CHAPITRE XXIII
Mort de Mgr Taché— Visile du T. RévP. Soulier, sup. gén. des Oblals — Ses 66 ans— Sacre de Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface— Consécration de l'église de Lethbridge — Nouvelles souffrances — ^ain t-Paul-des- Métis.
Mgr Grandin était à peine installé à Saint-Albert qu'un télégramme l'appelait auprès de Mgr Taché gravement malade. Il avait longuement entretenu son cher métropolitain quelques jours auparavant à Saint-Boniface, et il l'avait quitté avec l'espérance de voir cette précieuse existence se prolonger longtemps encore.
Mgr Taché soutenait depuis quelques années avec une extrême énergie une vigoureuse campagne pour la liberté des écoles du Manitoba. Il avait usé ses forces dans une courageuse défense de la justice et de la vérité. De plus, il souffrait depuis longtemps de la même maladie qui venait de mettre l'évêque de Saint-Albert à deux doigts de la mort. L'opération eut lieu à Saint-Boniface, et les suites furent funestes.
Sur l'avis des docteurs, Mgr Grandin dut donner les derniers sacrements au malade. Il était bien malheureux dans de semblables circonstances. C'est avec beaucoup de difficultés qu'il prévint le cher malade, l'exhortant à faire le sacrifice de sa vie pour son troupeau.
Avant de recevoir le saint viatique, Mgr Taché, d'une voix forte et intelligible, se recommanda aux prières de tous, demanda humblement pardon à son clergé et à ses diocésains des scandales qu'il aurait pu leur donner, des peines qu'il' aurait pu leur causer.
Enfin, le 22 juin, le dénouement fatal arriva. " Ce matin, vers les 5 heures, écrivait Mgr Grandin, je faisais ma méditation à la chapelle quand le frère Boisramé accourt tout effaré et me dit : " Monseigneur se meurt." Auprès du moribond, les Pères et plusieurs prêtres récitaient les prières des agonisants. Monseigneur avait sa pleine connaissance, mais sa respiration était très précipitée. Je m'approche, lui prends sa main froide, la baise et l'avertis que je vais lui donner l'absolution. Il fait le signe de la croix et se recueille pour la recevoir. " Je " vais dire la sainte messe à votre intention," lui dis- je en sanglotant, et il me remercie. Il me fut bien difficile de maîtriser mon émotion en disant la sainte messe pro infirmo in extremis.
" A la fin de la messe on vint m'annoncer sa mort. Qui eût pu prévoir un si prompt dénouement ! Fiat Pater voluntas tua semper ! Ce vénéré métropolitain nous est enlevé au moment où nous semblons avoir plus besoin de lui : mais Dieu nous reste ! "
Les funérailles furent solennelles, Mgr Duhamel, Mgr Laflèche, Mgr Pascal, y assistaient. Près de quatrevingts prêtres réguliers ou séculiers prirent part à la douloureuse cérémonie. L'oraison funèbre fut prononcée en anglais par Mgr Duhamel. Mgr Laflèche, à son tour, fit en français un magnifique éloge de son ancien compagnon d'armes.
Ce nouveau deuil allait faire un grand vide pour Mgr Grandin. Il avait toujours regardé Mgr Taché comme un père, un ami, son meilleur conseiller. " C'était, disait-il, l'homme de la Providence qui disparaissait." Les larmes, abondantes cependant, ne sortaient pas assez nombreuses pour décharger son cœur.
Mgr Taché s'en allait plein d'âge et de mérites. Ce prélat avait uni — chose rare — à l'intrépidité du pionnier, la sagacité prévoyante de l'administrateur, et, dans la défense des intérêts
religieux, la vaillance <\r> Athanase et des Ambrodse. C^étail
un caractère. S'il aimait Bes amis dociles, et s'il co Lençait
par demander conseil, il Unissait par conseiller, persuader et commander. 11 ne domina pas Mgr Grandin, mais il exerça sur lui une réelle influence.
A la mort de Mur Taché, Le siège de Saint-Boniface fut proposé à l'évèipie de Saint-Alfa rt.
■• Y pensez-vous, répondait-il, j'ai trente-sept ans d'épi scopat. La seule translation que je puisse ambitionner et même accepter, c'est le ciel."
Xons avons, sous les yeux, les lettres . diverses qu'il écrit un peu partout, à Rome, à Québec, à Paris pour éloigner cette charge.
Sa lettre à L'archevêque il Québec se terminait ainsi : "On l'ait parfois, en notre faveur, un raisonnement que je trouve à peine chrétien : nous avons des missions pénibles, nous y travaillons depuis longtemps, nous sommes dignes d'une position meilleure, il nous faut de l'avancement.
" Ce n'est pas Votre Grandeur qui fera ce raisonnement. Xous avons tout quitté pour Dieu, et non- voulons nous dépenser pour Lui jusqu'à la lin. Le repos viendra en Paradis.
"Ce n'est pas à mon âge, avec mes nombreuses infirmités, quamd je cherche un ooadjuteur, que je dois penser à un poste plus important. Je mourrais d'inquiétude si cela arrivait."
Les intérêts spirituels de la métropole retinrent quelques jours Mgr Grandin à Saint-Boniface. Puis, il reprit le chemin de Saint-Albert pour y rencontrer le R. P. Soulier, supérieur général îles Oblats. C'était la première fois qu'il recevait, dans son diocèse, le chef de sa famille religieuse ei c'était un adoucissement à la récente blessure du cœur. Cette visite avait été aussi une des dernière- consolations de Mgr Taché.
La réception du très révérend Père Général eut un earac-
tère publie, populaire, et presque national. Un noble enthousiasme s'était emparé de tous les cœurs, et c'était, chez les joyeux habitante de Saint-Albert, à qui témoignerait davantage sa gratitude et son affection, dans la personne du Général, aux prêtres, aux religieux, aux missionnaires. Les drapeaux, anglais, canadiens-français, américains se mêlaient aux couleurs pontificales et flottaient au sommet des mâts érigés sur presque toutes les maisons de la localité, et sur tous les édifices religieux qui couronnent la gracieuse colline de Saint-Albert. Des arcs de triomphe avaient été élevés sur le parcours de la route d'Edmonton au palais épiseopal. Partout, au milieu de la verdure et des oriflammes, se détachait le souhait cent fois répété de : "Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, Benedictus qui venit in nomine Do mini; Welcome, bienvenue, respect, reconnaissance au Très Révérend Père supérieur général des Oblats."
Le Très Révérend Père Soulier, accompagné de Mgr Grandin et du Père Antoine, assistant général, fit son entrée aux sons harmonieux de la musique instrumentale des jeunes Métis, des joyeuses volées des cloches de la cathédrale, au milieu de nombreux cavaliers qui ne ménageaient pas la poudre. De belles adresses débordantes d'enthousiasme lui furent lues en anglais et en français.
La même réception triomphale avait été organisée à Calgary et à Edmonton, et on peut le dire, dans tout le Nord-Ouest.
Le Très Révérend Père Général voulut prolonger son séjour à Saint-Albert pour favoriser les communications intimes de ses enfants et pour présider lès exercices de la retraite annuelle prêchée par le Père Antoine.
A la clôture de cette retraite, Mgr Grandin laissa parler son cœur. Avec quelle délicatesse il sut demander du renfort! " Un jour, dit-il. je terminais une mission chez les Cris de la Prairie.
Les Sauvages ne manquèrent pas de m'adresser des discours. Un vieillard qui. pendant la mission., avait été baptisé et qui, ce jour-là, avait l'ait sa première communion et reçu la confirmation, me «lit entre autres choses : " Grand Prêtre, tu es venu nous enseigner la bonne prière; à peine en connaissons-nous quelque chose que tu veux partir. Vois donc, sut nos lacs, si le canard abandonne ses petits avant qu'ils puissent! se suffire à eux-mêmes. Fais donc comine lui et reste avec nous jusqu'à ce que noue soyons suffisamment instruits et capables de nous conduire nous-mêmes." Bien-aimé Père Général, le diocèse de Saint-Albert est entièrement l'œuvre de la Congrégation, de vos fils que vous y avez envoyés. Depuis Le dernier frère eonvers jusqu'à l'Evêque, nous pouvons tous vous dire : c'est le Pape qui a érigé cette jeune Eglise, mais c'est nous qui en avons jeté les fondements, qui l'avons fait croître et grandir. Vous, mon Très Révérend Père, et après vous vos successeurs, vous nous aiderez, à nous et à nos successeurs, jusqu'à ce qu'elle soit capable de vivre et de marcher elle-même.
"Si vous pouviez parcourir, en détail, ce jeune diocèse, vous y trouveriez des enfants qui demandent du pain, de ce pain qui procedit àb ore Dei, et je n'ai personne qui puisse Le leur rompre. Ce -ont. cependant, des chrétiens, mais des chrétiens dont souvent non- ignorons la langue : des Flamand.-, des Polonais, des Slaves, des Allemands, etc. Je vois l'action de la Providence dans les fondations de notre chère Congrégation, en Belgique, en Hollande, en Allemagne et ailleurs. Elle nous prépare là les missionnaires nécessaires, en attendant que l'Eglise de Saint-Albert puisse, comme les jeunes canards de nos lacs, vivre par elle-même. Sans doute, je n'ai aucun avantage à promettre à ma mère, à notre chère Congrégation, en retour d'un si grand bienfait; je n'ose pas même lui assurer la reconnaissance de ma jeune Eglise, si Dieu la fait devenir grande
et puissante. Je crois pouvoir assurer que je ne serai pas du nombre des ingrats. Je recommande cette chère épous à la Congrégation, même après que je ne serai plus. Si elle allait oublier ce qu'elle doit à ma mère, — je prie Dieu que cela n'arrive pas — Dieu, au moins, n'oublie rien. Dominus retribuet pro me et pro Ecclesiâ."
Après Le départ du Très Révérend Père Général, et la mort de Mgr Taché, Mur Grandin se retrouvait solitaire, sans autre stimulant au devoir que le pur amour du devoir, mais résolu toujours à lui sacrifier tont ce qu'il était et tout ce qu'il avait. Cette force d'âme semblait grandir au sein de plusieurs maladies qui le réduisaient à n'être plus qu'un réceptacle d'infirmités, totus in infirmUate.
La nouvelle de la mort d'un missionnaire, un ancien condisciple, lui inspirait ces belles réflexions : " Ce Père était de deux ans plus jeune que moi et jouissait d'une meilleure santé que moi. Et combien d'autres sont morts, dans la Congrégation. daine les diocèses de Marseille, du Mans, de Laval, qui étaient plus forts et plus vigoureux que moi. Voilà, aujourd'hui, quarante et un ans que j'avais le bouheur de dire ma première messe; j'ai célébré ce matin ma 14,555ème messe. Que de grâces, mon Dieu! mais aussi quelle responsabilité! Qiioi qu'il en soit : Deus meus in te confêdo. Reminiscere miserationum tuarum et ignorantias meas ne memineris. Je suis à vous. Seigneur, à la vie, à la mort. S'il vous plaît de me laisser encore sur la terre, que ce soit pour votre plus grande gloire et pour mon avantage: s'il vous plaît de m'appeler à vous, que votre volonté -oit faite partout et toujours. Partout et toujours je suis ;i vos ordres pour mourir, comme pour vivre."
Cependant le >iueesseur de Mgr Taché était nommé. Le chois fait par les cardinaux de la Propagande, dans la réunion du 10 décembre L894, avait été confirmé par le Pape, le
dimanche suivant, 16 décembre. C'est au R. P. Langevin,
0. M. !.. que devait échoir la lourde responsabilité du diocèse de Saint-Boniface. Successivement missionnaire à Saint-Pierre de Montréal, professeur à l'Université d'Ottawa, supérieur du granld séminaire de la même ville, vicaire des missions dans le Manitoba, le Père Langevin était hien préparé à sa nouvelle ri redoutable fonction. Dès son arrivée à Saint-Boniface. Mgr Taché lui avait dit : "Il y a dix ans que je vous demande. No- deux existences -■ confondront désormais en une seule. Vous n'aurez pas do secrets pour moi. et je n'en aurai pas pour fous."
Mur Grandin se réjouit vivement de cette nomination. Il connaissait mieux que personne les désirs intimes de Mgr Taché. et nul ne peut être surpris qu'il ait travaillé, do boutes s forces, à lui faire donner le successeur de -on choix.
Le sacre eut lieu le 19 mars, dans la cathédrale de Saint- Bomiface. La ville de Winnipeg comme sa sœur de la rive droite était en liesse. Jamais encore ce pays n'avait vu une aussi grande réunion d'archevêques et d'évêques.
Mgr Fahre, archevêque de Montréal, fut le prélat consécrateur. Il était hien légitime que le prélat, qui avait pris le lévite au seuil du sanctuaire et l'avait conduit à l'autel, lui conférât la plénitude du sacerdoce. Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, et Mgr Grandin, doyen déjà de l'épiscopat canadien, furent les prélats assistante. Dans le chœur se trouvaient Mgr Bégin, coadjuibeiur de Québec, Mgr Laflècho. évêque des Trois-Rivières, inlassable dans son affection pour les Ohlats. Mgr Grave!, évêque de Nicolet, Mgr Emard. évêque de Valle}rfield. Mgr Gabriels, évêque d'Ogdensbutrg, (Etats-Unis), Mgr Decelles, coadjuteur de Saint-Hyacinthe.
Au hanquet qui suivit la cérémonie. Mgr Grandin lut un discours que tous considérèrent comme un vrai chef-d'œuvre
Mge Langevin, 0. M. L, archevêque de Saint-Boniface
de délicatesse et d'à-propos. Mgr Langevin répondit avec beaucoup d'esprit et beaucoup de cœur. L'impression qu'il produisit sur ses illustres confrères fut si favorable, que l'un, d'eux sembla résumer l'opinion de tous en disant : " Non seulement, Mgr Laugevin succède à Mgr Taché, mais il le remplace." Pour quiconque connaissait le rôle joué pendant près de cinquante ans par Mgr Taché, le compliment ne pouvait être plus flatteur.
Mgr Durieu, évoque de New-Westminster, écrivait à Mgr Grândin : " Notre vénéré et tant regretté métropolitain défunt a dû tressaillir au ciel en voyant que celui qu'il s'était choisi pour eoadjuteur et successeur, s'est montré, dès les premiers jours, à la hauteur de sa mission et qu'il s'est ouvert les cœurs de tous."
La visite que fit Mgr Grand in, en cette même année 1894, de la partie sud-est de son diocèse lui donna quelques consolations. Il put voir l'épanouissement de plusieurs jeunes missions. Il eut la gloire de consacrer l'église de Lethbridge, la première église du diocèse construite en pierre. La population de cotte jeune paroisse, formée de Belges, d'Irlandais, de Hongrois, de Flamands, d'Ecossais, de Polonais, de Canadiens, etc., avait fait preuve d'une vraie générosité. Toutes les races avaient rivalisé de zèle pour offrir leur obole. Le missionnaire, le Père Van Tighcm, tour à tour menuisier, sculpteur, taillant habilement le marbre, dessinant en artiste, n'avait pas épargné sa peine. À cette occasion, Monseigneur écrivait dans son journal : " Voilà positivement, ce matin, vingt-sept ans que j'arrivais à Saint-Albert. Je doute qu'à cette époque la messe eût été jamais dite dans le district actuel de Calgary. Le souvenir me fait constater que le bon Dieu a bien voulu se servir de nous pour établir et étendre son Règne. Qu'il en soit à jamais béni ! "
Mgr Bégix, archevêque de Québec
MaeLeod et Pineher Creek étaient deux autres stations nouvelles, intéressantes, pleines de vie," d'avenir, qui réjouirent le ■cœur de L'Evêque.
On peut l'aire de l'élevage un peu partout dans l'Ouest, depuis Winnipeg jusqu'à Vancouver, mais c'est surtout au pied des Montagnes Rocheuses, et le long des nombreuses rivières qui en descendent, que les grands éleveurs se sont groupés.
Lethbridge est bâti au bord de la rivière Belly, sur une immense houillère en exploitation.
MaeLeod, petite ville gratifiée de grandes casernes et d'un corps nombreux de la police à cheval, est construite sur un fonds de cailloux roulés, sur les bords de la rivière Old-man.
D'où vient ce nom de Vieillard (Old man), donné à la jolie rivière qui arrose tant de pâturages et qui abreuve tant de troupeaux ?
Est-ce de. quelque profil humain découpé par la nature dans le granit îles Montagnes Rocheuses, d'où elle sort ?
On croit, généralement, que les sauvages l'ont ainsi nommée pour l'appeler le Grand-Esprit qu'ils appellent quelquefois le Vieux.
Pineher Creek, sur la rivière du même nom, est une autre gracieuse station située dans les premières ondulations <\v> montagnes, charmant petit village composé, en majeure partie, de Canadiens-français. Mgr Grandin songeait à faire, de cette coquette mission, un sanatorium où ses prêtres, usés par les labeurs d'un long et pénible apostolat, viendraient se recueillir dans la solitude, refaire leur santé ou se préparer au grand voyage de l'éternité.
Rien d'étonnant s'il pensait aux malades, aux souffrants, car lui, était toujours sur la croix. La souffrance était sa compagne fidèle. La douleur le tenaillait en tout sens. Les névralgies, les rhumatismes, de violentes irritations de L'estomac, des élance-
ments intolérables dans tous les muscles, etc., faisaient de ses jours, et surtout de ses nuits, un incessant martyre. Et puis, la dernière opération ne l'avait pas guéri, toutes les pierres n'aivaient pas été broyées; il dut encore se rendre à Montréal pour se livrer entre les mains des docteurs. Oh ! qu'il avait en horreur ce qu'il appelait " les humiliantes cérémonies." Cet état de souffrances lui laisse entrevoir sa fin prochaine : " Il y a longtemps, écrit-il. que, par différantes voix. L'Espril saint m'avertit que bientôt je devrai rendre mes compte-, quia mors mea prope est in jaunis. Je suis obligé de tenir un journal pour aider ma mémoire infidèle. Le Seigneur, sans écrire, tient aussi son journal. Quels volumes, mon Dieu, il a pu écrire s'il a tenu compte de tous les méfaits de mes soixante-sept ans ! Si iniquitates observaveris, Domine, quis sustinebit ? Ma bonne Mère, plaidez ma cause et obtenez-moi miséricorde. Déjà, la mort agit puissamment sur moi. Je l'accepte, ô mon Dieu, comme une punition bien méritée de mes nombreux péchés. Je l'accepte pour le temps, le lieu, les circonstances si pénibles qu'elles puissent être pour moi, dès lors que tout sera d'après votre sainte volonté. Malgré les plaintes et peut-être, hélas ! les murmures que la douleur et ma faiblesse m'arracheront, je dis d'avance et pour ces moments difficiles : Fiat, Pater, voluntas tua semper .' Fiai in vitâ et in morte et in œternitate meâ! "
C'est en cette année 1895, que fut fondé l'établissement de Saint-Paul-des-Métis sur le lac. des Œufs.
Lors des traités, les Métis, du moins généralement, avaient refusé, dans leur amour-propre, de se classer au rang des Sauvages. Ils avaient préféré prendre des terres comme les blancs. Après la guerre de 1885, ils avaient reçu des scrips, titres légaux, les rendant propriétaires de terrains considérables.
Mais leur grand esprit d'indépendance, leur humeur voyageuse, les rendait incapables d'un travail régulier. Ils s'aper-
curent vite qu'ils ne pouvaient rivaliser avec Les nouveaux colons. Ils vendirent les terres que le gouvernement leur avait cédées, et bientôt ce Eut la pauvreté, la misère.
Nous avons décrit ailleurs l'origine, la vie aventureuse, les mœurs des Métis. A l'arrivé»' <l<' Mgr Grandin dans Le pays, la Compagnie de la Baie d'ITudson payait l'engagement de ses hommes de dix-huit à vingt livres sterling; mais elle avait tout intérêt à Leur faire dépenser cette somme pour les obliger à ne pas laisser le service et elle y réussissait facilement. Les Métis recevaient la nourriture ordinaire du pays, le logement pour eux et leur famille, mais ils payaient lis vêtements, les ustensiles de cuisine, le thé, le sucre et une foule d'objets de fantaisie dont ils ne se privaient pas.
La sauvagesse mariée à un blanc s'habillait, autant que possible, à la façon des blancs, professait, le plus souvent, la religion de son mari, finissait par avoir quelques habitudes de propreté qui augmentaient chez les enfants, mais, ni elle, ni les enfants n'avaient aucune idée d'économie. Ils ne connaissaient nullement l'argent et n'estimaient que ce qu'ils voyaient, ce dont i Is usaient, et désignaient le tout du nom générique de butin. En automne, les hommes se rendaient dans im poste central, tel que le fort Simpson, le fort des Prairies, et y prenaient ce qu'ils appelaient leurs avances, c'est-à-dire du butin en proportion de leurs gages et du nombre des membres de la famille. On voyait alors tout ce monde, les femmes et les enfants surtout, vêtus de neuf, et ce neuf devait aller jusqu'à l'automne suivant. Le raccommodage était inconnu.
Les engagés métis travaillaient fort tout l'été, travail dur et long, souvent de jour et de nuit. Les Sauvages n'y résistai m\ généralement pas. Un Bourgeois <\u Mackenzie disait à Mgr Grandin que les jeunes Flancs-de-ehien mouraient tous de consomption après avoir été une foi- ou deux au grand Portage.
Les Canadiens métis se faisaient à cette vie. Ils se plaignaient, murmuraient parfois, mais quelques heures de voile, un bon râpas les mettaient de bonne humeur et leur faisaient oublier les misères passées. Ordinairement, dans les plus mauvais pas, dans les heures les plus critiques, ils savaient assaisonner leurs difficultés de plaisanteries, faisaient revivre le vieux rire gaulois, et saluaient de leurs cris de joie la victoire sur l'obstacle.
Telle était la vie de la grande majorité des Métis, vivre au jour le jour. Ils comparaient le butin aux feuilles des arbres qui poussent au printemps et tombent en automne.
En quittant le service de la Compagnie, les Métis qui avaient de l'argent achetèrent des animaux domestiques, des chevaux surtout. La famille ne recevant plus de ration vivait de chasse et de pêche. La culture était négligée; on n'en voyait pas la nécessité. Les hommes n'étaient pas habitués à ce travail régulier, à ce soin minutieux ides animaux qu'exige une ferme moderne. Le lait, on le buvait de suite, et il n'était presque pas question de beurre. Quand le missionnaire parlait d'économie, les Métis ne comprenaient pas ce qu'il voulait bien dire. N'avaient-ils pas leur fusil pour se procurer du butin ?
Si le Nord-Ouest ne se fût pas ouvert brusquement à la civilisation, on aurait pu les former peu à peu à la vie civilisée.
La marche de la civilisation était trop violente pour eux. Le contact avec les blancs leur était aussi funeste qu'aux Sauvages. Le fléau de l'alcoolisme faisait des ravages inouïs. Dans certains milieux, on ne comptait plus les" alcoolisés, mais ceux qui ne l'étaient pas. Des aboyeurs de tribune redoublaient d'efforts pour les éloigner du prêtre, de l'église.
Le Père Lacombe voulut sauver cette race métisse si chère ,-i son cœur. Il se proposa de les arracher aux séductions dos petites villes, de les agglomérer ensemble, de les guider, de les, encourager dans leurs travaux. Il écrivait à son Evoque: " Nous,
les vieux missionnaires, nous ne pouvons pas oublier ce que nous avons fait pour les Métis et ce qu'ils ont fait pour nous. Parleur attachement et leur dévouement, ils ont droit à notre affection, malgré la démoralisation d'un grand nombre... Laissez-moi dépenser ce qui me reste encore de force physique et d'énergie pour travailler à cette œuvre que le bon Dieu m'a inspirée et en laquelle j'ai foi. Il me semble que la Providence m'a conservé ce degré de santé, à mon âge avancé, pour entreprendre et faire surgir ce qui peut paraître impossible et absurde."
Ce plan ne pouvait que sourire à Mgr Grandin. Tout en donnant pleine liberté à son apôtre, il lui annonçait des mécomptes et des déboires : " Allez, lui dit-il, que Dieu bénisse votre zèle ! Mais si c'est aujourd'hui le dimanche des Rameaux, •ce sera bientôt le Vendredi-saint.**
L'influence que le Père Lacombe s'était acquise auprès du gouvernement et des grandes compagnies de chemins de fer par les services qu'il leur avait rendus en différentes circonstances, lui facilita la réalisation de ses projets. Il obtint, du gouvernement canadien, un très grand territoire sur les bords de la rivière Saskatehewan, dans le but d'y rassembler Les Métis et d'y former une colonie, sous le nom de Saint-Paul-des-Métis. Quatre townships ou cent quarante-quatre milles carrés étaient affectés pour vingt et un ans à l'usage de la colonie.
On constitua une corporation responsable, dont les évêques de Saint-Boniface, Saint-Alix 'il. Prince-Albert et le R. P. Lacombe étaient les patrons. Le terrain 'fut divisé en sections et lots, pour être distribués, d'après certaines conditions, aux familles qui viendraient s'y établir.
On construisit une chapelle avec une résidence pour le missionnaire, un couvent pour les sœurs, une école, un moulin et une scierie; on se procura des machines pour l'agriculture, et ■des animaux, vaches, bœufs, chevaux, etc.
" Puisse cotte colonie de Saint-Paul-des-Métis réussir et prospérer! écrivait le Père Lacombe . Alors nous aurons sauvé une population qui a tant de droits à son existence, dans un pays où elle a été la première à embrasser la Foi et un puissant auxiliaire de la civilisation."
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