CHAPITRE VI
Jun 1861 — Mars 1862
Son départ vers le pôle—Athabaska— Grand lac des Esclaves—Le Mac-. kenzie—Mission de [a Providence-—t I] faut surtout savoir s’en passer “— Good Hope—Rév. Père Grollier—"" Si j'avais quelques pommes de terre ”— Un voyage pénible. .
Mgr Grandin quitta VIle à la Crosse, le 2 juin. Son but ? C'était de visiter les résidences de ses missionnaires échelonnéessur le bord des grands fleuves jusqu’au 66e degré de latitude nord : la mission de la Nativité, sur les bords du lac Athabaska ; celle de Notre-Dame des Douleurs, au fond du même lac; la mission du Sacré-Cœur, au fort Simpson; la mission Saint- Raphaël, sur la rivière aux Liards; la mission de Saint-Joseph. sur les bords du grand lac des Esclaves; la mission de Sainte Thérèse, au fort N orman, et enfin, mission de Notre-Damede Bonne-Espérance, au fort Good ope.
Il voulait. encourager ses frères, organiser et affermir les. chrétientés naiïssantes. Les sauvages qui entourent ces missions, sous les noms divers de Peaux de lièvre, Couteaux jaunes. Castors, Plats ‘côtés de chiens, Loucheux, ete, appartiennent à la famille Montagnaise, et malgré quelques variantes dans les. dialectes, Mgr Grandin pouvait en être compris.
"Ces contrées sont arrosées par de nombreuses et puissantes. rivières qui alimentent. les grands lacs et deviennent des moyens de communication. . .
Les commerçants avaient ‘établi leurs postes le long des cours d’eau, sur le bord des lacs, les forts de traite devenant ainsi des centres vers lesquels les différentes tribus se dirigeaient:
facilement pour y faire leurs échanges, Les missionnaires avaient suivi l'exemple ‘des traiteurs, et avaient fondé leurs “établissements près des forts, où les Indiens avaient déjà pris lhabitude de se réunir. (')
Chacune de ces résidences devenait, elle aussi, un centre d'où rayonnaient les missionnaires, faisant de tous côtés des voyages plus ou moins longs, toujours pénibles, parfois dangereux, afin de répandre, sur tous les habitants du pays, les bienfaits de PEvangile,
Mgr Grandin écrivit, à l’intention de Mgr de Mazenod, le journal fidèle de son long voyage :
“L'amour si tendre que vous portez à vos enfants, lui disaitil, ne vous permet pas de les perdre de vue; j’ai même pu me -convaincre que, plus ils sont éloignés de votre personne, plus votre cœur est près d'eux. Je vous suis pas à pas, m’écriviezvous il y à quelques mois, au milieu de vos neiges et de vos glaces presque sans fin. Je veux vous faciliter, bien-aimé Père, le voyage que je viens d’entreprendre; il sera si long et si pénible, qu’il vous serait impossible de m’accompagnér, quelque ‘généreuse que soit votre affection. J'espère qu’il vous offrira -cependant des consolations,. car je vais visiter les différents membres de la famille disséminés par petits groupes dans ces immenses contrées du Nord. Vous me suivrez pas à pas, et. moi je serai heureux lorsque, comme en ce moment, une voile ‘légère me permettra d’avancer ma course et de m’entretenir -avet mon père; je me consolerai dans les retards et les difiérents accidents du voyage parceque, tout pénibles et ennuyeux -qu’ils seront, ïls me fourniront l’occasion de wmentretenir avec
(1) Ces forts de traite du Nord ne ressemblaient pas à des citadeiles. Deux ou‘trois maisons, un magasin et un hangar, le tout en bois, voilà C6 que, dans le pays, on appelle un fort, Cette dénomination vient de ce que, chez “certaines peuplades, les traitants de fourrures entouraient leurs établisse- “ments de palissades, ou gros pieux,
celui, dont on peut dire que la conversation ne saurait causer d'amgrtume. Cette lettre ne vous arrivera donc que bien tard, car-je ne la terminerai qu'à mon retour. Je ne vous promets pas, Monseigneur, de vous rendre compte chaque soir, ni même chaque semaine, de ce qui pourra intéresser Votre Grandeur, mais, dès que j'aurai de temps, je reprendrai la plume. Je n'aurai, le plus souvent, pour table que mes genoux, pour toit que le ciel, lequel encore ne sera pas toujours pur. Mon écriture déjà belle par elle-même s’en ressentira; mon papier, à force d’être roulé et plié en différents sens, n'ayant point de
tiroir pour le seïrer, finira par être malpropre et illisible.
sn
N'importe ! je réclame, d'avance, votre indulgence, ou plutôt, :
je ne la réclame pas, je sais positivement qu’elle m'est déjà acquise.”
À cet intéressant journal, nous nous permettons de larges emprunts.
La petite barque de l’Evêque traverse le lac du Bœuf et remonte la rivière la Loche jusqu’à sa source. Au grand portage se trouvait un fort de la Compagnie, où étaient réunis un grand nombre de sauvages et de métis. L’Evêque passe deux jours et deux nuits presque continuellement occupé à entendre les confessions, et officie pontificalement en plein air. Afin de le préserver du vent, on lui fit un abri avec des couvertures. L’autel consistait en quelques planches recouvertes d’une nappe avec garniture de ruban rouge. Quelques décorations voyantes émerveillaient les sauvages. Le luminaire se composait d’une unique chandelle de graïsse, qui s’éteignit
plusieurs fois et qu’il fallut finalement mettre à terre pour .
Pempêcher de couler et de s’éteindre.
Du portage la Loche, Mgr Grandin se rendit à sa chère mission de la Nativité, sur le bord du lac Athabaska, où il avait . fait ses premières armes, et où ses chers Montagnais furent si
heureux de le revoir; puis il s’élança sur la rivière des Escla-‘ ves. (‘) Il était accompagné de deux sauvages, du frère Boisramé et d’un petit garçon de douze ou tréize ans, Jean-Baptiste Pépin. C'était un petit-fils du fameux Beaulieu. “Il sera, disait l’Evêque, mon domestique, mon infirmier, mon cuisinier, mon sacristain, et, au besoin, mon grand vicaire.” |
La rivière des Esclaves était, à ce moment (2 juillet), extrê-
mement gonfiée par les eaux que lui apportait la rivière la Paix, grossie elle-même, dit-on, par la fonte des neiges des Montagnes Rocheuses. La quantité d'arbres entraînés par le | courant, obligeait les rameurs à une continuelle vigilance pour ne pas briser le canot. L'eau était boueuse, et cependant, elle devait être la seule boisson des voyageurs jusqu’au grand lac des Esclaves. Us
\Après une journée de voyage, ils rencontrent un nombreux campement de sauvages qui les épouvantent en leur parlant des nombreux rapides qui les attendent. “ Jamais ils n’ont été si dangereux, assurent-ils; et votre canot est trop petit et trop lourdement chargé.” “» “Que pouvions-nous faire ? écrivait. Mgr Grandin. © Nous‘ continuons notre voyage malgré la pluie. Une heure s'écoule et nous arrivons au sommet d’un rapide. Nos hommes sont effrayés. Pour décharger le canot, nous nous décidons à débarquer, ét nous recevons sur notre dos et l’eau qui tombe du ciel, et celle qui tombe des arbres. Une journée entière se passe à traverser les rapides et les chutes qui se succèdent continuel- | lement. Une fois, pour éviter la force du courant, nous avions . pris un bras de.la rivière qui nous paraissait plus tranquille;
{1} Voici quelques notions exactes des distances qui séparent les missions : De Good Hope à fort Norway, 171 miles; de fort Norway à fort Vrigley, 188 milles ; de fort Vrigley à fort Simpson, 136 milles ; de fort Simpson à Providence, 161 milles ; de fort Providence à fort Résolution (St-Joseph}, 167 milles ; de fort Résolution à Athabaska, 313 milles.
39 oU9n0q PI SUVP SJSIOP SO] JuojJout SJUVJUO S}1JO SO", ‘SINOIILE eurUro9 .STAVIOS SG OV DU AUOS JT UNS ANAIGON SA'TX LNANHANVE)
< nous étions assez loin, quand nous fûmes arrêtés tout à coup par d'énormes arbres æhtraînés et qui fermaient le passage. I1 fallut encore nous résigner à mettre pied à terre et à mous frayer un chemin. Hélas ! ÿas de hache pour faire les abatis nécessaires. Grâce à Dieu, nous parvinmes cependant à tout transporter, et il ne fut plus question que de camper, de souper et de nous sécher.” Le |
Deux jours de vigilance et d’alarmes, sous la pluie, au milieu des rapides et dés portages, conduisirent Mgr Grandin à la rivière au Sel, chez le patriarche Beaulieu. Le lecteur se souvient de ce bon vieillard si heureux, autrefois, d'accueillir chez lui, le missionnaire.
Une préoccupation jetait une ombre sur la joie qu'éprouvait le vieillard à la’ vue de l’Evêque. “Te voilà devenu grand prêtre; jemais grand prêtre n’a paru dans ce pays, et je n’ai que de carpe à t’offrir !” Il avait envoyé ses enfants et les sauvages à la chasse et ils n’avaïent rien rencontré.
La maison dans laquelle le Père Grandin avait autrefois célébré la sainte messe avait été respectée. L’autel était resté debout. Beaulieu l'avait orné de quelques images disposées avec plus pu moins de goût. C’est là que tous les vendredis, les diman-
“ches et les jours de fête, il réunissait ses enfants, ses petits - enfants et les sauvages. On chantait des cantiques, on récitait
© le chapelet, et chacun devait entendre les avis et les réprimands
du vieillard qui les formulait sans ménagement. 7.
Beaulieu se fit l'interprète de tous. Il commença son discours |
, €n français, puis, les expressions lui faisant défaut, il lé continua en montagnais. “ Père, Monseigneur, dit-il, (n'étant pas grand prêtre, tu es venu nous voir et nous instruire, Pour 4 qu'on se souvienne de ta parole, tu as béni une grande’ croix au milieu de nous. Hier, tu as béni notre cimetière, oh ! pas peur, va ! pas peur ! Je ne souffrirai jamais qu’on y enterre