‹ Mgr. Grandin, Oblat de Marie Immaculée: premier évêque de Saint-AlbertChapitre 27 sur 75 · CU · texte numérisé non relu

CU

Dans presque ‘toutes nos missions, nous rencontrons des hommes d'Europe qui mènent, matériellement, la même vie à peu près que nous; ils subissent les mêmes privations, les mêmes gènes, sans excepter la vermine, et ils n’ont pas les mêmes consolations. Nous, nous célébrons la messe, nous avous la présence “réelle dn Dieu vivant; eux, ils ne sont SOU tenus que par lespérance du gain. Voilà, sans doute, une véritable et basse folie : écorcher - des poux pour en tirer de Por ! Cependant, lorsqu'ils ont fait fortune, on les loue, on . admire leur persévérance, eussent-ils, par les fatigues et par : Peau-de-vie, procuré la ruine et la mort d'autant de SAUVAES ‘ que nous en avons baptisés. :

gi ne s’agit que de faire fortune, quand nous mourons au travail, nous avons fait fortune aussi, et plus solidement, et moins onéreusement pour les pauvres} Quand Benoît Labre traînait ses haillons qui prêchaient la pénitence et qui étaient écoutés; quand il donnait, au travail de la prière, les instants que d’autres consacrent à l’oisiveté, à la débauche, au plaisir, où même, au repos légitime, il faisait fortune, et certes une fortune brillante. A qui cette fortune at-elle i imposé le moindre .

sacrifice non volontaire, infligé la moindre douleur honteuse .

et inféconde ? Beaucoup d’Âmes ont trouvé la paix en ce monde et sont montés à la lumière éternelle par la vertu des prières et des exemples de ce mendiant ! |

On le traité encore de fainéant, Je voudrais savoir ce qu'ils font, ceux: qui parlent ainsi, et ce qu’ils donnent au genre humain du fruit de leurs œuvres ? Toutes les langues ont une expression qui signifie ce que nous entendons par le travail de la souffrance et dans notre langue, à nous, c’est le même mot que labor et dolor; mais la douleur est précisément le grand travail, le travail fécond, et la pénitence ‘est, par-dessus tout, la grande et la féconde douleur. Pourquci donc la pénitence

ES

volontaire et de surcroît offerte pour d’autres, la pénitence qui -

se rapproche de celle de l’'Homme-Dieu n’aurait-elle pas, au moins, les mérites du travail, de la douleur et de la pénitence imposés ? : Fainéant, l’ouvrier de jour et de nuit, qui travaille pour Je salut de tous ! le portefaix de la misère publique r” Je vous assure, Messieurs, que ces dérèglements du langage me semblent bien voisins de la barbarie, et jai peine à croire

que ceux qui sy abandonnent puissent voyager loin dans le”

pays des idées.”

Ainsi, à peu près, parla cet | évêque des sauvages. En lécoutant, nous nous disions deux choses : ‘ premièrement, que l'Eglise catholique est toujours une grande faiseuse d’hommes ; secondement, que ces pommes, que fait l'Eglise catholique, ne seront pas de sitôt, Dieu merci, supplantés per cœux que. font

les hérésies. Cèux qui méprisent les délices Mhtérielles, . ‘seront

. plus forts -que-ceux qui les cultivent, iront plus loin, dureront

‘ plus longtemps. Ils sont rnême plus séduisants; ils touchent des cordes de l’âme plus, élevées, plus vibrantes ; ce sont eux qui éveillent les pensées victorieuses, et qui & allument les flammes ‘triomphantes. ‘ -

L’évêque nous disait aussi, dans le cours de la conversation : “Ma mission n’est pas poétique, La prose, une horrible prose : y abonde, comme vous voyez. Je n’ai pas le martyre à promettre; mais je promets des fatigues sans relâche, des neiges sans limites, des nuits prolongées, des marais, des fanges, enfin des poux; et, avec ces petits moyens, je trouve encore

. es hommes’ et même des femmes. Oui, jai des sœurs là-bas, et si j'étais assez riche pour les emmener et les établir j'en aurais autant que je voudrais.”

Donc, si Fourier, ce mahomet de cuisine et les autres révélateurs du temps, qui tous, plus ou moins, tiennent de lui,

. pouvaient parvenir à faire de l’Europe le mauvais lieu qu'ils

ont rêvé, la religion catholique y entretiendrait encore un élé- ‘ment de force avec lequel un beau jour elle nettoierait Pignoble harem; et si toute ressource était perdue, alors elle porterait ‘ailleurs la virilité humaine et une poignée de ses robustes enfants, peut-être fort négligés dans leur toilette, viendraient subjuguer l’Europe, comme aujourd’hui une poignée d’'Européens subjuguent le monde oriental.

* Ge fut le destin de Rome devant les barbares. Rome avait été très savante et bien recherchée en parfumerie. Dans le grand cirque, quand le sang des hommes mêlé à celui des bêtes avait imbibé la terre, on faisait tomber des pluies de parfum qui éteignaient la fade et âcre odeur du sang. Les barbares -, vinrent effroyablement sales et grossiers : ils vidèrent le cirque et la ville; et sans le christianisme, ils vidaient Pempire, et la mort vidait le monde. | .

Qui sait si le pauvre Benoît, tout peu clere qu’il était, ny pensait pas dans ces nuits du Colisée, qu’il vouait au travail de la prière, élevant ses mains vers Dieu, pour que le monde,. puni de ses mollesses ‘par la terreur, ne fût pas destituê de la | vigueur des pauvres et des martyrs !

Le mendiant du Colisée et l’évêque pouilleux de, l'Amérique

| | du Nord sont bien de la même famille : celle des héros et des | saints.” |

Dès cette première entrevue, le missionnaire et le polémiste | -8e sentirent aëtirés l’un vers lPautre par une sympathie qui devait être fidèle jusqu'à la mort. Louis Veuillot ‘disait souvent : “Cet évêque des neiges fait bien comprendre que le froid brûle.” .

Après avoir passé quelques jours auprès de ses parents, de ses amis qui avaient faim et soif de.le revoir, Mgr Grandin dut encore se rendre à Rome, sur la demande de Mgr Taché,

pour activer la division du diocèse de Saint-Boniface.

Les évêques, de la province de Québec se proposaient de demander à Rome que le diocèse de Saint-Boniface fût érigé en archevêché et que la division demandée fût um diocèse régulier, et non un simple vicariat apostolique. Lui, ne goûtait un ce projet, et croyait contraire aux intérêts de ses missions

d’être séparé du Canada civilisé. Le cardinal Barnabo, préfet de la Propagande, tout en reconnaissant ‘la justesse des appré hensions de lé évêque de Satala, l’engagéa à ne pas trop faire: d'opposition à ce projet.

L’Evêque missionnaire eut la joie de voir le pape Pie IX em audience particulière. Le visage du Saint-Père s’éclaira d’un bon sourire, quand il vit s’approcher ce cher fils, dont il conniais- : sait les rudés labeurs. I] le reçut avec les marques d’une particulière bienveillance. L'entretien fut plein d’abandon sur les missions du Nord-Ouest, leur étendue, les souffrances qu’elles imposent, leur avenir, etc. Désireux de multiplier les taber-

- nacles, Mer Grandin avait préparé ne supplique qu’il présenta lui-même à Sa Sainteté” pour lui demander Fautorisation de s Conserver le Saint-Sacrement sans lampe.

Le Saint-Père la lut attentivement, “ Mais, dit-il, je ne puis accorder pareille chose que dans le cas de persécution, et, grâce à Dieu, vous n’en ‘êtes pas encore là.

— Très saint Père, répondit Mgr Grandin avec émotion, nous ne sommes pas persécutés, c’est vrai, mais nous avons fant à souffrir ! Il nous arrive souvent de ne pouvoir célébrer .la sainte messe qu’avèe une seule lumière... Si vous nous enlevez

‘le bon Dieu, que deviendrons-nous ? .

— Ad impossibile nemo tenetur. Gardez le bon Dieu. s— Très saint Père, quelquefois, il m'est arrivé, dans mes lointains voyages, de mettre le Très Saint-Sacrement dans ma valise pour le soustraire, non pas à la profanation, mais à la

curiosité indiscrète des sauvages.

— Je le répète : Ad impossibile nemo tenetur. Vous avez tant besoin de Notre Seigneur ! Mon cher évêque de Satala, « dans votre vie, toute de sacrifice et de privation, vous avez le mérite du martyre, sans en avoir la gloire.” ‘ Le grand Pape et l'Evêque missionnaire s'étaient compris par __ lecœur. Pie IX voulut lui faire don d’un calice et d’un: ciboire .… én véermeil.

Cette visite fut une grande consolation pour le cœur si tendre, ‘si dévoué à l'Eglise, de Mer Grandin.

of à ÉPRTI n Danser ET, 24 CE « . D

Page 1