‹ Mgr. Grandin, Oblat de Marie Immaculée: premier évêque de Saint-AlbertChapitre 25 sur 75 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Mans 1862 — AouT 1864

1) apprend la mort de Mgr de Mazenod—Lettre au nouveau supérieur général — “Je l'ai appelé Jésus-Christ ”—Que d'évêques Un festin — L'évèque Aède—Deux beaux discours—Perdu la nuit sur le lac glacé— Rénovation des vœux peu commune—Le divin Compagnon — Témoignage d’admiralion— Division du diocèse de Saint-Boniface— Le Père Faraud nommé vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie,

La longue lettre qui termine le chapitre précédent était adressée à Mgr de Mazenod. L’évêque de Satala lui disait : “ Vous pardonnerez à, votre enfant de s'aimer un peu en vous. Dans ma position, il me semble que cet égoïsme est bien pardonnable, Si tous les membres de la famille sont vos enfants, je crois l’être plus que les autres, car je ne suis pas seulement Oblat, mais je suis évêque, et tous les degrés de la cléricature, depuis la tonsure jusqu’à l’épiscopat, me sont venus par Vous; je suis donc votre fils à tous les titres; j’ai toutes les raisons possibles pour vous aimer.”

Quand Mgr Grandin écrivait ces lignes, l’évêque de Marseille, du haut du ciel, contemplait les souffrances et l’héroïque apostolat de son fils ! | | |

C’est dans la nuit du 17 au 18 mars qu'il apprit la mort de Mgr de Mazenod. Cette nuit s’acheva dans les larmes et la prière. Il écrivit aussitôt aü nouveau supérieur général, sans le connaître, cette lettre admirable : “Les mêmes lettres qui m’apprenaient la mort de Mgr de Mazenod, m’annonçaient aussi la réunion du Chapitre pour l’élection d’un nouveau supérieur général. Je n’ai aucune raison de supposer que le Chapitre projeté n’ait pas eu lieu, et j’en conclus que le Providence nous a

donné un autre Père en qui nous retrouverons celui que nôus pleurons. Je ne sais, révérendissime Père, ni qui vous êtes, ni qui vous pouvez être, mais dès lors que vous êtes supérieur général des Oblats, je suis votre fils respectueux et soumis, et je vénère en vous notre fondateur, bien plus, Dieu lui-même. Cest donc bien entendu, je suis votre enfant, et je vais agir comme tel. Veuillez accepter pour vous la première partie de ce journal, que je destinais à notre bien aimé fondateur. Je pourrais recommencer ma lettre, mais il me semble qu’en la faisant plus respectueuse, elle témoignerait moïns de confiance à celui en qui je veux absolument voir un Père. Ainsi, ce que je disais à notre vénéré fondateur, c’est à vous que je le dis: les conseils que je sollicitais, c'est de vous que je les sollicite; toutes les demandes que je lui faisais, c’est à vous-même que je les fais.”

Du fort Simpson, mission du Sacré-Cœur, au grand lac des

Esclaves, mission de Saint- -Joseph, ce furent les mêmes soutfrances méritoires.

Ses pieds étaient broyés, couverts d’ampoules: Son unique soulagement était de les laver avec de la neige.

Le mal de neige le faisait horriblement souffrir. On appelle ainsi un mal d’yeux occasionné par la réverbération du soleil dans la neige et aussi par le vent en face. Ses yeux étaient, en effet, dans un état déplorable, et il ne pouvait, qu'avec peine, les ouvrir en face du feu ou d’une lumière.

Ces voyages n'étaient pas sans consolation. Au fort Raë, situé à la partie septentrionale du grand lac des Esclaves, les sauvages, dits. Plats côtés de chiens, vinrent l’écouter en grand nombre. “Mgr Grandin:sut leur inspirer l'amour de Jésus- Christ. Le chef lui en donna un témoignage étrange.

Il vint annoncer à Mgr Grandin la mort et le ‘baptême d’un de ses fils.

— Etait-il. nécessaire de lui donner un nom ? demanda-t-il.

Pour ne pas le troubler, et lui faire regarder comme nécessaire une chose qui ne l’est pas, Monseigneur répondit :

— Tu pouvais lui donner un nor, mais si tu ne l’as pas fait, le baptême n’en est pas moins bon.

— J’ai donné un nom à mon jeune homme |

— Et comment l’as-tu nommé ?

— J ésus-Christ, répondit-il.

— Assurément, tu ne pouvais lui donner un plus beau nom, mais désormais ne donne plus celui-là : c’est le nom de Dien et non celui d’un homme. . *

— J’ai fait cela, répondit le chef, afin que Jésus-Christ se $ouvint davantage de lui. |

Il eut cependant bien de la peine à faire comprendre aux sauvages qu’ils ne devaient pas fumer pendant la messe. Sa maisonnette regorgeait bien vite et les catéchumènes se trou

vaient presque à côté du prêtre à l’autel. “Un jour, racontait V'Evêque, me tournant pour dire Dominus vobiscum, je vois à côté de moi un nigaud, la pipe au bec. Accentuant l’écartement des bras, je lui donne un soufflet et fais tomber la pipe. Le sauvage eut honte et moi plus que lui. J’étais bien humilié de ma vivacité. Après la messe j’excusai le coupable en suppo- , sant que € était un nouveau venu et je grondai les autres pour ne pas l'avoir averti.”

Il eut, dans cette mission, la joie de donner le baptême dadulte à cent trente-quatre sauvages. :

Du grand lac des, Esclaves, il va rayonner, durant quinze mois, à la mission Saint-Raphaël (fort des Liards), à la mission Saint-Joseph (fort Norman), au lac Athabaska, à là rivière au Sel, bâtissant des églises, laissant, après lui, des centaines de saüvages baptisés par le sang ue Jésus-Christ, ensanglantant les banes de glace, ne tenant pas plus compte des obstacles que de la délicatesse de sa santé.

Dans la plupart de ses derniers travaux, Mgr Grandin ‘était seul, et il pouvait dire comme Mgr Taché : “ Mon secrétaire est évêque, mon valet de chambre est évêque, mon cuisinier luimême est souvent évêque.” Il aurait pu ajouter : mon blanchisseur eb mon tailleur sont évêques ! Il dut lui-même laver et racommoder son linge et celui de son petit compagnon. “Quand j'avais fermé une ouverture insolite, javais presque vanité de mon travail. Je trouvais que le vêtement que j’avais réparé semblait tout neuf. Les bonnes religieuses n’auraient peut-être pas été de mon avis. - Je dois avouer, cependant, que je n’ai jamais eu vanité de mon lavage; javais beau savonner et muser les mains, tant je frottais, le linge ne me semblait pas plus propre après qu'avant.”

Le manœuvre de son maçon est évêque ! A la Providence, il fallait construire une maison pour les mission- . maires. Pendant que le frère se charge des cheminées, de Ia

toiture, lui, crépit la maison et la chapelle, pétrissant des torches pour boucher les plus grands trous. “Je prenais de la boue que je lançais avec force contre les murs et j'avais plus tôt recouvert mes habits et ma figure de mortier que mes pauvres murailles” Que d’évêques ! | Ce palais épiseopal était digne de celui de: Good Hope. Vingtdeux pieds carrés !, pas de plancliers ! pas de portes ! du par- ‘chemin aux fenêtres ! pas de lits! Les missionnaires reposaient sur des planches superposées comme les rayons ®’une . bibliothèque ! Pour sièges, des billots ! La table à manger n’était. que l’établi de menuiserie ! Ah! par exemple, un baril servait de trône à Monseigneur qui l’appelait sa chaise curule. En son absence, chacun s’y installait sans scrupule, mais, dès qu’il arrivait, l’intrus abandonnait la place. Voici la description que Mgr Grandin faisait de son.châtean: : “Nous n’avons encore, dans fout mon palais, ni Jit, ni

chaise... Si nous manquons de quelque chose, ce n’est certes pas de pauvreté. Bien des objets que nous attendions de Saint- Boniface ne nous sont point arrivés, Nous manqguons, par conséquent, d'outils pour travailler, de papier pour écrire, d’hosties pour dire la sainte messe (nous tâcherons d’en faire), et moi d’habillements pour me vêtir. Entre tous, nous n’avons ni montre, ni horloge; nous sommes tous réglementaires; nous mangeons quand nous avons faim, nous mesurons nos oraisons et méditations à l’horloge de notre ferveur ou plutôt de ma ferveur, car c’est moi qui donne le signal : aussi, jugez comme tout se fait bien. Notre grand embarras est pour nous lever. Si Je frère voit les étoiles, il est assez sûr de son coup; mais, les étoiles sont souvent voilées par d’épais nuages... Nous nous levons, je pense, assez régulièrement entre deux et six heures; nous ne brüûlons qu’une chandelle à la sainte messe, nous employons l’hüile de poisson dans nos longues veillées, espérant ainsi avoir de la chandélle pour tout l’hiver.

..“$i l’Episcopat me dispense du vœu de pauvreté, il ne me met pas dans la nécessité d'y manquer.”

N’empêche que l’achèvement du château fut célébré par un banquet. Qu'on se rassure ! Ce festin n’était pas à la Lucullus, et n'avait rien d’attrayant. Voici le menu : “Pour fêter le couronnement de l’édifice, nous dit un des convives, nous tuâmes

le plis vieux de nos chiens, et le mîmes à la sauce blanche, en compagnie d’un corbeau et de deux grosses belettes.”

“Ce vieux gros chien, racontait Mgr Grandin, avait été un fidèle.serviteur. Il répondait au nom de Cabri. Sa barbe blanche semblait devoir l’exempter du travail, mais c'était un bon guide; aussi était-il toujours en tête; et il entendait le commandement à merveille, Peu à peu, plusieurs de ses frères apprirent à marcher en tête; dès lors, Cabri fut méprisé. On ne voulut plus Patteler : il n’était plus assez fort. Devenu

houche inutile, dans notre état de’ pénurie, il fut condamné à mort. Le frère, Jean-Baptiste Pépin et’les voisins eurent du rôti, du bouilli, du ragoût, pour plusieurs jours. Ils n'invi. ‘ tèrent plusieurs fois à prendre part au festin : je l'aurais fait sans scrupule $i j'avais souffert de la faim.”

N'est-ce pas Lacordaire qui disait: J’apôtre, “c'est la nudité.du Christ dans toute sa simplicité et dans toute son ! éloquence.” Mgr Grandin était bien cet apôtre. À la Providence, les sauvages eux-mêmes furent scandalisés de cette pauvreté, méprisèrent ce blanc si dénoué de tout, qui n’avait pas même de tabac” disaient-ils, et ils ‘s’éloignèrent de la mission. L'Evêque en avait le cœur ulcéré. Il se résolut à les poursuivre et il partit en canot d’écorce avec le frère et un sauvage fidèle.

. À la vue du canot, les sauvages accoururent sur la grève, mais ds qu’ils reconnurent le missionnaire, ils rentrèrent dfns leurs

loges. 2

Mgr Grandin se rendit au milieu du camp, et, bien que seul, il entonna de toutes ses forces un cantique montagnais. Sur-. pris, les sauvages sortent peu à peu et s’approchent du barde improvisé. Au dernier couplet, il. les voyait presque tous autour de lui. Il en profite pour leur tenir ce langage :

“ Ce ne serait pas à moi de venir vous trouver, mais à vous de venir à moi. Vous dites, paraît-il : “A quoi bon aller à “lui! Tl ne peut pas même nous donner du tabac.” Ce n’est pas pour vous donner du tabac que je suis venu de si loin. D’autres étrangers ont pu venir vers vous chercher vos’ fourrures et vous donner en retour du tabac et des vêtements. Mais, je suis venu de la part de Dieu pour vous enseigner le chemin.

* du ciel. J’avais appris combien vous étiez malheureux dans

cette vie si courte, et j'aurais voulu, au moins, que vous fussiez “heureux dans une vie qui ne finira pas. Voilà, ‘aujourd’hui, neuf ans ‘que j’embrassais mon vieux père dont la tête est

blanche comme la neige, n’espérant plus le revoir qu'au ciel. Il lui en coûtait, à lui aussi, de me voir partir, mais par pitié pour vous, il y consentit. Quand, de PIle à la

Crosse ct dAthabaska, je pus Jui écrire ‘que les Montagnais .

étaient fidèles à maä voix, qu ils suivaient la loi du bon Dieu pour aller au ciel, mon père fut consolé et ne regretta pas mon départ. Bientôt, les blancs passeront iei pour transporter vos

fourrures dans leurs paÿs. J’en profiterai pour écrire à mon

, vieux pèr, ct je devrai lui dire : es sauvages, avec lesquels

je suis aujourd’hui, ne viennent pas m’écôuter ct me méprisent. Et mon vieux père mourra de‘chagrin'.

“Voyez mes mains ! elles sont durciès par le travail. Je bâtis pour vous une maison du bon Dieu, et vous me laissez

“seul ! Vous aussi, vous mourrez, et vous rendrez compte à

Dieu de votre mauvaise vie, et dù mépris que vous avez fait de

son envoyé.

: Ah ! vous vous plaignez que je ne vous donne pas du tabac!

Vous irez fumer avec les mauvais esprits, malheur que j'aurais

voulu vous éviter.” Les sauvages étaient terrassés par cette parole d’apôtre, Un vieillard prit la parole et dit : | “Père, ne juge pas de nos cœurs par nos paroles. . Nous sommes des enfants et nous parlons comme des enfants. Nous ne te connaissons pas. Quand on nous a/ parlé de toi, nous sup-

- posions ,que, comme les autres blancs, tu désirais -les. peaux

! . des animaux que nous tuons et qu’en retour, tu nous donnerais

du tabac et les autres choses des blancs. Les autres blancs

viennent à nous comme des maringouins, Un maringouin arrive, suce le sang, puis s’en va. Voilà ce que font les étrangers qui viennent dans notre pays; ils nous arrachent ce que nous avons et ensuite ils s’en vont. Mais toi, nous voyons

maintenant ce que tu es et nous allons te suivre. Allons, vous

aufres, vite, les loges à terre, embarquez tout votre avoir et partons p ide.” La ‘

Tous les rages suivirent l’Evêque à la mission. Le soir même, dans sa première instruction, il parla des devoirs des enfants envers leurs parents. (C'était de circonstance. “ Les enfants doivent aimer leurs parents, leur obéir, les assister dans les infirmités de la vieillesse, etc” Pendant qu'il parlait, les

pères et mères faisaient des signes d’assentiment, donnaient

des coups de coude à leurs enfants : “ Ecoute bien; fais atten-

tion à ce que dit le Père.” Ils comprenaïent du premrier coup les bienfaits de l'Evangile.

La mission fut consolante et réjouit le cœur de l’apôtre. A Rodez, dans une réunion, un ouvrier entendant Mer Grandin raconter cet épisode de sa vie de missionnaire, cria tout haut: “ Cet évêque-là devrait aller prêcher à la Chambre!”

Macon, tailleur, troubadour, ete, Mgr Grandin était aussi agriculteur. Lui-même mit en.terre neuf boisseaÿx de patates, et ne s’arrêta qu'après avoir brisé ses pelles et ses pioches.

Il écrivait, dans les premiers jours de novembre 1863 : “Nous sommes mieux, en fait de nourriture, que l’année dernière... Nous avons une étable et dans cette étable deux vaches dont uné nous donne du lait; nous avons, par conséquent, du beurre et, chose extraordinaire, nous le mangeons avec du pain, et, chose plus extraordinaire encore, ce pain'est fait sans üne once de farine. Avec quoi le faites-vous donc, me direz-vous ? Avec des œufs de poisson que nous broyons... Ce pain n’est pas aussi bon qu’il est beau, mais nous l’aimons cependant beaucoup, vu que nous n’avons rien de mieux. Avoir ces quelques’ animaux dans le pays,.c’est une véritable forbe ; aussi. en suis-je réellement fier.” - , ‘

C’est à la Providence, en cette année 1863, le 21 novembre, eroyons-nous, que Mer Grandin reçut les vœux de son cousin, le

TO

où

Père Grouard. Celui-ci avait fait son noviciat à la mission d’Athabaska, sous la direction du Père Clut. | | :

Ce n’était pas le noviciat classique. Tel religieux, qui, aux jours enthousiastes de sa probation, a rêvé et désiré le martyre, se trouvera bien découragé et bien déconcerté dans la froide, morne et persévérante réalité, Le Père Grouard avait la science expérimentale de la terrifiante vie qu’il allait émbrasser, “ La veille, raconte Mgr Grandin, il était soucieux et me semblait æntir son agonie. Ce fut, seulement, après la prière du soir qu'il me dit: “C’est fait, je suis décidé, je ferai mes vœux “demain.” Après la cérémonie d’oblation, dont le frère Alexis et moi furent les seuls témoins, le cher Oblat me disait avec bonheur : “ La fête est plus belle que la vigile !”

“Le Père Grouard, ajoutait-il, avait appris la vie régulière dans un centre rien moins que régulier, et certaines difficultés que d’autres régarderont comme insurmontables ne le surprendront nullement. Je ne veux pas dire, cependant, que ce genre de noviciat soit préférable à l’autre; je dis simplement que les inconvénients sont bien compensés.” | +?

Le jeune novice avait appris les langues sauvages avec une prodigieuse facilité. “ Voici, notait Mgr Grandin, les remarques que j'ai entendu faire à l’occasion de son premier sermon : elles sortaient de bouches protestantes : “C’est bien extraordinaire, disait-on; ces prêtres catholiques apprennent la langue montaguaise comme ils veulent. Deux sont arrivés l’année dernière, et ce printemps, lun pouvait donner la mission seul au Jaè des Esclaves, et maintenant nous entendons ce jeune Père parler ici commie un vrai Montagnais, tandis que le ministre, après avoir passé cinq ans dans le pays, peut à peine se faire comprendre.” L |

Un des mille incidents de cette expédition apostolique serait . deyenu une funeste tragédie sans une intervention spéciale de la Providence.

iuission | Sat Joseph Il fallait D traversen le grand lac des Esclaves. Malgré la rigueur de la saison, il se mit en route avec quelques employés ‘de la Compagnie. Arrivés presque au. terme du voyage, tous se félicitaient d’avoir évité les dangers et les misères extrêmes qui s’attachent si souvent à ces courses aventureuses, lorsque, tout à coup, les voyageurs furent assaillis * par une tempête furieuse. La neige, soulevée en tourbillons épais, déroba bientôt la vue du ciel et du rivage que lon cotoyait à distance. Cette neige, balayée de dessus le lac, n’y laissait qu'une glace vive et dure, sur laquelle les pieds des voyageurs et de leurs chiens ne laissaient aucune empreinte. Mgr Grandin,

. avec des jambes et des chiens moins agiles que ceux de ses com-

pagnons, resta en arrière, suivi seulement de son petit Baptiste; déjà, les autres voyageurs avaient disparu. Un sauvage, qui les guidait, poussé par l'instinct du danger qu’ont tous les enfants des bois, parla d'attendre Monseigneur. Ses maîtres, saisis par'le froid, et ne croyant nullement au danger, lui com-, mandèrent d'aller en avant. " &

LA C'en fut fait; Monseigneur, ne voyant ni compagnons, ni

terre, et rien au monde, si ce n’est la glace qu’il fonlait aux

pieds et la neige qui l’aveuglait, &e trouva perdu sur cette mer solide.

Il a raconté lui-même les péripéties de cette affreuse nuit,

simplement, modestement comme toujours : “Tout à coup, il

” s’éleva un vent très violent, lequel, soulevant la neige qui était

sur le lac, et la mêlant à celle qui tombait en abondance, nous empêcha de rien distinguer, et nous perdîmes bientôt la trace du courrier. Le vent seul pouvait nous servir de guide, mais

‘rien n’est variable comme le vent; ; il avait changé de direction.

Nous avons marché encore plusieurs heures avant la nuit complète, criant et écoutant si on répondait à nos cris : la tempête

seule se faisait entendre. Dans l'espoir que nos chiens nous conduiraiént vers un lieu sûr, nous les abandonnons à:euxmêmes, mais le lac se déploie toujours devant nos pas, sans aucun horizon. Si nous-eussions été au milieu des neiges, nous aurions pu nous en faire un abri, pour passer la nuit, et ne pas nous geler, mais nous étions sur la glace vive; le vent balayait la neige à mesure qu’elle tombait; il nous était impossible de nous en servir pour nous protéger. Comprenant que plus nous avancions,. plus nous nous eXposions, nous essayâmes de camper sur la glace. Je détachai notre traîneau avec toute la diligence possible, C’était une opération difficile, car nous pouvions nous geler les mains. Chacun à notre tour, nous iravaillions à cette œuvre, plus longue qu’on ne peut le supposer et pendant que . lun travaillait, l’autre se battait les flancs pour se réchauffer. "Alors, nous nous mettons à genoux, et faisons quelques prières, récitons le Sub luum, la prière à l’Ange gardien et un bon acte de contrition. Le pauvre enfant pleurait en répondant aux prières. Nous cherchons à nous protéger contre, le froid au moyen de nos chiens, de notre carriole, de nos raquettes et de nos couvertures. Assis sur la glace, le dos appuyé sur le traineau, mom petit garçon assis sur moi, et appuyé contre moi, tous deux enveloppés de nos couvertures, que le vent soulevait malgré toutes nos précautions, nous nous préparons à la mort.” Oh ! quelle nuit ! Je ne sais si l’histoire de lEglise offre beaucoup de scènes comparables à celle de cette nuit du 14 au 15 décembre 1863 ! Cet évêque, égaré dans les ténèbres, sur un océan de glace, en compagnie d’un enfant qui pleure, et de chiens qui hurlent de froid, offrant sa vie pour 568 bien aimés sauvages, voilà un tableau digne. de tenter un grand peintre. , ee . , “ Après quelques minutes de silence, l’enfant me demande à se confesser. Je nassieds sur le traîneau, ayant eu soin d’en

retirer une peau de caribou, ct, enveloppant Venfant, j'entends sa confession. | |

“Bientôt, nous sentons que le froid nous gagne, nous nous relevous, gardons sur nous chacun-une couverture, attachons fes autres en grande hâte sur le traînèau, et nous marchons de nouveau comme -pour fuir la mort dont nous sommes poursuivis. Notre dîner avait été bien maigre, car nous étions au bout de nos provisions; cependant nous ne sentions nullement le besoin de manger. Nous marchons ainsi longtemps, ên nous arrêtant quand nous n'avions pas trop froid: mais mon petit garçon commençait à s'endormir malgré lui et malgré moi. Je compris que le dermier moyen de lui sauver la vie était d’essayer de camper encore. Ayant trouvé, heureusement, une épaisse couche dé neige, jy fais un trou, avec mes raquettes; j'y étends mes couvertures el j'y couche mon petit compagnon. Puis je place les chiens sur

les'coins et je recouvre le tout d’une épaisse couche de neige.

-Mes opérations finies, je m’introduis auprès de lui, mais il aurait

fallu une troisième personne pour me couvrir à mon tour; malgré toutes les précautions, le vent pénétrait toujours jusqu'à nous. Métant très fatigué pour faire notre lit, j'éprouvai d’abord une forte chaleur qui fit fondre la neige que j'avais dans mes habits. , Le vent gela bientôt le tout, Nous passons la nuit‘ ..

à nous remuer, à nous frotter, à souffler sur nos mains pour les 4 réchauffer.” | ; Cependant, les Pères de la mission Saint-Joseph, prévenus que les traiteurs anglais, arrivés au fort Résolution, avaient laissé Monseigneur sur de lac, étaient en proie à la plus vive inquiétude. Le thermomètre était descendu à 40° centigrades, le vent soulevait une effroyable poudrerie, la nuit était sombre; Monseigneur, pensaient-ils, était voué à une moït certaine. Ils. s’élancèrent sur le lac, coururent longtemps à travers les bourrasques de neige, brandissant des tisons enflammés et poussant

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de temps à autre de grandes clameurs : rien ne répondait àleurs efforts. On tira des coups de fusil, on alluma de grands feux dans la neige. Après plusieurs heures d'attente et de souffrance, sous la tempête et dans les glaces, il fallut reprendre tristement le chemin de la mission sans avoir rien vu ni entendu.

Mgr Grandin étajt toujours dans les froides horreurs de son affreuse position. Pour relever le courage de l’enfant, il cssaya de chanter; mal lui en prit: les larmes se mêlaient à son chant. Et tous les deux luttaient contre un sommeil de plomb qui les eût impitoyablement envoyés dans l'éternité. — “ Monseigneur, disait Baptiste, il me semble que je sens le feu.” En effet, dans ces pays inhabités, le feu et la fumée surtout, se sentent de très loin.

Le vent s'était calmé, la nuit devenait moins sombre, le jour ne devait pas tarder à paraître. En scrutant l’horizon, Monscigneur croit apercevoir la terre.

“Vite, je fais lever mon petit garçon, nous plions bagage, ct nous nous dirigeons vers l’endroit où nous espérons pouvoir faire du feu. Je sens. qu'un de mes talons se gèle; mon compagnon éprouve la même sensation dans ses deux pieds; nous ne pouvons chausser nos raquettes. Après une assez longue marche, nous arrivons à terre. Nous allumons du feu, et nous nous disposions à préparer du thé, quand nous aperçgumes deux traîneaux sur le lac. C’étaient le père et l’oncle de mon contpagnon qui, dès la pointe du jour, s'étaient élancés sur le lat pour y découvrir nos traces ct peut-être nos cadavres. Nous

étions sauvés.” h t

Quand Monseigneur arriva à Saint-Joseph, les Pères offraient le saint sacrifice de la messe pour le repos de son âme. C’est ? : , .* s qu’en effet, camper en plein lac, en ‘hiver, et sans feu, n'est pas

seulement regardé par les gens du pays comme un. dangcr

imminent de perdre la vie; cest, disent-ils, "exposer à une mort inévitable:

‘Le croirait-on, les deux voyageurs n'avaient pas seulement un ongle gelé, ‘tandis que les traiteurs, qui les avaient abandonnés, s'étaient gelé une partie du visage, bien qu’étendus dans leur carriole. Mgr Grandin et son compagnon, disaient les

naturels du pays, auraient dû se geler jusqu'au cœur. Ceux

que Dieu garde sont bien gardés; il y a une Providence toute

spéciale pour le pauvre missionnaire.

La vue de ces commerçants qui s’exposaient à tous les dangers et à toutes les privations pour obtenir quelques fourrures, pénétrait l’ardemt apôtre de confusion, et l’excitait au courage. “Oh ! douleur ! écrivait-l, dans l'immense pays qui nest confié, il ne se perd pas une peau de bête, et des âmes qui ont coûté le sang de Jésus-Christ, se perdent tous les jours ! Et j’hésiterais à me sacrifier, moï ? Absit 1”

Quinze jours après, Monseigneur devait encore se. rendre à la Providence. Cette fois, toutes les niesures étaient bien prises pour un heureux voyage. Outre son jeune compagnon, l’Evêque était escorté de deux métis, dont l’uh était le père de Baptiste, et l’autre passait pour un guide expérimenté. Il avait en outre six bons chiens, dont trois devaient fe traîner tant que le froid le permettrait. Æ’était le 20 décembre.

Après deux jours de marche, le guide avoua ne plus reconnaître sa route ; il s'était égaré. ‘La journée se passe à chercher une orientation. Aussi loin que le regard peut s'étendre, c’est l'uniforme manteau de neige.‘ Parfois, les vôyageurs aperçoivent des, groupes d'îles qu’ils croient reconnaître; ils vont vers

“elles. Hélas ! elles ne sont que Peffet du mirage, se changent .

en glaçon et quelquefois moins que cela.

Le soir du 30 décembre, les dernières bribes des provisions sont partagées; les chiens jeûnent. Il fut convenu que le len-

— ] 54 demain, on ferait bouillir le parchemin de la carriole, ct que, - sil Je fallait, on condamnerait à mort un des chiens pour s'en nourrir. oc | | | Quelle nuit de tristesse et d'a battement pour tous ! Dans ces - circonstances, comme l'Evêque savait souffler l'amour de Dieu à ceux qui Paccompagnaient !

Le 31 décembre se passe dans de vaines orientations, dans. l'inconnu. : On se couche dans la noige, à peu près à jeun. Le ler janvier 1864 se lève. Tous les compagnos. de l’Evêque viennent à tour de rôle se mettre à ses genoux et Jui demander .de les. bénir. . Le chapeléet est récité en commun; puis, tandis .que ses compagnos vont à la recherche du chemin, Monseigneur se met à genoux sur le lac, renouvelle ses VŒUX, — — c'était l’annius -versaire de sa profession religieuse — et offre à È Dieu le sacrifice : de’sa vie. ". ce & Cè qui m'embarrassait le plus, “raconta-til, c'était le: ! découragement de’ mes homunies. Le -guide était déconcerté Ce : | n’osait plus rien dire; mon. petit garçon, qui se souvenait de me notre fameuse nuit, sefforçait de persuader à son. père de . | retourner sur ses. pas. Cette détermination me contrariait, car j'étais convaincu que nous ne pouvions pas être très éloignés sde la grosse Île, et qu'il était impossible de revenir à Sa J oseph sans manger nos chiens, ce dont: je me souciais peu” Toute ‘la journée du premier . janvier se. passe dans des: “marches et contre-marches sur le. lac ‘glacé, Cétait bien le De désert, le désert de neige, avec ses mirages déconcertants. . i. : Le soir, transis : de froid. toujours ‘à jeun, nos voyageurs |

, “doivent encore se ‘coucher dans la neige. Le martyre ne pouvait .. durer plis longtemps. D |

. Le-? janvier, après la. prière «en commun, Monseigneur dit, à .$es. COMPAgNONS + “Autrefois, à. pareil jour, les rois mages

i “étaient à à la recherche de l'Enfant: Dieu. Une étoile miraculeuse .

leur servit de guide. Eh bien ! promettons au bon Dieu une grand’messe d'action de grâces que nous chanterons à la Providente, si nous pouvons y célébrer lEpiphanie.”

I] $agissait de tenter le coup suprême. Après avoir étudié de nouveau le terrain, l’'Evêque dit au père de Jean-Baptiste : “Voyez-vous cette pointe là-bas; je crois la reconnaître. Ranimons nos forces, et tâchons de nous y rendre. S'il nous est impossible, à ect endroit, de nous orienter, nous reprendrons le chemin de Saint-J oseph et nous nous résoudfons à manger nos chiens.” |

La caravane s’avançait tristement, sans grande espérance, quand elle découvrit la trace de quelques voyageurs. Les chiens

prirent le galop et les hommes poussèrent des cris de joie. ”

Le vieux Pépin criait : “Oh! Monseigneur, je vous le disais

bien : le bon Dieu n’est pas un sauvage” Dans l’après-midi, . . . , . 1

on arrivait au fort. Le 5, Monseigneur était à la Providence. (*)

(tj Baptiste Pépin suivit plus tard Mgr Grandin dans le district de l'Alberla, et fut longtemps, même après son mariage, le compagnon des expéditions apostoliques du prélat. 11 habite encore Saint-Albert, et garde un vrai cuite pour l’Evéque défunt. ‘

Son long commerce avec Mgr Grandin et les missionnaires a, développé son esprit naturel, er

À un protestant anglais qui lui disait: “ Vous autrés, catholiques, vous êtes tous pauvres, misérables, C'est une conséquence de votre aveugle obéissance à vos prêtres. «-

—Et vous ne connaissez pas la cause de notre pauvreté et de vos riches-:

ses ? demanda Baptiste.

—Non. ‘ PL —Elie est bien simplé. Vous autres, vous pouvez voler impunément, accaparer le bien d'autrui, pressurer les petits, Et nous, nous vous aurions fait tort de 5 cents seulement, que nous devions vous les restituer. Ainsi le veulent nos prêtres. ‘

A un catholique qui venait de se marier avec dispense de bans, qui regret-

tait la somme versée pour cela:

—A-t-on publié tes bans? demanda Baptiste.

—Une fois seulement.

—Vois-u, dit Baptiste, nos prêtres sont ainsi. Plus on leur demande de travail, moins ils exigent. S'ils avaient publié tes bans deux fois, ils l'auraient moins demandé: s'ils les avaient publié trois fois, ils n'auraient rien

1 ne sera pas sans intérêt de relater ici quelques détails trè bugyestifs de ce grand voyage, Pour l'appréciation -des fait qui suivent, il ne faut pas oublier la condition vraiment EXC) tionnelle des missionnaires d'alors dans ces contrées, placés à 1500 milles ct plus de tout centre de civilisation, isolés, sans communications, bien souvent sans confrères, dépourvus de toute ressource, n'avant que leur loi pour soutenir leur courage.

Done, l'évêque de Satala ayant perdu sa patène dans ses voyages, n’en continua pas moins de dire la sainte messe tous les jours et cela durant plusieurs mois. 1l mettait sur le cor poral' une petite pale flexible, composée ‘un simple morceau de toile, et, quand le moment de purifier le corporal arrivait, il prenait cette. petite pale sur laquelle reposait toujours la sain'e hostie et Pagitait doucement sur la coupe: du calice.

Plus tard, Mgr Grandin racontant à. Mgr Taché cè quil ‘avait ‘fait, celui-ci en témoigna une certaine surprise.

.— Est-ce que dans ma position, Monseigneur, vous auriez

renoncé à dite la sainte messe ?

— Je ne sais pas du tout ce que j'aurais fait; j'aurais été bien embarrassé. |

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exigé du tout. Mais situ leur avais demandé da les publier quatre fois, tu serais leur créancier, ils t'âuraient donné de l'argent. ° T1 fit encore une belle réponse à un bourgeois libre-penseur qui lui reprochait de croire des-choces absurdes, des mystères, d'accepter par exemple le mystère de le Très Sainte Trinité. | —Un seuf Dien en trois Personnes, répélait-il, c'est absurde ! . Les deux interlocuteurs marchaient alors sur le lac glacé, Baptiste montrant la neige :

— Qu'est-ce que cela ? demanda-t.il.

—V'ést de la neige. e[ | — Et sous la neige, qu'y at-il ? Î —De ja glace. ° —Et sous la glace ?

—De l’eau,

—Ëù bien! reprit Baptiste, tout cela, c'est de l'eau sous trois formes dif.

“férentes. Voilà qui Voüs-prauve que le mystère de la Sainte-Trinité n'est pas absurde. ‘

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158 US ‘Le cardinal Barnabo fut plus large, et dans une converse tion familière que Mgr Grandin eut avec lui quelques années après, l’éminent préfet de la Propagande lui dit :. —Mais, croyéz-Vous, Monseigneur, . que les apôtres avaient des patènes comme nous ? Je comprendrais les hésitations de votre métro- . politain si vous manquiez d’un calice; et encore, vous, étant évêque, vous pourriez consacrer un vase. quelconque.” is Enhardi, Mgr Grandin posa à Péminentissime cardina) une . : de autre question qui reçut une réponse plus évasive. Voici ce qi

Lo OS provoquait cette question 2:

»” Je nouvel évêque passa à. Vévêché de Marseille, avec Mgr de ‘.Mazenod, celui-ci Pavait. interrogé souvent sur. le ministère

: des âmés dans le Nord-Ouest. Il avait été surpris et affigé de. Ego. que da plupart des chrétiens mouraient sans’ le. saint

“viatique.

— | Pourquôi : ne pas leür donner le saint viatique ? dit-il. — Parceque, répondit Mer. Grandin, appelés à à: de giindes | distances, nous ue pouvons pas porter avec nous ce qui ét A | nécessaire pour célébrer la sainte messe. : | . 7 .— Il faut porter avec vous .le saint viatiqué le porter cn secrètement.

— Mais nos. Voyages nécessitent souvent plusieurs journées ‘ { de marche ; . nous avons des campements de nuit. Où pracer ‘ alors là sainte réserve P. UT

— Et pourquoi, répondit Mer. de Mazenod/- ne pis Je laisser

reposer, sur. votre cœur ?. Dans vos voyages si IgRgs et si dan- .

gereux, je ne vois. pas Pourquoi ‘vous ne porteriéz pas le Sais,

-,# … ,Sacrement sur vous. Vois. pourriez, au Besoin, vous donûer à rè

‘vous-même la. communion, ne pouvant pas: diréda sainte. mes sée.. cs En quittant, Good Hope, en janvier 1862, au. moment d'en

\ freprendre un. à long et dangereux voyage, Mgr Grandin s'était

souvenu des paroles du vénéré fondateur. Il mit une hostie consacrée dans une petite custode en argent, bien fermée, enve-. loppée d’un corporal et d’une bourse de soie qu’il suspendit à soni cou, la fixant dans une poche intérieure de sa soutane. Il la porta ainsi jour ct nuit pendant june vingtaine de jours, heureux de son précieux fardeau. Au fort Simpson, dans la nuit du 18 au 19.mars, à l’atrore de la fête de saint J oseph, il

se .communia lui-même, tandis que dormait son jeune

conipagnon.

Dans là suite, il n’osa plus se permettre cette licence.

i. Ê Lors de la terrible nuit, sur le grand lac des Esclaves, disait-

u il, je-me : félicitais de ne pas’avoir sur moi Ja sainte réserve parce

qu'il-m’eût été impossible d'ouvrir la eustode avec mes mains engourdies. Cette simple opération eut fait geler mes doigts et la sainte hostie eut été perdue.”

Enfin, au mois d'août 1864, après une colossale expédition de trois ans et deux mois, Mgr Grandin arrivait à VÎle à la Crosse. ° |

À la suite de ce voyage, un des officiers de la Compagnie lui écrivait : “ La noble abnégation, le calme, Vadmirable énergie avec lesquels vous ‘avez supporté des difficultés, surmonté des obstacles et enduré des souffrances d’une nature exceptionnelle, sont gu-dessus de tout éloge, Pour ma part, quoique j’aie passé une quinzaine d’années dans ces régions sauvages, que j'aie éprouvé et senti, dans ma propre personne, plusieurs des vicissitudes de la vie dè l'extrême N ord, je reculerais devant les souffrances: et les privations si longues, si multipliées et si continuelles que Votre Grandeur a endurées sur les bprds du fleuve Mackenzie. Si vos amis éloignés vous avaient vu, comme moi, ans un palais construit avec” quelques troncs d’arbres informes, super-

.posès les uns sur les autres, à une‘élévation de six où sept

pieds, . éclairé seulement par quelques grossiers morceaux de

parchemin qui, seuls, servaient de ,croisées, g'ayant que le-sol 2 “

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. glacé pour parquet, et pour porte, quelques planches mal

jointes, à travers lesquelles la neige et le vent pénétraient à chaque instant; pour couche, quelques morceaux de bois sur des tréteaux; pour nourriture habituelle, des aliments que le dernier des domestiques, dans la belle France, aurait rejetés avec mépris ! ils avaient vu vos longs et pénibles voyages, souvent dans un demi-état de jeûne; s'ils vous avaient vu, n'ayant pour compagnons que des barbares, qui n’ont rien des habitudes ni des sentiments qu’inspire la civilisation, certainement, ces amis auraient versé des larmes d’attendrissement. Je sais que votre patience, sans exemple, .et votre courage inaltérable, ont excité l'admiration de tous les officiers du dis-

trict, sans parler de l'estime si pleine d’affection que les qualités:

personnelles de Votre Grandeur ont inspirée à toutes les classes des habitants de la rivière Mackenzie.”

Cette visite avait mis, en effet, au grand jour une vertu hors ligne, un dévouement, dont les cœurs less plus généreux, les âmes d'élite, sont seuls capables. |

Pendant que l’évêque de Satala se traînait péniblement sur les glaces du Mackenzie où de l’Athabaska, le saint-siège avait réalisé un acte d’un grand intérêt, pour les missions du Nord. Dans lentrevue de Mgr Taché et de Mgr Grandin à l’Ile à La Crosse (1860), les deux prélats avaient décidé de demander

à Romé la division du diocèse de Saint-Boniface, d'en retran-

cher les districts du Mackenzie et d’Athabaska pour en former un nouveau siège. Ils comprenaient qu’il fallait/ dans ces régions, un évêque des lieux, qui n’eût pas à courir du Midi au Nord, seulement à de rares intervalles, mais qui fût toujours là pour répondre à toutes les demandes, satisfaire à ‘toutes Îles exigences. ,

Ce projet, approuvé par les évêques de la province de Québec.

fut agréé par le saint-siège, et le 13 mai 1862, le Père Faraud

était nommé vicaire apostolique de ces immenses territoires avec Le titre d’évêque d’Anemour in partibus infidehum.

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