‹ Mgr. Grandin, Oblat de Marie Immaculée: premier évêque de Saint-AlbertChapitre 28 sur 75 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

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Concile de Québec-Le nouveau vicariat— La Prairie—Les Cris et les Pieds-Noirs—Fête du Soleil, rites, cérémonies--Climat—Le buffalo ; comment il a été exterminé, :

Mgr Grandin s’embarquait à Brest, le 25 avril, emmenant avec lui neuf collaborateurs (*).

Le Concile provincial de Québec devait se réunir vers le milieu du mois de mai, et Mgr Taché avait prié B6n, coadjuteur de ly représenter. On y traita de Vérection des deux nouvelles

provinces : celle de Toronto, et celle de Saint-Boniface, et de

l'érection d’un diocèse à la place du vicariat de la Saskatchewan. Mgr Grandin avait bien quelques objections. Il craignait qu'après la division, le Canada civilisé ne se désintéressât du nouveaü diocèse. Mais, devant les protestations des Pères du Concile, il signa comme les autres la demande d’érection. Quand il fut question du titre à donner au nouveau diocèse, Mgr Grandin, ne connaissant que très peu cette partie 4% Nord- Ouest, aurait voulu un titre”indéfini, par exemple,-dicéèse de la Saskatchewan ou du Nord-Ouest, se réservant d'étudier le pays, ses ressources, sa population, son avenir, et de modifier plus tard. Tous les Pères du Concile furent opposés à cette demande. Mgr Lafèche, l’ancien missionngire de l’Ile à la Crosse, alors évêque d’Anthédon, coadjuteur de Mgr Cooke, et

mem (1) Les RR. PP. Légeard, Dupin, le frère Doucet, scolastique, M. l'abbé Fourmond, prêtre, postulant, M.l'abbé Bourgine, diacre, postulant, M. l'abbé Blanchet, postulant scolastique, les frères convers Nemos, Gérente, MM. - Guillet, Leriche, Grisceu, postélants frères convers. Monseigneur Grandin emmenait en outre 3 autres postulants convers qui ne persévérèrent pas.

"délégué des Trois-Rivières, proposait le lac La Biche comme

siège du futur diocèse; Mgr Grandin proposait Edmonton, le point le plus connu, le centre du commerce dans le pays; mais Mgr Bourget, évêque de Montréal, insista pour que la jeune mission de Saint-Albert, située à neuf milles d’Edmonton, fût le siège du futur diocèse, et son idée prévalut.

Mgr Grandin revenait donc dans ses missions, toujours coadjuteur de Mgr Taché, mais, par suite de l’érection du nouveau vicariat religieux, ayant une administration à part et une certaine indépendance, Les deux évêques, et les missionnaires étant tous religieux, le futur diocèse de Saint-Albert était séparé de fait du diocèse de Saint-Boniface.

Il avait accepté, avec résignation, une responsabilité qui devait être pour lui origine de tant de peines, de fatigues, de

souffrances, de luttes, mais aussi de consolations et de joies.

Le nouveau vicariat confié à son zèle comprenait le bassin des deux grandes rivières de la Saskatchewan, et-de Churchill ou rivière aux Anglais, celui de la rivière Athabaska jusqu’au petit lac , des Esclaves inclusivement, et les parties orientales de V'isthme de Raë et de la péninsule Melville. Il était borné‘: à Pest, du cap Churchill jusqu'à Hoppen Ilet, par la baie d'Hudson ; au nord et au nord-ouest, par les hauteurs des terres, qui le séparent du bassin d’Athabaska, à lexception de la partie dont nous venons de parler; à l’ouest et au sud-ouest, par le sommet des Montagnes Rocheuses; au sud, il était borné en partie par la frontière des Etats-Unis, qui s’avance dans ces régions jusqu’au 49e degré de latitude, et en partie par les hauteurs des terres qui le séparent du bassin de la rivière Rouge. Au sud-est, il était limité par le bassin du fleuve Nelson. Ce vicariat avait donc, dans sa longueur moyenne, une étendue de 1,670 kilomètres, 715 kilomètres dans ea largeur, et une superficie d'environ 1,200,000 kilomètres carrés, coupés par de nom-

breux-cours d’eau. Plus de deux fois la superficie de la France ! (”)

Cette contrée était un peu différente de celle qu avait jusqu'alors évangélisée Mgr Grandin. ŒÆlle en différait par la nature de son sol et de ses produits, par les peuples qui l’habitaient et un peu par son climat. Les rigueurs de l’hiver: y sont moins lôngues que dans l’extrême Nord. La rivière Saskatchewan (*) a une importance toute exceptionnelle’ qu’elle emprunte à l’immensité et aussi à la richesse des plaines : qu’elle arrose. Œlle a ses sources principales dans les Montagnes Rocheuses, ce qui lui donne un cours de plus de 1,200 milles. Elle se partage en plusieurs branches. Le bras Sud est à la branche Nord ce que le Missouri est au Mississipi, c’est-à dire un vassal plus puissant et moins célèbre que son seigneur. La branche Nord coule entre des rives profondément échancrées, empanachées de splendeurs sylvestres.. De belles et grandes

villes surgiront plus tard dans ces lieux; à Varrivée de Mgr Grandin, en 1868, c'était la vaste solitude, tantôt boisée, tantôt couverte d’herbes sauvages et de bruyères.

La Prairie, jadis patrie du.buffalo, parfois formée d'interminables ondulations,ressemble souvent au lit desséché d’un immense océan. Elle est belle la Prairie, pendant les quelques mois d'été, avec ses oiseaux aquatiques, sa riche verdure, et ses fleurs variées. À partir du moment où la courageuse petite anémone se montre au printemps, jusqu'aux gelées d’hiver, elle est çouverte de fleurs en succession ininterrompue, parmi lesquelles, la petite rose des prairies, la verge d’or, le tournesol sauvage, ‘Vaster pourpré, le lys vermillon, et tant d’autres. Mais, qu’il est terrible l’hivér avec ses poudreries et ses ouragans déchaînés.

(t} La superficie de le France n'est que de 528,576 kilomètres carrés. {2 Ce nom est une abréviation du mot Cris, Kisiska-tchewan'{rapide cou- ‘rant). De ce mot leS Anglais ont fait Saskatchewan. Il est fâcheux, que, dans cette circonstance comme dans bien d'autres, l'orthographe géogra- .phique, officielle, ait dénaturé son origine ‘indienne.

Cet aspect des prairies rappelle le grand désert africain.

C’est le même horizon infini, le même inconnu sans limites, brûlé par le même soleil, imprégné de la même majesté et dormant dans le même silence.

. Comme le désert, la prairie a ses oasis, plus ou moins nombreuses, suivant que le sol y est plus ou moins sillonné de cours d’eau. Du moment qu’une rivière y vient épancher ses ondes, des arbres croissent sur ses rivages et donnent au voyageur fatigué ombre et la verdure; mais il faut que ce soit une eau courante, car nulle végétation n’apparaît au bord des lacs et des étangs, où l’eau est stagnante.

Comme le désert, la prairie a ses populations nomades, qui changent de campement sans changer d’horizon, qui marchent des jours et des nuits, et qui se retrouvent toujours au milieu,

du même cercle monotone, sans autres variations que celles du coloris, de la température et des réfractions lumineuses.

Errants dans ces solitudes qu’ils ont choisies pour patrie, comme les nuages, dans le ciel immense, les Ændiens ne se résignent pâs à la vie stationnaire. Toujours, ils poursuivent et recommencent leurs migrations, l'été vers le Nord, et l'hiver an Sud, comme des oiseaux de passage, sans autres biens que leurs chevaux, leurs tentes et leurs armes, mais riches de liberté et, de cette indolence rêveuse qui les préserve de tout souci.

Ainsi qu'au désert, l’homme se sent, dans la prairie, comme écrasé par la majesté de l'infini. Il n’y a.plus là ni foules humaines, ni murailles de villes qui lui cachent Dieu. Sa souveraineté redoutable Venveloppe et il mesure avec terreur toute l’étendue de la divine Puissance. :

Si, par malheur, il ne connaît pas le vrai Dieu, il se tourne instinctivement vers le ciel et surtout vers, cet astre d’où lui’ viennent la chaleur'et la lumière dont il a besoin, et il lui offre

ses hommages comme à une divinité. (*) Aussi, les sauvages (1) Voir Routhier, De Québec à Victoria.

qui habitent les prairies, les Cris et surtout les Pieds-Noiïrs, ont le culte du soleil.

Ils adoraient le soleil, Matous, le soleil matériel et visible. Cest à lui que se rapportaient toutes leurs invocations, c’est à lui qu’ils offraient des sücrifices sanglants, qu’on présentait des offrandes sacrées pour être heureux dans la guerre, avoir bonne chasse, vivre longtemps. C’est lui qui leur avait ‘donné leur religion, leurs lois, toute leur façon de vivre. “ Les blanes, disaient-ils, ont été créés par un autre Dieu, et nous par celuilà ; c’est pourquoi nous vivons différemment.”

La fête annuelle du Soleil était solennelle. Elle avait lieu au mois d’août. Une partie de l’été était employée aux préparatifs. Tout le monde était mis à contribution, afin de pourvoir aux nombreux festins du grand prêtre et de ses associés. Les langues de buffles tués précédemment étaient pieusement conservées pour le festin de la fête du Soleil; on réservait aussi, pour cette importante circonstance, divers fruits sauvages que Fon dvait fait sécher. Le R. P. Lacombe a minutieusement décrit les détails de la solennité :

“ Quatre jours avant la nouvelle lune d’août, la tribu arrête

‘sa marche; on campe dans un endroit propice, la suspension des chasses est annoncée. Des détachements de soldats à cheval veillent jour et nuit à l’exécution des ordres du grand prêtre.

Il ordonne, pour les quatre jours, des jeûnes et des bains de vapeur. (C’est durant ce temps là que, assisté de son conseil, il fait choix de la vestale qui doit représenter la Lune à la fête du Soleil.

“ Cette vestale est choisie parmi les vierges ou parmi les femmes qui n font eu qu’un mari, et, dans ce cas, ‘celle qui est nommée a ‘dû’ s’abstenir de cohabiter avec son époux depuis un certain temps. Si, après la fête, on venait à découvrir qu elle a rempli les fonctions de vestale sans se trouver dans les con-

ditions prescrites, elle serait mise à mort, et sa fämille serait soumise à la vengeance terrible de toute la nation. On a vu des vestales égorgées au milieu de la fête même du Soleil, parce qu’on avait découvert qu elles ne se trouvaient point dans l’état de chasteté exigé pour remplir cette fonction. — Le troisième jour des préparatifs pour la fête, après que la dernière purification est terminée, on construit le temple du Soleil, pendant que le grand prêtre compose le Eketstokisim ou fagot sacré; c’est un faisceau de quelques centaines de petites branches de bois sacré recouvert d’une magnifique peau de bufle : le tout doit être placé au sommet du temple du Soleil. Ce temple-est de forme circulaire; il est construit au moyen de pieux enfoncés dans la terre, à six pieds de distance les uns des autres, et entre lesquels on dispose des traverses qu’on recouvre de feuillages. Au centre de l’enceinte du temple est le poteau sacré, sur lequel repose principalement la toiture.

“ L'entrée du temple est à lorient; au fond est le sanctuaire, appelé par les Pieds-Noirs, la terre sainte. On y élève un autel de la dimension d’un pied carré; il est entouré d’herbes odoriférantes. Sur cet autel, est placé une tête de buffle, peinte en

-noir et en rouge; tout près, est la place réservée à la vestale.

“Quand le moment de la fête est venu, le grand prêtre, accompagné de la vestale et suivi de toute la nation, se rend au temple, processionnellement, au son de tous les instruments de musique en usage chez les Indiens. On plante d’abord le poteau sacré, ce qui se fait avec un grand nombre de cérémonies très burlesques; après quoi, le feu sacré est allumé et le calumet est préparé. Ce calumet est présenté au Soleil dès que le Soleil

paraît à l’horizon. A ce moment, tout le monde se jette à terre

en poussent de grands cris. Puis, la vestale allume au feu sacré le calumet, et le grand prêtre adresse une prière à l’astre: du jour, auquel il demande d’étendre sa protection sur tout

le peuple. Ensuite il impose les mains sur les mets qui doivent servir au repas sacré, et présente au Soleil une des langues de buflle qui doivent servir à ce festin; il la dépose sur l’autel, pendant que la vestale sort du temple pour distribuer la portion du festin qui revient à chaque sauvage pour son déjeûner.

” Cela fait, la vestale quitte sà chaussure, se jette sur un lit préparé, et dort, — on le’ prétend ‘du moins, — le sommeil de -. guerre (Okân).

“ Dès ce moment, un vacarme épouvantable se fait entendre; c sont des chants, des cris, des hurlements; tous les sauvages rentrent dans l’enceinte du temple.

© “Alors commencent: les grandes harangues ou le récit des hauts faits d'armes de. la nation. (Chacun vient ensuite faire son offrande au Soleil, lui présenter ce qu’il a de plus précieux. Les sept ordres de soldats viennent après et successivement exécuter leurs danses; ils racontent leurs exploits On applaudit; les musiciens entonnent alors le chant du départ et battent la mesure sür les tambours du combat.

“Le chef, portant sur la tête un diadème formé de pltmes d’aigle, et autour de son Corps, les chevelures enlevées aux ennemis, ayant Ja figure horriblement tatouée, monte sur son * cheval de guerre, tenant’ sa lance à la main. Après en avoir frappé le poteau sacré, il fait quatre fois le tour de l’encéinte | du temple, en chantant un chant de triomphe. Ses amis redisent sa bravoure, on l’applaudit, on lui fait des. présents. D’autres chefs, après lui, viennent recevoir les mêmes hommages. La fête dure enfin quatre jours. Pendant tout ce temps, le grand prêtre reçoit les offrandes que viennent lui apporter les sauvages, et les présente au Soleil; ce sont comme des ex-voto.

“ Je nè puis énumérer toutes les sortes d’offrandes que l’on

présente ainsi au Soleil, pendant ce temps. Les pauvres sau- “ 4

vages pratiquent, en son honneur, des expiätions, auprès des-

quelles celles qu’on v’inflige par les haires et les cilices ne sont

rien. Il n’eé#t pss très rare, par exemple, de voir des jeunes

gens pousser le dévouement jusqu’à lui sacrifier un doigt de

leur main. D’autres se font des incisions larges et profondes ‘

dans lesquelles ils passent des courroies, “qui leur servent à se

" suspendre au poteau sacré; le sang ruisselle, et quand, ainsi

° - qu’il arrive souvent, le patient tombe à terre, parce que le poids du corps a déchiré les chairs, ce qui produit toujours des plaies affreuses, il paraît ravi de joie. S’adressant au Sgjeil : “ Mon père, lui dit-il, tu vois que je ne suis pas un ami avare “de mon corps. Fais que je sois heureux et fortuné dans le

“ chemin de la vie, que tu tâcheras de rendre long. Obtiens- ”

‘moi de voir la vieillesse.”

“Pendant ces sacrifices singuliers, la vestale, qui est censée avoir dormi son sommeil de guerre, s’occupe à entretenir le feu sacré, au moyen d’herbes odoriférantes, et présente, de temps à autre, le calumet au Soleil, son époux, car vous savez qu’elle représente la Lunè® Elle fait part ensuite, au grand prêtre, du Lu + rêve qu’elle 3 en pendant qu’elle dormait, et le grand prêtre . le fait connaître solennellement à la nation, au son du témbour.

“Quand, au quatrième jour, le Soleil est sur le point de. disparaître de l’horizon, la fête se termine par de longues prières et des chants variés. ‘ :

“Ainsi est célébrée cette fameuse fête du Soleil, qui a tant”. .‘ de charme pour toute la nation, et à laquelle elle est si forte“ ment attachée. Elle est aussi, hélas ! le principe et la fin de toutes ses superstitions et de ses jongleries.” .

. Nous Pavons dit, le climat de la Saskatchewan ést moins rigoureux que dans l’Athabaska ou le Mackenzie. Cependant,

lhiver est long, et le thermomètre descend facilement à 35° et à 40° centigrades. |

"Ici les traîneaux à chiens étajent. devenus Tares, au moins. chez les Pieds-Noirs et les Cris des prairies, L'usage du cheval ,

était presque général dans le partie méridionale du nouve vicariat. Le richesse : sestimait surtout par le nombre des chevaux# Plus quelqu'un avait de ‘chevaux parmi les Pieds-

Noirs, plus il était het. , Presque toutes les guerres ‘qui avaient lieu entre les tribus différentes, ‘avaient, . pour principale cause, ‘

le désir chez Fune d entre - elles, de #enparer des chevaux de

Pautre. On ne saurait dire lès haines, les vols, ‘les inassacres, qui naissaient à cette occasion. “Autrefois, disaient les vieillards, * :

quand nôus Y’ayions que: des chiens, nous étions. tous frèrés.” Les chevaux. introduits, sans doute par les Etats-Unis, g’accli-

matèrent facilément ; on ne devait .pas tarder. à {es introduire .

dans le' district d'Athebaske, et même dans le Mackenzie. =. Le sol était d’une prodigieusé prolixité: :

ñl y avait là cent millions d’héctares d'excellente terre ärable, . des terre salubres, fertiles, “arrosées de nombreux cours d’eau, |

"et;nè demandant que ‘des mainé pour être mises en valeur. Depuis des” siècles: Îles végétaux en “décomposition, les forêts et

7" * ‘les herbes avaiént déposé sur‘un fond d'argile une épaisse couche

de terreau noir d’une inépuisable fécondité.

® timables trésors sous la richesse incalctilable de ses forêts.

Les habitants de ces’ contrées n’étaient plus. les ‘doux et paie ‘sibles “Montagnais. Les, tribus färouches; “plus. ‘indépendantes '

des Cris et.dés Pieds-Noirs, se disputaient le pays dans d’inces-

. sants et. singlants combats. : Les Cris, qui se divisent en Cris des prairies êt- Cris des bois, habitaient par bandes toute la vallée de. Ja Saskatchewan du Nord. Les Pieds-Noirs, avec

: leurs différentes tribus de Gens ‘du sang, de” Piéganes où de Pieds-Noirs proprement dits, erraient dans la’ vaste Prairie,.

aujourd’hui connue sous le nom de Sud-Alberta, Assinibois.

A . “ - St , M ou tes ee & =

Aù nord et. à Pouest de la Prairie, la: éontrée cachait nes.

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