CHAPITRE XV
Travaux dans les diocèses de Paris, de Laval, de Séez—On lui offre une situation en France; son refus—-Cérémonie d’Alençon--Visites aut séminaires—Son esprit de pauvreté—Mort de Pie IX-— Visite à Léon XIIT— Ici le pape n’est pas infaillible —Réception triomphale à Saint-Alberl.
Mgr Grandin venait en France pour se guérir. Il se mit d’abord entre les mains d’un spécialiste, à Phôpital la Riboisière, mais le résultat fut assez anodin.
D’autres célébrités médicales lui sondèrent les oreilles, pres- ‘ crivirent des traitements, promirent de le guérir et finalement provoquèrent ou du moins n’empêchèrent, pas des progrès en surdité. ’
D'ailleurs, tout en se soumettant aux traitements qui lui étaient imposés, il ne prenait pas le temps de guérir. C'est ainsi qu'à Paris, il remplaçait le cardinal Guibert pour les tournées de confirmation et parcouraït successivement les paroisses de la capitale et de la banlieue. Dominant sa souffrance, il prêchait deux et trois fois par jour.
Les évêques de Laval et de Séez, malades, lui demandèrent les mêmes services que le cardinal de Paris.
À Laval, il assista aux obsèques de Mgr Wicart. Ce saint évêque, usé par leg, fatigues et par l’âge, avait voulu remettre, à des mains plus jeunes, - -la houlette pastorale et sétait retiré \ dans un modeste. hôtel de la ville pour se préparer à la mort. Son succebeur, Mgr Le Hardy du Marais, fut frappé de V’aimable simiblicité. de l’évêque de Saint-Albert et songea à se.
..Vattacher, au moins comme-auxiliaire. Il pria ‘un des amis :
de Mgr Grandin de lüi en faire la première ouverture.
L’intermédiaire voulut s’acquitter habilement de sa mission, fit valoir les avantages de la situation; les maladies de l'Evêquemissionnaire, la surdité dont il était menacé, ete. “ Dites à votre Evêque, répondit Mgr Grandin, que je lui suis bien reconnaissant de ses bonnes intentions, mais que éans hésiter, je refuse. Ma mission, dans le Nord, ne finira qu’à la mort, Si je savais devoir mourir dans un mois, je partirais de suite pour avoir Ja consolation de mourir à mon poste.”
Cet énergique refus ne fit qu'augmenter ladmiration et l'estime de Mgr Le Hardy du Marais qui se dédommagea en nommant chanoine le frère de Mgr Grandin, Pabbé Jean, curé de Martigué: Il ne pouvait toucher plus délicatement le cœur du prélat. . .
Frappé de la confiance que les prêtres témoignaient à Mor Grandin, il lui demanda, un jour, de. lui dire, bien simplement, ce que le clergé de Laval pensait de son évêque. Mgr Grandin hésita, mais pressé par son interlocuteur, lui répondit :
— “ Monseigneur, je vous avouerai qu’on vous trouve érop
Parisien” ‘ L’évêque de Laval était, en effet, doué d’un excellent cœur, animé de bonne volonté, mais son éducation'aristocratique et son premier ministère ne lui avaient pas donné les leçons de choses. | LL °
L’impression que Mgr Grandin produisit dans le diocèse de Séez fut profonde, La cérémonie.qui clôtura sa tournée de confirmation est significative. |
Le mardi, 22 juillet, le prélat venait de donner la confrmation dans l’église de Saint-Léonard d'Alençon à huit cents enfants. [1 prit place au trône, et M. l’abbé Lebreton monta en chaire. . Témoin, depuis vingt-cinq jours, des éminents. vertus de l’évêque de Saint-Albert, le vicaire général de Séez crut devoir, pour l'édification du clergé et des fidèles, révéler
quelques-uns des trésors spirituels renfermés dans âme de ce “véritable apôtre. ” Après avoir fait quelques recommandations aux petits enfants, il adressa à Mgr Grandin, cette touchante allocution d’adieu : -, à
“Au moment où Votre Grandeur. vient de terminer son ministère de charité, parmi nous, je vous exprime toute la reconnaissance dont le vénérable évêque du diocèse est pénétré pour le service que vous lui avez rendu. Les prêtres et les fidèles qui ont reçu votre visite vous remercient par ma bouche. Je vous dois aussi, Monseigneur, une reconnaissance toute particulière. Pendant les jours où j'ai pu jouir de votre douce et sainte conversation, j'ai mieux compris toute la vérité de la parole de saint Paul: Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona ! (Rom. €. 10, v. 15)... En recherchant dans le séjour des bienheureux un modèle dont la . vie pût me rappeler votre souvenir, j'ai arrêté mes regards sur le Roï éternel, le Seigneur Jésus. Dans la splendeur de léternité, le Verbe de Dieu quitta, un jour, le sein de son Père; il descendit sur la terre, non seulement pour racheter l’homme qu’il avait créé, mais encore, par un amour ineffable, pour se faire homme comme nous.
“Vous aussi, Monseigneur, vous avez quitté, il a vingtcinq ans, la maison de votre père, vous êtes allé chez les Sauvages, et par amour pour eux vous vous êtes fait. sauvage comme eux. , | °
“ Entendez-le bien, mes chers frères, Mgr Grandin s’est faitsauvage dans la bonne acception du mot: vivant de la vie des Sauvages, se nourrissant de leur nourriture plus que grossière, se revétant de peaux de bêtes comme les Sauvages, habitant sous leurs tentes de cuir, couchant en plein air avec eux, se laissant dévorer par leur vermine... et tout cela pour gagner des âmes à Jésus-Christ, les conduire au ciel, et
proturer à ces peuples malheureux un peu de bien-être ici-bas. “Les traits que nous venons d’énumérer ont été connus de
. tous; c’est, pour ainsi dire, l'extérieur du Pontife. Les cir’
constances mont permis de contempler un spectacle plus ravissant encore. J’ai pu voir, comme à à découvert, âme de Mgr Grandin, j'y ai contemplé : une humilité prôfonde, et; ce qui
‘ est le vrai cachet de la sainteté, une obéissance complète.
“L’Evangile a résumé trente ans de la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ en trois mots : Ærat subditus illis. Que faisait Jésus à Nazareth ? Il obéissait à Marie et à Joseph. Il savait que Marie et Joseph lui étaient inférieurs en science, en dignité, en sainteté: mais il leur obéissait en tout : car, il respectait en eux l'autorité du Père éternel. Pendant les vingt-cinq jours qu’il a passés au milieu de nous, on a pu croire que Mgr l’évêque
. de Saint-Albert s’occupait de prédications, de confirmations.
Non, mes très chers frères, son cœur avait un autre soin.
Comme Jésus de Nazareth, il obéissait, regardant et respectant l'autorité de Mgr l’évêque de Séez dans le prêtre qui Paccom-
pagnait,
“Combien de fois, Monseigneur, je vous ai prié de commercer ‘une cérémonie, de faire une allocution, de rendre visite aux enfants ds écoles, aux pauvres des hôpitaux, à des personnages constitués en dignité ! Vous laïssiez à l’instant votre travail; une lettre était interrompue ; votre âme voulait obéir. Combien de fois, lorsque vous parliez en publie, vous m'avez demandé sil fallait continuer encore ou arrêter le fil du discoürs. Et lorsque la distance ne permettait pas à votre voix de me faire cette question, votre regard se chargeait de mexprimer votre pensée. Dieu et .ses anges ont admiré tant dhumilité, et nous ne sommes que Péého de leur voix en Publiant votre obéissance. L
“ Daignez, Monseigneur, donner au peuple présent, dans cette
église, une nouvelle preuve de.cette insigne vertu qui vous ‘est familière.
“Vous voyez tous ces prêtres rangés autour de votre trône. Eux et moi, nous avons formé le dessein de baiser vos pieds avant de nous séparer de vous. Jls sont beaux ces pieds ‘qui . ont parcouru les forêts de l'Amérique, qui ont tant voyagé dans les neiges et sur les étangs glacés ! Quam speciosi pedes evangelizantium ! Aujourd’hui fatigués, ils ne peuvent que difficilement soutenir votre corps épuisé. Il est juste que nous leur réndions honneur. Nous baiserons vos pieds en notre nom, au nom de tous les prêtres et de tous les fidèles de notre diocèse qui ont eu le bonheur de recevoir votre visite.
"Nous n’avons plus qu’une prière à vous adresser, Ce soir, vous serez Tavi à nos regards, non pas comme Elie sur un char de feu; cependant le char qui vous emportera, traîné par une machine de feu, nous rappelle la disparition du saint prophète. Nous vous adressons la prière d’Elisée :
“Père, laissez-nous, comme gage de votre affection, votre double vertu : “ Votre esprit d’humilité profonde et de géné- “rosité au service de Dieu.” Obsecro te ut fiat in me duplex spiritus tuus.” |
ÆEn entendant ces paroles, le pieux évêque était (profondément ému; sa figure pâle indiquait assez la grandeur du sacrifice que l’on imposait à son humilité. La foule qui remplissait l'église se trouva sous le coup d’une vive impression, lorsqu'elle vit les trente prêtres qui assistaient à la cérémonie se prosterner chacun à. son tour et baiser les pieds du Pontife. Parmi eux, on remarquait le frère aîné de Monseigneur, l’abbé Jean. Touchée de ce spectacle, une mère de famille, ayant l’un de ses petits garçons .auprès d'elle,‘ criait assez haut: “ Comme je bénirai le bon Dieu, si mon fils devient missionnaire !?, Dans la soirée, rappelant Phoñneur qu'on avait voulu lui rendre, Mgr Grandin disait : “J'ai récité le psaume Miserere me,
Deus, tout le temps que Von ma baisé les pieds. Les prêtres d'Alençon s’unirent à messieurs Lebreton, vicaire général, et Girard, pro-secrétaire de l’évêché, et tous accompagnèrent Sa Grandeur à la gare. En lui adressant leurs derniers adieux, ils assurèrent qu'eux et tout le clergé du diocèse gardait l’impérissable souvenir de sa parole et de ses éminentes vertus.
Mgr Grandin devait paraître, . quelquefois, dans.les salons aristocratiques. Il ne s’y plaisait pas. (Ces cérémonies de parade, ces courbettes étalonnées, ces conversations oiseuses, affectées, ces témoignages d’admiration exagérés lui étaient en horreur. Il y faisait cependant grande figure. Sa haute taille, sa physionomie ouverte, son maintien simple, digne, sans prétention, le mettaient en relief, On se demandait où cet évêque des Sauvages, avait appris cette distinction si naturelle et si vraie.
Dans ces milieux, il ne courait pas après l'esprit, mais il savait s’en servir au moment voulu. Un jour, à table, un publiciste, placé -vis à vis de lui, s’oublia jusqu’à lui poser cette question : “Monseigneur, quelle différence y a+-il entre -Grandin et gredin ?”
Souriant, sans s’émouvoir, il répondit :
“Mon cher ami, il pourrait bien y avoir: la largeur de la table.”
Dans une autre famille, c’était jour de réception. On l’introduisaït au salon où les dames étaient nombreuses. Lies toilettes étaient chatoyantes et le décolletage exagéré.
La maîtresse de maison s’apercevant de la surprise de? Evêque lui fait des excuses. ‘
— “ Madame, répondit-il, je-ne devrais pas cependant être trop surpris. Voilà trente ans que je vis au milieu des. Sauvages ! ” - .
Toujours en dépit de sa maladie, il parcouru aussi les grands et petits séminaires de France et de Belgique, et il fut Pinstru-
ment dont Dieu se servait pour susciter des vocations religieuses, non seulement pour la congrégation des Oblats, mais aussi pour les Missions étrangères, pour la Compagnie de Jésus, et pour d’autres sociétés. “ Contribuer à faire connaître et aimer le bon Dieu, même par d’autres sociétés que celle à laquelle j'ai l’avantage d’apparteñir, ce n’est pas perdre son temps,” disait-il. Nous l’avons déjà dit, dans ses conférences aux jeunes âmes, il avait horreur du charlatanisme. 11 leur répétait souvent : “Nous pouvons bien, dans nos missions du Nord, mourir. de faim et de froid, nous n’avons pas la chance de mourir martyrs. Nos pauvres missions n’ont pas même cette poésie-là. Notre vie est un long martyre, mais un ‘martyre des plus prosaïques, connu de Dieu seul et de celui qui souffre. (C’est un martyre peu apprécié. Ce qui vous attend dans l’apostolat, c’est le vrai et long martyre de tous les jours, le martyre des privations, de Visolement, de la maladie, le martyre des injures, des outrages, des caloïimnies. ÆExaminez si Dieu vous appelle. Si vous ne deviez céder qu'aux entraînements d’une imagination frivole, qu’à l'attrait de la curiosité, si vous ne cherchiez qu’un moyen de dépenser l’activité bouillante de votre jeunesse dans des entreprises aventureuses, restez chez vous; mais, si Vous avez
faim et soif de la souffrance, si vous voulez vous sanctifier par
le sacrifice de tout vous-même, venez, vous trouverez, dans nos missions, le moyen de vous rendre utiles pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.” ,
Plusieurs séminaristes d'alors qui l’ont entendu, aujourd’hui prêtres blanchis par l’âge et les labeurs, nous ont dit ressentir encore, dans leur être, comme les vibrations de cette âme apostolique.
À un jeune homme qui lui manifestait le vif. désir de l’accompagner, l’Evêque écrivait : “ A en juger, par votre lettre, vous avez toutes les qualités requises. Cependant votre grand désir me fait craindre l’enthousiasme et ce n’est pas ce qu’il faut au
missionnaire. La vocation, pour être solide, doit être appuyée sur un grand amour de Dieu. Vous pourriez regretter les oignons d'Egypte.‘
“Les Annales sont belles, édifiantes; elles sont d’ailleurs écrites pour édifier. On voit dans les missionnaires que des hommes de Dieu, des saïnts. Il ne faut pas l’oublier, le sacerdoce et même l’épiscopat n’empêchent pas que nous soyons des hommes. Au ciel seulement, nous serons parfaits. Si donc, vous vous décidez à venir, que ce soit pour Dieu et uniquement
” pour Dieu; n’attendez que de lui votre récompense. Je préfère
laisser certaines chrétientés sans prêtres que de leur donner un prêtre douteux. Vous voyez que je m’explique franchement.”
Et ainsi agissait-il toujours.
Son éminence, le cardinal Deschamps, archevêque de Malines, voulut bien lui céder une relique insigne de saint Albert.
Entre temps, il ordonnait prêtre un de ses neveux, Vital Grandin, assistait à Fréjus au sacre d’un de ses frères en religion, Mgr Balaïn, évêque de Nice.
Quelques semaines furent accordées aux joies de la famille, auprès de ses frères, de sa sœur, de ses nombreux amis. Mais, pour lui, travailler c’était vivre. Dans un diocèse où l’évêque le traitait comme un frère, ‘mais dans le diocèse duquel toute quête était interdite, il souffre horriblement et écrit, dans son journal : “Je suis ici bien soigné, trop bien soigné, mais je dois utiliser mon repos, et puisque je ne puis travailler pour mes missions, je pars.” Le repos lui était odieux.
Paï esprit de pauvreté, quand il voyageait seul, il ‘prenait
les troisièmes. Quand il se rendit à Angoulême, lesbon Mgr
Sébaux l’attendait à la gare avee sa voiture, et le presse dans ses bras. La foule se demandait, avec étonnement, quel était ce pauvre prêtre descendant d’un wagon de troisième et reçu avec tant de vénération et de bonté par un évêque en violet. Cest-en France, qu’il apprit la mort de Pie IX. Il pleurs.
Qui n’a pleuré Pie IX ? S’entretenant avec Louis Veuillot, des événements à prévoir, il reçut cette confidence de l’ardent publiciste : “Je suis sans inquiétude aur l'issue du Conclave. Le nouveau pape,’ quel qu’il soit, sera l’élu de l’Esprit-Saint. Et, demain, le nom de Mgr Dupanloup sortirait de l’urne, que je n’aurais aucune peine à incliner devant lui ma foi, ma raison et mon cœur.”
Mgr Grandin envoya immédiatement une circulaire à ses Pères, exaltant ce glorieux Pontife mort plein de jours et de gloire, et leur recommandant de prier et de faire prier pour son successeur : le pape est mort; vive le pape ! Puis il partit pour Rome afin d'assister à la cérémonie ‘du couronnement de Léon XIII. Son entrevue avec le nouveau ,Souverain-Poñtife fut touchante. “Je ne puis vous dire, écrivait-il, -cdhien il a été bon et condescendant.” Il aimait à raconter unecdistraction l de Léon XIII. Celui-ci voulant offrir à l’évêque de Saint- Albert son portrait et y apposer sa signature, prit son encrier et aspergea généreusement la photographie eb son bureau. “ Dans les cas semblables, dit Léon XIII, en souriant, le pape west pas infaillible.”
Mgr Grandin n’était pas guéri, mais il avait hâte de reprendre le chemin de ses missions.
Vers la mi-septembre nous le trouvons à Saint-Boniface, à la tête d’une nombreuse caravane.
Il serait oiseux de retracer les incidents du voyage. Toujours les mêmes difficultés et les mêmes privations : chevaux perdus ou morts de fatigue, charges renversées dans les rivières, longs campements dans la Prairie, tempêtes violentes, acharnement des maringouins, ete. ete. Le seul voyage de Saint-Boniface à Saint-Albert dura soixante-six jours. Sur le parcours, Monseigneur s'était arrêté au lac Canard, mission fondée depuis peu. Laissons le Père Fourmond raconter la réception qui fut faite à
PEvêque :
“Les fatigues d’un voyage aussi long que celui de France jusque dans ces contrées septentrionales de l'Amérique, ont été pénibles pour la santé déjà ébranlée de Mgr Grandin. Aussi
nous est-il arrivé bien affaibli, et, malheureusement, la saison “avancée ne lui permettait pas de prendre le repos qui lui eut été bien nécessairé. Déjà la neige couvrait la terre, quoique nous ne fussions encore qu'au mois d’octobre. Ce n’était pas là une des moindres épreuves de nos chers voyageurs. S'il ne se fût agi que de leurs personnes, on eût pu, péut-être, leur procurer à chacun une paire de raquettes et leur souhaiter bon courage pour arpenter joyeusement, avec ces beaux petits souliers, les blanches et froides solitudes qui nous séparent de Saint-Albert. Mais les chers voyageurs étaient nombreux, environ quinze, et ils avaient leurs bagages et leurs vivres. Il fallait donc, nécessairement, organiser une caravane. La difficulté était telle que les plus hardis de nos métis refusaient d'entreprendre ce périlleux voyage.
“Sa Grandeur, tenant cependant à se rendre à Saint-Albert, où sa présence était si nécessaire et si désirée, eut recours, selon sa coutume, à la prière. Monseigneur pria beaucoup et nous engagea à prier. Il se recommanda en particulier à l’archange Raphaël, compagnon de-voyage du jeune Tobie : ce ne fut pas en vain. La température s#’adoucit, la neige se fondit et laissa bien ‘vite à découvert la route de nos voyageurs. Que le Seigneur en soit loué et béni!
“ À Ventrée de son diocèse, Sa Grandeur avait pris les devants, avec le R. P. Leduc et la sœur Charlebois, qui venait visiter les établissements des sœurs Grises dans nos contrées. J'étais à la mission du Sacré-Cœur (lac Canard), occupé à finir la chapelle, lorsque, tout à coup, au moment où j'allais prendre mon humble repas, arriva Sa Grandeur. Avec quelle joie je courus me jeter à ses pieds et lui demander sa sainte bénédiction ! C’était un tendre ami et un ami d'enfance ; c'était
plus encore, c'était un Père bien-aimé que je revoyais enfin après de longues années d'absence. Nous étions surpris, au milieu de nos travaux, et nous mavions rien pour recevoir et fêter dignement notre saint Evêque, notre bon Père. Pas même un siège à lui offrir. Lies chambres étaient faites, il est vrai, et blanchies à la chaux; la grande chapelle, qui sert d’église, était à peu près terminée; maïs les premières étaient encore. sans aucun meuble, et la seconde, sans autel. ° “Pendant nos travaux, nous prenions nos repas assis sur le plancher, à la façon des Sauvages. Afin d’épargner à Sa Grandeur cette position pénible, je fus obliger de lui improviser un siège avec un baril. Pour table, nous plaçèmes, sur
- d’autres baïils, une porte de chambre qui n'était pas encore
montée. Heureux encore, si j'avais pu, aussi facilértient, ; impro-
viser un dîner et dédommager Sa Grandeur des rudes 'priva-
tions et fatigues du voyage. Maïs je n'avais, à lui offrir, qu’un pain grossier et Pappétissant pémikan qui faisait notre petit repas ordinaire; je manquais même de vaisselle pour le service. Monseigneur accepta, avec bonheur, notre pauvre pepas, se
trouvant plus heureux de partager l’indigence et les mets gros-
siers de ses enfants, que l'abondance et les délices des grands du monde. . . x
“ Après cette réception, si peu confortable, mais, en revanche, si pleine de douces émotions, nous partîmes pour la mission de Saint-Laurent, où nous attendaient quatre Pères : les RR. PP... Lestanc, André, Moulins et Legoff. J'avais préalablement expédié un courrier en avant’ pour prévenir tout le monde de la mission. Aussi, à notre arrivée, la cloche sonnait ses plus gracieuses volées, le pavillon était au clocher, et tous les révérends Pères, à la porte de l’église, en eurplis, pour recevoir le vénéré Pontife, le Père bien-aimé. Les cœurs étaient si ‘émus, que l’on pouvait à peine chanter l’antienne prescrite. Sa Grandeur donna la bénédiction du Saint-Sacrement.
EN Es
Après la bénédiction, et en attendant le souper, un libre cours fut donné aux conversations; on avait tant de choses à se dire de part et d’autre depuis deux ans qu’on ne s'était vu. Sa Grandeur, surtout, avait tant à nous raconter sur son VOyage, sur notre si chère et malheureuse patrie, sur notre sainte et bien-aimée mère la sainte Eglise, sur le Saint-Père, que les heures passaient vite et que le reste du jour n’y put suffire. La veillée dut être prolongée bien avant dans la nuit, malgré la fatigue de Sa Grandeur, qui semblait puiser de nouvelles forces dans le bonheur de s’entretenir avéc ses enfants.
& Le lendemain, Sa Grandeur nous réunit en conférence spirituelle, et commenta, avec cette simplicité et ces accents si paternels qui ont déjà tant de fois ravi les cœurs de ceux qui lécoutaient, ces belles paroles que lui avait adressées un jour Pie IX pour lencourager et nous encourager tous dans les rudes travaux de notre apostolat : “ En Chine, on a le vrai “ martyre du sang, martyre glorieux, martyre, en quelque sûôrie, ‘poétique; vous, mes enfants, dans ces glaciales et sauvages “ “contrées, si vous, n'avez pas le glorieux martyre du sang, avec
‘sa poésie, vous n’en êtes pas moins martyrs aux Jeux du ‘Sei-
“ gneur. Vous trouvez toute la réalité du martyre dans les sacri- “ fices journaliers de votre pénible apostolat; et ce martyre, qui ; ‘est de tous les jours, de tous les instants, pourrait-il vous méri- ‘ “ter une moins belle couronne au ciel?” Avec quel bonheur nous reçûmes ces saintes paroles comme le précieux testament du grand Pontife !.,.?
Un autre missionnaire raconte l'entrée de Mgr Grandin dans sa résidence de Saint-Albert : 4
“Le jeudi, 20 novembre, nous prîmes la route de Saint- Albert. Le temps était doux : c’était une magnifique journée
. dautornne. Après trois ou quatre milles de marche, nous
vîmes arriver deux voitures que je reconnues pour appartenir, 3 a + 0 « . Lt : PA :
l’une à un vieil ami de la missien, l’autre à un Irlandais établi
depuis deux ans à Saïnt-Albert. Je quittai alors le gros de la caravane et je partis à la suite de Monseigneur pour assister à sa réception. Tout à coup, comme nous arrivions au sommet d’une colline, d’où l’on peut apercevoir la mission, j’entendis une fusillade bien nourrie. (C’étaient nos métis qui venaient escorter leur Evêque et le saluer au retopTe Je pressai mon cheval, car j'étais en arrière, et je rejoignis bientôt la voiture de Monseigneur. De cinq minutes en cinq minutes recommençait la fusillade, que dominait le bruit lointain encore de la pièce de canon, que le Bourgeois du fort avait prêtée pour la circonstance. J’aimais le spectacle qu’offraient les fusils dont les canons brillaient au soleïl, ces cavaliers galoppant autour de Monseigneur et tirant à cheval avec la même aisance que nos meilleurs soldats. Tout témoignait de Pallégresse dont les cœurs étaient remplis. Enfin, au son des cloches et clochettes, au bruit majestueux du canon et de la fusillade, nous arrivâmes au pont qu'il faut traverser pour gravir ensuite la côte, sur laquelle est bâtie la mission. Là, les pères et les frères, en surplis, attendaient Monseigneur. Notre population toute entière, était à genoux pour recevoir la bénédiction du Père, si longtemps et si impatiemment attendu. Pendant le chant de l’antienne Sacerdos et Pontifex, Sa Grandeur revêtit . les ornements pontificaux, et les huit principaux de la place prirent le dais, sous lequel vint ensuite se placer Monseigneur, La procession se mit en marche, gravit le coteau, en chantant le Benedictus. Quel enthousiasme ! A mi-chemin, s'élevait un bel ara de triomphe. Le R. P. Remas, à cet endroit, adressa, a avec émotion, quelques paroles à Sa Grandeur, qui, aussitôt après, entonna le Te Deum, et, toujours au bruit du canon, nous continuâmes notre route. Les bannières, les ‘drapeaux, les oriflammes flotfaient au vent; le soleil lui-même s'était mis de la partie et rayonnait comme aux jours de l’été, nous avions, ce jour-là, sur ces plages ordinairement si tristes et si deshéritées,
- tout. à souhait. Les cavaliers firent une dernière décharge, lorsque Monseigneur entra dans sa cathédrale, et après les prières ! dusage Sa Grandeur donne . -la bénédiction du, Très Saint- . * Sacrement. Leysalüt fini, la procession se reforma pour con- ‘duire Monseigneur au nouvel évêché, que le bon Evêque voulut
bénir avant d’en préndre possession... + “ ‘ Après la bénédiction de l’évêché, Monseigheur, toujours en "* habits pontificaux, adfessa la parole au peuplé qui se trouvait au bas du peïron. Il nous dit le bonheur qu’il ressentait de se retrouver au milieu de ses enfants, et que son plus grand désir . était, maintenant, de toujours vivre et de mourir au milieu de nous. Que de larmes, larmes de joie et de reconnaissance - ehvers le bon Dieu qui nous a- ramené notre Père, ont coulé dans cette heureuse journée ! La nuit même de son arrivée, ..* Monseigneur a beaucoup: souffert de la tête; mais un abcës, venant à crever, a soulagé considérablement le cher malade, qui | - ma pas eu de nouvelle attaqte grave. * Espérons que nos soins affectueux et aussi surtout la protection d’en haut éloigneront, , de notre bien-aïmé Père, les souffrances si-longues et si aiguës
qu enéuraÿt avant” son voyage en France.