DAMES
la forêt pour abattre du bois, et préparer le modeste repas. On campait à’ la belle étoile. Avant l’heüre du sommeil, Mgr Taché assemblaïit les chrétiens, et là, 4genouillés sur le sable, n'ayant d'autre temple que la voûte des cicux, d'atire tapis” que la savane, tous ensemble adressaient au Seigneur, en louant la Sainte Vierge, cette prière que l’on répète jusqu’au bout du monde : je chapelet. |
Au grand. portage la Loche, la brigade de la Rivière Rouge devait rericontrer la brigade du. Mackenzie, ‘ : Les hommes de la première brigade transportaient à dos, à $ mo ié du portage, c’est-à-dire à la distance de quatre milles.à peu Vu, les pièces, les ballots destinés au Mackenzie, et s’en -retournaient chargés
: des ballots de fourrured que les hommes du Mackenzie avaient
emmenés. La brigade du Mackenzie portait les fourrures à la même place et remportait les provisions.
Cette opération demandant plusieurs jours de travail, Mgr Taché proposa aû Père Grandin de prendre un peu de repos
à la mission de l’Ile à la Crosse. “ de fus bien ému, écrivait le
jeune apôtre, en. visitant pour la première fois cette ‘mission. Bon nombre de sauvages nous «attendaient réunis dans l’église, pauvre baraque en bois, couverte, en écorce, éclairée par de grossiers parchemins peinturés en rouge et en vert. Le Père Végreville entonna un cantique en langue sauvage que les chrétiens continuèrent avec entrain. De imon côté, je pleurais. avec non moins d’entrain.” À Enfin, le .6 août, après un voyagé dé. deux mois, le Père Grandin arrivait au lac Athabaska. Cést une belle nappe d’eau profonde, claire, mesurant 200 milles de longueur et se déversant dans le fleuve géant du Nord, le Mäckenzie. Cette mission d’Athabaska a son histoire digne d’être racontée. | Un soir d'hiver (1844), deux jeunes Canadiens, Antoine Morin
et Baptiste Saint-Cyr, employés de la Compagnie au fort Chippeweyan, bâti sur les hauteurs qui bordent, au nord, le lac d’Athabaska, s’entretenaient ensemble de leur situation critique. Ils regrettaient la frivation de tout secours religieux. Ce qui les inquiétait surtout, c'était l’enfer.
Une jeune femme sauvage, mariée à un métis, Baptiste Tourangeau, écoutait cette conversation.
— Qu'est-ce que c’est que l’enfer ? demanda-t-elle, intriguée.
Les jeunes gens lui disent ce qu’ils en connaissaient.
— Je ne puis vous croire. Vous voulez vous moquer de moi. Quand mon mari sera de retour, je le lui demanderai.
Trois jours après, Tourangeau arrivait sur le lac Athabaska avec une charge traînée par des chiens.
Dès que. sa femme peut le reconnaître, elle court 4 sa ren-.
contre, et, dès qu’elle peut se faire entendre : — Est-il vrai, lui dit-elle, qu'il y a un enfer ? — Oui,
o où
‘ répondit-il.
Le mari surpris de la demande etfde l’émotion de sa femme - ne peut dissimüler la sienne. Il arrête ses chiens, et les deux
époux s’asseyent en silence sur le trafgeau. Puis, la femme reprend :
— Comment ne m’as-tu pas dit cette chose-là ? Mes enfants et moi, nous ne voulons pas aller en enfer. Je croyais que tu m’aimais; je vois bien que tu ne m'aimes pas.
= Ah! si nous avions des prêtres comme en Canada ! mur-
mure Tourangeau.
— Que faistu, matin et soir ? . Tu te mets à genoux, et.
tu sembles parler'à quelqu'un.
— Je prie le bon Dieu.
— Tu pries le bon Dieu ! Voilà qui est bien ! Toi, tu sais ce qu’il faut faire pour ne pas aller en enfer. Tu dis que tu m'aimes et tu ne me las pas appris. Si tu m'aimes réellement,
tu me le.montreras eb tu me conduiras avec mes enfants là où il y a des prêtres afin que nous n’allions pas en enfer.
Ce n’était pas chose facile. Les prêtres étaient à la Rivière Rouge, c'est-à-dire à 700 lieues. Il fallait renoncer à ses gages, entreprendre un long voyage’ avec trois ou quatre enfants, trouver le moyen de vivre dans un pays inconnu, etc. |
Cependant, les Tourangeau eurent ce courage. Après un hiver passé à Saint-Boniface, après avoir reçu le baptême et l’instruction chrétienne, ils retournèrent gagner leur vie et donner le bon exemple à Athabaska. ()
Ce bel exemple prouvait que le moment de la grâce était venu pour ces lointaines régions. L'envoi! de missionnaires fut décidé, Te Père Taché vint le premier et récolta de belles gerbes. Dané l’espace de trois semhinés, il eut la consolation de baptiser cent quatre-vingt-quatorze infidèles, +
En 1855, à Parrivée du Père Grandin, la petite-mission était administrée par le Père Faraud et le frère Alexis, qui reçurent avec joie le nouveau venu dans leur demeure. .Ce m'était pas un palais. Une baraque de quinze pieds carrés &ur huit se trouvait debout, couverte en écorce d'arbres, mais sans porte ni chevrons. : Formé de troncs de sapin bruts encochés par les extrémités, l’édifice était percé de quelques trous en forme de trapèzes plus ou moins réguliers, sur lesquels étaieht tendus des parchemins fort peu transparents. "Une humble chapelle tout aussi rustique y était attenante.
Bientôt le Père Faraud étendit plus loin la sphère de ses travaux et le Père Grandin demeura seul avec le vaillant frère Alexis, qui devait périr dans des conditions si tragiques.
L’évangélisation des Montagnais était une œuvre de patience et de douceur, de tendresse et d'amour, de prudence et de per-
(1} Plusieurs des enfants de Baptiste Tourangeau vivent encore. L'un d'eux habite Saint-Albert,
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sévérance. Cette tâche laborieuse et magnifidhe, le Père Grandin était de taille à l’accomplir.
Il n’était pas un de ces hommes sans énergie, qui voudraient arriver au sommet des montagnes sans se fatiguer à gravir les sentiers pas à pas, Pour lui, amener à la lumière et à la vie ces peuples entiers ensevelis daus la mort, étaih une œuvre plus grande que celle qui: perce les continents pour rapprocher
les distances. Il se donna tout entier, instruisant les sauvages,
‘ leur rendant mille services, et cela avec un si délicieux sourire,
avec une si délicate tendresse que ces sauvages, qui comprenaient à peine sa langue, mais qui devinaient son cœur, stupéfaits de trouver tant d'amour dans un de ces hommes pâles, dont jusqu’à Varrivée des missionnaires, ils ne connaissaient que la rapacité, se donnèrent à lui. “IL faut que le Dieu que tu prêches soit bien bon, lui disait un sauvage, puisque toi, tu es si bon. 1?
Le sauvage n’est pas naturellement aimable. Son teint, les traits de sa figure sont quelque peu en désaccord avec nos idées esthétiques. .
Sa physionomie, ses grosses lèvres charnues, ses pommettes saillantes, cette’ pudeur si amoindrie qu’elle semble une impudence éhontée, des habitudes grossières, des passions d’instinet brut, tout cela n’attire pas. Non, ils n’étaient pas naturellement aimables ces indigènes avec leur épaisse chevelure qui leur couvre la face, à peine recouverts par leur blouse et” leurs mitasses de peau qui ne montent qu’à mi-cuisses, dévorant les innombrables insectes qui hantent leur personnage, etc.
Un des supplices des missionnaires était, en effet, de voir
. ces pauvres sauvages couverts de vermine. Un Indien disait :
“Les blancs nous reprochent nos poux, ils ont-aussi les leurs; et le pou sauvage 2°des qualités que n’a pas le pou
..des blancs, Quand le premier me pique, je vais le chercher
de ma main, et je lé tue; quand le second me pique, je vais le chercher et je ne le trouve pas; il a sauté ailleurs.”
Mais le Père Grandin allait jusqu'aux âmes. Pour lui, ces sauvages étaient des diamants encore bruts à la vérité, mais dont la beauté dédommage dé la peine qu’il en coûte pour les
. polir. :
. D'ailleurs, il faut bien le dire aussi, les sauvages qui fréquentaient la mission de la Nativité, étaient surtout des Montagnais, cest-à-dire de tous les sauvages du Nord, les plus doux et les plus accessibles, Le souvenir de leurs guerres sanglantes contre la nation des Cris les rendait presque timides. Il y avait . cependant loin de cette disposition à la sensibilité du caractère. Avant d’être chrétiens, ils étaient d’une insensibilité telle, qu’ils abandonnaient Îeurs parents sans ressources au milieu des forêts, lorsque l’âge ou les infirmités ne permettaient pas à ces derniers de suivre la famille. D’autres tribus tuaient leurs vieillards, . eux les laissaient mourir. Même les orphelins adoptés étaient traités avee une rigueur, que l’on scrait facilement tenté de qualifier de cruauté. Mais la femme ! Oh ! comme elle était malheureuse la Montagnaise infidèle !... Ces hommes si doux, si bons avec les étrangers, si lîches avec des ennemis imaginaires, devenaient les bourreaux de la compagne de leur vie. Axeune nation, peut-être, n'avait un pareil mépris pour la femme, ce mépris égoïste, qui disposait tout de façon que l’homme recueillft toutes les satisfactions possibles, laissant à sa mère, à son épouse, à sa fille tout ce qu’il leur était physiquement possible d’endurer de souffrances, de privations, de travail. La femme du Montagnais n’était pas sa compagne, mais sa chose. Faire les souliers et les habits des chasseurs, préparer les peaux des animaux, transporter les provisions, recevoir des coups, tel était le rôle de la femme. Dans la famille, elle était un peu plus considérée que le chien, mais pas de beaucoup. Les Montagnais se servaient d’ailleurs du même mot
dans leur langue, pour dire ma fille et mon chien, et devaient
parfois prendre une périphrase pour bien faire comprendre de ‘qui ils voulaient parler. 7, a |
Dans le principe, le Père Grandin ne pouvait en croire ses oreilles et demanda à à un métis montagnais, intelligent (Etienne Beaulieu), lexplication de cette anomalie. “Je n’en vois pas d’autre raison, répondit-il, que notre mépris pour la femme. Avant de connaître la ‘prière, nous estimions l’une et l’autre au même prix” Aussi‘les petites filles n’avaicnt pas de chance quand
il y en avait plusieurs dans une famille, Les mères elles-mêmes
—<tait-ce cruauté ? était-ce pitié ?—leur donnaient la mort.
Il n’était pas rare de voir un mari tuer sa femme lorsqu’il éprouvait le besoin de s’en débarrasser. . Et toutes ces
horreurs semblaient si nâturelles que les pauvres sauvagesses
se regardaient comme destinées à les subir. Jlles se considéraient comme si abaissées au-dessous des hommes, que lorsque le missionnaire arrivait au milieu d’une tribu, les hommes seuls VPenvironnaient et l’écoutaient. . Les femmes se tenaient timidement en arrière, ne pouvant pas supposer que la bonne parole fût pour elles.
Mais, grâce à l'Evangile, tout changea de face; la mère, l'épouse eurent bientôt reconquis leurs droïts Un sauvage, après une instruction qui l’avait frappé, alla trouver le Père Grandin, et lui dit: “Père, je comprends maintenant que les femmes ont une âme comme nôus.—Mais, répondit l’apôtre, je n’en ai pas parlé.—Oh ! Père, lorsque tu nous as dit que le Fils de Dieu avait pris une mère parmi les femmes, j’ai bien compris que les femmes ont une âme et un ciel comme les hommes.” | | F Les Montagnais n’étaient pas anthropophages; cépendant, pressés par la “faim, plusieurs mangeaient leurs enfants et d’abord, bien entendu, les petites filles.
Quand le souffle de l'Evangile a passé sur une terre, ces hor- Éreurs-là ne sont plus possibles !
La polygamie était un grand obstacle à la conversion des sauvages’ Tous se seraient faits chrétiens s’il n’eût fallu que prier, se confesser et même jeûner. Lé sauvage, nous venons de le dire, méprisait la femme. Celle-ci n’était pas sa compagne, mais sa propriété. Il l'achetait du père, qu’elle donnât ou non son consentement, la gardait plus ou moins longtemps, la renvoyait, la prêtait, la changeait, la vendait, etc. Plus on avait de femmes , plus on, était riche,
La grande difficulté pour le missionnaire était de séparer les
épouses de surcroît. Ccs pauvres femmes, surtout si elles
étaient un peu âgées, ne pouvaient vivre seules que difficilement, et la séparation exigeait de leur part une grande énergie.
L'homme, de son côté, craignait d’abdiquer sa liberté. “Pourquoi, disait l’un d'eux au Père Grandin, pourquoi me défends-tu de faire ce que tu fais toi-même ? Tu congédies un serviteur dont tu n'es pas satisfait et Eu en prends un autre;
pourquoi ne me permets- tu pas den faire autant de ma
femme ?”
Quelquefois cette question de polygamie donnait lieu à de grandes scènes. Un jour, un sauvage absolument décidé à devenir chrétien vint, entouré de ses deux femmes, trouver le missionnaire, Ces pauvres femmes plaidaient, chacune de son côté, les droits qui militaient en leur faveur.
Le sauvage ne répondait pas, et s’adressant au Père Grandin : — “De grâce, dit-il, je t’en supplie, dis-moi celle que je dois garder.”
Le père Grandin se refusait absolument à déterminer ce choix.
La f , # Et les.deux femmes de réclamer leurs droits avec éloquence.
— “Mais pour vous, répondait le sauvage, je ne veux pas aller en enfer.” ‘ .
Puis s'adressant au missionnaire, et lui indiquant une de ses femmes : “(Celle-là a un garçon de 14 ans, qui pourra
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bientôt chasser et faire vivre sa mère; ‘c’est elle que je vais laisser, Je vais charger un de mes parents de la faire vivre jusqu’à ce que mon fils aîné soit capable de lui venir en aide. L'autre n’a que des petits enfants, je la garderai.”
‘Le Père Grandin ne marchanda ni sa santé, ni son cœur, et ‘peu à peu la grâce divine imbibait ces âmes de sauvages. La communion surtout les transformait. ÎTls l’appelaient la médecine du bon Dieu qui rend le cœur fort.
Au début, les femmes ne se croyaient pas capables de recevoir l’Eucharistie. . |
Le Père Grandin ayant un jour annoncé à une Montagnaise particulièrement intelligente, la grande faveur de la première communion, celle-ci de répondre qu’elle ne chmprenait pas. Le Père multiplie ses explications, mais, après tous ses effôrts, la femme répondait toujours : “Je. ne comprends pas.” Etonné, le Père Grandin appelle un interprète métis. “Je comprends bien ce que tu dis, répondit alors la Montagnaise, mais je ne pouvais supposer que la sainte communion fût pour une sauvagesse comme moi. Je croyais que les blancs seuls pouvaient recevoir cette médecine et que tu rendais mal ta pensée.” Un vieillard lui disait: “Le bon Dieu a êu pitié de notre misère. Il nous à envoyé celui qui possède $a parole. Nous ne serons plus comme les animaux qui nous servent de nourriture; nos cœurs seront bons.
Je suis faible, parce que je n’ai pas communié; mais, si tu imaccordes cette grâce, mon cœur sera fort, et je ne pleurerai plus.” ‘
Il alldit quelquefois porter le saint viatique à de grandes distances, car les Montagnais, peuple némade, mènent une vie errante, à cause des exigences de la chaise ou de la pêche, et alors ses larmesstoulaient, bonnes, douces, fortifiantes, car il sentait que pour la première fois le Christ qu’il portait, pre-
Lo
ra —
nait possession de son royaume et de ce peuple qui Pavait appelé là-bas ! or \ ? . . > Le zèle des néophytes prenait quelquefois des formes étranges.
‘ Le Père Grandin avait remarqué qu’un vieillard s'était gratifié
d’une belle tonsure. Sachant que les sauvages se coupaient souveut les cheveux quand ils souffraient des maux de tête, il n’y prêta pas d'abord plus d’attentién; mais, ayant constaté que la tonsure était toujours rafraîchie les jours de communion :— “ Pourquoi, lui demanda-t-il, portes-tu la tonsure ? As-tu mal à la tête ?
— Et toi, répondit le sauvage, cst-ce parce que tu as mal à la tête que tu’la portes ?
— Non, je la porte parce que je suis prêtre.
— Eh! bien, moi, répondit-il, je ne suis pas prêtre, mais je la porte, parce ‘que je sais qu’en t’imitant, je ne puis pas commettre de péché, ct je fais bien.” a
La réputation du Père Grandin sc répandait au loin dans la tribu, et un grand nombre de Montagnais désiraient vivement le baptême. |
Un sauvage des environs de Churchill, qui avait entendu plusieurs sauvages dAthabaska lui parler du Père Grandin, se voyant près de mourir, dit à sa femme: “Que je voudrais être haptisé ! Ceux qui ont reçu le baptème vont voir le Grand Esprit. Bapti e-moi donc. .
— Mais cent faire ? répondit la femme. Je mai jamais vu baptiser. :
— Îl paraît qu’on verse de l’eau sur la tête.” -
Et voilà la bonne femme qui prend sa chaudière, va la remplir au lac, et la verse en entier sur la tête de son mari. ,
— “Va encore en chercher, reprend le malade ; baptise-moi bien”
Et l'opération fut répétée plusieurs fois. °
Si le baptème ne fut pas valide, ce ne fut certainement pas Peau qui manqua. Dieu, sans doute, eut égard au bon désir de cet enfant des boïs. - L ° Cette histoire fera peut-être sourire le lecteur; elle fit pleurer le Père Grandin, Il ne pouvait être insensible à la pensée de ces âmes rachetées par le sang d’un Dieu et n’ayant personne’ pour leur appliquer les mérites. de Jésus-Christ. Plusieurs venaient le trouver : “ Père, lui disaient-ils, il fait bien noir dans notre cœur; donne-nous l’eau qui rendra notre âme : blanche.” -