CHAPITRE IV
Saint-Boniface et Winnipeg en 1854 — Départ pour l'Athabaska — Les portages— Y a-t-il un enfer ? — Les Montagnais — Mépris de la femme — Polygamie—Pauvres petites filles — Effets delà grâce — La tonsure — Un baptême où l'eau ne manque pas — Bonne réponse — Sa nourriture — Ses voyages — Le patriarche Beaulieu — Projets de Mgr Taché — Le Père Grandin désigné pour l'épiscopat — Son voyage à l'Ile à la Grosse.
Le Père Grandin arrivait le 2 novembre à Saint-Boniface. La station n'était pas même alors ce qu'on peut appeler un village. Les seules constructions étaient la cathédrale, l'évêché et la maison des sœurs. Les habitations étaient largement échelonnées sur les deux rives de la Rivière Rouge, ainsi nommée, non pas à cause de la couleur de ses eaux qui seraient plutôt d'un blanc sale, mais à cause des combats sanglants que Sioux et Sauteux se livraient jadis sur ses bords.
En face de Saint-Boniface, sur la rive gauche, se trouvait le fort Garry, établissement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, entouré de deux ou trois maisons au plus. Presque tous les soirs, les Pères entendaient chanter la guerre et les trophées de chevelures à la place où se trouve aujourd'hui Winnipeg. (')
Durant près d'un an, le Père Grandin fourbit ses armes, étudie les langues, prend les leçons des anciens missionnaires, prêche, visite les malades. Il va souvent faire le catéchisme dans les lieux où s'élèvent aujourd'hui les paroisses de Saint-Norbert et de Saint-Vital.
(1) Winnipeg est aujourd'hui une ville de 70,000 âmes. Avant dix ans ce chiffre aura plus que doublé si le mouvement d'immigration continue.
Son apprentissage est sérieux. En présidant un enterrement, il ne prend pas les précautions ordinaires ; ses deux oreilles sont gelées. Dans une visite aux malades, il est longtemps poursuivi par deux sauvages Sioux et ne doit son salut qu'à la vitesse de son cheval.
Saint-Boniface n'était qu'une halte pour le Père Grandin. En juin 1855, il dut se rendre à la mission de la Nativité, sur les bords du lac Athabaska. C'était un voyage de 700 lieues. Mgr Taché l'accompagna jusqu'à l'Ile à la Crosse. Tous les deux profitèrent des berges de la Compagnie de la Baie d'Hudson.
Il était en effet impossible de pénétrer dans ce pays autrement que par eau, les forêts opposant une barrière infranchissable.
Ces berges étaient de grandes barques conduites à force de rames, par sept à huit hommes. Elles étaient encombrées de ballots, de barils destinés au district de Mackenzie. Quand la chose était possible, on utilisait la voile. Il fallait traverser le grand lac Winnipeg, remonter une multitude de rivières, de petits lacs, jusqu'au grand Portage-la-Loche, point culminant de cette partie du plateau nord-américain, hauteur des terres qui séparent les eaux qui vont à l'Océan Glacial, de celles qui se jettent dans la baie d'Hudson ou dans les grands lacs.
Disons, une fois pour toutes, ce qu'on entend par portages. Ce sont des lieux où la navigation est arrêtée, soit par des rapides ou des chutes d'eau, soit par la hauteur des terres; c'est encore tout chemin qui relie deux lacs entre eux. Il fallait alors décharger les barques, et transporter sur les épaules ce i i u "elles contenaient.
Dès que la barque arrivait au pied d'un rapide, on Farrêtait à vingt ou trente pas de la grève, de peur de la heurter sur les cailloux qui l'auraient percée et coulée à fond. Quelques
rameurs, sans hésiter, se mettaient à l'eau et saisissaient les extrémités de la barque pour la tenir immobile.
Chaque colis pesait ordinairement quatre-vingt-dix livres. I n homme de 11103-enne force et un peu accoutumé à soulever ces fardeaux en portait deux à la fois. Ceux dont les muscles étaient solides en portaient jusqu'à six, quand ils voulaient faire parade de leurs forces. Au moyen d'une lanière de cuir rejetée en arrière, ils supportaient cette charge sur le dos et. au pas accéléré, la transportaient à une distance de plusieurs milles. Le nom d'un certain José Paul a été longtemps célèbre dans les pays du Nord par les exploits de ce genre. Ç)
De Montréal au lac Huron, il y avait à passer quarante-quatre portages. Plus loin, du fort William au fort Garry, on en comptait prescpie autant; du lac AVinnipeg à l'Ile à la Crosse, on en rencontrait trente-six.
Les sentiers que suivaient les voyageurs étaient quelquefois à peine praticables pour des hommes libres de tous leurs mouvements. Tantôt ils côtoyaient le bord escarpé d'un rocher, au pied duquel était un abîme; tantôt ils traversaient des marécages où ils s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans la vase; ailleurs, c'était une côte abrupte qu'ils devaient gravir, la charge au dos. Souvent il fallait transporter la barque elle-même.
(1 ) José Paul était un Canadien né à Sorel, province de Québec. Sa force musculaire était prodigieuse : le fait suivant en est une preuve. Un jour, dans un magasin de la Compagnie de la Baie d'Hudson, un commis voulut essayer les forces de José. Dans un coin du magasin, il avait entassé des barils de sucre, parmi lesquels il en avait glissé un rempli de plomb. Comme José était à converser avec quelques amis, le commis, ayant l'air de lui demander un service, le pria de lui mettre sur le comptoir les barils qu'il lui désigna. Un baril de cent livres ne pesait pas aux bras de José ; il se mit à les passer lestement. Tout à coup il s'aperçut du tour qu'on a voulu lui jouer ; il vient de saisir le baril de plomb. Alors comme Samson, arrachant les portes de la ville de Gaza, il fait un effort suprême et levant cet énorme poids dans ses bras, il le rabat de toutes ses forces sur le comptoir. Le commis ne riait plus ; les planches furent brisées en morceaux, le p'ancher enfoncé et le baril roula au fond de la cave. " Tiens! dit José, va ramasser ton plomb ; mon petit." (L'abbé Dugas.)
Quand les rapides n'étaient pas trop violents, les hommes s'attelaient, et. dans l'eau jusqu'à la ceinture, remorquaient
les barques avec de grands efforts. C'était le halage.
Mgr Taché
Ordinairement les barques ne naviguaient pas la nuit. Dès que lé signal était donné, chacun sautait à terre et s'élançait dans
la forêt pour abattre du bois, et préparer le modeste repas. On campait à la belle étoile. Avant l'heure du sommeil, Mgr Taché assemblait les chrétiens, et là, agenouillés sur le sable, n'ayant d'autre temple que la voûte des cieux, d'autre tapis que la savane, tous ensemble adressaient au Seigneur, en louant la Sainte Vierge, cette prière que l'on répète jusqu'au bout du monde : le chapelet.
Au grand portage la Loche, la brigade de la Eivière Bouge devait rencontrer la brigade du Mackenzie. Les hommes de la première brigade transportaient à dos, à moitié du portage, c'est-à-dire à la distance de quatre milles à peu près, les pièces, les ballots destinés au Mackenzie, et s'en retournaient chargés des ballots de fourrures que les hommes du Mackenzie avaient emmenés. La brigade du Mackenzie portait les fourrures à la même place et remportait les provisions.
Cette opération demandant plusieurs jours de travail, Mgr Taché proposa au Père Grandin de prendre un peu de repos à la mission de l'Ile à la Crosse. " Je fus bien ému, écrivait le jeune apôtre, en visitant pour la première fois cette mission. Bon nombre de sauvages nous attendaient réunis dans l'église, pauvre baraque en bois, couverte en écorce, éclairée par de grossiers parchemins peinturés en rouge et en vert. Le Père Végreville entonna un cantique en langue sauvage que les chrétiens continuèrent avec entrain. De mon côté, je pleurais avec non moins d'entrain."
Enfin, le 6 août, après un voyage de deux mois, le Père Grandin arrivait au lac Athabaska. C'est une belle nappe d'eau profonde, claire, mesurant 200 milles de longueur et se déversant dans le fleuve géant du Nord, le Mackenzie.
Cette mission d' Athabaska a son histoire digne d'être racontée.
Un soir d'hiver (1844), deux jeunes Canadiens. Antoine Morin
et Baptiste Saint-Cyr, employés de la Compagnie au fort Cliippeweyan, bâti sur les hauteurs qui bordent, au nord, le lac d'Athabaska, s'entretenaient ensemble de leur situation critique. Ils regrettaient la privation de tout secours religieux. Ce qui les inquiétait surtout, c'était l'enfer.
Une jeune femme sauvage, mariée à un métis, Baptiste Tourangeau, écoutait cette conversation.
— Qu'est-ce que c'est que l'enfer ? deraanda-t-elle, intriguée. Les jeunes gens lui disent ce qu'ils en connaissaient.
— Je ne puis vous croire. Vous voulez vous moquer de moi. Quand mon mari sera de retour, je le lui demanderai.
Trois jours après, Tourangeau arrivait sur le lac Athabaska avec une charge traînée par des chiens.
Dès que sa femme peut le reconnaître, elle court à sa rencontre, et, dès qu'elle peut se faire entendre :
— Est-il vrai, lui dit-elle, qu'il y a un enfer ? — Oui, répondit-il.
Le mari surpris de la demande et de l'émotion de sa femme ne peut dissimuler la sienne. Il arrête ses chiens, et les deux époux s'asseyent en silence sur le traîneau. Puis, la femme reprend :
— Comment ne m'as-tu pas dit cette chose-là ? Mes enfants et moi, nous ne voulons pas aller en enfer. Je croyais que tu m'aimais; je vois bien que tu ne m'aimes pas.
— Ah ! si nous avions des prêtres comme en Canada ! murmure Tourangeau.
— Que fais-tu. matin et soir ? Tu te mets à genoux, et tu semblés parler à quelqu'un.
— Je prie le bon Dieu.
— Tu pries le bon Dieu ! Voilà qui est bien ! Toi, tu sais ce qu'il faut faire pour ne pas aller en enfer. Tu dis que tu m'aimes et tu ne me l'as pas appris. Si tu m'aimes réellement,
tu me Le montreras et tu me conduiras avec mes enfants là où il y a des prêtres afin que nous n'allions pas en enfer.
Ce m'était pas chose facile. Les prêtres étaient à la Eivière Bouge, c'est-à-dire à 700 lieues. Il fallait renoncer à ses gages, entreprendre un long voyage avec trois ou quatre enfants, trouver le moyen de vivre dans un pays inconnu, etc.
Cependant, les Tourangeau eurent ce courage. Après un hiver passé à Saint-Boniface, après avoir reçu le baptême et l'instruction chrétienne, ils retournèrent gagner leur vie et donner le bon exemple à Athabaska. (')
Ce bel exemple prouvait que le moment de la grâce était venu pour ces lointaines régions. L'envoi de missionnaires fut décidé. Le Bère Taché vint le premier et récolta de belles gerbes. Dans l'espace de trois semaines, il eut la consolation de baptiser cent quatre-vingt-quatorze infidèles.
En 1855, à l'arrivée du Père G-randin, la petite mission était administrée par le Père Faraud et le frère Alexis, qui reçurent avec joie le nouveau venu dans leur demeure. Ce n'était pas un palais. Une baraque de quinze pieds carrés sur huit se trouvait debout, couverte en écorce d'arbres, mais sans porte ni chevrons. Formé de troncs de sapin bruts encoches par les extrémités, l'édifice était percé de quelques trous en forme de trapèzes plus ou moins réguliers, sur lesquels étaient tendus des parchemins fort peu transparents. Une humble chapelle tout aussi rustique y était attenante.
Bientôt le Père Faraud étendit plus loin la sphère de ses travaux et le Père Grandin demeura seul avec le vaillant frère Alexis, qui devait périr dans des conditions si tragiques.
L'évangélisation des Montagnais était une œuvre de patience et de douceur, de tendresse et d'amour, de prudence et de per-
(1) Plusieurs des enfants de Baptiste Tourangeau vivent encore. L'un d'eux habite Saint-Albert.
sévéranee. Cette tâche laborieuse et magnifique, le Père Grandin était de taille à l'accomplir.
11 n'était pas un de ces hommes sans énergie, qui voudraient arriver au sommet des montagnes sans se fatiguer à gravir les sentiers pas à pas. Pour lui, amener à la lumière et à la vie ces peuples entiers ensevelis dans la mort, était une œuvre plus grande que celle qui perce les continents pour rapprocher les distances. Il se donna tout entier, instruisant les sauvages, leur rendant mille services, et cela avec un si délicieux sourire, avec une si délicate tendresse que ces sauvages, qui comprenaient à peine sa langue, mais qui devinaient son cœur, stupéfaits de trouver tant d'amour dans un de ces hommes pâles, dont jusqu'à l'arrivée des missionnaires, ils* ne connaissaient que la rapacité, se donnèrent à lui. " Il faut que le Dieu que tu prêches soit bien bon, lui disait un sauvage, puisque toi, tu es si bon ! "
Le sauvage n'est pas naturellement aimable. Son teint, les traits de sa figure sont quelque peu en désaccord avec nos idées esthétiques.
Sa phvsionoinie, ses grosses lèvres charnues, ses pommettes Baillantes, cette pudeur si amoindrie qu'elle semble une impudence éhontée, des habitudes grossières, des passions d'instinct brut, tout cela n'attire pas. Xon, ils n'étaient pas naturellement aimables ces indigènes avec leur épaisse chevelure qui leur couvre la face, à peine recouverts par leur blouse et leurs mitasses de peau qui ne montent qu'à mi-cuisses, dévorant les innombrables insectes qui hantent leur personnage, etc.
In des supplices des missionnaires était, en effet, de voir ces pauvres sauvages couverts de vermine. Un Indien disait : " Les blancs nous reprochent nos poux, ils ont aussi les leurs; et le pou sauvage a des qualités que n'a pas le pou des blancs. Quand le premier me pique, je vais le chercher de ma main, et je le tue; quand le second me pique, je vais le chercher et je ne le trouve pas; il a sauté ailleurs."
Mais le Père Grandin allait jusqu'aux âmes. Pour lui, ces sauvages étaient des diamants encore bruts à la vérité, mais dont la beauté dédommage de la peine qu'il en coûte pour les polir.
D'ailleurs, il faut bien le dire aussi, les sauvages qui fréquentaient la mission de la Nativité, étaient surtout des Montagnais, c'est-à-dire de tous les sauvages du Nord, les plus doux et les plus accessibles. Le souvenir de leurs guerres sanglantes contre la nation des Cris les rendait presque timides. Il y avait cependant loin de cette disposition à la sensibilité du caractère. Avant d'être chrétiens, ils étaient d'une insensibilité telle, qu'ils abandonnaient leurs parents sans ressources au milieu des forêts, lorsque l'âge ou les infirmités ne permettaient pas à ces derniers de suivre la famille. D'autres tribus tuaient leurs vieillards, eux les laissaient mourir. Même les orphelins adoptés étaient traités avec une rigueur que l'on serait facilement tenté de qualifier de cruauté. Mais la femme ! Oh ! comme elle était malheureuse la Montagnaise infidèle ! . . . Ces hommes si doux, si bons avec les étrangers, si lâches avec des ennemis imaginaires, devenaient les bourreaux de la compagne de leur vie. Aucune nation, peut-être, n'avait un pareil mépris pour la femme, ce mépris égoïste, qui disposait tout de façon que l'homme recueillît toutes les satisfactions possibles, laissant à sa mère, à son épouse, à sa fille tout ce qu'il leur était physiquement possible d'endurer de souffrances, de privations, de travail. La femme du Montagnais n'était pas sa compagne, mais sa chose. Faire les souliers et les habits des chasseurs, préparer les peaux des animaux, transporter les provisions, recevoir des coups, tel était le rôle de la femme. Dans la famille, elle était un peu plus considérée que le chien, mais pas de beaucoup. Les Montagnais se servaient d'ailleurs du même mot dans leur langue, pour dire ma fille et mon chien, et devaient
parfois prendre une périphrase pour bien faire comprendre de qui ils voulaient parler.
Dans le principe, le Père Grandin ne pouvait en croire ses oreilles et demanda à un métis montagnais, intelligent (Etienne Beaulieu), l'explication de cette anomalie. "Je n'en vois pas d'antre raison, répondit-il, que notre mépris pour la femme. Avant de connaître la prière, nous estimions l'une et l'autre au même prix." Aussi les petites filles n'avaient pas de chance quand il y en avait plusieurs dans une famille. Les mères elles-mêmes — était-ce cruauté ? était-ce pitié ? — leur donnaient la mort.
Il n'était pas rare de voir un mari tuer sa femme lorsqu'il éprouvait le besoin de s'en débarrasser. Et toutes ces horreurs semblaient si naturelles que les pauvres sauvagesses se regardaient comme destinées à les subir. Elles se considéraient comme si abaissées au-dessous des hommes, que lorsque le missionnaire arrivait au milieu d'une tribu, les hommes seuls l'environnaient et l'écoutaient. Les femmes se tenaient timidement en arrière, ne pouvant pas supposer que la bonne parole fût pour elles.
Mais, grâce à l'Evangile, tout changea de face; la mère, l'épouse eurent bientôt reconquis leurs droits. En sauvage, après une instruction qui l'avait frappé, alla trouver le Père Grandin, et lui dit : " Père, je comprends maintenant que les femmes ont une âme comme nous. — Mais, répondit l'apôtre, je n'en ai pas parlé. — Oh ! Père, lorsque tu nous as dit que le Fils de Dieu avait pris une mère parmi les femmes, j'ai bien compris que les femmes ont une âme et un ciel comme les hommes."
Les Montagnais n'étaient pas anthropophages; cependant, pressés par la faim, plusieurs mangeaient leurs enfants et d'abord, bien entendu, les petites filles.
Quand le souffle de l'Evangile a passé sur une terre, ces horreurs-là ne sont plus possibles !
La polygamie était un grand obstacle à la conversion des sauvages. Tous se seraient faits chrétiens s'il n'eût fallu que prier, se confesser et même jeûner. Le sauvage, nous venons de le dire, méprisait .la femme. Celle-ci n'était pas sa compagne, mais sa propriété. Il l'achetait du père, qu'elle donnât ou non son consentement, la gardait plus ou moins longtemps, la renvoyait, la prêtait, la changeait, la vendait, etc. Plus on avait de femmes, plus on était riche.
La grande difficulté pour le missionnaire était de séparer les épouses de surcroît. Ces pauvres femmes, surtout si elles étaient un peu âgées, ne pouvaient vivre seules que difficilement, et la séparation exigeait de leur part une grande énergie.
L'homme, de son côté, craignait d'abdiquer sa liberté. " Pourquoi, disait l'un d'eux au Père Grandin, pourquoi me défends-tu de faire ce que tu fais toi-même ? Tu congédies un serviteur dont tu n'es pas satisfait et tu en prends un autre ; pourquoi ne me permets-tu pas d'en faire autant de ma femme ? "
Quelquefois cette question de polygamie donnait lieu à de grandes scènes. Un jour, un sauvage absolument décidé à devenir chrétien vint, entouré de ses deux femmes, trouver le missionnaire. Ces pauvres femmes plaidaient, chacune de son côté, les droits qui militaient en leur faveur.
Le sauvage ne répondait pas, et s'adressant au Père Grandin : — " De grâce, dit -il, je t'en supplie, dis-moi celle que je dois garder."
Le père Grandin se refusait absolument à déterminer ce choix. Et les deux femmes de réclamer leurs droits avec éloquence.
— " Mais pour vous, répondait le sauvage, je ne veux pas aller en enfer."
Puis s'adressant au missionnaire, et lui indiquant une de ses femmes : " Celle-là a un garçon de 14 ans, qui pourra
bientôt chasser et faire vivre •sa mère; c'est elle que je vais laisser. Je vais charger un cle mes parents de la faire vivre jusqu'à ce que mon fils aîné soit capable de lui venir en aide. L'autre n'a que des petits enfants, je la garderai."
Le Père Grandin ne marchanda ni sa santé, ni son cœur, et peu à peu la grâce divine imbibait ces âmes de sauvages. La communion surtout les transformait. Ils l'appelaient la médecine du bon Dieu qui rend le cœur fort.
Au début, les femmes ne se croyaient pas capables de recevoir l'Eucharistie.
Le Père Grandin ayant un jour annoncé à une Montagnaise particulièrement intelligente, la grande faveur de la première communion, celle-ci de répondre qu'elle ne comprenait pas. Le Père multiplie ses explications, mais, après tous ses efforts, la femme répondait toujours : " Je ne comprends pas." Etonné, le Père Grandin appelle un interprète métis. " Je comprends bien ce que tu dis, répondit alors la Montagnaise, mais je ne pouvais supposer que la sainte communion fût pour une sauvagesse comme moi. Je croyais que les blancs seuls pouvaient recevoir cette médecine et que tu rendais mal ta pensée." Un vieillard lui disait : " Le bon Dieu a eu pitié de notre misère. Il nous a envoyé celui qui possède sa parole. Nous ne serons plus comme les animaux qui nous servent de nourriture; nos cœurs seront bons.
Je suis faible, parce que je n'ai pas communié; mais, si tu m'accordes cette grâce, mon cœur sera fort, et je ne pleurerai plus."
Il allait quelquefois porter le saint viatique à de grandes distances, car les Montagnais, peuple nomade, mènent une vie errante, à cause des exigences de la chasse ou de la pêche, et alors ses larmes roulaient, bonnes, douces, fortifiantes, car il sentait que pour la première fois le Christ qu'il portait, pre-
nait possession de son royaume et de ce peuple qui l'avait appelé là -bas !
Le zèle des néophytes prenait quelquefois des formes étranges. Le Père Grandin avait remarqué qu'un vieillard s'était gratifié d'une belle tonsure. Sachant que les sauvages se coupaient souvent les cheveux quand ils souffraient des maux de tête, il n'y prêta pas d'abord plus d'attention; mais, ayant constaté que la tonsure était toujours rafraîchie les jours de communion : — " Pourquoi, lui demanda-t-il, portes-tu la tonsure ? As-tu mal à la tête ?
— Et toi, répondit le sauvage, est-ce parce que tu as mal à la tête que tu la portes ?
— Xon, je la porte parce que je suis prêtre.
— Eh ! bien, moi, répondit-il, je ne suis pas prêtre, mais je la porte, parce que je sais qu'en t'imitant, je ne puis pas commettre de péché, et je fais bien."
La réputation du Père Grandin se répandait au loin dans la tribu, et un grand nombre de Montagnais désiraient vivement le baptême.
Un sauvage des environs de Churchill, qui avait entendu plusieurs sauvages d'Athabaska lui parler du Père Grandin, se voyant près de mourir, dit à sa femme : " Que je voudrais être baptisé ! Ceux qui ont reçu le baptême vont voir le Grand Esprit. Baptise-moi donc.
— Mais comment faire ? répondit la femme. Je n'ai jamais vu baptiser.
— Il paraît qu'on verse de l'eau sur la tête."
Et voilà la bonne femme qui prend sa chaudière, va la remplir au lac, et la verse en entier sur la tête de son mari.
— " Va encore en chercher, reprend le malade ; baptise-moi bien."
Et l'opération fut répétée plusieurs fois.
Si le baptême ne fut pas valide,' ce ne fut certainement pas l'eau qui manqua. Dieu, sans doute, eut égard au bon désir de cet enfant des bois.
Cette histoire fera peut-être sourire le lecteur; elle fit pleurer le Père Grandin. Il ne pouvait être insensible à la pensée de ces âmes rachetées par le sang d'un Dieu et n'ayant personne pour leur appliquer les mérites de Jésus-Christ. Plusieurs venaient le trouver : " Père, lui disaient-ils, il fait bien noir dans notre cœur; donne-nous l'eau qui rendra, notre âme blanche."