si nombreux, si variés, on se demande comment il pouvait suffire à cette effroyable surcharge de travail. Il succomba à la peine et fit une vraie maladie à l'hôpital Xotre-Dame de Montréal où il fut soigné avec une tendresse toute filiale par sa nièce, sœur Grandin, qui lui servait à la fois d'infirmière et de secrétaire.

Soulagé, mais non guéri, il reprend ses folies de la croix.

A Eome, il se console auprès du Souverain-Pontife et lui demande pardon de ne lui offrir qu'une peau de chèvre des montagnes. Léon XIII sourit et s'en enveloppe immédiatement les pieds. " Que le Saint-Père est bon ! disait-il. Il était insatiable de détails sur nos martyrs, sur nos missions. Il a accordé à tous nos missionnaires le pouvoir de donner la bénédiction papale dans leurs missions respectives."

En France, il revoit rapidement sa famille, ses amis, Mgr Sébaux, et reprend l'Océan " étonné de se voir traversé tant de fois " aurait dit Bossuet.

Il avait hâte de se rendre à Saint-Boniface pour prendre part au Concile des évêques de la province, réunis sous la présidence de Mgr Taché. C'était un acte bien significatif qu'une telle réunion dans un pays où, quatre-vingt ans auparavant, il n'y avait pas un seul prêtre ! Mgr Grandin répondait, avec joie, à l'appel de son métropolitain; il voyait, dans ce grand acte, l'affermissement de l'Eglise, dont le règne était la passion de

Mgr Dueieu, 0. M. I. évêqtje de New Westminster

son cœur. Les pontifes qui composaient cette vénérable assemblée étaient tous Oblats. (') Quel chemin parcouru de 1845 à 1886 ! Il n'y avait, en 1845, dans toute la région du Xord- Ouest qu'un évêque, six prêtres, desservant cinq résidences, trois écoles fréquentées par cent-vingt enfants. Et en 1886, on comptait six évêques, cent-vingt-sept prêtres, cent-soixantedix-huit églises, cent-trente-deux écoles fréquentées par quatre mille six cent dix-huit enfants ! Les énormes sacrifices des missionnaires n'avaient pas été inféconds.

Un des vœux du Concile fut la division du diocèse de Saint- Albert, que Mgr Grandin réclamait depuis longtemps, alléguant l'immensité de son diocèse, ses infirmités, son impossibilité de faire face aux besoins matériels et spirituels des missions placées à une si grande distance, la transformation du pays, etc.

De fait, la colonisation marchait à pas de géant. Les solitudes se peuplaient, des usines s'élevaient de différents côtés, des mines étaient découvertes. On parlait déjà de vastes gisements aurifères. L'émigration arrivait de toutes parts, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, de la Suède, de la Eussie, de l'Allemagne, de la Belgique, de la France. Les immigrants composaient un tout bien disparate de religion, de race et de langue, gens affamés d'affaires, indifférents, ayant mis leur religion dans le coin des vieilles ferrailles. L'ancienne sauvagerie était remplacée par la barbarie civilisée. Il fallait pourtant s'occuper des nouveaux venus pour asseoir l'Eglise catholique sur des bases solides. Ce serait une injustice de ne pas dire que, parmi les nouveaux venus, se trouvaient bon nombre de Canadiens, d'Irlandais, bons chrétiens, désireux de se fixer dans le pays, et appelant le prêtre de tous leurs vœux.

Mgr Grandin aimait trop son pays d'adoption pour ne pas

( 1) Les évêques présents étaient: Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface ; Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert ; Mgr Durieu, coadjuteur de Mgr û'Herbomez; Mgr Faraud, vicaire apostolique d'Athanaska-Mackenzie; Mgr Clut, auxiliaire de Mgr Faraud.

se réjouir de ses ressources et de l'augmentation de ses richesses. Il était trop clairvoyant pour vouloir une réaction aveugle contre la civilisation et s'opposer, comme un bélier, au progrès qui marche et marchera quand même. Mais, il se demandait, avec angoisse, ce que deviendraient les Sauvages et les Métis, en face des nouveaux venus. Il savait trop que la civilisation asservit souvent l'humanité, mais ne la sert pas toujours. Il prévoyait ces cités monstres, centres de vie artificielle où se développeraient, à la fois, le paupérisme et le luxe exagéré. Le progrès, avec son allure impitoyable de rouleau d'airain, n'allaitil pas ruiner les anciennes races du pays ?

La civilisation, tout en rendant certains services aux missionnaires, ne multipliait pas les ressources. Elle créait, au contraire, une foule de besoins ignorés dès le début. Les habitations, le mobilier, les vêtements, les voitures, tout se ressentait nécessairement des exigences du temps, et tout se payait à des prix exorbitants.' L'Evêque pouvait-il se présenter avec une blouse de cuir de caribou au milieu des gentlemen à l'impeccable tenue ?

Notons, encore, que le protestantisme n'était pas inactif. Hier, il n'y avait guère que trois ou quatre ministres dans le Nord-Ouest, et, en moins de quelques années, on voyait des évêques protestants à Winnipeg, à York-Factory, à Qu'Appelle, à Prince-Albert, etc., etc.

Pour réussir dans leur tactique, ces évêques avaient presque tous embrassé les principes du ritualisme. Eux et leurs ministres se donnaient comme réellement revêtus du caractère sacré de l'Ordre, célébraient la sainte messe, essayaient de rétablir la confession, ne s'opposaient pas à l'invocation des saints, admettaient le purgatoire, etc., etc. Ils apportaient une énergie extraordinaire à la propagation de leur culte, ne reculaient devant aucune dépense et disposaient, en argent et en sujets, de ressources qu'on aurait pu croire illimitées.

Pour réussir, auprès des Sauvages, ils trouvaient facilement des ministres indigènes. Le célibat et le long stage de préparation exigés par l'Eglise catholique rendaient, au contraire, ce recrutement très difficile. Ces ministres sauvages s'imposaient facilement à leurs congénères, parlaient un anglais quelconque, et se montraient très peu exigeants pour la moralité. " J'ai malheureusement pu constater, écrivait Mgr Grandin, qu'auprès des Sauvages, ces genres de ministres sont plus à redouter pour nous que les docteurs des plus célèbres universités d'Angleterre. Ces derniers, d'ordinaire, ne parlent pas les langues sauvages, et, règle générale, se respectent. Les autres ne doutent de rien."

Il semblait, à Mgr Grandin, que par la création d'un nouveau diocèse, le nouvel évêque ferait, à l'Est, ce que, lui, continuerait de faire à l'Ouest, se remuerait pour obtenir des sujets, se créer des ressources, et que le bien serait ainsi réalisé sur une plus grande échelle.

Et cependant la statistique religieuse du diocèse de Saint- Albert, au moment où il était question de le diviser, était consolante. En 1868, le vicariat de la Saskatchewan ne comptait que sept stations desservies par huit prêtres, et, vingt ans après, le vicariat, devenu diocèse de Saint-Albert, était riche de trentedeux stations, dans lesquelles, quarante-six missionnaires Oblats exerçaient le saint ministère. Les anciennes missions étaient reoonnaissables par un développement considérable de christianisme. De nouveaux villages se groupaient sous la protection de la croix. C'était une splendide germination de la moisson de Dieu !

Et puis, des orphelinats peuplés de jeunes enfants, des écoles pépinières de l'avenir ; quarante-quatre religieuses, sœurs Grises, Fidèles compagnes de Jésus, au service d'une charité qui subjugue les âmes et décourage le protestantisme; ébauches d'hôpitaux; tout cela réalisé en vingt ans : telle était la statistique du diocèse de Mgr Grandin. La moisson des âmes avait mûri malgré la tempête.

Beaucoup de Sauvages étaient dev.enus d'admirables chrétiens chez lesquels régnait souverainement l'amour de Jésus-Christ. Les autres connaissaient, estimaient la robe noire, et, sans s'en douter, se pénétraient des lumières de l'Evangile. Car, enfin, qu'entend-on par civiliser les Sauvages ? Leur apprendre à manier le fusil, à jeter des ponts sur les rivières, à se construire des maisons confortables, à se vêtir de toile ou de laine, à tailler, dans les montagnes, la route des locomotives, à imprimer des livres, à préparer des plumpuddings, à distiller et à boire l'alcool ?

La civilisation consiste-t-elle donc à suer sur l'algèbre, les cornues, les textes, les archives, à promener le scalpel sur les chairs mortes et le microscope sur les infiniment petits, à passer des examens en pleine canicule ?

Je vous montrerai, dans certains faubourgs de nos grandes capitales, bien des gens qui savent ces choses, et qui, l'heure de l'épreuve venue, où des Sauvages se seraient inclinés avec respect, blasphèment et hurlent comme des fauves dans leur tanière.

Il n'y a pas de civilisation où ne règne pas le devoir; le devoir ne se trouve pas sans l'esprit de sacrifice. Et vous ne trouverez le vrai sacrifice que dans les âmes où règne le Christ, le Dieu du sacrifice et du Calvaire.

Pour civiliser .des Sauvages, donnez-leur vos fusils, vos machines, vos tissus, mais donnez-leur surtout l'Evangile.

Cet Evangile, Mgr Grandin l'avait donné aux sauvages, et s'il était quelquefois trop pessimiste dans le détail, il avait le droit de se réjouir à la vue de l'œuvre réalisée.

Le vœu du Concile provincial fut approuvé à Eome. La partie Est du diocèse de Saint-Albert fut séparée et érigée en vicariat de la Saskatchewan. Le R. P. Pascal, missionnaire au Mackenzie, en fut nommé vicaire apostolique avec le titre d'évêque de Mosinopolis. Son sacre eut lieu à Viviers (France), le 28 juin 1891.

Mgr Pascal, 0. M. I., vicaire apostolique de la Saskatciiewan

Le nouveau vicariat apostolique de la Saskatchewan comprenait toute la partie orientale et nord-est du diocèse de Saint- Albert dont il était détaché. Il était borné : à l'ouest, par le 109ème degré de longitude, jusqu'à l'intersection avec le cinquante-cinquième degré de latitude, puis par une ligne, montant vers le nord-ouest jusqu'aux Hautes-Terres qui séparent le bassin de la mer Glaciale du bassin de la baie d'Hudson; au nord et au nord-ouest, par ces Hautes-Terres jusqu'à la rencontre du soixantième degré de latitude, puis, par ce parallèle en allant vers l'est jusqu'au centième degré de longitude, enfin par le centième degré méridien jusqu'au pôle; à l'Est par le fleuve Xelson et par la rive occidentale du lac Winnipeg; au sud, par les limites civiles de la province de Manitoba et du district d'Assiniboia.

Quant au diocèse de Saint-Albert, ainsi démembré, il était borné : à l'est, par le cent-neuvième degré de longitude jusqu'à l'intersection de ce méridien, avec le cinquante-cinquième degré de latitude; au sud, par le quarante-neuvième degré de latitude; à l'ouest, .par la crête des Montagnes Rocheuses; au nord. par le cinquante-cinquième degré de latitude depuis les Montagnes Rocheuses jusqu'au point où ce degré traverse pour la deuxième fois le fleuve Athabaska, puis par le cours de ce fleuve, jusqu'aux Hautes-Terres qui séparent le bassin de la mer Glaciale du bassin de la mer d'Hudson, enfin par la ligne de ces Hautes-Terres jusqu'à leur intersection avec le centième degré de longitude.

Ainsi réduit, le diocèse de Saint-Albert débordait les limites du district civil de l'Alberta et était encore aussi grand que la France. Sa superficie était de sept cent kilomètres carrés. Le diocèse conservait vingt-cinq stations avec vingt-sept missionnaires. Les sœurs de la Charité étaient établies à Saint- Albert et au lac la Biche; les Fidèles compagnes de Jésus, à Calgarv, ville naissante de deux mille âmes.

Moins désorientés, par oes longs voyages, qui, quelquefois, duraient des mois entiers, les missionnaires pourront plus facilement s'occuper de leurs chrétiens, les catéchiser, les confesser, les diriger constamment dans les voies de la lumière et de la vraie vie. Ils pourront aussi, bientôt, faire appel au zèle des prêtres séculiers.

Dans le nord, le Père Grouard devenait vicaire apostolique d'Athabaska-Mackenzie, Mgr Grandin fut particulièrement heureux du choix de ce Père qu'il connaissait intimement et dont il avait reçu les vœux à la mission de la Providence.

Mgr Faraud était épuisé de fatigue. Après le concile provincial il avait compris que ses forces ne lui permettaient plus de retourner à ses chères missions. Il avait fixé sa résidence à Saint-Boniface, près de Mgr Taché, son premier guide dans les travaux de l'apostolat, et en même temps, il avait prié le Souverain-Pontife de le décharger du fardeau de la responsabilité épiscopale. Dieu semblait n'attendre que cet acte de renoncement suprême pour couronner son serviteur.

Au moment où le P. P. Grouard était nommé vicaire apostolique du Maekenzie, Mgr Faraud rendait son âme à Dieu, et allait recevoir la récompense qu'il avait si bien méritée par toute une vie de travaux et de sacrifices. Ses dernières paroles furent pour ses chers missionnaires du Maekenzie. Rien ne peint mieux sa résignation, au milieu des souffrances les plus cruelles, que cette parole dite à Mgr Taché, qui venait le visiter après une crise violente : " Un. chrétien doit mourir gaiement."

Mgr Grandin était alors à Montréal, et ne put assister aux funérailles de son ami. Le souvenir de quelques petites difficultés qu'il avait eues avec son collègue, au sujet de la mission du lac Labiche, le préoccupait vivement. " Je n'ai pu dormir de la nuit, écrivait-il. En moins d'un an, voilà que deux évêques de notre jeune province disparaissent. (') Mon tour

(I) Mgr D'Herbomez, vicaire apostolique de la Colombie Britannique, était mort quelques mois auparavant.

ne peut être éloigné. Mes bras, mes jambes vieillissent; il me semble, cependant, que mon cœur ne vieillit pas."

Mgr Grouard, 0. M. I., vicaire apostolique d'Athabaska-Mackenzie

Mgr Grouard, évêque d'Ibora, fut sacré dans la cathédrale de Saint-Boniface, le 1er août 1891. Mgr Taché fut le prélat

consécrateur, assisté de Mgr Grandih et de Mgr Shanley, évêque de Jamestown (Etats-Unis).

Après la division de son diocèse, l'organisation des missions devint la première sollicitude de l'évêque de Saint-Albert. Il priait sans cesse Dieu d'envoyer, à sa vigne, de véritables ouvriers.

L'année 1890 lui donna la joie d'élever au sacerdoce un • naturel du pays. Nous avons fait allusion, plus haut, à la difficulté de former un clergé indigène catholique. Le sacerdoce catholique demande une transformation si profonde de la nature humaine, exige un idéal si élevé, qu'il est bien difficile d'y faire monter, tout à coup, des peuples placés à l'autre pôle de la vie intellectuelle et morale. Il faut plusieurs générations, pénétrées du sang de Jésus-Christ, pour les faire arriver à " l'âge de plénitude du Christ " comme s'exprime saint Paul. Les enfants sauvages et même les enfants métis, jusqu'à l'âge de quinze et seize ans, étaient doux, obéissants, studieux, donnaient de beaux gages aux vertus propres du sacerdoce, puis, tout à coup, tourmentés par d'incessantes aspirations de liberté, d'indépendance, tournaient à d'autres désirs. Mgr Grandin avait vu souvent ses plus belles espérances détruites. Cependant, depuis sa consécration épiscopale, il n'avait pas cessé de prier pour voir des jeunes métis se consacrer au bien de leur nation. " Nunc dimittis servum tuum, Domine, écrit-il dans son journal. Aujourd'hui, 17 mars 1890, j'ai eu la consolation d'ordonner prêtre un enfant du pays, ce que je n'ai cessé de demander au bon Dieu depuis que je suis évêque. Après bien des essais infructueux, nous avons enfin réussi, et les dispositions de notre cher Père Cunningham nous font espérer que je n'aurai pas lieu de regretter de lui avoir imposé les mains." La même consolation lui était réservée quelques années plus tard par l'ordination d'un nouvel élu métis, le Père Baudry.

CHAPITEE XXI

Les premières écoles dans le Nord-Ouest — Zèle des missionnaires— Persécution orangiste— Ordonnances rie 1884-1888 — Protestation de l'Evêque — Ordonnance de 1892 — Lettre de Mgr Grandin.

L'enfance est la portion privilégiée de l'Eglise comme elle l'était de son divin Fondateur. C'est une proie exquise pour la franc-maçonnerie qui multiplie ses efforts prodigieux et universels, pour s'en emparer. La secte livre à l'Eglise d'incessants et de savants combats pour lui arracher l'âme des enfants.

Cette épreuve ne fut pas épargnée à Mgr Grandin.

Dès le début, quand les 'missionnaires pénétrèrent dans le pays, ils jouissaient d'une pleine liberté, dans la question des écoles. Celles-ci n'existaient pas de par la loi. Les missionnaires les établissaient de leur plein gré, où ils voulaient, et la plupart du temps au prix des plus grands sacrifices. Les parents aidaient quelquefois, mais rarement.

L'autorité civile était pleine d'admiration pour le zèle des apôtres, et, loin d'enrayer l'action de ces écoles, elle les favorisait. Elle avait à cœur de faciliter tout ce qui pouvait assurer le bonheur des peuples, non seulement dans l'ordre matériel, mais bien aussi dans les légitimes aspirations de l'âme et du cœur.

Ces missionnaires, qui avaient quitté leur patrie pour se donner à l'évangélisation du Xord-Ouest, devenaient souvent instituteurs. Eux qui avaient rêvé un large apostolat, accompagné, sans doute, de rudes sacrifices, mais aussi de quelques consolations colorées, malgré tout, d'un peu de poésie, se dévouaient à enseigner prosaïquement la lecture, à des enfants grossiers et inhabiles !

Il y a, dans la vie de missionnaire, un côté poétique, au moins dans le rêve. Ce sont des attraits réels bien qu'inférieurs. C'est une vie de voyage à travers des régions inconnues, une

Rivière Elbow, Calgart

vie d'aventures, dégagée des conventions asservissantes de notre vieille société, une vie plus libre, où le zèle et l'initiative person-

nelle sont à l'aise. Le jeune aspirant voit passer, devant ses veux, des forêts vierges, des peuplades ingénues. C'est un charme humain bien que subordonné au désir de procurer la gloire de Dieu et le bien des âmes. Toute cette poésie est morte, quand le missionnaire se trouve en présence d'un alphabet qu'il faut apprendre à épeler !

Sauver les âmes en régentant une classe de grammaire, en expliquant les règles de l'arithmétique, en dirigeant même la main inexpérimentée d'un sauvageon dans la formation des lettres d'écriture, tout cela peut constituer un grand mérite, mais la satisfaction est mince et peu fascinante. Les missionnaires eurent ce courage, et les protestants eux-mêmes ne dissimulaient pas leur admiration.

Après l'annexion des Territoires au Canada (1870), la situation changea profondément. -

L'acte constitutionnel des Territoires garantissait à la minorité catholique le libre établissement d'écoles séparées partout où elle le jugeait à propos. C'était un contrat entre les pouvoirs publics, présents et futurs, du Canada, et les habitants du Xord-Ouest. C'était aussi une vraie constitution assurant aux habitants du pa}Ts, particulièrement aux colons de langue française, l'usage officiel de leur langue et le maintien des écoles séparées. D'après la loi, les catholiques pouvaient organiser eux-mêmes leurs écoles et les voir assistées par les fonds publics. Elles étaient sur un pied d'égalité parfaite avec les écoles du gouvernement et avec les écoles protestantes.

L'accaparement civil ou plutôt orangiste se fit lentement mais sûrement.

Mgr Grand in suivait ce mouvement d'un œil attentif et avec un cœur rempli de tristes pressentiments. Il semblait plutôt né pour conclure des traités que pour livrer des batailles. Ce n'était pas une nature âpre et belliqueuse, mais si sa charité était invincible dans la forme, il prétendait bien ne jamais faire

capituler sa conscience devant les ennemis de sa foi. " Je suis le serviteur d'un Maître qu'on n'a pu enfermer dans un tombeau, disait-il. Un front d'évêque doit être plus dur qu'un front de cuirassier, frontem adamantem, duriorem frontïbus eorum."

Il ne nous appartient pas de donner un historique complet de la question des écoles dans le Nord-Ouest; nous devons nous borner aux phases principales.

D'après une ordonnance qui parut en 1884, il fut pourvu à la nomination d'une sorte de conseil, appelé Bureau de l'Education, composé de douze membres, dont six protestants et six catholiques, se divisant en deux sections distinctes.

Ces deux sections siégeant ensemble n'avaient que des pouvoirs généraux. Par contre, les pouvoirs des sections siégeant séparément étaient étendus.

La section avait le contrôle et la direction de ses écoles, faisait les règlements qu'elle jugeait convenables, pourvoyait à l'examen et à la classification des instituteurs, avait le choix des livres et manuels, nommait les inspecteurs, etc.

En 1885, une nouvelle ordonnance réduisait à cinq le nombre des membres du Bureau d'Education dont trois protestants et deux catholiques sous la présidence du lieutenant-gouverneur. Elle restreignait aussi le pouvoir des sections.

En 1888, le Bureau d'Education devait se composer de huit membres dont cinq protestants et trois catholiques. La balance n'était déjà plus égale, puisqu'on opposait trois catholiques seulement à cinq protestants.

A peu près chaque année, un coup de garrot était donné à la première liberté. Les droits des catholiques étaient lésés par une série de règlements successifs. " L'histoire fidèle et complète du travail lent et sourd de tout ce monde acharné à la destruction de nos écoles, écrivait l'honorable M. Forget, aujourd'hui lieutenant- gouverneur des Territoires, serait curieuse à faire, et nombre d'âmes candides seraient certes plus qu'étonnées si l'on faisait à chacun sa part de responsabilité."

Dans une lettre publique, digne et vengeresse, adressée aux archevêques et évêques du Canada, Mgr Grandin fit entendre ses plaintes :

" Le parti catholique français, disait-il, a des droits qu'on ne peut lui ravir sans injustice, il a même des droits à la reconnaissance de ce parti fort et puissant qui tient à l'opprimer. Ne sont-ce pas, en effet, les Canadiens-français et les Métis qui ont rendu possible la colonisation du Xord-Ouest, qui ont facilité les rapports des blancs avec les sauvages, qui sont encore aujourd'hui le vrai trait d'union entre les uns et les autres ? Mais la reconnaissance, le souvenir même d'une obligation n'est pas, paraît-il, la vertu des puissants; il faut, nous, minorité, nous résigner à ne plus compter dans la société, trop heureux si on nous permet de vivre comme des parias et des vaincus. Malgré une certaine dose d'humilité que je m'efforce de cultiver en moi, il m'en coûte, cependant, pour moi et pour les miens, de me résigner à vivre à ces conditions."

On raconte qu'à la lecture de cette lettre Mgr Laflèche s'écria : " Oh ! le brave cœur ! " Et sur le champ il envoyait ses félicitations à l'évêque de Saint-Albert : " Courage, cher seigneur, lui écrivait-il, ne vous laissez pas abattre par les difficultés sans cesse renaissantes sur vos pas. Est-il étonnant que le démon mette tout en œuvre, pour paralyser vos efforts, quand on considère l'importance de la cause à laquelle vous travaillez ? Il s'agit de l'avenir religieux de cette immense contrée qui sera habitée par des millions d'hommes avant cinquante ans."

Une nouvelle lettre de l'évêque des Trois-Rivières ajoutait : " Nous ne sommes point des hommes politiques, mais nous avons un intérêt sacré à protéger, à défendre, auprès des gouvernements, et avec la grâce de Dieu nous n'y manquerons pas; nous userons de tous les moyens légitimes que nous donne la constitution de notre pays, pour atteindre efficacement cette fin sacrée.

" Le maintien de la langue française, comme langue officielle, sur le même pied que la langue anglaise, la protection des missions catholiques contre toutes les tentations du fanatisme sectaire, à l'ombre de l'autorité gouvernementale, sont des choses garanties par la constitution du pays et tellement essentielles pour nous Canadiens-français qu'elles rallieront tous les députés de notre nationalité, sans distinction de partis, comme un seul homme, quand il s'agira de les défendre contre d'injustes agresseurs.

" Courage donc, et regardons l'avenir avec confiance quel que soit le nombre de nos adversaires."

De tous les points du Canada et du monde catholique ce furent des lettres de chaude adhésion.

Le E. P. Soulier lui écrivait : " Vous n'avez jamais été plus évêque qu'au moment où, sans vous mettre en peine des ennuis de toute sorte qui peuvent vous être suscités, vous n'avez souci que de faire acte de pasteur, en protégeant les faibles et en dénonçant l'iniquité. Nous ne doutons pas que tout l'épiscopat et tous les vrais catholiques du Canada ne soient avec vous dans cette glorieuse campagne, et ne vous soutiennent de leurs sympathies. . . Il est malheureusement trop clair que l'influence orangiste, abritée dans les plis du drapeau anglais, marche à la conquête du Nord-Ouest, avec d'autant plus d'arrogance qu'elle voit, chaque jour, s'accroître la population et les centres protestants, pondant que la population catholique diminue. Mais, ce n'était pas une raison de vous taire et de baisser pavillon. Vous avez pour vous la raison et le droit de premier occupant. Vous êtes le protecteur reconnu des catholiques, et notamment des pauvres Sauvages et Métis. Ce rôle vous grandit considérablement et vous confère une grande puissance. Allez donc de l'avant, Monseigneur, soyez l'avocat des opprimés et le père des pauvres, et inspirez-vous du vieil adage de l'honneur français : Fais ce que dois, advienne que pourra."

En 1892, une nouvelle mesure vint aggraver la situation. Une ordonnance néfaste plaçait, dans des mains non catholiques, le contrôle absolu et la direction des écoles catholiques. Elle supprimait de fait le Bureau d'Education et le remplaçait par un Conseil d'Instruction publique, auquel étaient adjoints deux membres protestants et deux membres catholiques, mais privés de vote. On enlevait, aux catholiques, le choix des livres, le droit de nommer des examinateurs, la possibilité de créer des écoles normales, le droit d'ouvrir la classe par la prière, etc. La langue française était abolie pour les examens, etc.

" Jusqu'à la date de cette ordonnance, écrivait l'honorable M. Forget, on ne nous avait jamais dénié le droit d'administrer nos écoles, d'en régler le programme des études, de choisir les livres de classe, de contrôler l'enseignement religieux, et, enfin, d'autoriser l'usage de la langue française partout où nous le jugions convenable. Ces droits étaient exercés par la section catholique du Bureau de l'Education et, à la rigueur, suffisaient pour conserver, à nos écoles, leur caractère distinctif d'écoles catholiques.

" Maintenant, tout cela est disparu : le Bureau de l'Education n'existe plus. Toutes les écoles publiques et séparées, sont, par l'ordonnance de 1892, placées sous le contrôle direct d'un surintendant de l'éducation protestant et d'un Conseil de l'Instruction publique composé des membres du comité exécutif où, les catholiques n'ont pas un seul représentant. . . Comme résultat pratique, nous avons donc, à l'heure actuelle, l'étrange spectacle d'écoles catholiques administrées et inspectées par des protestants, et dont le programme d'études est déterminé et les livres de classe soigneusement choisis d'après l'avis d'un surintendant d'éducation protestant."

Mgr Grandin pouvait-il accepter, sans se taire, la situation intolérable faite aux catholiques ?

La suppression de la langue française blessait profondément

son patriotisme, mais sa raison et sa foi se révoltaient, surtout, à la pensée que des protestants choisiraient les livres d'enseignement et inspecteraient ses écoles.

Il estimait, avec saint Ambroise, qu'un ministre de Jésus- Christ " s'expose à la colère de Dieu et au mépris des hommes, s'il ne dit pas librement ce qu'il sait, la vérité."

" Par tempérament et par devoir, disait saint Basile, nous sommes doux et pacifiques entre tous. Mais, dès que Dieu, pour nous, est en question, dès qu'il est en péril, rien ne nous arrête, et nous ne voyons plus que Lui." (') Tels étaient bien les sentiments de l'évêque de Saint- Albert. " Je puis assurer Votre Honneur, écrivait-il au premier ministre, qu'en fait de politique, je ne suis d'aucun parti. J'ai toujours été, je suis, et veux être pour le gouvernement existant, tant qu'il n'est pas contre Dieu et l'Eglise. Mon désir a toujours été de faciliter la tâche si difficile de nos gouvernants. Cependant, il y a une mesure que je veux d'autant moins dépasser, que je me vois plus près d'aller rendre compte à Dieu de ma trop longue administration. Ce n'est pas après avoir passé près d'un demisiècle, dont plus de quarante ans d'épiscopat, pour répandre la civilisation chrétienne dans le Nord-Ouest, au prix de privations et de souffrances à peine croyables, que je consentirais à finir ma vie par une lâcheté.

" Je me permets d'ajouter, très honorable X . . . que ce ne sont pas seulement les évêques qui devront rendre compte à Dieu de leur administration. La loi est générale; les grands et les puissants n'y échapperont pas; et ce jugement sera d'autant plus sévère et redoutable que la charge et l'honneur auront été plus grands.

" Que Votre Honneur veuille bien excuser la liberté d'un

(1) Verum ubi Deus nobis periclitatur, tum demum alia omnia pro nihilo considérantes, ipsum solum intuemur. (Apud S. Greg. Naz., orat. XLIII, C. L.)

vieillard, qui ne veut, du reste, que remplir son devoir et faciliter le bien."

C'est sous l'inspiration de son évêque que le Père Leduc publia la vigoureuse brochure " Hostilité démasquée," faisant éclater, au grand jour, l'injustice dont les catholiques étaient victimes.

Sous toutes les formes, Mgr Grandin multiplia ses protestations, auprès du délégué apostolique, auprès des ministres, des sénateurs, des députés, se plaignant d'un acte subversif de la législation fédérale, préjudiciable aux intérêts de la population catholique, réclamant appui et réparation. Puis, comme les bâtisseurs de Jérusalem, qui se battaient d'une main et construisaient de l'autre, il chercha les moyens d'atténuer les effets désastreux de l'ordonnance de 1892, et de sauvegarder les âmes de ses enfants. A cette généreuse campagne, il sacrifia sa paix, sa santé, ses forces, il délivra son âme, se couvrit d'honneur, et si, aujourd'hui encore, cette grande question des écoles du Nord-Ouest reste encore ajournée, ce n'est pas la faute du magnanime évêque de Saint- Albert. (')

(1) La vigoureuse campagne de Mgr Grandin ne fut pas sans résultai. La loi de 1901 apporta quelques modifications, qui laissent pourtant subsister l'injustice, tout en mitigeant quelque peu la situ 'lion. Il fut établi un Département de, l'Education faisant partie du service public officiel des Territoires, et ayant à sa tête un membre du conseil executif nomme par le lieutenant-gouverneur en' conseil, avec le titre de Cummissair- d't-ducation.

Le Commissaire d'Education possède en réalité la direction complète et l'autorité absolus, en matière d'éducation.

Cependant on lui a donné un Conseil d' Education compos- de 9 mem lires dont 2 au moins doivent être catholiques. Ici donc il semble que la balance soit moins inégale entre catholiques et protestants, puisque sur 5 m» mbres, il y aura au moins 2 catholiques, et il pourrait y eu avoir davan.age.

M lis il reste encore, de par la loi scolaire, bien des restrictions contraires au véritable esprit d'écoles séparées.

CHAPITKE XXII

Etat de Saint-Albert — La colonisation — Feu dans les forêts, dans les prairies— Son amour des âmes— Soin aux malades — Zèle pour la sanctification de ses missionnaires— Ses inquiétudes de conscience— Mort de Mgr Sébaux — Encore une grave maladie — Ses voyages — Election du Rév. P. Soulier — Adieux à sa famille.

Le grand Nord n'avait plus cet aspect de l'inconnu et du rêve insaisissable.

Saint- Albert n'était plus la mission perdue au milieu des bois, des marécages. Le zèle actif des missionnaires avait produit des résultats.

La mission commandait l'admiration générale par la belle ordonnance de ses constructions, par l'état prospère de ses écoles, hospice, orphelinats, par l'éclat des cérémonies catholiques et par une population active et chrétienne de 1,200 habitants qui s'était groupée à l'ombre de la cathédrale, et qui avait couvert le pays de riches cultures. C'était une belle création dont on ne pouvait disputer l'honneur à l'Eglise. Il n'y avait peut-être pas, en France, un coin de terre plus chrétien et plus français de cœur, et même de langage que cette petite station de Saint-Albert.

Pour contrebalancer l'invasion protestante dans son diocèse, l'Evêque aurait voulu attirer, dans le Xord-Ouest, quelques familles canadiennes, surtout celles si nombreuses et si chrétiennes qui portaient leurs pas vers les Etats-Unis. Dans ce but, il délégua plusieurs fois le Père Lacombe au Canada, il eut même un agent d'émigration attitré, M. l'abbé Morin, qui réussit à former plusieurs localités d'avenir, Morinville, Saint-Pierre,

Beaumont, Saint-Emile, etc. " Qui sait, disait Mgr Grandin, si l'équilibre de la population ne sera pas déplacé au profit de la race la plus féconde et la plus chrétienne." C'est ainsi que se formèrent, sur les bords des lacs, sur le bord des rivières, de nombreux villages, dont les maisons, pendant l'hiver, ressemblaient à des navires à l'encre sur un océan de neige; pendant l'été, au contraire, elles étaient comme noyées dans un océan de verdure.

Souvent, aux débuts d'une nouvelle mission, les Pères se contentaient de bâtir une maison-chapelle. " J'appelle maisonchapelle, disait Mgr Grandin, une maison plus ou moins spacieuse habitée par les missionnaires. Dans le principe, on y fait la cuisine, on y mange, on y dort, on y instruit les sauvages, on y prend sa récréation, on y fume parfois beaucoup, on y étudie autant qu'on peut. Il y a, dans cet omnibus, un établi de menuiserie. Les coups de hache, de marteau, la varlope impriment, à toute la maison, des secousses qui ne favorisent nullement l'écriture et l'étude. Enfin, en face de cet appartement, nous tâchons de construire une alcôve quelconque où le Dieu de Bethléem partage notre pauvreté et nous la rend supportable j-inon agréable. En ouvrant la porte de cet humble sanctuaire, notre habitation se trouve transformée en église. C'est ainsi que toutes nos missions ont commencé, sans en excepter Saint-Albert. Ce provisoire se prolonge parfois pendant des années."

La modeste chapelle était une prise de possession par l'Eglise catholique. Canadiens, Irlandais, Métis étaient heureux de se fixer sur des lieux où le ministère du prêtre leur était assuré.

Les colons prenaient un minimum de cent-soixante acres dans la prairie bu clans la forêt. Dans ce dernier cas, il fallait abattre les arbres. On les coupait simplement à trois pieds du sol et on mettait le feu aux abattis. Ah ! il s'en est brûlé du bois, dans le Xord-Ouest, depuis soixante ans ! Souvent, le

■feu, mal éteint, franchissait les limites, attaquait la forêt, et devenait un incendie gigantesque qui roulait ses vagues de flamme des lieues entières. Seuls la pluie on un vent contraire pouvaient arrêter le fléau. Ces incendies avaient d'autres causes. Qu'un Indien, qu'un chasseur, laissât tomber une étincelle de son briquet; que le vent emportât, loin du foyer d'un bivouac, un brin de paille en combustion, et des milliers d'hectares étaient, en quelques heures, dévorés par les flammes. On rencontre presque partout de ces espaces ravagés. Eien n'est lugubre comme la vue de ces arbres calcinés, de ces longues tiges noires qui se dressent tristement au-dessus de la nouvelle végétation. On dirait des bras mutilés que la vieille mère nature lève vers le ciel pour protester contre la destruction dont elle a été l'objet.

L'auteur de ces lignes à vu lui-même, plusieurs fois, dans le Nord-Ouest, le ciel couvert de fumée, l'horizon dans le lointain était rougeâtre, l'atmosphère était surchauffé : c'était la forêt qui brûlait au loin. On regrettera, peut-être plus tard, cet imprudent gaspillage.

Malgré tout, encore aujourd'hui, on peut voir, dans l'Alberta, la forêt telle qu'elle est sortie des mains du Créateur, étendant parfois ses fourrés impénétrables durant des centaines de lieues. Les mêmes incendies ravagent souvent les prairies. Malheur au voyageur surpris dans la plaine par ces vagues brûlantes, s'il n'a pas eu la présence d'esprit ou les moyens d'allumer immédiatement un contre- feu. Quant aux bestiaux, aux chevaux surtout, qu'une sorte d'étonnement stupide semble empêcher de fuir, c'est par milliers qu'il faut compter, chaque année, ceux dont on ne retrouve que les os carbonisés sur le sol dénudé des prairies.

Des pénalités sévères ont été édictées contre les auteurs, volontaires ou par imprudence, de ces vastes incendies. Mais, mieux que toutes les lois possibles, le morcellement des terres

de culture et l'emploi presque universel des faucheuses mécaniques, interrompant la continuité de l'épais manteau de foin qui servait d'aliment à la flamme, sont appelés à supprimer, dans un avenir prochain, cette cause de ruine, au moins dans le voisinage immédiat des régions colonisées. (*)

Donc, les nouveaux venus s'établissaient sur ce sol vierge et d'une énergie de production étonnante; ils respiraient à l'aise au milieu de cette nature primitive, libres des entraves qui chargent leurs frères d'Europe. Un champ immense se

Scèxes du Xord-Ctest

déployait devant eux, sans autres limites que celles du travail et de l'activité.

Comme les anciens moines, les missionnaires donnaient l'exemple: ils plantaient, bâtissaient, cultivaient, transformaient le pays.

Mgr Grandin encourageait les colons, donnant lui-même l'exemple du travail. Dans son journal du 5 octobre, il note le succès de la culture des patates. " C'est à ne pas y croire, écrit-il. Je n'ai jamais vu, en Europe, des pommes de terre de cette taille. Xous en avons cueilli plusieurs du poids de

(1) De Lamothe, Cinq mois chez les Français d'Amérique.

quatre livres." En effet, on voit facilement, à Saint-Albert, des choux de trente-sept livres, des navets pesant vingt-cinq livres.

Dans une seule année la récolte de Saint-Albert donna : 48,150 minots de grains et 5,885 minots de légumes. 2,383 acres de terre avaient été ensemencées. Quelques années plus tard, les environs immédiats d'Eclmonton et de Saint-Albert donnaient un résultat total de 240,000 minots de grains, soit 56 millions de kilogrammes.

Ces travaux matériels n'étaient, pour Mgr Grandin, qu'un moyen d'atteindre les âmes. Pour elles aucun sacrifice ne pouvait lui coûter. A cette époque, le mot magique de Klondyke venait de retentir dans le monde entier, et des milliers de voyageurs se précipitaient vers les froides régions du Nord, à la recherche des pépites. " C'est la fièvre, la folie de l'or, écrivait-il. Depuis quelque temps, je suis assiégé de consultations sur les voies à suivre. Pour trouver ce métal, des caravanes, ignorantes des difficultés du pays, partent aveuglément par terre, par eau, s'exposant à bien des déboires, peut-être à mourir de faim."

Il avait cette marque particulière du vrai chrétien qui est la religion des petits.

Un pauvre orphelin malade était rejeté, abandonné de tous. Monseigneur l'installe dans sa propre chambre à lui, le garde pendant plusieurs mois, et souvent se lève la nuit pour le soigner.

Une vieille sauvagesse épileptique, qui avait quitté sa réserve, était tombée dans les flammes d'un foyer, et se trouvait dans un état affreux. Le Département Indien ne voulait pas s'en occuper parce qu'elle était sortie du traité. Monseigneur n'a pas de repos qu'elle ne soit recueillie chez les bonnes sœurs.

Quand ses Pères étaient malades, il se levait souvent la nuit pour leur offrir une potion et entretenir le féru.

Lui-même soigne et veille, dans cette même année 1892, deux

de ses missionnaires mourants, et les prépare au grand voyage de l'éternité.

Comme il savait encourager le zèle de ses collaborateurs !

Un de ses Pères se plaignait de n'avoir eu que trente communions dans une nouvelle station, et semblait découragé. "Félicitez-vous, cher ami, d'avoir eu trente chrétiens. Vous n'en aviez que vingt-sept l'année dernière ; il y a donc progrès.

"N'oubliez pas que Celui pour qui nous nous dévouons ne nous récompensera pas d'après nos succès. Xotre divin Sauveur luimême, malgré ses miracles, sa grande charité, ses perfections infinies n'a fait que peu de conversions, et, lors de sa Passion, on put voir combien ces conversions étaient peu sincères. Il n'a eu, on peut le dire, aucune consolation dans son apostolat. Ne soyez pas plus exigeant que Lui. Si les habitants de X. . . étaient des saints, ils n'auraient pas besoin de vous. Vous avez été envoyé pour les convertir; travaillez donc dans ce but,, priez, suppliez, souffrez, supportez les rebuts, les ingratitudes. Ainsi, vous réussirez, sinon à opérer des conversions, du moins à plaire à Dieu ; et c'est ce que nous voulons après tout, n'est-ce pas ?"

Il pensait comme le Père de la Colombière : " S'il est vrai qu'un chrétien vraiment saint fait plus d'honneur à Dieu qu'un million de chrétiens imparfaits, quel plus grand bien pourrait-il m'arriver que d'avoir contribué à mettre une âme dans la voie de la véritable sainteté."

Comme il avait à cœur la sanctification de ses Pères ! Que de lettres, que d'instructions, que de circulaires dans ce but !

La plupart de ces lettres étaient ce fer rougi du feu de l'amour divin qui cautérise et qui sauve. Pas de vertus d'à peu près. Il leur rappelait l'inéluctable loi de l'expiation. Un missionnaire immortifié était un contre-sens pour lui. " C'est par les marches de la souffrance, disait-il, que nous ferons l'ascension vers Dieu."

L'union des cœurs, il la voulait à tout prix, et la regardait comme une condition indispensable du succès. " Mon cher ami, écrivait-il à un de ses Pères d'humeur un peu difficile, le Pape peut dispenser de l'obéissance, de la charité, jamais."

A son avis, le missionnaire devait se rappeler qu'il est forma factus gregis ex animo, devait s'efforcer de réaliser en lui dans leur perfection tontes les vertus et rendre ces vertus comnrunicatives.

Il avait une manière irrésistible de prêcher l'obéissance, l'humilité. Un frère convers avait refusé d'obéir au Père économe et d'aller chercher, à la rivière, l'eau nécessaire aux besoins de la mission. Sans mot dire, Monseigneur attelle luimême les chevaux et accomplit le travail, à la grande confusion du frère qui ne savait comment réparer sa faute.

La grande souffrance des saints, le martyre du cœur ne lui fut pas épargné. La crainte d'être un obstacle au bien torturait son âme. Un Père, moraliste en chambre, lui ayant fait des critiques exagérées sur son diocèse, sur sa direction, etc., Monseigneur en fut profondément troublé. Son journal nous manifeste ses craintes et ses appréhensions : " Cet homme de Dieu me fera devenir fou, écrivait-il. Et malheureusement il a plu» de raison que je serais porté à le croire à cause des difficultés que je vois de suivre ses plans, difficultés dont il ne semble pas tenir compte. Le pays ayant beaucoup changé, nous avons des habitudes prises dont nous ne pouvons nous défaire. Je n'ai jamais été à la hauteur de ma charge, maintenant, moins que jamais. L'œuvre de Dieu souffre entre mes mains. Pour la première fois aujourd'hui, j'ai demandé à Dieu de me retirer de ce monde. Je puis bien en conscience lui faire cette demande pour sa plus grande gloire et pour le bien du diocèse." Durant plusieurs mois, il est assiégé des mêmes préoccupations, surtout à l'occasion du trente-deuxième anniversaire de sa consécration :

" Je suis bien malheureux. Cependant, je suis dans la posi-

tion où le bon Dieu m'a mis; il savait ce que j'étais. Il savait aussi que je n'ai voulu et cherché que sa gloire, que je n'ai jamais rien dissimulé à nos supérieurs. Je compte donc sur ses miséricordes, et je le supplie de m'appeler bien vite à Lui. On m'a répété : Ad multos annos ! Qu'il daigne, au contraire, les diminuer pour mon plus grand bien et sa plus grande gloire."

En public, par vertu, il se montrait joveusement résolu ; en réalité il se sentait plongé dans un océan de pensées mélancoliques. Le désir d'offrir sa démission au Souverain-Pontife avait percé dans plusieurs de ses correspondances. C'est par un cri de douleur qu'il avait terminé une lettre au E. P. Soulier : " Je supplie notre bien aimé Père général d'avoir pitié de moi et de me permettre de demander au Souverain- Pontife de me décharger."

" Mais, Monseigneur, votre moraliste n'a pas le monopole de l'orthodoxie religieuse, répondait le Père Soulier. . . Xous vous connaissons, nous vous voyons à l'œuvre comme évêque depuis plus de trente ans. Xous rendons hommage à la droiture de vos intentions, à la sagesse de vos actes, à votre inaltérable dévouement, à la délicatesse de votre conscience d'évêque et de religieux. On peut attester qu'au point de vue même de la doctrine vous avez fait fort bonne figure en Amérique et en Europe devant les. princes de l'Eglise, et devant les princes de la littérature. Xous souhaitons à vos critiques d'égaler votre prudence dans la conduite des affaires, votre courage dans les difficultés, votre esprit de foi et votre piété dans la mauvaise comme dans la bonne fortune."

Dieu voulait-il que le sol semblât s'effondrer sous les pieds de son serviteur afin que celui-ci ne pût placer son espoir et ses affections que dans le ciel ?

Il apprenait en même temps la défection d'un de ses missionnaires et la mort de Mgr Sébaux.

Il pleura le premier comme une mère peut pleurer son enfant perdu, et courut jusqu'aux Etats-Unis pour chercher la brebis égarée. " J'espérais, autrefois, note-t-il tristement, que dans nos pénibles missions nous ne pouvions être exposés à de semblables misères. Le fait est que les misères physiques, et Dieu seul sait ce qu'elles ont été pour moi, ne sont point comparables aux peines morales."

Mgr Sébaux fut pleuré comme on pleure à la mort d'un père. On vit Mgr Grandin tomber à genoux, et un flot de larmes s'échapper de ses yeux. Ce deuil, il le portera toute sa vie. " Le saint évêque d'Angoulême est mort, écrit-il. Je ne cesserai jamais de prier pour ce bienfaiteur insigne dont je ne pourrai dire assez de bien. J'espère que le bon Dieu a payé mes dettes envers lui." Il voulut qu'un service solennel fût célébré dans la cathédrale de Saint-Albert pour le repos de l'âme de celui qu'il aimait à appeler son père.

Il y eut cependant un rayon de lumière au milieu de ces ténèbres.

Au mois de mai 1892, Mgr Grandin eut la joie de recevoir, à Saint-Albert, une pléiade d'amis, Mgr Taché, Mgr Laflèche, Mgr Duhamel, Mgr Maodonald, évêque d'Alexandria, Mgr Brondel, évêque d'Helena, Mgr Grouard, Mgr Lorrain, évêque de Pontiac. Ces prélats étaient accompagnés des vicaires généraux des divers diocèses du Canada, et de plusieurs ecclésiastiques et laïques de marque.

Cette visite avait un but d'un ordre élevé. On n'a pas oublié que la province de Québec a donné naissance aux missions du Nord-Ouest. C'est elle qui avait délégué, vers les tribus païennes de ces immenses territoires, les premiers messagers de la bonne nouvelle. Aujourd'hui, l'Eglise de l'Ouest voulait montrer ses œuvres à celle de l'Est et lui témoigner sa gratitude. Il s'agissait de resserrer les vieux liens d'affection, de faire mieux connaître les incontestables richesses inexploitées de l'Ouest et aussi ses besoins.

Par l'intermédiaire du Père Lacombe, la compagnie du Pacifique Canadien avait bien voulu mettre à la disposition des excursionnistes un wagon princier.

Les illustres prélats visitèrent successivement Saint-Boniface, Prince-Albert, Saint-Albert, Xew- Westminster.

A Saint-Albert la réception fut triomphale.

Le lendemain de l'arrivée des visiteurs était un dimanche, et la cathédrale, toute pavoisée et décorée, fut le théâtre des plus imposantes solennités.

Ce fut, d'abord à la grand'messe, un magnifique discours de Mgr Taché, retraçant les progrès réalisés dans l'Eglise du Xord- Ouest. Quelle joie pour l'apôtre ! Comme ce grain de sénevé avait germé rapidement ! quel bel arbre il était devenu !

Le soir, aux vêpres, ce fut le tour de Mgr Laflèche d'épancher son cœur, et de dire sa joie.

Qu'on nous permette un détail intime. Ce fut pour la première fois, à l'occasion de cette excursion épiscopale, le 28 mai, que parurent les draps de lit dans le pauvre évêché de Saint- Albert. C'est aussi à partir de cette époque qu'il y eut quelquefois du sucre sur la table.

Cependant, la maladie, comme une chaîne de fer, enlaçait, chaque jour plus étroitement, le saint Evêque. Une nouvelle souffrance grave, implacable, vint s'abattre sur lui. Il en avait ressenti les premiers symptômes dès le mois de novembre 1890, dans un de ses longs voyages à travers son diocèse, puis, s'apercevant qu'au repos la souffrance disparaissait, il avait attribué son mal aux cahots des voitures.

Les docteurs du pays ne s'entendaient pas d'abord sur le caractère de la maladie, et lui infligèrent des traitements longs, désagréables et inutiles. Quelques-uns parlaient discrètement de la pierre, la plupart affirmaient simplement une grande inflammation des organes.

Ce qui l'effrayait, ce n'était pas la souffrance, c'était la crainte

de devenir un serviteur inutile, servus inutilissimus. Citons encore son journal :

" Je ne me fais pas illusion. Je suis atteint de la maladie qui me conduira au tombeau; je crains que ce ne soit bien lentement. Ne vais-je pas devenir une charge pour le diocèse ? Ma grande peine c'est d'avoir la responsabilité d'un grand diocèse dans un temps où il faudrait un grand développement d'activité, et d'être engourdi par la maladie et l'obligation de me soigner ! "

Le 8 février 1892, soixante-troisième anniversaire de sa naissance et de son baptême, ce sont les mêmes sentiments d'humilité et d'abandon qu'il consigne dans ses notes : " Soixante-trois ans ! Combien de temps plaira-t-il à Dieu de me laisser encore sur la terre ? Je suis à Lui à la vie, à la mo<rt. A en juger par les apparences, je ne crois pas que la mort soit bien loin. Ma vie a été plus longue que je ne pouvais l'espérer. Ah ! si je l'avais mieux employée ! En réparation de mes fautes, j'accepte d'avance, avec la plus grande soumission à la volonté de Dieu, la mort, quand, où, et comme Il voudra, La seule grâce que je Lui demande, c'est de mourir en son amour, c'est qu'il me donne un successeur selon son cœur, qui répare mes fautes et fasse le bien que je n'ai pas fait."

Le mal empirait, les souffrances devenaient intolérables. Ses amis l'engageaient à se rendre en France pour consulter des spécialistes. Le docteur Eùch, son neveu, lui écrivait de Paris :

" Pour moi, vos médecins se trompent. Je suis persuadé que vous avez la pierre et qu'une opération est inévitable. Avezvous un homme assez habile pooir ne pas provoquer des accidents évitables ? Aurez-vons, là-bas, tous les moyens antiseptiques nécessaires pour que l'opération ne soit pas funeste ? " Et il l'engageait, si c'était possible, à entreprendre le voyage de Paris.

De son côté, le E. P. Soulier, assistant général, lui envoyait les mêmes pressantes invitations :

" Je dois vous assurer que ce genre d'opération se pratique ici fort souvent et réussit presque toujours, même sur des vieillards de soixante-dix à quatre-vingts ans. Comme le voyage d'Europe se fait à peu près constamment en chemin de fer et en paquebot, et que ce mode de locomotion est celui qui vous fatigue le moins, je vous verrais volontiers tenter de venir vous faire opérer à Paris. Partant en janvier, nous vous verrions probablement guéri dans le mois de mars, et vous pourriez prendre part au Chapitre général, ce qui serait pour tous une consolation."

Mgr Grandin hésitait beaucoup à se rendre à ces appels. " Oh ! qu'il m'en coûte, écrivait-il, d'entreprendre ce voyage à cause de l'infirmité si gênante et si humiliante dont il a plu à Dieu de me gratifier ! qu'il m'en coûte de me mettre entre les mains des docteurs ! Enfin, cela ne me retirera pas, j'espère, des mains de Dieu."

La mort du T. E. P. Fabre, supérieur général des Oblats, survenant sur ces entrefaites et nécessitant la réunion du Chapitre général pour procéder à l'élection d'un successeur, mit fin à ses hésitations.

Il quitta Saint-Albert, le 19 janvier 1893, accompagné de son neveu, le Père Grandin.

A Paris, un spécialiste célèbre, le docteur Basy, constata, immédiatement la présence de plusieurs pierres. L'opération de la lithotritie fut déclarée nécessaire. " Je ne m'en tirerai pas à moins de quelques milliers de francs. C'est une triste nécessité," disait le pauvre Evêque.

Le 23 février, il dut s'installer chez les frères de Saint- Jean de Dieu, où il fut reçu avec charité et vénération. L'opération fut fixée au lendemain matin. La veille de l'opération, il écrit dans son journal : " Voilà ma chambre transformée en pharmacie : force flacons, force instruments de chirurgie que j'ose à peine regarder. Tout cela ne peut manquer de m'émouvoir,

et je ne penise pas dormir beaucoup cette nuit. Je suis entre les mains de Dieu; j'accepte la mort pour demain, ou plus -tard, suivant son bon plaisir; mais, qu'il me traite selon l'étendue de ses miséricordes ! "

Le lendemain matin, l'opération eut lieu ; c'était un vendredi. On endormit le prélat. Pendant l'opération, malgré le sommeil, ses lèvres murmuraient des prières. " Vers dix heures, écrit-il, je me trouve sur mon lit, bien souffrant, entouré de mes charitables infirmiers. On me dit que l'opération a réussi."

Dans les premiers jours de sa convalescence, sa grande privation est de ne pouvoir ni réciter le bréviaire, ni célébrer la sainte messe. " J'espérais qu'on me permettrait au moins de communier. Pas de messe : c'est là mon plus grand mal."

Il fut, cependant, bien consolé pendant les longs jours de sa convalescence de trouver, à son chevet, ses amis et ses parents; les membres de l'administration générale de sa congrégation : les RE. PP. Soulier, Antoine, Augier; son frère aîné, le bon chanoine de Laval, ses nombreux neveux et nièces, mademoiselle Elise VeUillot, la comtesse Lafon, etc., etc. " Impossible d'approcher ce saint Evêque, sans devenir meilleur," disaient les bons frères infirmiers.

Le docteur Basy, lui aussi, fut profondément édifié de la douceur, de la patience de son malade, et quand celui-ci, après presque un mois de soins fidèles, voulut lui offrhvdes honoraires, il refusa, disant : " Monseigneur, je serai suffisamment payé, si vous voulez bien prier pour moi et pour les miens."

Le succès de l'opération était relatif, car toutes les pierres n'avaient pas été broyées; mais il y avait un soulagement réel, -et l'Evêque avait l'espérance de continuer quelques temps sa vie de zèle et de sacrifice.

Il consentit à se reposer quelques jours à Laval. C'était une indicible consolation pour le vieux chanoine de recevoir, chez lui, son illustre frère.

" Mon frère chez qui je suis descendu, écrivait l'Evêque. est tout aussi dévoué que moi-même aux intérêts de mon diocèse. Que de démarches ! que de visites ! il fait ce que je n'oserais faire moi-même. Quand je suis chez lui, j'occupe sa chambre. C'est lui qui, le matin, se lève le premier et fait du feu. Cependant, il est mon aîné de huit ans et j'ai été son élève. Par esprit de pauvreté et d'économie, il passe l'hiver sans autre feu que celui de sa cuisine, et dans sa chambre, il a une simple chaufferette ou réchaud. Il me faudrait des pages pour faire connaître ce que ce dévoué frère fait pour m'aider. Que Dieu lui en tienne compte ! "

Encore en convalescence, le voilà qui sillonne la France. Il caresse le projet d'organiser, sur des bases solides, son séminaire de Saint-Albert, et il en cherche les moyens. On le voit successiveïnent au Mans, à Laval, à Séez, à Lyon, à Grenoble, à Nantes, à Saint-Brieuc, à Vannes où il obtient des reliques de sainte Anne, à Xiort où il prend part, comme prélat assistant, au sacre de Mgr Joulain, O.M.I., nommé évêque de Jaffna (Ce}'lan), à Tourcoing, à Nevers, à Nancy, etc.

Cet héroïque mendiant visite la laborieuse et chrétienne Belgique, grâce à la bienveillance du cardinal de Malines. Bruxelles, Anvers, Xamur, Bruges, Gand, Tournai entendirent sa parole. Il étendit même ses prédications jusqu'à Metz, Strasbourg, Cologne, Munich, etc., etc.

Toutes ces quêtes n'allaient pas sans déboires et sans humiliations. Dans un diocèse étranger, l'Ordinaire ne crut pas pouvoir autoriser Mgr Grandin à faire des quêtes publiques, mais seulement des quêtes à domicile; il consentit même à lui donner une lettre d'introduction et de recommandation. Ce genre de quête, un peu nouveau pour l'Evêque-missionnaire, lui fut cause de plusieurs mésaventures. Un curé, sur le vu de la lettre de son évêque, autorisant Mgr Grandin à quêter, ne put s'empêcher d'esquisser une moue significative. A la demande de

Monseigneur, sollicitant les adresses de quelques personnes charitaliles.il répondit d'abord par une fin de non recevoir. Enfin, sur les instances du prélat, il consentit à lui donner un guide. Cet introducteur était un pauvre cordonnier qui conduisait, moyennant finances, tous les mendiants du pays. Etant connu comme tel, il ne pouvait qu'attirer des avanies à son compagnon. Monseigneur accepta, ne connaissant pas la situation honorifique de son cicérone. On sonna à la porte des principaux hôtels. Une servante venait ordinairement ouvrir, et, à la vue du guide, c'était un invariable : Monsieur est absent ! Madame n'est pas visible ! Ce jour-là, Monseigneur fut obligé de prendre son cœur à deux mains, et de penser à l'avenir de son diocèse pour ne pas rebrousser chemin.

A Rome, Léon XIII fut comme toujours d'une bonté touchante pour l'évêque de Saint-Albert. Durant trois quarts d'heure, le Pape et l'ardent apôtre s'entretinrent des missions du Nord-Ouest, de leurs difficultés physiques et morales.

Et comme Mgr Grandin s'excusait de ne rien offrir au denier de saint Pierre, le Pape l'arrêta par une caresse paternelle sur la joue en disant : " Mais vous êtes mon frère."

Le Chapitre général de la congrégation des Oblats avait élu le R. P. Soulier comme supérieur général. Monseigneur se réjouit beaucoup du choix de ce Père qu'il idisait homme de caractère, d'action, de prudence et de grande vertu. Il eut, avec lui, de longs entretiens sur son diocèse, sur la nécessité d'un coadjuteur, etc. " Que ces conversations m'ont fait du bien ! " disait-il.

Les adieux à sa famille furent pénibles. Des quatorze enfants qui, autrefois, égayaient la maison paternelle, il ne restait plus que trois vieillards. Avec l'Evêque, seuls, le vieux chanoine et sa sœur Mélanie vivaient encore. Tous les trois semblaient pressentir que c'était leur dernière réunion. Bien des larmes furent versées.

Le vénérable chanoine voulut accompagner son cher prélat jusqu'au Havre. Il l'installa dans sa cabine et longuement Pétreignit dans ses bras. Tous les deux pleurèrent. Quand démarra le navire, debout sur le quai, penché comme pour

T. E. P. Soulier, 3ème supérieur général de la Congrégation des missionnaires 0. M. I.

suivre son frère, de loin, de ses vieilles mains tremblantes, le bon chanoine envoyait encore des signes d'adieux. Les deux frères ne devaient plus se revoir ici-bas.

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