CHAPITRE XVIII
cms
Sauvages désorientés—Fanatisme du gouvernement-Tracasseries des fermiers et des agents—Riposte de l'Evéque-«Un héros du Nord-Ouest ”— Mandement collectif des évêques de la province de Québec—Concessions obtenues—Effervescence de la colonie de Saint-Aïlbert—Fidèles compagnes de Jésus—Jubilé épiscopal,
Les sauvages s’habituaient difficilement à leurs étroites réserves. Ne voyant pas, dans la culture, un résultat immédiat comme dans la chasse, ilsfne pouvaient se résoudre au travail.
‘D'ailleurs les buffles avaient disparu. Les provisions fournies par le gouvernement et les patates qu’ils pouvaient recueillir étaient vite consumées, et-alors c'était la faim. Se tenänt ‘
- auprès des centres habités par les blancs, ils allaient être ravagés : par l’immoralité et par tous les désordres qui accompagnent Voisiveté. Plusieurs allaient jusqu'à prostituer leurs femmes pour se procurer d’eau de feu. “J'en connais, disait Mgr Grandin, de ces personnages décorés du titre de gentilshommes se promenant fièrement aujourd’hüi au bras d’une jeune épouse blanche, qui ont, assez longtemps, vécu avec des sanvagesses louées ou achetées, et congédiées depuis avec leurs enfants.” “ Parqués sur leurs réserves, les sauvages dévoraient avec amertume les répugnances de leur demi-captivité.
“AH faut avoir ‘vu, disait Mgr Taché, il faut avoir vu Pindomptable sauvage se dresser au “milieu des immenses prairies; se-draper, avec complaisance, dans sa demi-nudité; promener son regard de feu sur des horizons sans bornes; humer une atmosphère de liberté qui ne se trouve nulle part ailleurs ;
se complaire dans une sorte de royauté qui n’avait ni les embarras de la richesse, ni la responsabilité de la dignité !
“ I] faut avoir vu cet infatigable chasseur, élevant, jusqu’à une sorte d'enthousiasme religieux, les péripéties, les chances et les succès d’uné chasse qui n’a jamais eu de parallèle !
Oui, il faut avoir vu tout cela et voir le sauvage d’aujourdhui, traînant ça misère; privé de son incomparable indépendance; dans un état çontinuel de gêne et de demi-jeûne; ayant ajouté à ces vices les dégoutantes conséquences de l’immoralité des blanes !
“ I] faut : avoir vu tout cela, et l’avoir vu sous Pinfluence de la sympathie, pour comprendre tout ce que ouffrent les sauvages aujourd’hui.”
Les ministres protestants ne graignant plus d’être scalpés, s'établissaient dans toutes les réserves. L'or, les présents, la morale facile, faisaient des adeptes. Le sectarisme se manifestait sous toutes les formes; il était d’ailleurs au pouvoir.
C’était, en effet, principalement l’opinion publique de Vancien Haut-Canada, devenu province dOntañio, qui avait poussé le gouvernement canadien à l'acquisition du Nord-Ouest. Cette province, nous l’avons dit, était en grande partie envahie par les loyalistes, c’est-à-dire par ces colons de la Nouvelle-Angleterre qui demeurèrent loyaux et fidèlés à l'Angleterre quand leurs concitoyens du Nouveau-Monde s’en séparèrent. ÆEntreprenants, énergiques, âpres au gain, comme leurs voisins les Yankees, mais imbus d’un fanatisme religieux et national , fomenté et entretenu par les nombreuses sociétés orangisfes, | les habitants de cette province voyaient, dans la colonisation du : Nord-Ouest par leur race, le moyen d’asseoir définitivement la prépondérance de lélément anglais et protestant dans la Confédération. Aussi les chefs politiques du Haut-Canada, maîtres de la majorité dans le ministère fédéral, affectaient-ils
Le LL
un profond dédaïn pour les droits, les sympathies, les intérêts des anciens habitants, les French half-breeds ou métis français.
C’est ce'même fanatisme de race et de religion qui réglementera plus tard le régime scolaire, ct qui, dès 1882, multipliait Îles obstacles à l’évangélisation des sauvages par les , prêtres catholiques.
Partant de ce faux principe que presque tous les sauvages étaient protestants, partout, du moins dans le diocèse. de Mgr- Grandin, des agents ou des fermiers protestants furent préposés à la surveillance des réserves. Un seul fermier était catholique, et, sous un vain prétexte, on ne tarda pas à le révoquer. ‘
Des réserves presque exclusivement catholiques étaient gratifiées d’une école protestante. Les deux poids et les deux mesures étaient manifestes. Quand il était, question d'établir une école catholique, dans une réserve où se trouvait déjà une-, “école protestänte, la réponse était négative; mais les protestants .poüvaient Hby ment dresser leur tente dans une réserve possédant déjà une école catholique.
On voyait ce fait inouï dans certaines réserves : Pécole catholique peuplée d'enfants laiesée sans ressources, et, à côté, l’insti-. tuteur protestant grassement rétribué à la tête d’une école vide.
Les sauvages qui refusaient d'envoyer leurs enfants aux écoles protestantes étaient souvent privés des rations. On leurenlevait leurs outils et leurs animaux. C'était le marchandage non pas du morceau’ de pain, mais du morceau de bœuf, le crois où meurs de la secte.
La multiplicité des réserves était un-grand obstacle au zèledes missionnaires. Ils auraient voulu établir, comme autrefois, des centres où ils auraient convoqué les Sauvages, mais ceux-ci ne pouvaient s’éloigner de leurs réserves sans auto— risation.
Les employés subalternes du gouvernement auraient voulu
cantonner les missionnaires eux-mêmes, limitant leur action à.
dl .
certaines réserves et confiant les autres aux ministres des différentes églises. “On aurait dit, écrivait Mgr Grandin, ‘qu’une injustice, commise par un membre du gouvernement, devenait justice.”
Fatigué du feu continuel de cette petite guerre, il s’en plaignit au commissaire des Sauvages. “Depuis trente ans, Monsieur, nous évangélisons les Sauvages au prix de bien des souffrances, et au milieu des dangers. Nous sommes habitués \ aux épreuves. Les trhcasseries et les injures dont nous sommes
“victimes, se changeraient-elles en persécution ouverte, que nous ne reculerions jamais d’un pas” L’agent répondit, simplement, qu’il fallait observer les clanses du traité; mais, précisément, VEvêque se plaignait de ce qu’on ne les observait pas.
Mgr Grandin m’enteñdait pas incliner sa houlette pastorale. devant les faisceaux des dictateurs. Il adressa au ministre de Plntérieur une lettre qui est un monument de justice, d'éloquence et d’honneur.
“Je n'aime pas à constater le mal : c’est seulement lorsque je ne puis plus reculer devant l’évidence que je-retire ma confiance. Eh ! bien, Monsieur le Ministre, vous me forcez à croire que j'ai eu tort d’avoir confiance en vous, parce que vous pouvez
corriger les griefs dont je me plains, et vous les augmentez.
Il ne m'est plus possible de faire supporter la responsabilité
aux commissaires, agents et autres officiers.’ Evidemment, ils
! reçoivent un mot d'ordre, et ce ‘mot d’ordre, d’où peut-il venir ?
“Cette persistance à ne tenir que des employés protestants, auprès
-des réserves, n’est évidemment pas sans arrière-pensée, Il faut
bien me rendre à l'évidence. Je constate, par une foule de
preuves, dont j'espère vous donner les détails, que c’est un parti pris chez le Département Indien de nous maltraiter, je pourrais
‘dire de nous persécuter; et ce Département se personnifie en
vous, parce que vous en êtes la tête,
\e « Constatant ce parti pris de nous maltraiter, nous devons, de
353 A notre côté, prendre le parti de nous défendre. Je ne vôis le moyen de le faire qu’en publiant les mille taquineries ét injustices dont nous sommes les victimes. Je devrai, dâns ce cas, faire connaître l’abus déloyal que vous avez fait/d’une de mes lettres en ne la publiant pas en entier et, par, là même, en lui donnant un sens tout autre que celui qu 'ellé avait en: réalité. IF me sera pénible d’en venir là, mais je crois, en conscience, que. c'est un devoir de ma charge et je reculerai d’autant moins devant ce pénible devoir que ma carrière est plus proche de sa fin. Bientôt sans doute, je devrai aller rendre compte à Dieu, le seul que je craigne en réalité/ de mon administration, et je tremblerais de paraître devant Lui en administrateur infidèle. C’est donc mon plan bien arrêté, et je n’y renoncerai que si on me rend justice.”
Il prépare un mémoire détaillé, bien nourri de faits, au sujet des tracasseries du Département Indien, et le soumit à ses confrères dans l’épiscopat. Après l’avoir lu, Mgr Taché lui écrivait:
“ Outre les assertigns et les preuves fournies par Votre
Grandeur, jen. sais./assez personnellement. pour, croire à une
-volonté bien déterminée du Département, d’enrayer, autant que , possible, action /des missionnaires catholiques au milieu des aborigènes du Nord-Ouest.
“Quand le Canada a pris possession du pays, fx n’a trouvé que des sairrages pacifiés entre eux, et prêts à accepter le nouvel ordre de choges. :
“TI était/impossible, à qui peut joindre deux idées ensemble, de ne pas reomnaire VPaction civilisatrice du prêtre au milieu de ces hordes, autrefois si cruelles et si barbares.
“La éonjuration du silence a pourtant paru"de bon aloi; puis, après avoir gardé le silence, on a commencé à se servir des héureux résultats obtenus pour écarter ou détruire. Pinflnence de ceux qui avaient assuré ces résultats au prix des plus grands sacrifices, des plus pénibles labeurs, voire même, des
dangèrs de chaque jour. ”
- . Le
“ Pour détruire l'influence catholique, on multiplie, à notre détriment, les faveurs les plus marquées envers des géns qui n’ont jamais eu la pensée de pénétrer dans le pays quand l’accès en était difficile, et qu’il y avait danger. Aujourd’hui, sous Pégide du' gouvernement et la protection de ses nombreux
employés, ces apôtres du jour sont partout où nous les avons
précédés, persuadés qu’on les aidera toujours à nous supplanter ou à nous amoindrir.” | |
La lettre de Mgr Lafñlèche n’était pas moins significative :
“Les faïts nombreux que vous citez prouvent à l’évidence qu’il y a eu deux poids et deux mesures pour-les missions protestantes et les missions catholiques. Tandis que l’on favorisait visiblement les premières, on a refusé bien des fois, aux secondes, l’aide et le secours auxquels ellés avaient droit.
“Les choses ont été poussées quelquefois jusqu’à une véritable persécution contre vos pauvres sauvages catholiques. C’est là une violation’ flagrante de la constitution de notre pays, qui garantit, à tous ses. sujets, la liberté religieuse. L'ensemble des faits et leur enchaînement font voir qu’il y a eu un véritable plan habilement suivi pour opprimer, peu à peu, et ruinér les missions que vous, avez fondées avec l’aide de vos dignes et zélés coopérateurs depuis plus de quarante ans, au prix de tant de dures privations et de tant de dangers, au milieu de ces ‘nations barbares:, Vous avez largement contribué à adoucir les mœurs cruelle de ceux mêmes qui sont demeurés infidèles jusqu’à ce jour. . "oo
“Vous êtes, naturellement, le: père et le protecteur de ces pauvres enfants du désert qui ont embrassé la foi catholique, et je comprends combien cette conduite, de la part d'hommes, à qui, avec vos missionnaires, vous, avez rendu de si grands sers vices pour l’administration gouvernementale : de ces vastes régions, a dû-affliger votre cœur d’évêque et d’apôtre! Vous avez
donc rempli un devoir sacré devant Dieu et devant les hommes en prenant, avec tant.de courage et de constance, la défense des droits religieux de ces infortunés sauvages, en réclamant devant
. les autorités fédérales l’observation fidèle des engagements con-
tractés solennellement envers eux par les traités et par des lettres officielles.” |
Pour calmer l’évêque de Saint-Albert, on lui promit üne “enquête. Le Père Gendreau, procureur à l’Université d'Ottawa, fut délégué à cet effet dans le Nord-Ouest. Il n'eut pas de peine à constater la vérité du mal, mais son rapport resta lettre morte dans la poussière des cartons. * 4
Lâme de Monseigneur. gémissait. Ses chères écoles ! Comment les multiplier ? Comment même les soutenir ? Et, cependant, elles étaient nécessaires. Pour sauvegarder l'enfance, et pour la sauvegarder pratiquement, il fallait même des écoles industrielles où les enfants n’apprendraient pas seulement” à lire, écrire et compter, mais où ils prendraient le goût du travail et d’une vie stable en tianiant loutil et en cultivant la terre. Quelque prospères que furent les écoles de Saint-Albert et de l'Ile à la Crosse, elles ne suffisaient pas. Les missionnaires se multipliaient, se créaient instituteurs, mais ce ministère ne pouvait être que transitoire. Se serait-il done usé dans tant de labeurs pour voir maintenant la plus tendre partie de son troupeau livré à la gueule du loup ? Non, il n’pn sera pas “ainsi, il ne livrera pas ces âmes qu’il a conquises par tant de , labeurs, tant de prières et tant de larmes.
“Si’cest un crime d'aimer son troupeau, c’est le mien,” étrivait-il au très révérend Père Fabre. Si notre mission est de souffrir pour consoler ceux qüi souffrent, il y en.a une autre non moins noble, c’est de conserver la justice aux faibles en résistant à ceux qui sont forts.” 2 « Cet agneau devient lion.” disait-on. * Il disputera, en effet,
. f PE . : — 366 — +
pied à pied, son cher troupeau à lenvahisseur. Pour L création d’écoles nouvelles il faut des ressources, et son cœu nest pas encore guéri de l’insuccès de Pœuvre qu’il avait rêvée; il tentera un nouvel essai, et ira lui-même plaider sa cause
auprès du gouvernement.
RES .- Mar DUHAMEL, ARCHEVÊQUE D'OTTAWA à
Et il partit plein de confiance, mais aussi d’abandon à la volonté de Dieu. “Je veux le bien, écrivait-il, par tous les moyens en mon pouvoir.: Si ces moyens me manquent, je les demande; si on me les accorde, je suis reconnaissant; ei on me
les refuse, je. ne m’en attriste pas outre mesure, car je ne travaille que pour le bon Dieu et le bien de mon diocèse; et je sais que je serai récompensé, non suivant méês succès, mais suivant mes efforts et ma bonne volonté Je demande, avant tout, le droit de passer en faisant le bien.”
I] s’empressa d’annoncer son arrivée au gouvernement et aux évêques du Canada, voulant attirer, sur les misères de son diocèse, le seceurs officiel de l’un et la charité des autres.
Le Pacifique canadien n’arrivait encore qu’à la place connue par des Métis sous le nom de Tas d'os, aujourd’hui Régina, capitale du Nord-Ouest. Monseigneur s’y rendit pour prendre le train, et arriva bientôt à Ottawa.
I1 descendit au collège, chez les Oblats, ses frères en religion, : mais Mgr Duhamel le réclama chez lui. “Ce cher prélat, disait-il, à vraiment fait déverser la bonté à mon égard” En effet, l’évêque d'Ottawa et le Père Tabaret, supérieur du col lège, l’accompagnèrent dans presque toutes ses démarches, et elles furent nombreuses. Il multiplia ses visites, intéressant les ministres à sa cause ou plutôt à la cause de ses chers abandonnés. Il vit, plusieurs fois, l'honorable premier ministre, sir J. Macdonald, le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest, sir Edgar Dewdney, et même le très honorable marquis de Lorne, gouverneur général du Canada. Le mémoire qu’il leur remit
fit impression. L’honorable sir Hector Langevin, ministre des Travaux püblies, lui fut d’un inappréciable secours.
Sons ce titre, “ Un héros du Nord-Ouest,” PEtendard, journal de Montréal, traçait ce saisissant, portait de P'Evêque missionnaire.
“ Depuis plusieurs jours, les divers bureaux du Parlement, à Ottawa, sont qüelque peu surpris des visites fréquentes d’un inconnu qui ne devrait point l’être. Jeune encore, il porte déjà une glorieuse couronne de cheveux blanes, marche péniblement
3 et semble avoir beaucoup souffert. Ses traits respirent la paix
d'une conscience pure, sa voix module des sentimen et sincères, son cœur est. droit et désintéressé, toute rares, il faut l’avouer, dans les froides régions de la p Aussi, surpris d’abord et intrigués, tous bientôt, pre comme catholiques, s’inclinent sur son passage et ch. dans son regard franc et limpide, comme un repos dœillades tortueuses et même fausses dont ils sgnt les journaliers. . ‘ |
“Qui est-il ? que veut-il ? à quoi s’obstine-t-il ? Vous qu'à l’approcher, vous le saurez. . Il n’est point un dip il n’est point un homme politique, il n’est point un en neur à Ja piste d’un contrat avantageux pour lui-: il point de mystères et, ce qu’il cherche au prix de visit fois plus pénibles que les travaux les plus durs, il le dit le monde avec une conviction et une noble simplicité qu séduisent, vous enchaînent et vous captivent,
“Séduit moi-même, enchaîné et captivé, je me Suis ] de faire partager quelque peu mes sentiments aux lecter PEtendard. ". L
“Quand les barbares se ruèrent sur l’empire romai firent bien des ruines; ils en eussent fait plus encore, papes et les évêques ne leur eussent opposé, au nom de. des paroles de paix et de miséricorde. Une croix à la mai protégèrent leurs persécuteurs d'hier et leur assurèrent demeure tranquille.
“Aujourd’hui, dans le Nord-Ouest, non plus la barl mais, ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation, refou . plus en plus les pauvres tribus sauvages. Onù leur prend terrain de chasse; on les force, par la famine, à changer mœurs et leurs habitudes de vie; quelquefois, même, en « du gouverneur, on leur apporte, avec Pimmoralité, des it tices contre lesquelles elles se récrient. Qui viendra pl leur cause ? qui intercèdera pour elles ? qui fera ente.
. Tu pe . . pa leurs plaintes trop justifiées ? qui, sinon encore l’évêque, le missionnaire-martyr” ? :
“Vingt-sept ans durant, il a souffert comme les Sauvages,
il a pleuré avec eux; il les a suivis dans leurs chasses d'été, |
visités dans leurs campements d'hiver. Il était là, alors qu'ils scalpaient encore, et s’ils ne le font plus, c’est grâce à la parole de charité qu’il leur a fait entendre. Comment son cœur ne serait-il pas devenu celui d’un père pour eux ?. Comment ne battrait-il pas à l’unisson avec le leur et comment ne ressentirait-il pas vivement Jeurs privations, leurs besoins ef leurs anxiétés ? :
“Espérons que nos ministres comprendront ces sentiments, qu’ils continueront, sous ce rapport, les glorieuses traditions de nos pères et donneront à l’Evêque-missionnaire plus que de “simples espérances : des actes marqués au double sceau de la justice et de la sympathie.
“ Au reste, s’ils ont vraiment à cœur la colonisation rapide et sûre du Nord-Ouest et s'ils ne veulent pas se mettre dans la honteuse nécessité d'exterminer les Sauvages, comme nos voisins le font, ils ne sauraient mieux faire que de favoriser les missions catholiques.”
Tout en visitant les personnages officiels, Mgr Grandin se
prodiguait pour ses missions. (et incorrigible du zèle prêchait
partout où il trouvait une chaire pour y porter la parole, un peuple pour l’entendre.
Le ler janvier 1883, Son Eminence, le cardinal de Québec, voyait ses-suffragants réunis autour de lui. Mer Grandin sollicita d'être entendu. Il parla si bien en faveur de sex pauvres sauvages, Mgr Duhamel et Mgr Laflèche furent, pour lui, de si bons avocats, qu’on décida Penvoi, dans toute la province, d’une lettre collective signée du cardinal et de tous les évêques du Canada, pour recommander une quête annuelle en faveur des écoles du Nord-Ouest. Mgr Grandin fut-prié de préparer
Sa
lui-même le mandement. En outre, par une lettre cor les évêques voulurent bien ‘recommander l’évêque de Albert et ses œuvres au gouvernement fédéral.
Le mandement parut, écrit de bonne encre, avec cett plicité naturelle et pénétrante qui est l’éloquence des On y lisait : %... Autrefois, la France pouvait faire be: pour ces missions du Nord-Ouest. Non seulement envoyait de dévoués missionnaires, mais encore € faisait parvenir l’or de sa merveilleuse charité. Aujour par suite d'événements pénibles que tous connaissent, e peut plus faire autant, et peut-être le jour n’est pas éloig les Oblats missionnaires du Nord-Ouest ne pourront compter que sur les catholiques du Canada. Suppléons que ne peut accomplir notre ancienne mère-patrie et habit nous à prélever sür nos ressources l’obole du missionnai Pimpôl du sauvage.”
Après avoir imploré la charité des fidèles, l’'Evêque faisa appel à tous les laïques de bonne volonté susceptibles de de’ frères coadjuteurs.
“Mgr Grandin, au nom de tous les évêques du Nord-0 ose espérer qu’il se rencontrera, au Canada, de braves je gens qui voudront s'associer à l’œuvre des missionnaires qualité de frères convers. Si, après avoir éprouvé leur vocat
messicurs les curés les trouvent aptes, par leur vertu, énergie et leur courage, à remplir un jour ce ministère hum mais méritoire, ils sont priés de les diriger sans crainte ver noviciat des RR. PP. Oblats de Lachine, Ces jeunes élus
Seigneur y seront reçus à bras ouverts et apprendront, dant
… Silence, humilité et Vabnégation, à se dévouer au salut
pauvres sauvages. Après un an, passé dans cette sainte mais ils seront envoyés dans le Nord-Ouest, et y deviendront « æüxiliaires précieux pour le missionnaire, en enseignant l'enfant de la forêt à travailler sous le regard de Dieu et à rendre utiles à eux-mêmes et à la société.”
Qu'on ne s’étonne pas de linsistance du prélat en faveur des frères coadjuteurs. Dans les pays civilisés on peut difficilement se rendre compte de leur rôle. Le missionnaire, quelquefois seul, durant des années, au milieu des peuplades sauvags, trouvait dans ces humbles collaborateurs un inappréciable secours. “Nos frères convers, disait PEvêque, sont des missionnaires bien humbles, sans prétention, et qui, dans leur sphère, ont concouru et concourent encore beaucoup à lPavancement des missions et de la civilisation. Quelques-uns d’entre eux gxcellent comme charpentiers, forgerons, mécaniciens, tailleurs, cordonniers, etc.; tous ont du dévouement et de Pesprit de sacrifice; tous travaillent comme des mercenaires et, comme le prêtre et l’Evêque lui-même, n’attendent que du bon Dieu le prix de leurs services.” \
Mgr Grandin avait un faible pou ces humbles serviteurs du Christ. Il aimait à prendre ses récréations avec eux, les entourait de son respect, et leur témoignait 13 charité la plus délicate.
Le mandement eut des résultats fort appréciables. La quête produisit 6,648 piastres qui furent partagées entre les diocè-es du Nord-Ouest et le vicariat apostolique de Pontiac.
Dans une lettre publique adressée au journal VEltendard, Mgr Grandin, après avoir remercié les évêques, le clergé et les fidèles de la province de Québec, résumait ainsi les concessions obtenues du gouvernement : “Le gouvernement, près duquel j’étais venu plaider la même cause, s’est, Ini aussi, décidé à venir aider l’abnégation et les sacrifices surhumains
.-de mes missionnaires. Il va fonder des écoles industrielles
dans le Nord-Ouest et m'aider à soutenir un de mes établissements, J’emporte, de plus, l'espérance qu’il ne D'un pas en si bon chemin et que, devant les résultats que noûs obtien-
drons par Ja grâce de Dieu, il ne tardeya pas à assurer ce
bienfait à un plus grand nombre de nos pauvres chfants
sauvages.
“ Outre cela, le gouvernement a bien voulu nous assurer la possession des terres que nous défrichons depuis tant d’aunées ‘et sur lesquelles nous nous proposons d’habituer nos petits orphelins au travail des champs et à la vie civilisée. Un magistra, partageant notre foi et parlant notre langue, nous a été aussi promis et c’est, dans ces régions éloignées, un avantage
.plus précieux que beaucoup pourraient s’imaginer et dont
pourtant nous avons été privés jusqu’à ce jour.
“Plusieurs des documents officiels ont déjà été signés; les autres, je l’espère, le seront bientôt. L’honorable sir Hector Langevin a été assez bon pour se charger de me les obtenir; et, en ses mains, je le sais, mes intérêts, ou mieux, les intérêts de Dieu et du pays ne sauraient péricliter.”
Pendant que Mer Grandin s’occupait à Ottawa de ses “chers sauvages, la colonie de Saint-Albert était en ébullition.
Des experts envoyés par le gouvernement fédéral étaient arrivés dans la colonie afin d’arpenter ces immenses territoires. Deux sortes d’arpentages étaient reconnus: l’un général à tout
lé Canada, et Vautre particulier à certaines localités. L’arpen-
tage général consistait à diviser tous les territoires en townships, sections et quarts de section. Ces townships comprenaient une étendue de six milles carrés ou trente-six milles de superficie, les lignes allant toujours du nord au sud et de l’est
à l’ouest. Mais là où existaient des colonies, établies longtemps
avant qu'aucun arpentage ait eu lieu, lorsque ces colonies surtout avaient pris naissance et s’étaient développées sur le bord d’un lac ou d’un couïs d’eau, à moins de tout bouleverser, un arpentage spécial était requis. Il fallait, ou ruiner ces colonies, ou leur accorder une division de terres en rapport avec les premières prises de possession, avec la topographie du pays, avec les droits péniblement et courageusement acquis.
"Le gouvernement, donc; avait envoyé des arpentéurs dans le
Nord-Ouest. Ces meésieurs, comprenant de suite que la colo-
nie de Saint-Albert ne pourrait jamais admettre un système général d’arpentage par townships, prièrent le Père Ledue de + donner avis à la population de Saint-Albert qu’ils ne voulaient avlement, par leur travail, méconnaître ses droits à un arpentage spécial subséquent. Ils demandaient, par son entremise, que la population ne s’inquiétôt nullement de les voir tirer leurs lignes nord et sud, est et ouest, à travers ses champs et ses propriétés. (C’était, selon eux, uniquement affaire de formalité, et le moyen de continuer flus facilement leur arpentage par townships, une fois en dehors de la colonie. Après eux, un arpenteur spécial viendrait à’ Edmonton. Effectivement, quelques semaines plus tard, cet arpenteur établissait ses premiers jalons. Les gens étaient contents, les choses allaient pour le mieux, lorsqu’arriva d’Ottawa l’ordre de cesser ce travail, avec avis à la colonie de Saint-Albert de se contenter de l’arpentage général.
Cet ordre injuste ne fut pas plutôt connu que le mécontentement fut à son comble. Les habitants ne parlaient de rien moins que de repousser Pinjustice par les armes. La plupart de ces terrains étaient possédés même avant l’annexion des territoires au Canada. Qui défendra leurs droits ? Qui empêchera la ruine de la colonie ? Deux délégués, dont le Père Ledue, furent
-envoyés au gouvernement d'Ottawa pour plaider leur cause. Une souscription fut ouverte, et la population, malgré sa pauvreté réelle, souscrivit généreusement une somme de six cents piastres, soit environ: trois mille francs, pour les frais du voyage. |
Mgr Grandin appuya de toute son influence les réclamations des délégués et finalement l’arpentage spécial fut accordé. Les colons ne devaient pas être troublés.
Encore au Canada, Monseigneur reçut une nouvelle qui le réjouit vivement. L’immigration envahissante rendait nécessaire Pétablissement de pensionnats, d'écoles un peu supérieures
où l’on pût enseigner l'anglais. Les sœurs Grises,' qui se dévouaient avec tant de zèle, ayant surtout pour but les œuvres de charité, n’acceptaient les écoles et les écoles supérieures surtout qu'avec répugnance. Prévoyant de nombre d'écoles à fonder, elles avaient prié Monseigneur de s’adresser à d’autres | congrégations..
Le pauvre Evêque avait frappé à bien des portes et n’avaient reçu que d’honnêtes refus. Les missions en perspective étaient si lointaines, si difficiles, si ‘pénibles !
Enfin, le 26 mars 1889, il avait écrit en France à la révérende Mère Petit, supérieure générale des Dames dites Fidèles compagnes ‘de Jésus. Après un tableau fidèle, peu encourageant, des difficultés présentes, Monseigneur ajoutait : “Je ne vous demande pas de faire un sacrifice pour moi, ma bonne mère, je ne demande pas cela même à mes frères en religion. Vos filles æ sacrifieront pour Dieu et pour le salut des âmes.”
Cette lettre et les conditions peu engageantes n’épouvantèrent pas cette digne supérieure qui répondit simplement : “Monseigneur, vous nous demandez un sacrifice, nous le ferons.” . -
Ces religieuses arrivèrent à Ottawa Vers la fin du mois de mai 1883. Avec elles se trouvait le R. P. Soulier, assistant général des Oblats, envoyé par son supérieur général comme visiteur des missions du Nord-Ouest.
Laissant la nombreuse caravane d'ouvriers apostoliques se diriger directement sur Saint-Albert, Monseigneur et le R. P. Soulier visitèrent la partie Est du diocèse.
Dans ce long voyage, le Père visiteur put savourer, sinon Jes poudreries d'hiver, du moins les amabilités des maringouins, les campements nocturnes, la saveur du pémikan, ete. On dit même que pour traverser un certain marais, l’évêque de Saint- Albert était tout heureux de porter sur ses épaules son compagnon souffrant.
Le Père Soulier, habitué aux chemins de fer et aux voitures publiques, supportait difficilement les lenteurs du voyage. Mgr Grandin avait beau lui dire que des chevaux toujours attelés et ne mangeañt que Fherbe des prairies ne résisteraient pas à une course constante, il fallait se hâter. Or, il arriva que les chevaux tombèrent et qu’il fallut camper au milieu de la forêt, sans eau et sans pâturage. Un repos de plusieurs jours simposa. “ Nous voilà bien avancés d’avoir voulu aller trop vite” disait gaiement l’Evêque. Plus tard, il ajoutait : “Ce bon Père était autrement habile pour conduire les religieux et les missionnaires que pour conduire les chevaux dans un long voyage.” | |
I y avait déjà vingt-cinq ans que le Père Grandin avait reçu, à Marseille, le caractère épiscopal. Cet anniversaire ne pouvait passer inaperçu.
De quelle joie fut salué son retour à Saint-Albert ! Quarante missionnaires Oblats s'étaient réunis pour célébrer les noces
argent de celui qu’ils aimaient comme le plus tendre des pères, |
et qu’ils vénéraient comme un saint.
Le soir, 15 septembre, toutes les cloches de la cathédrale et du couvent furent mises en branle, puis eut lieu, dans la grande salle de Pévêché, une réunion d’une suave intimité. Monseigneur fut visiblement ému quand il se trouva en présence de quarante missionnaires à genoux.
Dominant son émotion, le Père Ledue lui offrit les vœux de tous et termina ainsi : - |
“ Cette fête est notre joie, notre gloire à nous : la gloire du Père rejaïllit si bien sur les enfants ! Mais ces enfants, qu’offrent-ils à leur père dans ce jour à jamais béni que nous donne le Seidieur : “ Hac dies quam fecit Dominus ?”
“Nous vous offrons, Monseigneur, nos cœurs avec toute Paffection dont ils sont capables; nous mettons à vos pieds notre dévouement le plus complet à l’œuvre qui vous est confiée et
qui est l'œuvre de Dieu par excellence, et nous vous remettons Vobole que nous avons pu recueillir de nos parents, de nos bienfaiteurs, de nos amis. -
| Maïntenant, Monseigneur, voyez ces ornements pontificaux: chasubles, chapes, dalmatiques, grémial, splendide huméral, ce magnifique missel et son indispensable accessoire, car rien n’a été oublié. Ces ornements sont tout brillants de Por le plus pur, et décorés de délicieuses broderies. Voyez inscrite votre devise favorite : Infirma mundi elegit Deus; la devise de notre famille religieuse : Pauperes evangelizantur:; et ée cri du cœur : Vaitali optimo Patri. Ce présent vraiment digne d’un prince de l’Eglise et de l'anniversaire que nous célébrons, vous est offert par l'affection toute filiale d'un neveu, en tout, digne de son oncle vénéré. ‘Honneur, action ‘de grâces à monsieur
Pabbé Augustin ‘Grandin, qui s’est imposé de grands sacrifices personnels, et a su intéresser à cette œuvre nombre d’amis généreux, dont les noms seront religieusement conservés. À vous,
7 Ponte -vénéré, au neveu pieux et dévoué, à tous ces généreux -- auxiliaires, nous di disôns de-tout cœur : Ad multos annos !
+ Ces superbes lampes, ce magnifique ostensoir, d’où viennentils ? D’un ami généreux, d’un bienfaiteur insigne de la cathédrale, de votre vicaire général honoraire, monsieur Pabbé Piron qui dit avec nous : Ad mullos annos !
“ A présent, Monseigneur et bien-aimé père, rendons-nous au pied du tabernacle; deux anges adorateurs nous y ont précédés. Îls sont Pimage fidèle de votre ange gardien : ‘et de celui du diocèse. Ce’ chef-d'œuvre est né de Paffection, du travail humble, persévérant, dévoué d’un membre de la communauté, dun bon frère convers, véritable Oblat de Marie Immaculée. Ces anges ont pris naissance dans le cœur de l’excellent frère Brochard; son amour pour son Evêque a dirigé son ciseau. Il
Æ a: , vous offre Ces anges en répétant avec nous ces cris de tous nos cœurs : Àd multos annos !
“Enfin, jetez un dernier regard autour de vous, Monseigmeur ; tout vous rappellera le dévouement sans bornes des chers frères convers. Ces constructions, objet de tant de travaux, de. peines, de fatigues, ces champs que le bon Dieu a vaillamment. bénis, ce moulin, ressource de la mission, tôut cela est l’œuvre: de nos bons frères, dont les noms, trop nombreux pour être cités. ici, vienhent se ranger à la suite du nom de leur doyen, V’excellent frère Bowes, et sont inscrits dans votre cœur et dans le nôtre. Ces bons et dévoués fils de la famille et de Votre Grandeur vous disent à l’envi, eux aussi : Ad multos annos ! ”
Le R. P. Visiteur prend alors la parole : “ Monseigneur, dit-il, je vois avec bonheur les magnifiques présents qui vous sont offerts; ces ornements sont splendides, précieux à tous les ütres. Ce que j'ai à vous offrir est peu de chose auprès de cette magnificence -de dorure et de broderie. Permettez-moi pourtant, Monseigneur, de vous remettre ce calice, ce missel, souvenir de notre Père général ; c’est le don de l’administration de notre chère Congrégation, c’est le présent des expulsés. Leprésent est peu de chose en lui-même ; mais, Monseigneur, il vous rappellera néanmoins le sentiment de regret, d’affection sincère du chef de la famille et de la Congrégation toute entièreà Pégard de Votre Grandeur. Laissez-moi aussi, Monseigneur... vous féliciter d’avoir ainsi mérité l'affection si profonde, si respectueuse, si sincère de tous les pères et frères de ce vicariat,. de ce diocèse à la tête duquel vous avez été providentiellement placé pour le plus grand bien de tous. Je suis heureux, Monseigneur, de me trouver à cette fête de famille, et je remercie. le bon Dieu de ce que je puis ainsi vous offrir mes vœux et ceux de l'administration générale”
Monseigneur ne peut contenir son émotion et sa voix se perd dans les larmes qui jaillissent de ses yeux. “ Oui, mon Révérend Père, s’écrie-t-il, je suis touché et reconnaissant de cet attache-ment, de cette affection et de ce respect si sincères dont je suis:
objet de la part de tous les membres de mon vicariat. Oui, je -suis heureux de ce souvenir du Père général et de l’administration, souvenir que je reçois par votre entremise avec la plus vive satisfaction. Maïs l'honneur qu’on veut me faire aujour- .dhui ne m’appartient point à moi seul; il doit, avant”tout, revenir à la Congrégation toute entièré. C’est elle qui a tout fait ici; c’est elle qui a fondé cette église de Saint-Albert; c’est -elle qui ma donné le moyen de faire le bien, de créer des missions en me fournissant la plupart des pères eb des frères qui m’éntourent. L’honneur qu’on veut me faire aujourd’hui, doit revenir aussi à PŒuvre de la Propagation de la Foi, à celle .de la Sainte-Enfance, et à tous les membres de mon vicariat. Si j'ai fait un peu de bien, je ne J'ai point fait seul, et même je sens que, grâce à ma faiblesse et à mes misères, j'ai dû . retomber lourdement parfois sur ceux qui m’entourent. J'ai -dû m’appuyer sur eux, et ils ont certainement senti le poids dont je les chargeais. C’est parce que je suis faible, c’est parce que j'ai connu mon impuissance que J'ai mis, dans mes armes, le-roseau s'éppuyant sur la Croix.
“Tenez, mon Révérend Père, permetter-moi une Compa- “raison; et pourquoi ne la ferai-je pas lorsque V'Esprit-Saint ‘ Tui-même, dans nos livres sacrés, se sert du même sujet de simi- ‘litude ? Dans ce pays-ci, nous voyageons souvent en traînesux “tirés par des chiens. Quatre chiens vigoureux sont attelés à la - suite les uns des autres à ce genre de véhicule, dans nos voyages -dhiver; celui de devant est le plus estimé, parce que c’est lui qui guide et qui conduit les autres; pourtant, ce n’est pas le “meilleur, ce n’est pas celui qui travaille, qui se fatigue’ le plus; “le travail, la peine sont pour ceux qui suivent. Eh ! bien, je -suis à la tête de ce diocèse; c’est moi qu’on honore le plus aujourd’hui; maïs, ces honneurs appartiennent à d’autres aussi, -et doivent rejaillir sur eux beaucoup plus que eur on n indigne
personne.”
Evidemment le R. P. Visiteur et les missionnaires protestè. rent contre ce que’ Monseigneur disait de lui-même.
Les sœurs de la Charité, les habitants de Saint-Albert vinrent à leur tour lui offrir leurs vœux. es derniers étaient Canadiens, Français, Irlandais, Métis, Sauvages; Monseigneur leur recommanda de ne faire qu’un cœur et qu’une âme. Dans cette circonstance comme dans bien d’autres, on le comparait à saint Jean, répétant sans cesse : Aïmez-vous les uns les autres. ‘
Le prestige de l’Evêque catholique était tel que l’évêque protestant vint lui-même à Saint-Albert, accompagné de sa dame et d’une nombreuse suite offrir ses hommages au jubilaire.
Le lendemain fut grande fête dans le pays. La cathédrale ne put contenir les fidèles qui arrivaient, non seulement des points les plus reculés de Saint-Albert, mais d’Edmonton et des stations environnantes. A la messe solennelle, le Père Lestanc fit un admirable commentaire de la devise du jubilaire, Infirma mundi elegit Deus.
Monseigneur voulait répondre, mais il ne put dominer son émotion, sa voix se perdit dans les sanglots. L'expression de son amour paternel pour ses collaborateurs, pour ses diocésains ne se fit jour qu’à travers ses larmes, et son émotion gagna toute Passistance.” Il ne put que donner, à son peuple, la bénédiction papale que Rome lui avait envoyée.
L’Evêque acceptait ces réjouissances pour entretenir l'esprit de famille, les rapports d'affection avec ses enfants. Dans Vintime de son eœur, il Sagiselt simplement, pour lui comme pour l’Apôtre, “oublier cé qui est par derrière, pour s'étendre vers les choses qui s’offraient devant lui” Il écrivait dans son journal : “ L’essentiel, c’est que tout cela serve à la
gloire de Dieu !”
Ca ss
et
L CHAPITÉE XIX
Boulèvement des Métis—Causes—Mgr Grandin signale le danger—Riol— Gabriel Dumont — La Suerre—Gros-Ours, ses déprédations — Les Pères Fafard et Marchand massacrés— Riel se rendSoumission des rebelles Dot: leur de l'Évêque—Accidents de voyages.
Nous devons revenir en arrière pour expliquer les origines du terrible drame qui ensanglanta le diocèse de Mgr Grandin, €n 1884 On nous pardonnera de nous étendre sur les péripélies de cet événement qui eut de si graves conséquences pour le pays. | » |
Lorsque le gouvernement fédéral, issu de l’Acte d'Union de 1867, voülut préndre possession des immenses territoires que venait de lui céder la Compagnie de la Baie d'Hudson, il eut À lutter contre de graves difficultés. | La Compagnie de la Baie d'Hudson ne s'était jamais préoccupée de faire un cadastre, chose fort peu nécessaire dans un Pays, où tout le monde se sentait au large, et où nul ne pouvait éprouver envie d’empiéter sur.son voisin. Les Métis s'étaient établis un peu partout, surtout sür les bords de la Rivière Rouge. Pleins de. dédain pour ces sang mêlés, les chefs du gouvernement fédéral envoyèrent, dans le Manitoba, des arpenteurs chargés de désigner l’emplacement des sefflements futurs. Ceux-ci opérèrent sans façon et prétendirent disposer, à leur gré, des terres occupées par les Métis. Les droits de possession de ces derniers étaient cependant indiscutables en faits leurs réclamations méritaient certainement d’être prises en considération. L’attitude insolente des arpenteurs, leurs propos
" ‘ pue "7
imprudents, donnèrent à penser aux Métis que, dans l'opinion des “annexants,” les droits, sans titres, ne seraient que {des droits sans valeur. Une inquiétude sourde d’abord, bruyante ensuite, se manifesta dans-le pays.
Les Métis réclamèrent des titres de propriété ou une indemnité équitable en cas d’expropriation. Comme il n'était pes fait droit à déurs requêtes répétées, ils prirent les armes; éfablirent, à Fort-Garry, un gouvernement provisoire, qui arbora le drapeau blanc fleurdelisé, avec la harpe d'Irlande, et se donna bientôt pour çhef un de ses membres, Louis Riel (1869). | « Louis Riel était né en°1844, à Fort-Gaärry. Métis, comme ceux dont il prenait la défense, ‘il possédait, cependant, peu de sang indien dans les veines. Fort intelligent, il avait été remarqué par Mgr Taché, qui Pavait envoyé finir ses études au séminaire de Montréal. ÆEloquent et énergique, il sut acquérir rapidement une influence considérable et se trouva tout désigné, au jour du soulèvement, pour prendre la direction du mouvement, Îl publia une déclaration de droits, dans laquelle il revendiquait pour les Métis le droit absolu de propriété sur leurs terres.
Le cabinet fédéral entra en négociation avec Riel, reconnaissant ainsi implicitement l'existence de son gouvernement, et une députation fut envoyée à Ottawa pour discuter les. termes d’un arrangement.
Ce fut alors que les chefs des Métis commirent une faute, très explicable sans doute, dans les circonstances difficiles où ils se trouvaient, mais qui devait leur susciter l’implacable animosité des Anglais. .
Une tentative de soulèvement contre le gouvernement de Riel avait eu lieu et quelques prisonniers du parti anglais : furent enfermés au Fort-Garry : L’un d’eux, Thomas Scott, orangiste d’Ontario, parvint un jour à forcer les portes de sa
province autonome sous le nom de Manitoba.
- lement consacré. Maïs Riel était exilé pour cinq ans.
prison et se livra à des voiesde fait sur les hommes chargés de sa garde. Üne première foi, on se contenta de le menacer, mais, à la suite de nouveaux attes de violence, il fut traduit devant une cour martiale, condamné-#" mort, le 3 mars 1870, et exécuté le lendemain.
Le gouvernement fédéral, pour apaiser les Métis, avait eu
lhabileté de rappeler, en toute hôte dans son diocèse, Mer
Taché, qui se trouvait à Rome. En même temps, l’hiver était mis à profit pour organiser une colonne expéditionnaire qui, sous les ordres du colonel Wolseley, devait rétablir l’ordre matériel. Mais Mgr Taché, dont l'influence était considérable, parvint à tout concilier, et à l’arrivée de la colonne Wolseley,
l'ordre était rétabli. : Sur lintervention de leur Evêque, les
Métis obtinrent d'importantes satisfactions ; ils furent en droit de réclamer une concession de 240 acres par tête. Au lieu d’être gouvérné comme un territoire absolument dépendant du pouvoir central, le district de la Rivière Rouge était érigé en Un lieutenantgouverneur, des ministres responsables, deux Chambres, lune à vie, l’autre élective, devaient assurer le fonctionnement du régime parlementaire. L'usage du français se trouvait léga-
Pourquoi le gouvernement ne voulut-il pas étendre à tout le Nord-Ouest les sages règlements inclus dans “Facte ‘de Manitoba ?” Il aurait, par là, empêché bien des ruines et; préservé bien des vies. Il était si raisonnable d'accorder alors aux Métis ce qu’on fut obligé de leur accorder plus tard, des scrips, des titres légaux les rendant propriétaires de leurs terrains ou de terrains équivalents.
Les causes de mécontentement des Métis du Nord-Ouest, en 1884, étaient identiquement les mêmes que celles de leurs con-”" citoyens du Manitoba en 1869. Les délais déplorables-qu’apportait toujours le gouvernement à “eur octroyer les serips de terre, euxquels ils avaient droit, les irritaient profondément. L
Le gouvernement ne pouvait pas se plaindre de n’avoir pas été prévenu. Déjà, on avait pu constater plusieurs faïts de violence de la part des Métis, à la suite du sans-gêne des Européens, ne
Trois ans auparavant, ils. avaient. appelé Mgr Grandin ‘à Edmonton. Jl s'agissait de faire rendre justice à l’un d’eux dont un Anglais voulait ravir les terres. Celui-ci se hâtait de bâtir sa maison pour s'assurer la propriété du terrain.
L'Evèque, tout en reconnaissant leurs droits, ne put que les encourager à adresser à la justice. Mais les magistrats demeuraient indifférents et aveugles.
Se voyant privés du secours du gouvernement, les Métis s’assemblent, protestent, veulent se rendre justice, et prestement précipitent la maison de l'Anglais dans la Saskatchewan.
Tout en menaçant d’avoir recours à la justice et à la loi, juges et policemen se gardèrent biem de se montrer, et l’Anglais . dut se résoudre à transporter sa construction plus loin.
De tels actes, Mgr Grandin avouait ne pouvoir les conseiller, mais il ne pouvait les blâmer. Ce fait, d’ailleurs, n’était pas isolé. “Ce sont des faits de ce genre, dit le prélat, malheureusement trop communs, sur lesquels la justice locale fermait les yeux, qui ont amené la révolte des Sauvages et des Métis de Batoche. Elle eut été générale sans nous.”
Désireux de soutenir leurs droits, les Métis allèrent chercher Riel, dont le prestige était encore le même. Elu député du Manitoba, il avait eu la hardiesse de 6e rendre à Ottawa, en ‘ 1874, pour prendre possession de son siège; mais, dans la
“crainte d’être emprisonné — le gouvérneur d’Ontario avait | promis 5,000 piastres pour sa capture, —.il s'était retiré aux Etats-Unis. Il se trouvait à Mentana, en 1884, maître d'école dans une maison dirigée par les Pères Jésuites, lorsque les Métis du Nord-Ouest vinrent le chercher. .
Même avant l’arrivée de Riel, Mgr Grandin se rendait compte des colères qui grondaient sourdement et qui pouvaient faire explosion. Dès le mois d’octobre (1884), il en avait prévenu le lieutenant-gouverneur : “ Riel, dont on ne parlait plus, lui écrivait-il, redevient un personnage important. J’apprends que les Sauvages eux-mêmes en parlent comme d’un demi-dieu qui, apportera Taisance et le bonheur chez tous. Si donc, il arrivait quelques émissaires de la part de Riel, Jen redouterais singulièrement les effets.”
Dans une autre lettre au ministre des Travaux publics, il précisait davantage : “Je déplore cette façon du gouvernement d'afficher un vrai mépris du pays. Messieurs les membres du 8ouvernement ne devraient pas ignorer que les Métis, aussi bien que les Sauvages, ont leur orgueil national, et s’irritent du mépris dont ils se croient victimes. Une fois poussés à bout, ni prêtres, ni évêque ne pourront leur faire entendre raison. Je vous supplie donc, Monsieur le Ministre, d’user .de toute votre influence, pour qu il soit tenu compte de leurs justes demandes.”
En pleine tournée pastorale, ‘à Saint-Imurent, il reçut les confidences des Métis.” Riel était avec eux. Citons le journal de Mgr Grandin: “ Riel, Gabriel Dumont, Maxime Lépine, - "-ete., prirent la parole et se plaignirent de n’être point appuyés par le clergé. Je répondis que, ne connaissant pas leurs revendications, nous ne pouvions être, ni pour eux, ni contre eux. Si vous réclamez les faveurs auxquelles votre titre de premiers occupants. vous donnent droit, nous serons avec Vous, mais jemais nous ne pourrons appuyer une révolution. Riel nia, dans une conversation, privée, que le pensée d’une révolution. fût dans leurs plans.” /
L’Evêque approuvait pleinement la plupart des réclamations des Métis, maïs il était dans son rôle, en empêchant, autant qu'il le pouvait, une tuerie inévitable.
A la demande de Riel, il-donne pour patron, à la nation métisse, saint Joseph, et pour patron secondaire, saint Jean. Baptiste, premier patron des Canadiens-français, avec fête nationale fixée au 24 juillet, un mois après les grandes fêtes nationales des Canadiens.
“Riel, écrivait Monseigneur, me fait l’effet d’un homme fort exagéré, aussi bien en religion qu’en: politique. Je crains qu’il -ne devienne fou. Plusieurs Pères partagent mes craintes, ainsi que plusieurs Métis, mais la généralité de ces derniers le regardent comme un oracle.”
Monseigneur crut devoir encore, à plusieurs reprises, faire part de ses craintes au gouvernement. Dax n’en tint pas compte. Pour économiser quelques milliers de piastres, le gouvernement allait en dépenser. des millions, sans compter le sang qui allait être versé.
Cependant les Métis avaient formulé une déclaration de
… droits qui fut votée à l'unanimité et transmise au gouvernement
fédéral. ()
Durant quelques mois, l'agitation se poursuivit sane sortir de la forme légale et constitutionnelle. ŒKille s’étendait, non seulement chez les Métis de race française placés, au nombre de 2,000 environ, sur les deux rives de la Saskatchewan, entre Battleford et Batoche, mais aussi chez les Métis de race anglaise
” {1} Cette reclamation portait sur les sept points suivants: 1° Subdivision en provinces des Territoires du Nord-Ouest ; % Octroi aux Métis de la Saskatchewan des mêmes avantages territoriaux concédés aux Métis du Manitoba ; 3° Délivrance de titres de propriété aux colons en état de possession ; 4 Vente de 500,000 acres de terre du gouvernement pour en appliquer le produit à-l'établissement d'écoles, hôpitaux et autres institutions du même genre pour les Métis, et à l'octroi de semences et machines agricoles aux Métis pauvres; 5° Réserve de 100 cantons de terre à distribuer dans l'avenir aux enfants des Métis ; 6° Subvention d'au moins 1000 piastres pour l'entretien d’une école dirigée par des, religieuses dans chaque établissement métis; 7< Amélioration du sort des sauv' ages.
Un-grand nombre de élails de ce chapitre sont tirés de l'ouvrage de A " Georges Demanche, Au Canaëa.
et écossaise groupés aux environs de Prince-Albert. Ces der-
.niers ne furent pas les moins ardents à encourager Riel! à le Jancer en avant, pour l’abandonner, avec empressement, au jour du danger. Sans ce concours, sur lequel Riel croyait pouvoir compter, celui-ci n’eut peut-être pas poussé les choses à] bout
À force d’attendre le redressement de leurs griefs, les esprits saigrissaient. Il y a loin, il est vrai, des bords de la Saskatchewan à Ottawa, mais la construction du chemin de fer du Pacifique, achevée, depuis quelque temps, jusqu'aux Montagnes Rocheuses, rendait les communications incontestablement plus rapides, et malgré les lenteurs inhérentes à l’administration dans tous les pays du globe, les Métis avaient peine à :comprendre comment leurs réclamations sommeillaient si longtemps à Ottawa et se considéraient comme abandonnés à eux-mêmes, victimes de dénis de justice répétés, et, ne comptant plus aux yeux du gouvernement. De là à un soulèvement, il n’y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi. La patience des Métis était à bout, leur confiance en Riel était immense, et celui-ci, qui passait presque pour prophète, résolut d’user de son ascendant pour lever l’étendard de la révolte, non avec la folle pensée de lutter contre tout le Canada, mais avec l’espoir d'obtenir, par la crainte, la réalisation de toutes ses demandes.
Cette détermiriation pouvait être condamnable, mais le |gouvernement fédéral de son côté, n’avait rien fait pour lai prévenir, Et, quand il se décida à accorder les premières satisfactions, il étdit déjà trop tard. Le 30 mars, une com" ‘mission de trois membres était nommée pour s’enquérir, à bref délai, des réclamations des Métis. Mais déjà la poudre avait parlé, et la commission ne parvint sur les lieux qu'aprés la pacification. |
Le rôle de pacificateur n’est pas toujours sans ennui. nombre de Métis accusaient les missionnaires de les abandonner.
Bon
Des meneurs intéressés à la révolte leur disaient que leurs prêtres étaient vendus au gouvernement et #’entendaient avec lui pour les exploiter et les rendre malheureux.
Les Sauvages eux-mêmes, surtout les infidèles, entendant les missionnaires parler d’apaisement, ajoutaient foi à ces rumeurs.
La nouvelle de l’arrivée de la police montée, seule force publique chargée du maintien de l’ordre dans le Nord-Ouest, précipita le mouvement. Craignant pour sa sécurité, Riel con- . voqua, en toute hâte, ses partisans à Batoche, petit village situé sur la rive droite de la Saskatchewan du sud, et les détermina à la résistance. Pour les armer et les nourrir, il réquisitionna les armes, munitions et vivres qui se trouvaient dans les magasins des négociants, tout en demandant un état des livraisons qu’il entendait payer. En même temps, il laissait profaner l'église, persécuter les missionnaires, tout en affectant les dehors d’une grande piété.
Le Père Moulin voulut protester contre lPenvahissement de son. église. Riel le menaça de l’arrêter et de le lier comme un prisonnier s’il s’opposait à son dessein. . L'église fut donc envahie et devint le quartier-général de Riel et de ses gens. “La Providence, qui prévoyait ce mouvement miraculeux, disait-il'à ses recrues, avait préparé cette église pour servir de forteresse, et saint Antoine — cétait le patron de Péglise — allait devenir célèbre, dans Fhisboire, comme le lieu d’où sorti rait l'émancipation du Nord-Ouest.” Il constitua un gouveé nement provisoire, sous la forme d’un conseil de douze membres, dont il fut le chef incontesté et absolu (18 mars 1885). Il prit le titre d’exovide et donna, à son conseil celui d’exovidat.
Parmi ces membres, on remarquait notemment Gabriel Dumont, Maxime Lépine, Philippe Garnot, Jackson. Ces deux
derniers furent les seuls. blancs associés par Riel à ses entreprises.
Le. — 879 — ,
Gabriel Dumont mérite. une mention spéciale, Chasseur de buffles à l’époque où il y en avait encore, il passait, dans toute la Prairie pour un intrépide trappeur doublé d’un tireur hors ligne. Il n'avait pas son pareil pour choisir son terrain de | combat et dresser une embuscade, joignant la supériorité des blancs à l'instinct de la race indienne. -Un jour, il se rendit avec quelques chasseurs blancs et métis dans un camp de Fieds-Noirs. Les Sauvages exécutaient la danse du poteau, cérémonie dans laquelle les plus braves guerriers racontaient leurs exploits. Dumont entre hardiment dans la danse, . s'approche du poteau, et y plantant son couteau, g’écrie avec une téméraire audace : “J ’ai tué dix Pieds-Noirs” Ses com- Pagnons, stupéfaits de cette bravade, se regardent déjà comme des hommes morts. Mais les guerriers se lèvent et expriment à Gabriel Dumont leur admiration. “Tu es un brave, lui disent-ils. Nous avons éntendu parler de ta valeur; elle n’est pas surfaite. ‘Tu resteras avec nous; nous ferons festin; tes Compagnons peuvent rester ici” Avec un chef de cette trempe et des tireurs habiles comme les Métis, la lutte devait. être chaude, ?
Si Riel et Gabriel Dumont avaient été moins prompts à ouvrir le feu, on aurait pu espérer une transaction comme en 1870. Cet espoir fut vite déçu. Le major Crozier, de la police montée, ayant appris la présence d’une bande de Métis près du lac aux Canards, s’y rendit avec cent de ses hommes et quarante volontaires (26 mars). Il y rencontra seulement vingt-six hommes à cheval, commandés par Gabriel Dumont et les somma de mettre bas les armes. Ceux-ci refusèrent. Un. sauvage, ayant voulu, saisir l'arme d’un homme de la police, fut renversé et atteint d’un coup de feu. Presque en même temps un métis était tué. Les. compagnons de Dumont firent
alors une décharge sur la troupe du major Crozier, lui tuèrent
nn
quatorze hommes et en blessèrent 9. Le major, craignant de ne pouvoir déloger, sans de grandes pertes, les Métis portés au haut de la colline, baîtit en retraite, en abandonnant ges morts, après n’avoir infligé que quelques pertes légères à ses adversaires.
La nouvelle du soulèvement des Métis fut. annoncée au
. Parlement d'Ottawa, le 23 mars, et fit Peffet d’un violent coup
de tonnerre dans un ciel sans nuages. Rien n'était préparé pour la répression d’une insurrection que Riel faisait éclater à cette époque de l’année où la fonte des neiges, qui dure généralement deux ou trois semaines, rend les mouvements des troupes presque impossibles. ,
Le Canada n'avait pas d'armée permanente, mais seulement des milices; il fallut mobiliser à la hâte quelques bataillons.
. Cinq mille hommès furent transportés, en moins d’un mois, sur ‘ le théâtre des opérations. Ils étaient sous les ordres du
général Middleton qui établit son quertier-général à Fort qu’Appelle,
Les succès des Métis au lac des Canards avait été le signal d’un soulèvement des tribus sauvages de la Saskatchewan, travaillées depuis longtemps par Riel et ses émissaires. Gros-Ours, chef des Cris de prairie, dont la réserve était voisine du dac aux. Grenouilles, se signala par ses atrocités. Les sauvages qui suivaient Grôs-Ours étaient, pour la plus grande part, infidèles.
Le ? avril, tandis que les PP. Fafard-et Marchand accomplissaient les cérémonies du jeudi-saint, à Notre-Dame de Bon- Conseil, au lac aux Grenouilles, les Sauvages, en costume de guerre, envahirent l’église où les chrétiens se trouvaient réunis. L'office terminé, ils sommèrent les assistante, les missionnaires compris, de se rendre au camp de Gros-Ours. Les missionnaires, les sauvages et les blancs. furent conduits entre deux haies de guerriers. À quelque distance de l’église, l'agent du gouvernement auprès des sauvages refusa d'avancer. A l'instant
même une balle lui traversait le cœur. Le Père Fafard courut au secours du mourant. Pendant qu’il lui donnait l’absolution, une balle vint le frapper lui-même, mais ne le tua pas sur le coup.' Le Père Marchand qui marchait en tête, entendant dire
que son confrère venait de tomber, se précipita pour de secourir.
À peine avait-il fait quelques pas qu’il reçut lui-même, à la tête, une balle qui Pétendit raide mort.
© R. P. MarcranD, O0. M. I.
Cepertdant le Père Fafard ayant recouvré ses sens essayait de se relever. “Ne remue pas, Père, lui dit un sauvage, fais plutôt le mort.” Un autre sauvage, baptisé celui-là, décharges, à bout portant, son fusil dans le cœur du missionnaire. L'année précédente, ce malheureux, après avoir rejeté son épouse légitime, avait voulu en prendre une autre. Le Père Fafard &y était opposé. C'était la vengeance.
ON
Une vieille Montagnaise remplit, auprès des deux cadavres, l'office de Véronique. Malgré le péril auquel elle s’exposait, alors que toute marque d’inbérêt ne pouvait qu’exaspérer les Cris, elle lava le visage des Pères lorsqu'ils étaient encore étendus au lieu où ils étaient tombés, Elle remplit cet office de charité dans un état de saisissement facile à comprendre, | allant et venant de l’un à lPautre, s’y prenant et s’y reprenant
R. P. FaranD, 0. M.I.
encore, avec le respect et la tendresse d'une mère, et avec cela, cherchant, dans son cœur, une prière pour eux et ne pouvant que pleurer.
Ce premier devoir rempli, il s'agissait de transporter les corps en un lieu où Pon pôût les ensevelir convenablement. Deux Métis, sans caleuler le danger, ne consultant que leur
respect et leur dévouement, voulurent s'acquitter de ce devoir. Ils revêtirent les deux corps d’ornements sacrés et les déposèrent dans le caveau de l’église, maïs sans les couvrir de terre.
L'église était en bois; la bande de Gros-Ours y mit le feu. L'incendie, bien entendu, endommagea les cadavres, et l’édifice disparaissant, ils demeurèrent découverts. Quelques jours après, les deux corps étaient ensevelis par la colonne des soldats canadiens. | |
Gros-Ours, emmenant une quarantaine de prisonniers parmi lesquels le Père Legoff, se dirigea vers le fort Pitt qui fut dévasté. |
Du côté de Battleford, les Cris étaient entrés dans la lutte, sous le commandement dé Poundmaker, et avaient fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvait un missionnaire, le Père Cochin.
En quelques jours, le soulèvement des Métis et des Sauvages s’étendait d’Edmonton à Prince-Albert, sur les deux rives de le Saskatchewan, Peu sen fallait que le théâtre des opérations ne prit des proportions beaucoup plus vastes. Le prestige de PEvêque, l'influence toute puissante gu Père Lacombe maintinrent dans la soumission les Peaux-Rouges des environs de qu’Appelle et de Calgary, et, notamment, la turbulente tribu des Pieds-Noirs. Si les Pieds-Noirs avaient suivi Riel, la lutte aurait pris d’autres proportions. Les Métis de Saint-Albert et des environs furent aussi dociles aux conseils de Mgr Grandin. “Je ne puis compter, écrivait Riel, sur les gens de Saint- Albert”
Malgré les terres détrempées par la fonte des neiges, le général Middleton commença immédiatement les opérations. I1 organisa trois colonnes expéditionnaires, ayant toutes, pour bee d'opérations, le chemin de fer du Pacifique.
La première colonne, dont il se réservait le commandement,
était la plus importante et devait avoir pour objectif Batoche, centre de la rébellion. La deuxième, commandée par le colonel Otter, devait dégager Baïtleford. La troisième, sous les ordres du général Strange, avait pour but de protéger Edmonton, et d’opérer sur la haute Saskatchewan du nord.
Le 24 avril, Middleton arrive auprès du ravin de la rivière aux Poissons (Fish Creek), à dix milles de Batoche, où étaient retranchés les Métis. Le général avait témérairement divisé ses forces, .et, si l’ennémi avait eu les plus élémentaires notions de-la tactique militaire, il aurait pu, par l’agilité de ses mouvements, écraser, l’une après l’autre, les deux troupes alourdies par la masse des transports. Cachés dans des tranchées, rifle pits, les Métis dirigèrent, contre les troupes canadiennes, un feu nourri et redoutable. ils n’avaient pas été désorientés par les révélations de Riel, qui leur faisait abandonner leurs meilleurs rétranchements, on ne peut dire quel eut été le résultat immédiat.
Gabriel Dumont se proposait d’aller au devant des troupes, de les harceler pendant la nuit, en les empêchant surtout de dormir, persuadé que c’était un bon moyen de les démoraliser et de leur faire perdre courage; il voulait même faire sauter les chémins'de fer. Riel sy opposa. “%... Nous avons dû,. disait Gabriel Dumont, renoncer au projet d’aller rencontrer les ennemis sur un terrain avantageux pour nous, et jen suis sûr, nous les aurions tellement abrutis, qu'au bout de trois nuits, ils se seraient entre-tués les uns les. autres.
“ J'ai cédé au conseil de Riel, quoique persuadé que, humainement, mon dessein était meilleur ; mais, j'avais confiance dans sa foi et dans ses prières.
...Je voulais aussi me mettre, avec quelques-uns des miens, en embuscade, dans une grande épinettière où devaient passer les hommes de la police. On aurait pu y faire un grand mas-
sacre, mais Riel, qui nous modérait tout le temps, s’est formel-
Jement opposé à ce projet.” | Finalement Middleton peut s’emparer de Batoche. Les Métis
battent en retraite, abandonnant les ôtages retenus depuis près
de deux mois. - Riel a disparu, mais on le sait caché dans le pays. Recherché de tous côtés, il est découvert par trois éclai-
reurs auxquels il se livre lui-même. Quant à Gabriel Dumont qui s’était battu comme un lion, il gagne la frontière des Etats- Unis. La résistance était brisée en cœur.
La seconde colonne se trouvait aux prises à Battleford avec les Sauvages, sous la conduite de Poundmaker. Ceux-ci résis-
taient vaïllamment, mais la nouvelle de la défaite de Riel chan-:
gea la face des choses. Poundmaker se rendit.
Quant au général Strange, il fait son entrée à Edmonton sans coup férir, et descend la Saskatchewan jusqu’au fort Pitt, afin de se mettre à la poursuite de Gros-Ours. Après un premier engagement, celui-ci se retire vers le- nord. Enfin, le 3 juillet, la police montée peut s’emparer de lui et de ses derniers compagnons.
L’insurrection était vaincue. La commission chargée, si tardivement, de recueillir les plaintes des Métis, va leur délivrer
enfin les titres de propriété. Que de malheurs on eût évité en .
agissant plus tôt !°
Après jugement, Riel 'fut exécuté, dans la prison de Régina, le 16 novembre. Nous laissons aux historiens le soin de discuter, jusqu’à quel point il était séant d'envoyer à la mort un condamné politique, dont l’esprit chancelant était mal équilibré, et que le jury de Régina avait recommandé à la clémence de la cour. Notre rôle est simplement de dire l’attitude et la désolation de Mgr Grandin dans ces événements malheureux.
Pendant cette lamentable guerre, il s’était dévoué comme il
LU
savait le faire, abritant Îles familles dispersées; soignant les malades, recueillant les orphelins. T’évêché de Saint-Albert n’était guère qu’un hôpital. Son journal intime nous retrace toutes ses transes, toutes ses craintes. “Il me semble, écrit-il, entendre d’ici les cris des veuves et des orphelins, je vois la misère et la pauvreté de nos pauvres chrétiens, je redoute la haine et la vengeance.” | ;
Dès qu’il apprit la mort des missionnaires, il eut hâte de se
‘mettre en route. Quel douloureux spectacle ! Des ruines, des maisons brûlées, des champs en riche, des presbytères pillés ! des églises en cendres ! | - ‘
À Batoche, il rencontra le Père Moulin qui avait reçu une balle dans la jambe et qui semblait vieilli de dix ans.
Il pria et pleura longuement sur la tombe des deux Pères, et voulut qu’une croix fût érigée à l'endroit même où ils étaient torhbés. Sa douleur était immense. “Depuis mon voyage. en. Europe, disait-il, j'ai perdu huit missionnaires. Sur ce nombre, deux seulement sont morts dans leur lit; les autres sont morts ‘ gelés, noyés ou massacrés par les Sauvages.”
Les deux martyrs creusaient un vide dans les rangs de ses missionnaires. | €
Le Père Fafard était un vrai cœur d’apôtre, plein de foi, enflammé de Pamour de Jésus-Christ et de PEglise; le Père Marchand, plus jeune, était le compagnon de ses travaux et. lPémule de ses vertus. . .
Après avoir pleuré tant de jeunesse, de sainte ardeur, de foi, de pureté perdues pour ses missions, il voulut consoler les parents des défunts. Il écrivait à madame Fafard : “ Je vous conserve le rosaire de votre digne fils.” |
Puis il lui donnait les détails qu’il avait pu recueillir.
“ On me dit qu’il y a, dans le camp, une pauvre vieille sauvagesse qui avait lavé les figures de nos chers martyrs. Je l’inter-
nm
rogeai : “Quand j’arrivai près du cadavre, me dit-elle, ils “ étaient déjà froids, tous les deux avaient la figure et les mains “ensanglantées, ils tenaient d’une main leur croix, qui était ‘aussi rougie de sang. Le Père Marchand avait la tête percée « dune balle et le Père Fafard, outre la blessure qu'il avait au “cœur, avait, sans doute, une blessure ailleurs, car le sang lui “eoulait le long du bras; je fus puiser de l’eau dans le marais “et leur lavai la figure, les mains, et je lavai aussi leurs croix.”
“La pauvre vieille sanglotait en nous racontant ces détails ;
les Pères et moi et peut-être quelques sauvages en faisions
ni
autant. “Pendant que je les considérais ainsi, ajoutait-elle, je “pensais aux douleurs que dut éprouver la très Sainte-Vierge “lorsqu'on lui remit le corps percé de clous et ensanglanté de “son Fils.” Le
Il me semble que cette bonne vieille me communiquait cette bonne pensée pour vous surtout, chère madame Fafard. Vous pouvez comparer vos douleurs à celles de la très Sainte-Vierge,
. et avec d'autant plus de raison que la victime, que nous pleurons
ensemble, ressemble plus à la grande Victime du Calvaire; le
© cher martyr aussi est mort pour le salut de ses frères, pour le
salut des bourreaux. Vous eussiez été heureuse, sans doute, de” rendre à votre missionnaire ces devoirs ‘que Jui a rendus une pauvre sauvagesse; cette circonstance vous eut rendue plus semblable à la Mère des douleurs, mais votre cœur n’y eut pu tenir et le bon Dieu vous a épargnée” Sa lettre, à la famille Marclfand, fut aussi un cri de douleur et d'action de grâces.
Dès la fin de la guerre, Mgr Grandin avait rédigé une pétition adressée au gouverneur général, en faveur des Métis compromis. «, Il plaidait les- circonstances, faisant remonter la vraie culpabilité aux excitateurs commerçants qui voyaient, dans Îa guerre, un moyen de pousser leurs affaires, et il ajoutait, avec une sainte audace : “Je n’ai pas épargné les reproches à nos
EN
Métis, mais je me permettrai de dire à Votre Honneur, avec tout le respect possible, que le gouvernement canadien n’est pas sans mériter le blâme, lui aussi, et, si javais, auprès de ses membres, la même autorité qu’auprès des Métis, je le lui dirai avec plus de forme, mais avec la même franchise. Combien de pétitions et de plaïntes ces Métis n’ont-ils pas envoyées au gou-. vernement sans qu’on daignôt les honorer ‘d’une réponse ! Combien de fois me suis-je adressé moi-même, par écrit et de vive voix, à Votre Honneur sans avoir pu obtenir que.de bonnes paroles ! "Je supplie Votre Honneur de ne ‘pas prendre en mau-
. valse part ma franchise; je n’ai‘en vue que le bien de vos
administrés et le bien du pays.”
Après l’exécution de Riel, il trouva, dans son cœur, de beaux accents pour plaider la grâce des autres prisonniers politiques. I ne fut pas étranger aux grâces individuelles qui ouvrirent, à plusieurs, même avant l’amnistie de juillet 1886, les portes du pénitencier de la Montagne de Pierre. Là, avaient été enfermés Poundmaker, Maxime Lépine, Gros-Ours eb plusieurs autres.
La guerre lé laissait au milieu des ruines. Que d’édifices à relever ! que d’orphelins à nourrir !” que d’écoles à entretenir ! ° Il sentait le gouffre se creuser sous lui, Les œuvres étaient dans un telle misère noire, ‘que la question de ‘vie ou de mort se-posait devant elles. IL lui fallait encore, quoique malade, prendre. le bourdon de quêteur et se rendre en Canada pour
© mendier le pain de ses enfants.
Avant de partir, il voulut visiter plusieurs missions, ‘en particulier, celle des Pieds-Noirs. Il n’y trouva ‘pas les consolations qu'il attendait. Le commerce avec les blanes portait des
fruits. “Ces sauvages, écrit-il, dans son journal, me donnent peu
d’espérance. .Nous avons fait, pour eux; bien des sacrifices en argent. ‘Trois Pères, des plus capables, se sacrifient pour eux sans grand résultat visible. Et ces Pères feraient tant de bien
ailleurs ! Malgré tout, nous ne croyons pas devoir abandonnèr ces ingrates missions. Les Pères baptisent bon ñombre de petits enfants avant l’âge de raison, et un certain nombre d’adultes
à la mort. Nous allons essayer sur un nouveau plan, nous. allons surtout prier.”
‘ Son voyage de McLeod à Calgary, par la traverse des Piede- Noirs, fut fécond en incidents. Il souffrit de la faim, fut réduit un soir à manger une omelette d'œufs couvés. Le lendemain, il fallut camper sans avoir rien à mettre sous la dent. “Nous essayons, raconte-il gaiement, de tromper nôtre estomac en dormant. Mais on a beau dire : qui dort, dîne, nous ne nous apercevons pas du résultat.”
De Calgary à Edmonton, ce fut bien autre chose. Un de ses chevaux se noie à la traverse d’une coulée. Son wagon se disloque. Il faut en relier les diverses parties à l’aide de débris de cordes, de lanières de cuir, et remplacer une roue brisée par une jambe de bois. En traversant une rivière, sur un mauvais pont, sa charrette tombe à l’eau, et pour sauver le cheval qui est entraîné, il doit à la hâte couper les traits.
Au passage de la rivière Bataille, il est sur le point de pérdre sa chapelle et tous ses effets. ‘
Le lecteur imagine facilement les difficultés que les cours
On avait
soin de diriger la marche pour les traverser aussi près que possible Ge leur source, surtout au printemps, où elles se grossissaient des eaux d’une foule de petits affluents. Quand les rivières n'étaient pas guéables ou qu’elles étaient trop larges pour que des arbres atteignissent d’une rive à l’autre, alors on faisait un radeau sur lequel on mettait le bagage, ainsi que ceux qui ne pouvaient traverser à la nage. .Ce radeau était
erches ou tiré avec des cordes retenues de
poussé avec des p
chaque rive. Avec l’une des cordes on le tirait, d’un côté de la rivière, et avec l’autre on le ramenait pour le charger de nouveau. Ce mode de navigation était assez expéditif. " C’est par ce procédé que Mgr Grandin avait voulu traverser la rivière Bataille. Son compagnon, un jeune métis, avait placé sur le radeau la chapelle, les provisions, les harnais, les débris du wagon, quand le courant fit tout chavirer. Il fut possible de retirer de l’eau la chapelle, et quelques boîtes de conserve. L’Evêque arriva à Saint-Albert brisé par la fatigue, transi de froid, malade, après avoir longtemps pataugé dans la boue, ‘les rivières eb les coulées, mais toujours heureux de se sacrifier pour Dieu et pour les âmes. |
CHAPITRE XX 1886-1890 : ul Visiles au Canada, aux Etats-Unis, à Rome—Concile provincial de Saint- Boniface Division du diocèse de Saint-Albert — Sacre de Mgr Pascal—
Etat du diocèse à cette époque—Mort de Mgr Faraud-Sacre de Mgr Grouard—Ordinetion du Père Cunningham. .
Les années 1886, 1887 et 1888 furent bien employées par l'évêque de Saint-Albert, Visite’ de’ son diocèse, courses et prédications au Canada et aux Etats-Unis, voyage à Romse-pour 5 assister au Chapitre général de sa congrégation, lettres incessantes pour implorer la charité en faveur de ses écoles qu’il | fallait soutenir à tout prix, etc.
Tout cela, malgré diverses maladies qui l'étreignaient rudement. Dévoré par la fièvre, la figure enflée par les névralgies, il surmonta toutes ses douleurs pour ses missions.
Au Canada, il prêche presque tous les jours, ct souvent plusieurs fois par jour. Aux Etats-Unis il parcourt successivement New-York, Washington, Baltimore, Philadelphie, Providence, ete, etc. La prédication en anglais nécessitait plus de préparation et doublait la fatigue.
Oh ! que ce métier de quêteur lui était à charge ! Il fallait tout son amour des âmes pour lui faire surmonter ses répugnances. “Je ne sais, écrivait-il dans son journal, si même depuis que je suis missionnaire j'ai éprouvé un malaise compa- Table à celui que’j'éprouve aujourd’hui. La crainte de gêner me jette dans les plus grandes tortures. J’ai honte de moi, je suis obligé de veiller sur ma sensibilité pour ne pas éclater en sanglots... Il me semble que la confiance en Dieu ne me
manque pas, mais vraïment les épreuves sont longues, Je crains qu’elles ne soient bientôt au-dessus de mes forces. “ Fiat tamen Pater voluntas tua semper ! fiat in me ! fiat de me ! fai per me ! fiat in omnibus mois ! fiat in vità et in morte meû ! fiat in impor et in œternitaie ! Amen. - Deus, ad adjuvandum me - jusqu'au bout à travèrs les épreuves et parfois | les humiliations.
Ces prédications et ces voyages le réduisirent à un état de fatigue extrême. Quand on parcourt son itinéraire, quand on lit ses lettres, ses mémoires $8i nombreux, ei variés, on se demande comment il pouvait suffire à cette effroyable surcharge de travail., Il suecomba à la peine et fit une vraie maladie à Vhôpital Notre-Dame de Montréal où il fut soigné avec une tendresse toute filiale par sa nièce, sœur Grandin, qui lui servait à la fois d’infirmière et de secrétaire,
Soulagé, mais non guéri, il reprend ses folies de la croix.
A Rome, il se console auprès du Souverain-Pontife et Ii demande pardon de ne lui offrir qu’une peau de chèvre des montagnes. Léon XIII sourit et’ s’en enveloppe immédiate-
ment les pieds. “ Que le Saint-Père est bon ! disait-il. 1 était insatiable de détails sur nos martyrs, sur nos missions. Île accordé à tous nos missionnairès le pouvoir de donner Ia bénédiction papale dans leurs missions respectives.”
En France, il revoit rapidement sa famille, ses amis, Mgr Sébaux, et reprend l'Océan “ étonné de se voir traversé tant de
. un ? aurait dit Bossuet.
Ki Il avait hâte de se rendre à Saint-Boniface pour prenâre part
au Concile des évêques de la province, réuris sous la présidence
de Mgr Taché. C'était un acte bien significatif qu Pune-telle ë, réunion dans un pays où, quatre-vingt ans äuparavant, il ny : avait pas un seul prêtre ! Mer Grandin répondait, avec joie, à l'appel de son métropolitain; il voyait, dans ce grand acte, laffermissement de l’Eglise, dont le règne était la passion de