‹ Mgr. Grandin oblat de MArie ImmaculéeChapitre 7 sur 31 · UN GROUPE DE PETITS MOXTAGXAIS · texte numérisé non relu

UN GROUPE DE PETITS MOXTAGXAIS

Le Montagnais est curieux de sa nature; il veut tout savoir, tout comprendre, se rendre compte de tout. Un jour, le Père Grandin avait raconté la genèse de nos premiers parents, la création de la première femme : "Mais ce n'est pas possible ce que tu nous racontes-là, dit un des sauvages. Si c'était vrai, il me manquerait une côte." Et se tâtant fortement : " Tiens, regarde, je les ai toutes." — " Allons donc, répondit le Père Grandin. tu fais couper parfois la queue et les oreilles à tes chiens. Quand ils se reproduisent, vois donc si les petits n'ont

pas tous la queue et leurs deux oreilles." Le Montagnais avoua que le Père avait raison.

C'est dans ce consolant ministère que s'écoula la première année de son apostolat.

L'hiver fut terrible comme il peut l'être clans le Nord et comme il peut être ressenti clans une bicoque ouverte à tous les vents. Le thermomètre descendit à 45° centigrades ! Il écrivait à ses parents : " Ma santé est égale à ma joie. Sans pain, sans vin, sans cidre, sans café et sans bière, par un froid dont je ne saurais vous donner une idée, en travaillant beaucoup de l'esprit et souvent du corps, je suis heureux. Priez bien pour mes sauvages, car vous ne leur êtes pas étrangers. Un vieillard me disait dernièrement : " Oh ! que je voudrais voir ton vieux " père i — Pourquoi voudrais-tu le voir ? lui dis-je. — Pour " lui dire merci, car il ne s'est point opposé à ton départ. — " Tu le verras au ciel. — C'est vrai, mais je voudrais bien le " voir pendant sa vie. Si je le voyais, je lui donnerais mon " bonnet." Mon cher père, ce sauvage, en vous faisant un pareil cadeau, se croirait très généreux, et il le serait en effet, si l'on considère sa pauvreté. Le bonnet, en lui-même, aurait un certain prix : une dame, en France, en ferait un magnifique manchon . . . J'ai reçu, cet hiver, toutes vos lettres, de deux ans de date : elles étaient vieilles, comme vous le voyez; mais, pour moi, le temps ne peut en diminuer le prix." La tendresse de son ccéur lui donnait une puissance merveilleuse de s'emparer <]<■ oe qu'il aimait, de le garder, de le dérober à l'espace, au temps, à la mort même.

Le Père Grandin vient de faire allusion à sa nourriture. Elle n'était pas recherchée. Qu'on en juge : du poisson, presque toujours du poisson, sans autre assaisonnement que l'appétit, c'est-à-dire sans pain, sans huile, sans épices. S'il est vrai que la sauce vaut le poisson, il est encore vrai que le poisson

sans sauce ne vaut pas grand' chose. De temps en temps, quand la chasse était favorable, ce mets uniforme et a i i remplacé par de la viande. Les sauvages tuaient quelquefois quelques belles pièces : l'orignal, sorte d'élan, le buffalo, le caribou 0, le castor, l'ours, etc. Les sauvages apportaient alors les plus beaux morceaux au Père Grandin, non sans leur donner devant lui quelques bons coups de dents, pour lui prouver que c'était cuit à point. Quand la graisse manquait, quand le poisson manquait, le missionnaire ne pouvait pas dire qu'il mangeait son pain sec. Du pain ! il n'y en avait pas dans le pays. On ne le nommait même pas. Une ressource, était le pémikan. Ce mets se compose de viande de bison séchée au soleil, battue au fléau et réduite en poudre, puis jetée dans de la graisse fondue et enfermée dans des sacs faits avec. la peau de l'animal. Cette viande, dont la vue et l'odeur rebuttent les nouveaux arrivés, atteint une dureté telle qu'on ne peut Permette r qu'à coups de hache.

Il fallait la grâce de Dieu et l'énergie de l'apôtre pour supporter ce genre de vie. Le printemps, ailleurs si plein de poésie, était pour lui la saison la plu- pénible. A cette époque, le soleil esl trop pâle pour raffermir un sol effondré par les neiges, trop chaud pour qu'on puisse voyager sur la glace. Condamné pendant plusieurs mois à une inaction relative, le Père Grandin avait besoin de toute l'énergie de sa foi pour >upporter ce complet isolement, bien plus pénible que les labeurs de l'apostolat.

Quand les brumes enveloppaient les terres boréales, quand le vent pleurait sous son toit d'écorces d'arbre, quand les flocons de neige volaient et tombaient pressés, le missionnaire se livrait à l'étude, à la prière et trouvait consolation auprès du divin Sauveur, toujours là, dans l'humble maison couverte de neige.

Plusieurs fois, il dut chausser les raquettes et faire plusieurs journées de marche pénible sur la neige pour voir, instruire,

(1) Chevreuil de la taille d'un cheval.

baptiser les sauvages, administrer les malades. La raquette se compose d'un cadre de bois léger, durci au feu, d'une forme à peu près ovale et relevée par devant. Sa longueur ordinaire est d'un mètre, et sa plus grande largeur de 50 centimètres. Le cadre est percé de petits trous destinés à recevoir les lanières de cuir formant le tissu de la raquette; deux traverses affermissent ce cadre, et divisent le corps de la raquette en trois compartiments. Celui du milieu, qui est le plus considérable, a une ouverture en forme d'arc, ayant pour corde la traverse qui sépare ce compartiment de la partie antérieure : c'est là que doit porter la pointe du pied, et des deux extrémités de l'arc, partent les courroies qui fixent le pied lui-même sur le milieu de la raquette. Ces souliers d'un nouveau genre permettent de marcher sur la neige sans y enfoncer. Dans les grands voyages, quand il avait besoin de sa chapelle, de ses couvertures et de quelques provisions, il prenait son traîneau à chiens.

Ces chiens sont, pour les sauvages du Nord, ce que sont les chevaux dans les contrées plus favorisées de la nature, et si Buffon a pu dire que le cheval était " la plus belle conquête que l'homme ait faite ", les sauvages peuvent revendiquer, pour leurs humbles quadrupèdes, une partie de cet éloge, d'autant plus que dans leur langue, le cheval n'est qu'un chien agrandi, (li tcJio — gros chien). Ces chiens sont d'une résistance extraordinaire; ils peuvent traîner tous les jours, pendant douze heures, un poids moyen de 100 livres, et ils se contentent, en arrivant le soir à l'étape, d'un poisson sec ou d'un peu de pemikan. Dans les tourmentes de neige les plus violentes, lorsqu'ils connaissent la route, ils peuvent la retrouver. Avec un traîneau attelé de trois ou quatre chiens, on peut facilement parcourir, en une journée, la distance de 25 à 30 milles, franchir avec rapidité les rivières, les lacs, sur lesquels le froid Aquilon a jeté

de solides ponts de glace, et ses blancs tapis de neige. On les guide à la voix, et, chose curieuse, tous ceux qui s'en servaient, autrefois, Anglais, Métis, Indiens même, ne leur parlaient que français; bien souvent ce français était le seul que connaissaient ceux qui l'employaient. Depuis les confins de l'Océan Glacial jusqu'aux bords du lac Supérieur, on se servait des tenues "Marche ! Hue ! Dia !" — Ordinairement ces chiens sont attelés quatre ensemble à la file l'un de l'autre.

Il ne faut pas trop poétiser ces voyages, même en traîneau. Quelquefois la carriole verse et vous dépose à moitié enseveli dans un banc de neige. Ç) C'est une branche malencontreuse qui vient traîtreusement vous déchirer la figure. Puis, le vent vous fouette en plein visage et la neige vous aveugle.

Quand le chemin est semé de troncs d'arbres dissimulés sous la neige, quand la surface du lac ou de la rivière est couverte

(1) Mgr Grouard décrit ainsi le traîneau à chiens : "Prenez trois planchettes de bouleau larges de 3 pouces et demi et longues de 10 pieds ; joignez-les ensemble par des barres transversales attachées solidement avec de minces cordes de peau appelées babiches ; relevez-les à la tête en forme de volute, que vous maintenez en place à l'aide de bons liens (on donne à cette volute le nom de chaperon).

A fleur du sol, de chaque côté, sont les lires, deux anneaux de cuir où l'on attache les traits des chiens. Ces derniers ont des harnais proportionnés à leur taille, un collier rond, juste assez grand pour y passer leur tête et qui vient s'appuyer sur les épaules. Deux longues et fortes bandes de cuir partent de ce collier et vont se joindre au harnais suivant ; ce sont les traits qui s'appliquent sur les flancs des chiens ; de courtes dossières, en peau souple, les maintiennent à celte hauteur. C'est cette partie du harnais qui se prête le plus à l'ornementation ; aussi presque toujours y voit des tapis brodés, chargés quelquefois de grelots ; les colliers peuvent recevoir de petites sonnettes et des pompons enrubannés ; bref, on porte autant de soin à orner nos pauvres chiens qu'on le fai ailleurs pour les chevaux.

Voilà donc comment se compose un at elage dans ce pays. Vous placez vos chiens dans leurs harnais, à la queue l'un de l'autre, et vous attachez les derniers traits aux lires du traîneau. Celui-ci repose à plat sur la neige, et glisse sur toute sa surface. On y met des charges plus ou moins pesantes, retenues dans des enveloppes de peau ou de toile, que de fortes lanières de cuir enlacent de nombreux replis."

de bourdillonSj glaces brisées, entassées en désordre, ne présentant qu'arêtes aiguës et menaçantes, il faut quitter le traîneau.

La raquette n'a guère plus d'agréments. Se figure-t-on un voyage à pied, même sur les belles routes des vieux pays, s'il fallait marcher quinze ou seize heures par jour, ne dormir que quatre ou cinq heures, n'avoir pour nourriture qu'un peu de viande ou de poisson gelés, et continuer ce train de Marseille à Paris ? Qu'on juge des souffrances d'un voyage entrepris par 40 degrés de froid centigrades, clans un pays couvert de neiges épaisses. Il faut marcher ou plutôt courir toute la journée en se balançant de droite à gauche et de gauche à droite; il faut parcourir des plaines immenses et mornes, où se croisent les vents déchaînés qui soulèvent les flots d'une neige fine appelée poudrerie. L'horizon est une même zone de terre qui, bien souvent, semble fuir devant vous.

Le soir, il faut préparer son gîte pour la nuit. Tous les endroits ne sont pas également avantageux pour camper, ce qui fait qu'on ne s'arrête pas toujours à la même heure.

Quand un emplacement réunit les conditions voulues, on s'y installe: les chiens reçoivent leur liberté et en jouissent immédiatement pour dormir sur la neige. Leurs maîtres, plus délicats et plus exigeants, ne peuvent pas se contenter à si peu de frais : il leur faut une bonne heure de travail pour improviser leur lit. Pendant que le missionnaire, comme le plus digne 'le la bande, creuse une fosse dans la neige épaisse, les autres abattent de gros sapins, dont les branches vertes sont déposées en forme de plancher au fond de la fosse. D'un autre côté, sont amoncelés avec profusion les arbres morts de la forêt. Le briquet fait jaillir l'étincelle long-temps désirée, et chacun se range à côté du feu pour réchauffer ses membres engourdi s.

On débarrasse alors le traîneau. Les couvertures, peaux

d'ours, robes de caribou sont exhibées. Après le repas traditionnel : thé, pémikan, ou poisson, on s'enveloppe dans les couvertures, on se presse les uns contre les autres, on appelle les chiens, et on s'endort, à la belle étoile, sans penser aux 40 ou 45 degrés de froid.

Je dis on, car le missionnaire, surtout dès le début, éprouve quelques difficultés. Quelquefois une épaisse couche de neige vient au secours de la couverture et la seconde merveilleusement dans son action protectrice.

Un des voyages du Père Grandin mérite une mention spéciale.

Il y avait alors, à 120 milles du lac Athabaska, sur le bord de la rivière au Sel, une famille intéressante.

Là vivait un patriarche nommé Beaulieu, fils d'un Canadien et d'une Montagnaise. Elevé comme les sauvages et parmi les sauvages, il exerçait sur eux l'autorité d'un chef, parce qu'il était fils d'un blanc. Il était le fils du fameux François Beaulieu qui avait accompagné, en 1793, Alexandre Mackenzie à travers les Montagnes Eocheuses, dans l'héroïque exploration vers l'Océan Pacifique. Son intelligence et son courage lui avaient valu d'abord la charge d'interprète dans la Compagnie, mais bientôt il se retira et devint chef de tribu. Tout pliait sous sa volonté. Dans l'âge des passions, ne connaissant ni Dieu, ni loi, il avait joui de la vie présente comme un véritable épicurien du désert. Le bord de la rivière au Sel était son domaine. Dès qu'il apprit la présence d'un missionnaire au Portage la Loche, il s'y rendit avec ses nombreux enfants, " afin de voir, disait-il, cet homme du pays de son père, qui apprenait à bien vivre." C'était en 1845. L'Evangile, prêché par monsieur Thibault, le saisit et il ne recula devant aucun sacrifice pour être admis dans le sein de l'Eglise. Il ne garda qu'une épouse légitime, mais pourvut à la subsistance des femmes qu'il abandonnait. Baptisé, François Beaulieu devint un apôtre. D

ne rêvait que la présence du prêtre pour .évangéliser ses enfants, ses petits-enfants et les sauvages du voisinage qu'il considérait un peu comme ses vassaux.

Trois ans après cette conversion, en 1848, le Père Taché avait fait annoncer par les métis employés à la Compagnie, sa prochaine arrivée à la mission d'Athabaska. Beaulieu prit donc la route du lac avec ses nombreux enfants et petits-enfants. Eencontrant plusieurs familles qui revenaient, il demande si le Père est arrivé. " Oui, répondent les sauvages, mais ce n'est qu'un enfant." Monsieur Thibault avait produit une grande impression sur les sauvages. Il était de haute taille, d'une force herculéenne, et dans la force de l'âge. Les sauvages, Beaulieu comme eux, ne pouvaient se figurer des connaissances acquises autrement que par l'expérience. Or, le Père Taché avait au plus 2 a ou 26 ans, était petit de taille, et avait une figure d'enfant. " Je fus, disait Beaulieu, sur le point de revirer, Q moi aussi; cependant ayant fait tant de chemin, je me décidai à aller le voir."

Autour du fort, il rencontra bon nombre de Montagnais découragés qui lui dirent de même : " Ce n'est qu'un petit blond."

Le Père Taché célébrait, en ce moment, la messe dans la maison de ce Tourangeau que le lecteur connaît déjà. Quelques métis étaient à genoux, en silence. Beaulieu n'avait jamais vu monsieur Thibault célébrer le saint sacrifice. Il fut si frappé de ce qu'il aperçut qu'il se trouva comme anéanti jusqu'à la fin de la messe. Puis, il alla vers les Montagnais : " Vous dites que c'est un enfant, leur dit-il; pour moi, c'est le bon Dieu en personne." Et le petit blond fut regardé comme l'envoyé du ciel.

Quand le Père Grandin vint visiter les sauvages de la rivière

(1) Revirer, expression métisse.

au Sel, il trouva donc là toute une petite colonie bien disposée à recevoir la parole de Dieu. Le vieux Beaulieu alla à sa rencontre. " C'est lui qui me servit de guide, raconte le missionnaire. Le pauvre homme aurait emmené un ange avec lui, qu'il n'aurait pas été plus fier. Lorsque, après six jours de marche, j'arrivai dans ses foyers, son bonheur fut partagé par tous les siens. Je restai deux mois avec eux, tout occupé de l'instruction de ma petite colonie, si avide de m'entendre.

" Bien que la reconnaissance soit une vertu peu connue des sauvages, le vieux Beaulieu et toute sa famille doivent être exceptés de cette règle. Ils semblent comprendre les sacrifices que s'impose le missionnaire pour arriver jusqu'à eux; aussi s'efforcent-ils de lui rendre la vie aussi agréable que possible. Dès le lendemain de mon arrivée, le vieillard me céda sa maison, qui était la plus convenable, et il se logea dans une autre, qui était une véritable glacière. Celle qu'il me laissait était loin d'être un palais. Comme elle ne recevait le jour qu'à travers des parchemins et que le soleil, à cette latitude, reste peu de temps sur l'horizon, je ne pouvais guère travailler qu'à la lueur d'une lampe ou d'un grand feu qui brûlait jour et nuit. Néanmoins, je gelais quelquefois près du foyer, car l'hiver a été cette année très rigoureux. Il y a eu, à Athabaska, jusqu'à 47 degrés de froid, et l'on devait en compter davantage à la rivière au Sel, qui se trouve plus au Xord."

Le vieux Beaulieu était moraliste à sa manière. Le Père Grandin avait reconcilié avec le bon Dieu un concubinaire endurci, et, à son départ, craignant pour la persévérance du converti, il l'avait recommandé aux soins du patriarche de la rivière au Sel. Beaulieu prit le jeune homme dans sa maison et tint toujours éloignée la femme illégitime. Grâce à cette vigilance, les bonnes résolutions purent tenir. Mais il y avait à craindre que l'épreuve ne fût trop longue. Le vieillard entre-

prit lui-même un pénible et lointain voyage pour aller chercher la femme légitime de son hôte. Celui-ci eut scrupule de reprendre sa femme après en avoir été longtemps séparé : il lui semblait qu'il fallait pour cela une nouvelle bénédiction nuptiale. Il consulta Beaulieu, qui fut un moment embarrassé. " Après tout, dit-il, si je perds un objet, je n'en perds pas la propriété, et si je le retrouve, je puis me remettre en sa possession; je crois qu'il en est de même pour ta femme. En tout cas, de crainte de mal faire, récitons le chapelet, puis tu reprendras ton épouse, et s'il y a péché, j'en serai responsable."

Un joyeux événement vint rompre la solitude du Père Grandin. Il reçut presque en même temps la visite de Mgr Taché et du Père Grollier. Le Père Faraud, lui aussi, rejoignit le petit groupe. Ce fut, pour les Montagnais, l'occasion d'une mission féconde qui dura quinze jours, et qui fut suivie avec un grand enthousiasme. Tous les jours, il y avait régulièrement deux et trois instructions. La mission fut clôturée par une magnifique plantation de croix sur une colline voisine.

Quelques temps après, Mgr Taché s'éloignait du lac Athabaska, promettant au Père Grandin de lui envoyer bientôt une nouvelle obédience. Il emmenait le Père Grollier qu'il laissait à l'Ile à la Crosse, recevait à Saint-Boniface l'oblation du Père Lacombe, puis s'embarquait pour l'Europe.

L'évêque de Saint-Boniface croyait la nomination d'un coadjuteur avantageuse à son immense diocèse. De la Eivière Rouge, à 1,000 lieues et plus de distance, pouvait-il sagement diriger les missions du Nord ? Les évoques du Canada, consultés, goûtèrent son projet, et dans leur supplique à Rome, demandèrent que l'évêque de Marseille, fondateur et supérieur général des Oblats, choisît lui-même et proposât au Saint-Siège celui qu'il croirait le plus propre à remplir la charge de coadjuteur. C'était une sage tactique des évêques canadiens, désireux de

voir la congrégation des Oblats se charger de l'évangélisation du Nord-Ouest. Mgr de Mazenod, inspiré de Dieu, désigna le Père Grandin comme dignissimus inter dignos. Ce choix rencontra les vues de l'évêque de Saint-Boniface, qui, plein d'estime et d'affection pour chacun de ses missionnaires, ne put néanmoins se dispenser de croire à l'inspiration de la grâce dans le choix de ce jeune Père qu'il savait, lui aussi, être doué de qualités bien précieuses. Il y avait bien l'objection relative à la jeunesse de l'élu, mais on ne s'y arrêta point, la jeunesse étant, de tous les défauts, celui dont on réussit le plus efficacement à se corriger chaque jour. Puis, il faut bien s'en souvenir, avec la nécessité des marches et contre-marches, à des distances prodigieuses, le poids des années était un bagage un peu lourd pour les raquettes. Le nom du Père Grandin fut envoyé à Eome. Ce nom, par la raison dite plus haut, ne se trouvait pas consigné sur la supplique des évêques de la province de Québec. Cette dérogation aux règles ordinaires retarda un peu la conclusion de cette importante affaire. Ce ne fut que le 11 décembre 1857, que le Saint-Père signa les bulles érigeant la coadjutorerie de Saint-Boniface, et préconisant le Père Vital Grandin comme coadjuteur, avec le titre d'évêque de Satala in partibus infidelium.

Pendant que le Père Grandin était l'objet de l'attention de ses supérieurs, lui-même, sans se douter le moins du monde de ce dont il était question, continuait son ministère de zèle, se rendait à 200 milles, à la maison de Notre-Danie-des-Sept- Douleurs, dite du fond du lac, et prouvait, là encore, qu'il n'est pas nécessaire d'être au milieu des Indiens, pendant un grand nombre d'années, pour gagner leur confiance, et acquérir sur eux l'ascendant affectueux qui assure le succès.

De retour à la mission de la Nativité, il retrouvait le Père Faraud. Tous les deux s'étonnaient de ne pas recevoir de

lettres de Mgr Taché. Depuis le départ du Père Grollier pour l'Ile à la Crosse, la mission du grand lac des Esclaves n'avait pas de prêtre. Il était légitime de supposer que le Père Grandin en serait chargé. Les berges de la Compagnie passèrent, mais sans courrier. Supposant que les lettres avaient été égarées, le départ du Père Grandin pour le grand lac des Esclaves fut décidé.

Le Père se mit en route. Quelle ne fut pas sa surprise, après quelques jours de marche, de trouver dans un portage, pendues à un arbre, et soigneusement enveloppées dans de l'écorce de bouleau, avec quelques mots d'excuse, les lettres de Mgr Taché, que M. Anderson, bourgeois de la Compagnie, avait oublié de laisser à la mission de la Nativité. Les ordres donnés au Père Grandin étaient formels. Mgr Taché, sans rien dévoiler des négociations en cours, mais pour faciliter l'arrangement des graves mesures arrêtées au sujet du coadjuteur, ordonnait au Père Grandin de se rendre à l'Ile à la Crosse. Le Père Grollier, de son côté devait quitter cette dernière mission pour le grand lac des Esclaves.

Il fallut donc rebrousser chemin, venir surprendre le Père Faraud, qui ne s'attendait ni à revoir son confrère sitôt, ni à recevoir des lettres de cette direction. Le Père Grandin équipa un vieux canot d'écorce, et partit pour l'Ile à la Crosse, accompagné de deux sauvages, dont l'un était presque aveugle, l'autre un jeune homme de quinze ans. Pour toute provision, il ne pouvait emporter que quelques patates et un peu de poisson pilé dont le frère Alexis lui fit une sorte de pémikan encore moins appétissant que le pémikan de viande.

Ce voyage, .semé, du commencement à la fin, de péripéties de toutes sortes, dura vingt-deux jours et fut un vrai chemin de croix. Tout semblait conspirer contre le jeune missionnaire, comme si une puissance mauvaise avait juré d'étouffer tant

d'œuvres futures dans leur germe. Les guides s'égarèrent plusieurs fois. Le canot, vieux et usé, avait de nombreuses voies d'eau, devenait une vraie baignoire, et les jambes du missionnaire étaient comme paralysées par suite de l'humidité; il tremblait la fièvre. Une pluie battante les accompagna presque tout le temps. Plusieurs fois, les rochers, à fleur d'eau, déchirèrent le canot, et il fallait s'arrêter longtemps pour le gommer à nouveau. (') La nuit, il devait camper sur l'herbe mouillée. A chaque portage, tandis que les sauvages portaient le canot sur leurs épaules, lui, se traînait péniblement appuyé sur l'avirou. Au grand portage la Loche, ce fut bien autre chose. Ses jambes lui refusaient tout service. Il dut attendre, seul, durant trois jours, le retour des sauvages qui s'étaient rendus à l'autre extrémité, pour lui chercher un cheval. Ce fut un vrai martyre que ce voyage à l'Ile à la Crosse. Dieu, qui lui laissait ignorer les desseins qu'il avait sur lui, voulait le préparer de suite aux peines et aux angoisses qui sont le privilège de ses élus. Il arriva souffrant, boiteux, menacé de perdre la vie.

(1) Ces canots sont faits d'écorce de bouleau. Il est nécessaire souvent de coudre plusieurs pièces ensemble. On se servait pour cela de racines d'arbre, et on recouvrait ces coutures d'une couche assez épaisse de gomme d'épinette. Il était nécessaire aussi de recourir à la même opération pour réparer les déchirures, ou pour ralentir l'action lente de l'eau. C'est ce qu'on appelait gommer un canot.

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