‹ Mgr. Grandin, Oblat de Marie Immaculée: premier évêque de Saint-AlbertChapitre 46 sur 75 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Les premières écoles dans le Nord- Ouest—Zèle des missionnaires Persécution orangiste— Ordonnances de 1884-1888— Protestation de l'Evêque— Ordonnance de 1892—Lettre de Mgr Grandin.

1Fhfance est la portion privilégiée de l'Eglise comme elle r létait de son divin Fondateur. C’est une proie exquise pour . la franc-maçonnerie qui multiplie ses efforts prodigieux et . universels, pour s’en emparer. La secte livre à l’Eglise d’incessants et de savants combats pour lui arracher l’âme des enfants.

Cette épreuve ne fut pas épargnée à Mgr Grandin.

Dès le début, quand les missionnaires pénétrèrent dans le pays, ils johissaient d’une pleine liberté, dans la question des écoles. Celles-ci n’existaient pas de par la loi. : Les missionnaires les établissaient de leur plein gré, où ils voulaient, et la plupart du temps au prix des plus grands sacrifices. Les parents aidaient quelquefois, mäis rarement.

L'autorité civile était pleine d’admiration pour le zèle des apôtres, et, loin d’enrayer l’action de tes écoles, elle les favori-

‘ sait. Elle avait à cœur de faciliter tout ce qui pouvait assurer le bonheur des peuples, non seulement dans l’ordre matériel, mais bien œussi dans les légitimes aspirations de l'âme et du

cœur, u |

Ces missionnaires, qui avaient quitté leur patrie pour se donner à l’évangélisation du Nord-Ouest, deyenaient souvent instituteurs. Eux qui avaient rêvé un large apostolat, accom- # pagné, sans doute, de rudes sacrifices, mais aussi de quelques consolations Æolorées, malgré font, d’un peu de poésie, se° dévouaient à enseigner prosaïquement la lecture, à des enfants

grossiers et inhabiles !

Il y a, dans la vie de missionnaire, un côté poétique, au moins dans le rêve. Ce sont des attraits réels bien qu’inférieurs, C’est une vie de voyage à travers des régions inconnues, une

Enasar na

Rivière ELsow, Carcary

2 vie d'aventures, dégagée des conventions asservissantes de notre vieille’ société, une vie plus libre, où le zèle et l'initiative person-

Un cœur rempli de tristes pressentiments.

nelle sont à l’aise. . Le jeune aspirant voit passer, devant ses ‘

yeux, des forêts vierges, des peuplades ingénues, (C’est un charme humain bien que subordonné au désir de procurer la gloire de Dieu et le bien des âmes. Toute cette poésie est morte, quand le’missionnaire se trouve en présence d’un alphabet qu'il faut apprendre à épeler ! ‘

Sauver les âmes en régentant une classe de grammaire, en expliquant les règles de Varithmétique, en dirigeant même la main inexpérimentée d’un sauvageon dans la formation, des lettres d'écriture, tout cela peut constituer un grand mérite, mais la satisfaction est mince et peu fascinante. Les missionnaires eurent ce courage, ‘et les protestants eux-mêmes ne dissimulaient pas leur admiration.

Après l’annexion des Territdires au Canada (1870), la situation changea profondément. |

L'acte constitutionnel des Territoires garantissait à la minorité catholique le libre établissement d’écoles séparées partout où elle Je jugeait à propos. C’était un contrat entre les pouvoirs publics, présents et futurs, du Canada, et les habitants du \Nord-Ouest. C'était aussi une vraie constitution assurant aux babitants du pays, particulièrement aux colons de langue française, l’usage officiel de leur langue et le maintien des écoles séparées. D’après la loi, les catholiques pouvaient orga-

“niser eux-mêmes leurs écoles et les voir assistées par les fonds

Publics. Elles étaient sur un pied d'égalité parfaite avec les écoles du gouvernement et avec les écoles protestants. L’accaparement civil ou plutôt orangiste se fit lentement mais sûrement. , Mgr Grandin suivait ce mouvement d’un œil attentif et av N Il semblait plutôt né pour conclure des traités que pouf livrer des batailles. Ce n’était pas une nature âpre et belliqueuse, mais si sa charité était invincible dans la forme, il prétendait bien ne jamais faire

capituler sa conscience devant les ennemis de sa foi. “Je suis le serviteur d’un Maître qu’on n’a pu enfermer dans un tombeau, disait-il. Un front d’évêque doit être plus dur qu’un front de cuirassier, frontem adamantem, duriorem frontibus eorum"

Il ne nous appartient pas de donner un historique complet de la question des écoles dans le Nord-Ouest; nous devons nous borner aux phases principales.

D’après une ordonnance qui parut en 1884, il fut pourvu à la nomination d’une sorte de conseil, appelé Bureau de ’Education, composé de douze membres, dont six protestants et six catholiques, se divisant en deux sections distinctes.

Ces deux sections siégeant ensemble n’avaient que des pouvoirs généraux. Par contre, les pouvoirs des sections siégeant séparément étaient étendus, .

La section avait le contrôle et la direction de ses écoles, faisait les règlements qw’elle jugeait convenables, pourvoyait à Pexamen et à la classification des instituteurs, avait le choix des livres et manuels, nommaït les inspecteurs, etc.

En 1885, une nouvelle ordonnance réduisait à cinq le nombre des membres du Bureau d'Education dont trois protestants et . deux catholiques sous la présidence du lieutenant-gouverneur. Elle restreïgnait aussi le pouvoir des sections.

En 1888, le Bureau d'Education devait se composer de huit membres dont cinq protestants et trois catholiques. La balance

n'était déjà plus égale, puisqu'on opposait trois catholiques seulement à cinq protestants.

À peu près chaque année, un coup de garrot était donné à la première liberté. * Les droïts des catholiques étaient lésés par une série de règlements successifs. “L'histoire fidèle et complète du travail lent et sourd de tout ce monde acharné à la destruction de nos écoles, écrivait. l'honorable M. Forget, aujourd’hui lieutenant-gouverneur des Territoires, serait curieuse à faire, et nombre d’âmes candides seraient certes plus qu'étonnées si l’on faisait à chacun sa part de responsabilité.”

«Dans une lettre publique, digne et vengeresse, adressée aux archevêques et évêques du Canada, Mgr Grandin fit entendre ses plaintes :

“Le parti catholique français, disait-il, a des droits qu’on ne peut lui ravir sans injustice, il a même des droits à la reconnaissance de ce parti fort et puissant qui tient à Popprimer. Ne sont-ce pas, en effet, les Canadiens-français et, les Métis qui

* ‘ ont rendu possible la colonisation du Nord-Ouest, qui ont

facilité les rapports des blancs avec les sauvages, qui sont encore aujourd’hui le vrai trait d’union entre les uns et les autres ? Mais la reconnaissance, le souvenir même d’une obligation n’est pas, paraît-il, la vertu des puissants; il faut, nous, minorité, nous résigner à ne plus compter dans la société, trop . heureux si on nous permet de vivre comme des parias et des vaincus. Malgré une certaine dose d’humilité que je m ’efforce . de cultiver en moi, il m’en coûte, cependant, pour moi et pour les miens, de me résigner à vivre à ces conditions.”

On raconte qu’à la lecture de cette lettre Mgr Laflèche s’écria : “Oh ! le brave cœur !” Et sur le champ il envoyait ses félicitations à Pévêque de Saint-Albert : “ Courage, cher seigneur, lui écrivait-il, ne vous laissez pas abattre par les difficultés sans D

cesse renaissantes sur vos pas. Est-il étonnant que le démon

mette tout en œuvre, pour paralyser vos efforts, quand on considère importance de la cause à laquelle vous travaillez ? Il s’agit de lavenir religieux de cette immense contrée qui sera habitée par des millions d’hommes, avant cinquante ans.”

Une nouvelle lettre de Pévêque des Trois-Rivières ajoutait : “ Nous ne sommes point des hommés politiques, mais nous avons un intérêt sacré à protéger, à défendre, auprès des gouvernements, et avec la grâce de Dieu nous n ’y manquerons pass ‘nous userons de tous Îles moyens légitimes que nous donne la constitution de notre pays, pour atteindre efficacement cette fin

sacrée.

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“ Le maintien de la langue française, comme langue officielle, sur le même pied que la langue anglaise, la protection des missions catholiques contre toutes les tentations du fanatisme sectaire, à l'ombre de l'autorité gouvernementale, sont des choses Parenties par la constitution du pays et tellement essentielles pour nous Canadiens-français qu’elles rallieront tous les députés de notre nationalité, sans distinction de partis, comme un seul homme, quand il s’agira de les déféndre contre d’injustes agresseurs. s É:

“ Courage done, et regardons l'avenir a avec confincé quel que soit le nombre de nos adversaires.” F L

"DE Tous les points du Canada et du monde” catholique ce furent des lettres de chaude adhésion.

* Le R. P. Soulier hi écrivait : “ Vous n'avez jamais été plus évêque qu'au moment où, sans vous mettre en peine des ennuis de toute sorte qui peuvent vous être suscités, vous n’avez souci que de faire acte de pasteur, en protégeant les faibles et en dénonçant l’iniquité. :Nous ne doutons pas que tout l’épiscopat ct tous les vrais catholiques du Canada ne soient avec vous dans cette glorieuse campagne, et ne vous soutiennent de leurs sympathies. .. Il est malheureusement trop clair que l'influence orangiste, abritée dans les plis du drapeau anglais, marche à la conquête du Nord-Ouest, avec d’autant plus d’arrogance qu’elle voit, chaque jour, s’accroître la population et les centres protestants, pendant que la population catholique diminue. Mais, ce n’était pas une raison de vous taire et de baisser pavillon. Voub avez pour vous la raison et le droit de premier occupant. Vous êtes le protecteur reconnu des catholiques, et notamment des pauvres Sauvages et Métis. Ce rôle vous grandit considérablement eb vous confère une grande puissance. Allez donc de Pavant, Monseigneur, s0yez l'avocat des opprimés et le père des pauvres, et inspirez-vous du vieil adage de l'honneur français : Fais ce que dois, adrienne que, pourra.”

En 1892, une nouvelle mesure vint aggraver la situation. Une ordonnance néfaste plaçait, dans des mains non catholiques, le contrôle absolu et la direction des écoles catholiques. Elle supprimait de fait le Bureau d'Education et le remplaçait par un Conseil d’Instruction publique, auquel étaient adjoints deux membres protestants et deux membres catholiques, mais privés de vote. On enlevait, aux catholiques, le choix des livres, le droit de nommer des examinateurs, la possibilité de créer des écoles nôrmales, le droit d'ouvrir la classe par la prière, etc. : La langue française était abolie pour les examens, etc.

“Jusqu'à la date de cette ordonnance, écrivait l'honorable M. Forget, on ne nous avait jamais dénié le droit d’administrer nos écoles, d’en régler le programme des études, de choisir les

- livres de classe, de contrôler l’enseignement religieux, et, enfin, d'autoriser l’usage de la langue française partout où nous le jugions convenable. Ces droits étaient exercés par la section catholique du Bureau de l'Education et, à la rigueur, suffisaient Pour conserver, à nos écoles, leur caractère distinctif d’écoles catholiques.

“Maintenant, tout cela est disparu : le Bureau de l'Education n’existe plus. Toutes les écoles publiques et séparées. sont, par Pordonnance de 1892, placées sous le contrôle direct d’un surintendant de l’éducation protestant et d’un Conseil de l’Instruction publique composé des membres du comité exéeutif où les catholiques n’ont pas un seul représentant... Comme résultat pratique, nous avons donc, à l’heure actuelle, l'étrange spectacled'écoles catholiques administrées et inspectées par des protesfants, et dont le programme d’études est déterminé et les livres. de classe soigneusement choisis d’après l'avis d’un surintendant d'éducation protestant.”

Mgr Grandin pouvait-il accepter, sans se taire, la situation

intolérable faite aux. catholiques ?

: La suppression de la langue française blessait profondément.

son patriotisme, mais sa raison et sa foi se révoltaient, surtout, à la pensée que des protestants choïsiraient les livres d’enseignement et inspecteraient ses écoles.

Ï1 estimait, avec saint Ambroise, qu’un ministre de Jésus- ‘Christ s’expose à la colère de Dieu et au mépris des hommes, #il ne dit pas librement ce qu’il sait, la vérité o

“ Par tempérament et par devoir, disait saint Basile, nous sommes doux et pacifiques entre tous. Mais, dès que Dieu, pour nous, est en question, dès qu’il est en péril, rien ne nous arrête, |

et nous ne voyons plus que Lui” (*) Tels étaient bien les sentiments de l’évêque de Saint-Albert. “Je puis assurer

Votre Honneur, écrivait-il au premier ministre, qu’en fait de politique, je ne suis d’aucun parti. J’ai toujours été, je suis, et veux être pour le gouvernement existant, tant qu’il n’est pas <ontre Dieu et l’Eglise, Mon désir a toujours été de faciliter la tâche si difficile de nos gouvernants. Cependant, il y a une mesure que je veux d’autant moins dépasser, que je me vois plus près d’aller reñdre compte à Dieu de ma trop longue admimistration. Ce n’est pas après avoir passé près d'un demisiècle, dont plus de quarante ans d’épiscopat, pour répandre la civilisation chrétienne dans le Nord-Ouest, au prix de privations et de souffrances à peine croyables, que je consentirais à finir ma vie par une lâcheté.

“Je me permets d'ajouter, très honorable X... que ce ne sont pas seulement les évêques qui devront rendre compte à Dieu de leur administration. La loi est générale; les grands et les puissants n’y échapperont pas; et ce jugement sera dautant plus sévère et redoutable que la charge et l’honneur auront été plus grands.

“Que Votre Honneur veuille bien excuser la liberté d’un

{1} Verum ubi Deus nobis periclitatur, tum demum alia omnia pro nihilo considerantes, ipsum solum intuemur. (apud 5. Greg. Naz., orat. XLHT, C. &.)

vieillard, qui ne veut, du reste, que remplir son devoir et faciliter le bien” , : ‘

C’est sous l'inspiration de son évêque que le Père Leduc publia la vigoureuse brochure “ Hostilité démasquée,” faisant éclater, au grand jour, l'injustice dont les catholiques étaient victimes. |

Sous toutes les formes, Mgr Grandin multiplia ses protestations, auprès du délégué apostolique, auprès des ministres, des sénateurs, des députés, se plaignant d’un acte subversif de la législation fédérale, préjudiciable aux intérêts de la population catholique, réclamant appui et réparation. Puis, comme les bâtisseurs de Jérusalem, qui se battaient d’une main et construisaient de Vautre, il chercha les moyens d’atténuer les effets désastreux de l’ordonnance de 1892, et de sauvegarder les âmes de ses enfants. A cette généreuse campagne, il sacrifia sa paix, sa santé, ses forces, il délivra son âme, se couvrit d’honneur, et si, aujourd’hui encore, cette grande question des écoles du Nord-Ouest reste encore ajournée, ce n’est pas la faute du

magnanime évêque de Saint-Albert. (°)

(1) La vigoureuse campagne de Mgr Grandin ne fut pas sans résultat, La loi de 1901 apporta quelques modifications, qui laissent pourtant subsister l'injustice, tout en mitigeant quelque peu la situation. il fut établi un Département de d'Educalion faisant partie du service public officiel des Territoires, et ayant à se têle un membre du conseil exculif nommé par le lieutenant-gouverneur en conseil, avec le titre de Commissaire d'Education.

Le Commissaire d'Education possède en réalité lu direction complète et l'autorité absolus, en matière déduction,

Cependant on lui à donné un Conseil d'Education composé de 9 membres dont 2? an moins doivent être catholiques. Ici donc il semble que la balance

soit moins inégale entre catholiques et protestants, puisque sur 5 membres, il y aura au moins ? catholiques, et il pourrait y en avoir davantage. Muis il reste encore, de par la loi scolaire, bien des restrictions contraires

‘au véritable esprit d'écoles séparées.

En

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