LE
célébrer une fête perpétuelle, la fête de la rénovation promise. Mère bienfaisante, la ferre laisse pourtant tarir ses mamelles ; la source de la lumière ne tarit jamais, le monde ne peut vivrè sans elle. Chaque jour peut se lever, chaque-nuit dissiper. ses ombres, mais c’est pour nous inviter aux douceurs d’une prochaiñe espérance. Rien d’irrévocable au-dessus et au-dedans de
»noùs. Qu'un ruage s’entr onvre, qu’une brume se dissipe, qu’une vapeur s efface, et le contempläteur qui se confie, qui espère, qui
attend, est consolé. ‘C’est pour lui que veille la puissance sous la forme de limpérissable beauté. 1 7 Oui, les hautes cimes avec leurs ceintures de forêts et leur
couronne de glace, seintillanté au soleil, —quand le soleil voulait
bien se montrer, — portaient naturellement VPâme de l’Evêque vers Dieu, et il répétait : Benedicite gelu et friqus Domino; \ benedicite glacies et’ nives Domino ! . Froid et rigueurs de V’hiver, bénissez le Seigneur ! (Glaces et neiges, bénissez le Seigneur ! ue ° | | * Pour supporter les privations et l'isolement, it fallait bien aux missionnaires ces réconfortantes pensées du ciel et de Dieu. Durant ce long hiver (1861-1862) les vivres manquèrent à Good Hope. ” La détresse fut à son comble. On vit une famille,
‘qui ne mangeait pas depuis longtemps, dévorer à belles dents
une où deux paires de souliers oubliés dans un campement «par
“un employé du fort, On vit un misérable père tuer et manger
sa petite fille âgée de quatre ou cinq ans, baptisée heureusement. -- Voyant Pétat de fatigue. extrême où se trouvait le Père .
Ÿ drolliér, Monseigneür lui proposa de Penvoyer dans une mission
plus confortable” Celui-ci le supplia de.n’en rien faire. “ Mon-
seigneur, dit-il, jai une.grâce à vous demander. Ne me faites pas reculer; autant mourir .ici qu ailleurs. ‘ Je puis garder la maison, faire lé catéchisme, quand mon compagnon voyage ; 5.
je conrtais les sauvages et ils me connaissent. Il m’en coûtent
beaucoup de les ébandopner.”
es rs a
‘ - ' Û Ce ‘Père Grollier était un vaillant parmi les vaillants, un martyi de l’apostolat: Le zèle le dévorait. I était resté
lofgtemps seul dans ces régions inhospitalières de l’extrême:
Nord, sans abri, presque sans nourriture, ne, vivant que de pêche. A l’arrivée du Père Séguin et du frère Kerney, il s’était ‘écrié : “ Dieu nous aime !” | La mort le frappa peu de temps après le “départ de Mgr Grandin, dans la plus grande pauvreté, sans docteur, sans remèdes. - Il disait, dans sa dérnière maladie : “Si j'avais un peu de lait, et quelques pommes de terre, il y aurait peut-être chance de me rétablir” | On ne pouvait*même pas lui offrir ces modestes aliments. Le Père Séguin lui ayant fait part de son intention de l’enterrer au lieu où devait s'élever plus tard l’église : “ Non, non, dit-il, enterrez-moi avec ‘les sauvages, entre es deux derniers - qui sont morts, le visage tourné vers la croix.” Ïl expira en regardant le tabernacle, Ses dernières paroles furent : “Je meurs content, 6 Jésus, maintenant que j'ai vu votre étendard élevé jusqu'aux extrémilés de la terre.”
Le 9 janvier, Monseigneur reprit le chemin, de la Providence. .
Il chaussa ses raquettes et partit avec deux sauvages et un métis qui possédait un traîneau et deux chiens. Les lignes suivantes écrites à Mgr de Mazenod ‘montrent bien quels furent le dévouement, la force, la délicatesse, l’héroïsme de ce cœur
généreux :° “Nous wallons pas’ au delà de ‘quatre ou cinq,
Jieues; les chiens étaient trop chargés, la rivière impraticable. Vous le comprenez sans peine: Lorsque la glace se fixe défi-
.Ditivement sur l’eau, elle ne le fait que par gradation, en com- . mençant par le nord et en remontant le courant. Dès que’la
glace est prise, le courant n’est pas aussi libre, l’eau monte audessus de ‘la surface coagukée, accumule les glaçons qu’elle
entraînait avec aboridance et forme ainsi souvent . de véritables montagnes; on ne saurait se faire une idée de ces créations fantastiques sans les avoir vues... Dans ces circonstances, un sauvage passait le premier avec une hache,- émous$sant à grands coups les glaçons les plus dangereux.”
Quelles souffrances, grand Dieu‘! de se traîner au milieu de ces bancs de neige durcie, de ces grandes dunès de glace qui bordent les côtes; de se frayer un chemin parmi ces affreux bourguignons, amas de glaçons entre-choqués, qui présentent . aux pieds du voyageur leurs arêtes vives et acérées comme des lames de sabre ! |
La nuit, il fallait’se contenter d’un campement à, la belle étoile. Pendant que les sauvages faisaient les ‘préparatifs, Monseigneur s’ensevelissait à moitié dans la neige afin de conserver sa chaleur jusqu’au moment où ils allumaient le feu.
“ Lorsque j'avais un peu réchauffé mes maïns et ma figure, -
.je me déchaussais et je me lavais les pieds avec de la neige.
On m'avait enseigné ce remède pour prévenir le mal de raquettes; je lai employé chaque soir et je m’en suis bien
trouvé. Pendant ce temps, mes hommes faisaient fondre de
la ‘neige, se procuraient ainsi de l’eau et organisaient notre souper. Notre cuisine consistait à faire bouillir un morceau
de viande à moitié sèche et à préparer le thé qui nous servait de boisson. Nous avions aussi une provision de ce pemikan que Votre Grandeur connaît. Comme nous n’allumions pas le feu à midi, à cause de la brièveté des jours, nous avions mis des morceaux. de ce pâté dans, nos poches, et quand nous en éprouvions le besoin, .au risque de nous casser les dents, nous mangions un peu de pâté froid. Je ne vous parlerai pas de la propreté avec laquelle on faisait notre cuisine : ce mot doit être rayé du dictionnaire des sauvages et même de celui des voyageurs du pays... Après la prière du 5 SPÎT, nous faisions otre
lit; en étendant nos couvertures sur les branches. Æn France, on .se déshabilte pour dormir: ici on fait tout le contraire. Pour me coucher, je reprenais mes bas et toutes mes chaussures, j'ajoutais à mes habits ordinafres une grosse capote, ét afin . Vavoir part à la chaleur de mes sauvages, je leur faisais partager mes couvertures, au risque de partager leur vermine, Le, matin, à notre réveil, nous avions quelquefois une épaisse couche de neige sur le dos, toujours de la gelée. À certains moments,
” nos couvertures se trouvaient plus ou moins endommagées par . le feu.
“Je ne vous ai rien dit, Monseigneur, du saint office ; c’est que je ne le récite pas, c’est impossible, Nous le remplaçons, avec ï ‘ lagrément du Souverain Pontife, par le "Rosaire.
“Voici notre ordre de marche. En tête, s’avançait un sauvage, la hache à la main, pour sen servir au besoïn, et un ballot sur les épaules. Je marchais après lui, n’étant chargé que de ma personne et de mes vêtements, et malgré cela, j'étais chaque soir le plus fatigué. Les chiens traînaient, après moi, nos provisions et les-leurs, et le second sauvage, armé d’une longue perche, poussait de temps en temps le traîneau et fermait le marche, Votre Grandeur a mon portrait en divers costumes : si vous pouviez me posséder en costume d'hiver, je ne doute’ pas que ce nouveau portrait ne rendit les autres jaloux, parce : qu’il attirerait à lui seul tous les regards. Mon costume n’est nullement épiscopal, pas même ecclésiastique. “A part une chemise de flanelle, je suis presque entièrement vêtu de’ cuir : un long pantalon de beau d’orignal, une seconde chemise de peau-de caribou avec le poil en dedans, et enfin, une espèce de * grande blouse de-cuir d’érignal, Quand il ne fait pas si froid, ou quand j'arrive dans un fort, je remplace cette blouse’ par 2" un surtout noir qui serait très bon à lui seul pour un hiver, en
France, mais qui, ici, n'aurait éucune efficacité contre à preté
SLUFANTY SAT ,, LI LIONONH,T V HIZNUMOVIE AT
Êl œ
CA
du climat. Mon anneau est attaché au même cordon que ma croix : je ne puis de porter à mes doigts, il me les ferait geler. Deux sacs de peau d'ours blane sont suspendus à mon cou”: ce sont mes mitaines, où mes mains sont toujours enfermées. J’ai, sur la tête, un large bonnet de peau de castor. Par dessus ce bonnet, un châle de laine, dont je me couvre le cou, les
" oreilles, et autant que possible le visage. Un grand capuchon
protège encore et le châle et Le bonnet. Tout ce qui entoure ma figure est, en moins d’une demi-heure, couvert de glace : c’est ma respiration qui me joue ce tour. Je change alors mon châle de place, et je mets,.sur la tête, ce qui était sur la figure; je le fais dégeler au campement et, toujours un peu, brûler. Ce sera bien chanceux s’il peut me suffire pour tout mon voyage d'hiver. LL
“Une fois, je ne.sais pourquoi, j’adressai la parole au sauvage . qui me précédait; il se retaurna, puis, sans me répondre, il vint, tout à coup, me saisir le nez, le presser en tous sens, le frotter avec de la neige, comme sil eût voulu y éteindre le feu.
I voulait, tout simplement, y ramener le sang qui sen était
retiré: monnez, malgré tous mes soins, s'était gelé à mon insu ; on me l’a de même dégelé sans douleur. Sans ce remède brutal, le sang se serait retiré de plus en plus; toute la partie
- compromise aurait disparu. Quel malheur, si j'avais perdu
mon nez! jamais plus, je n'aurais souffert ‘qu’on tirât mon portrait ! Grâce à ce bon sauvage; il ést festé à sa place; aujourd’hui, il fait peau neuve et il sera plus beau que jamais. Rien n’est'si facile que de se geler le nez. Le service que m'a rendu ce sauvage, je Pavais rendu trois semairés avant au Père Séguin.”
Cette lutte héroïque contre les éléments, dure plusieurs jours et plusieurs nuits, à travers mille incidents pénibles : ‘les chiens brisent leur traîneau, les hommes brisent leurs raquettes. Une
fois, voulant prendre les devants, Monseigneur s'égare et se
traîne, durant une partie de la nuit, à travers d'énormes glaçons, à quatre pattes — Yexpression est de lui, —longeant de véritables remparts de glace “qu’un zouave n’aurait pas . franchis.”
Un jour, plus fatigué que de coutume, il s'était assis un moment sur la neige, quand. des corbeaux en grand nombre vinrent voltiger autour de lui et, déjà, le frôlaient de leurs ailes. S’il ne se fût prestement levé, il était infailliblement déchiqueté. Ces oiseaux suivent souvent les caravanes et savent utiliser même les chiens qui succombent à la "Fatigue ou aux mauvais traitements.
“Ils n’attendent pas, disait Monseigneur, la mort de leur victime. Jean-Baptiste me racontait, depuis qu’il n’est plus à mon service, qu’il allait un jour au secours d’un de ses chevaux qui ne pouvait plus se lever seul. Déjà, les corbeaux lui avaient arraché les yeux. Il ne put que tuer l’animal pour le délivrer de ses souffrances et empêcher que les corbeaux le mangeassent vivant. ‘
“Si j'eusse été dans l’impossibilité de me défendre, ils ne mauraient pas plus respecté que le cheval de Baptiste.”
Après 10 jours de marche il arrive au fort Norman.
Sa présence, en ce lieu, surprit tout le monde; on ne Paiten- ”dait pas à pareille saison. Le maître du poste, quoique protestant, le reçut de son mieux, et lui donna ce qu’il pouvait lui ‘ Gonner, c’est-à-dire, une petite chambre bien froide, éclairée seulement par les inévitables parchemins. Encore ceux-ci
étaient-ils percés de trous, et l’Evêque dût les recouvrir de
papier. “C’est ma chambre obscure, disait-il. Cependant, vous ‘ne sauriez croire combien je m’y trouve heureux. dJ’ai, dans ma petite chambre, notre Divin Sauveur, en personne; il est mon pain quotidien, mon compagnon, mon soutien, mon tout.
Mon petit sanctuaire est encore plus pauvre qu'à Good Hope, mais ce Divin Sauveur sait combien j'ai besoin de lui. J'ai pu organiser une petite alcôve, dans un coin de ma chambre, J'ai tapissé les murs de papier et d’images, et dans un tout petit tabernacle, je conserve le Saint des Saints. Malheureusement, mdn cher petit sanctuaire n’est séparé du reste de ma chambre que par un morceau d’indienne qui n’est même pas assez large. ‘Je ne sais si le pape approuverait ma conduite en pareil cas; je ne sais si vous l’approuverez vous-même, mon bien aimé ‘Père; mais je puis assurer que je renoncerais de suite à cette précieuse consolation, si je savais que cela pût déplaire à mon Sauveur.” |