CHAPITRE VIII
1852. — Incendie de Vévêché de Montréal^ de la Cathédrale et de plusieurs quartiers de la ville. — Courage de Vévêque. — Encore Mgr Provenchcr et Mgr Dourget. — Vévêque de Montréal après s'être uni à la Propagation de la Foi de Lyon s'en sépare. — Les motifs de sa conduite. — Intérêt que Mgr Bourget porte aux ynissions. — Confidences de Mgr Provenchcr.
La divine Providence mettra, en 1852, le cœur de son admirable serviteur sous le pressoir du malheur.
Mgr Blanchet, évêque de Vancouver, demanda à Mgr de Montréal, qu'il lui fasse la faveur de le faire participer aux bienfaits que les Sœurs de la Providence procurent aux pauvres et aux infirmes ; il le prie d'obtenir de leur dévouement éprouvé, que lui-même, en sa qualité de confesseur de la communauté, a pu naguère apprécier à sa juste valeur, qu'elles consentent à essaimer jusque dans la Colombie britannique.
Le 2 avril 1852, Mgr Bourget communique ce vœu flatteur aux conseillères de la Providence et les invite à solliciter du Ciel les lumières désirables pour répondre dignement, en cette circonstance, à sa sainte volonté. La réponse ne se fit pas attendre et le 18 octobre de la même année, des sœurs missionnaires de la Providence se rendent à Vancouver.
Le 8 juin 1852, Mgr Prince, coadjuteur de Mgr Bourget, est élu évêque de Saint-Hyacinthe et le 16 de ce mois, Mgr de Montréal lance son mandement relatif au Jubilé, en môme temps qu'il communique les deux lettres Encycliques de Pie IX adressées au monde catholique. Le 8 juillet suivant, l'épreuve qui purifie l'or des meilleures vertus, vient au vénérable évêque de Montréal dans un torrent de flammes et parmi des sanglots.
Le vieux quartier Québec est en feu, ceux de Saint-Laurent et de Saint-Jacques sont en flammes !
« Dieu, dont les desseins sont impénétrables, dit M. Poulin dans ses Mémoires, avait permis que ce jour-là vit réu^ nies toutes les causes qui peuvent produire le terrible ravage de rincendie : chaleur tropicale, absence des autorités civiles et religieuses, manque d'eau dans Taqueduc. Le maire et plusieurs échevins n'étaient pas alors présents en ville. L'évoque de Montréal était en tournée pastorale, et le supérieur du séminaire se trouvait au lac des Deux-Montagnes. L'on s'était aperçu qu'il fallait nettoyer l'aqueduc, et il n'y avait pas à le remettre. Donc, ce jour-là, le réservoir était à sec. Je puis parler de divers incidents ayant rapport à cet incendie, parce que je me trouvais alors à Montréal. Etant curé à Saint-Hermas, comté des Deux-Montagnes, des affaires m'avaient appelé en ville, j'y arrivais juste au moment où l'incendie prenait naissance à 10 heures du matin. Le feu commencé rue Saint-Laurent, entre les r-ues Sainte-Catherine et Dorchester, côté nord. La cheminée d'une forge s'enflamma et mit le feu à un petit grenier à foin situé dans le voisinage. Le quartier, qui était alors en grande partie construit en bois, prit facilement feu. Comme il arrive ordinairement dans les incendies, le vent se mit de la partie. Bientôt un vaste brasier, s'étendant jusqu'au pied du coteau Baron et à quelque distance de l'hôpital anglais en descendant, forma la ceinture de feu qui devait envelopper dans sa marche la moitié du quartier Saint-Laurent, et la plus grande partie du quartier Saint-Jacques. Vers trois heures de l'après-midi, cette vaste partie de la ville était réduite en cendres. Le petit hospice Saint-Joseph, résidence des vieux prêtres, l'asile de la Providence et la Maternité restèrent seuls debout. Le soir lorsqu'on commençait à se remettre des fatigues du jour, vers 9 heures, le feu reprit dans une écurie en arrière du théâtre de Hayes. Bientôt un nouvel incendie, aussi considérable que le premier, couvrit de ruines le faubourg Québec. A partir du carré Dalhousie jusqu'au delà des distilleries de Molson, tout fut balayé, depuis le ffeuve jusqu'à la rue Craig, et un peu au-delà de celle-ci, en arrière du marché Papmeau. L'établissement naissant des PP. Oblats put heureusement échapper à la conflagration. »
L'abbé Baillargé racontait ainsi comment Mgr Bourget apprit ce désastre.
(( Il y a pour chaque aime, ici-bas, des noms qui dans elle font écho plus que les autres. Un grand incendie venait d'éclater à Montréal : 1.100 maisons brûlées, 9.000 personnes sur le pavé. Mgr Bourget était alors en visite pastorale, à ^^audreuil. Un prêtre arrive en toute hâte de Montréal à Vaudreuil... Il connaissait assez Sa Grandeur pour savoir que les détours avec elle étaient inutiles.
— Monseigneur, fit-il en arrivant, Dieu nous éprouve bien cruellement; en cendres votre cathédrale, en cendres votre évêché, votre hôpital, votre école et deux grands faubourgs de Montréal !"
Comme jadis le saint homme Job, Tévêque répond sans perdre rien de son calme.
— Dieu nous l'avait donné. Dieu nous l'ôte ; que son saint Nom soit béni !
Puis, apprenant du même messager que les flammes avaient respecté les pauvres infirmes, que l'asile de la Providence restait seul debout au milieu des ruines fumantes des deux faubourgs, il fut tout attendri, de grosses larmes coulèrent de ses yeux, et, levant les mains vers le ciel, il s'écria avec l'accent de la plus vive reconnaissance :
— Merci, mon Dieu, d'avoir épargné vos pauvres. Il fallait arriver au but du message.
On a souvent dit du grand évêque : C'est un entêté. L'histoire fera justice de ce reproche. Mgr Bourget était simplement énergique. Quand il faisaii quelque chose, il le faisait. Fort de la prière, du conseil et de la réflexion, quelles que fussent les difficultés, il ne savait plus reculer. La résolution prise, il fallait aller jusqu'au bout. S'il y avait un peu plus de cette énergie sur la terre il y aurait aussi des hommes en plus grand nombre. Bref, Mgr Bourget étant en visite, il était en Tisite.
— Monseigneur, fit le prêtre, on vous attend à Montréal.
— Mon cher, répondit l'évêque, je suis en visite pasto- Faîe, vous le savez.
— Le chapitre, répondit le prêtre, le séminaire et nombre de citoyens vous désirent absolument.
— On se fait illusion sur la nécessité de ma préesnce à Montréal.
— On a besoin de Sa Grandeur pour organiser les secours.
— Tous ces messieurs seront à la hauteur de la situation qui leur est faite, et moi, je n'aurai pas trompé ceux qui m'attendent.
Le messager se trouva alors passablement déconcerté ; il s'attendait à la résistance de l'évêque, mais il ne pensait pas qu'elle irait jusque-là. Soudain il se ravise ; il connaissait le faible de Mgr Bourget pour les pauvres.
— 'Monseigneur, fait-il alors, mais ce sont les pauvres, vos pauvres, qui vous réclament, les pauvres qui vous disent : au moins, si Mgr Bourget était là !
Il avait touché la corde sensible. Ce suprême appel fait tomber la dernière objection.
— Je pars, mon ami, je pars, fit aussitôt le saint évêque, et bientôt il était au milieu de ses pauvres.:
J'étais moi-même, dit M. Poulin que nous citons si souvent, celui dont parle M. Baillargé, M. Truteau, sachant que je devais m'en retourner par le bateau, allant de Lachine à la Pointe-aux-Anglais, m'avait prié de m'arrêter à 'Sainte-Anne, et de me faire conduire de là à Voudreuil, afm de remplir le message dont il vient d'être parlé.
Mgr Bourget ne put rentrer à Montréal que le lenedmain, 9 juillet. Il s'entendit aussitôt avec le commandant des forces militaires, afm de procurer des tentes à tant de malheureux qui étaient sans abri. Il les fit placer sur la ferme Logan, en arrière jusqu'au pied du coteau Baron. Un comité de secours fut aussi nommé, afm de pourvoir au logement des sinistrés et à leur subsistance provisoire. M. Bilaudèle, successeur de M. Quiblier au séminaire, et qui était, de son côté, revenu du Lac, seconda puissamment l'évêque en cette circonstance.
Après l'incendie de l'évêché, les sœurs de l'Hôtel-Dieu avaient envoyé un message par lequel elles mettaient leur maison à la disposition de l'évêque et du personnel de sa maison; le séminaire en avait fait autant. M. Truteau, qui se trouvait, par l'absence de Mgr de Montréal, à la tête de l'administra-
tion, Mgr Prince étant absent, avait répondu aux sœurs et au Séminaire qu'en attendant le retour de Tévêque le personnel de l'évêché allait se retirer à Saint-Joseph.
Mgr Bourget trouva donc les personnes de sa maison réunies dans ce petit hospice qui lui était cher. Les vieux prêtres furent évacués sur la Longue-Pointe, dans le couvent que les Sœurs de la Providence y tenaient alors. Cette maison, qui subsiste encore, porte le nom de Saint-Isidore, afm de perpétuer le souvenir de la donation d'une terre faite dans cette même paroisse par M. Isidore Lapointe.
L'évêque résolut de rester à St-Joseph et de prendre la chapelle des Sœurs de la Providence comme pro-cathédrale.
— Je ne veux pas, dit-il, m'éloigner si tôt de ces ruines encore fumantes.
Dès lors commence l'organisation des citoyens pour la reconstruction de l'établissement épiscopal.
Mgr Pinsonnault, qui était chanoine, rédige, un remarquable écrit intitulé: Appel aux catholiques. Pendant cette première organisation, quelques-uns conseillèrent à Mgr Bourget de placer les nouvelles constructions sur le coteau à l'endroit même où l'on voulait ériger la succursale de l'Université Laval; coin des rues Sherbrooke et St-Denis. Cependant, comme l'on y faisait déjà des terrassements pour le terminus d'un chemin de fer entre Montréal et Ottawa, la compagnie de cette ligne, qui ne put aboutir, s'opposa à ce projet. Les choses traînèrent en longueur jusqu'à ce qu'enfm l'évêque déclara que son intention était d'ériger la nouvelle cathédrale dans la partie ouest de la ville, à côté de l'ancien cimetière.
Cette résolution de Mgr Bourget éclata comme une bombe sur les résidents du quartier St-Jacques. On fait aussitôt circuler des pétitions et l'on décide de convoquer une immense assemblée, priant l'évêque d'y venir entendre les plaintes et les réclamations de ceux qui avaient tant d'intérêt à le garder au milieu d'eux. Il voulut bien se rendre à leur appel et paraître à l'assemblée.
C'était un dimanche, à l'issue des vêpres. Une plateforme avait été préparée en face de la cathédrale incendiée. Mgr Bourget y monte assisté de quelques prêtres de sa maison. L'assemblée était très nombreuse. Celui qui avait été
chargé de présenter la requête des habitants du quartier délaissé et dont révoque avait déjà pris connaissance, dit à peu près ce qui suit :
— Monseigneur, votre prédécesseur a choisi ce lieu comme étant le plus convenable pour l'établissement épiscopal. Vous n'ignorez pas les sacrifices que nous nous sommes imposés pour lui venir en aide et vous assister vous-même dans la construction du palais qui vient d'être la proie des flammes. Plusieurs d'entre nous sont venus fixer ici leurs demeures, afin de bénéficier de la présence de l'évêque dans ce quartier. C'est donc avec peine que nous avons appris qu'il s'agissait d'ériger la nouvelle cathédrale à l'ouest de la ville. Nous osons cependant espérer que cette détermination n'est pas irrévocable, et que vous entendrez la voix suppliante de tous ceux qui jusqu'ici ont considéré leur évêque comme leur premier père et le pasteur de leurs âmes. Malgré les sacrifices que nous avons déjà consentis, nous sommes prêts à en faire de nouveaux, et l'impossible même, si vous voulez bien rester au milieu de nous. Hélas ! si vous alliez nous abandonner, en froissant nos cœurs, il serait à craindre que par là le courant d'aumônes qui a sans cesse coulé entre vos mains ne fût tarî pour toujours. A d'autres reviendraient le soin et l'obligation de vous aider dans la nouvelle entreprise. Ce n'est pas là une menace, Monseigneur, mais c'est la prévision du cours naturel des choses. Ainsi, nous espérons que, connaissant l'unanimité qui nous a réunis, dans la présente supplique, vous aurez égard à ce que nous regardons comme de justes réclamations. »
L'évêque écouta avec calme cette requête, et il y répondit en substance et à peu près en ces termes :
— (( Je sais que mon vénérable prédécesseur a choisi ce lieu comme étant alors le plus convenable. Avec le temps cependant, les circonstances ont changé. Pendant les quinze années et plus que j'ai demeuré parmi vous, j'ai connu tout ce que vous avez fait de noble et de généreux dans le but d'assister mon vénérable prédécesseur, et de me soutenir moi-même dans les œuvres que j'ai cru devoir accomplir pour le plus grand bien des âmes. Votre démarche ne me surprend pas. Elle témoigne hautement de -votre attachement singulier à
votre évêque. Avant de prendre une détermination finale au sujet de la construction de l'établissement religieux qui faisait naguère votre bonheur et votre joie, j'ai consulté, médité, et surtout prié. A la fm, j'en suis venu à la conclusion qu'il était nécessaire à l'autonomie catholique de celte ville, dont j'ai la garde et porte même le nom, de travailler à combattre le protestantisme, qui commence à s'emparer de l'ouest. Je ne crains rien pour ce quartier où je laisse des établissements religieux, et vous verrez bientôt apparaître cette église qui vous réunissait tous, les dimanches et les jours de fêtes. Je nignore pas les difficultés que j'aurai à rencontrer dans la translation de la cathédrale. Y voyant la plus grande gloire de Dieu, je quitte à regret ces lieux qui me rappelle tant et de si chers souvenirs. Si je ne devais plus compter sur votre généreuse sympathie, je le regretterais autant pour vous que pour moi. En effet, ce que vous avez déjà donné, vous a été rendu au centuple par Celui qui ne laisse jamais un verre d'eau sans récompense.
Au reste, ce n'est pas mon intention de solliciter maintenant au moins, votre concours pour la construction de la nouvelle cathédrale. Je partirai bientôt pour Rome, afin de demander au Saint-Père la permission de faire appel à la vieille Europe, surtout à la, France, notre ancienne patrie, pour solliciter des secours que les circonstances présentes ne me permettent pas d'espérer ici. »
Après quelques bonnes paroles dans le but d'engager à la lésignation les requérants affligés et mécontents, févêque se retire et la foule se disperse morne et consternée.
' Nous ignorons quelles furent les raisons secrètes dont Mgr Taché fut ]e confident, qui déterminèrent en outre le bon évêque de Montréal et le firent paraître si noble et si grand. Peu après Mgr de Montréal présidait la retraite pastorale qui se faisait au collège des messieurs de St-S.ulpice.
A la fin des exercices, ayant réuni le clergé en assemblée générale, il annonce son nouveau départ pour l'Europe. S'adressant ensuite à M. Bilaudèle, supérieur des sulpiciens, il le supplie d'inviter les membres du clergé à se loger désormais au séminaire, faute d'évêché.
Le supérieur répondit froidement :
— Monseigneur, nous verrons avec bonheur, connue par le passé, les membres de votre clergé venir nous demander rhospitalité.
Il pensait avec amertume à l'absence persistante de ce clergé jusque-là.
En 1852 finit la première période de l'administration de Mgr Bourget et un regard rétrospectif nous apprendra le noble labeur de ce grand évêque pendant les douze années de paix et de tranquillité relative que le Ciel lui accorda d'abord.
La fondation des Sœurs de la Providence, de la Maternité seront considérées comme ses œuvres personnelles, favorisées par le concours précieux de personnes pieuses et dévouées qui avaient jeté les bases de ces deux établissements charitables. Il éclaira de ses lumières et appuya fortement Mlle Durocher, que ses trois frères, prêtres, M. Moïse Brossard, curé de Longueil, et Mgr AUard avaient déjà préparée à la fondation des Sœurs de Jésus^Marie. A la sollicitation de M. Joliette, il avait appelé les clercs de Saint-Viateur à l'aide de l'industrie. Il avait secondé les efforts de M. J.-B. Saint-ûermain, curé de Saint-Laurent, dans l'acquisition des Pères et des Sœurs de Sainte-Croix. Lui-même était allé chercher en France les Oblats et les Jésuites. Il avait mis des prêtres au collège de TAssomption, qui jusqu'alors avait été dirigé par des laïques. Sur les instances du Révérend Romuald Paré, curé de Saint- Jacques-l'Achigan, il avait fait venir des Sœurs du Sacré- Cœur. Il avait aidé le Pvév. M. Jacques Arraud, sulpicien, qui avait fait venir de France les Sœurs du Bon Pasteur. Il avait ' érigé en petit séminaire le collège de Sainte-Thérèse. Il avait inauguré l'œuvre des missions paroissiales et secondé les efforts de Mgr de Nancy dans les retraites qu'il prêcha dans quelques parties du diocèse. Enfin, il avait secondé les vues de son clergé de l'est de son diocèse, en se joignant à eux pour la création du diocèse de Saint-Hyacinthe. Il avait recommandé à Rome Mgr J.-C. Prince, qui depuis sept ans l'assistait comme coadjuteur. Il lui avait donné deux prêtres chapelains de sa cathédrale : les RR. Isidore Gravel et L.-Z. Moreau, qui, plus tard, devaient occuper le même siège de Saint-Hyacinthe. Il avait obtenu, de plus, du Saint-Siège, la nomination de Mgr Jos. Laroque, pour la coadjutorerie devenue vacante par
le départ de Mgr Prince. Ces deux nominations eurent lieu à Rome quelques jours avant l'incendie de Montréal: Mgr Prince le 8 juin 1852 ; Mgr Larocque, le 6 juillet 1852.
Bien que Mgr Bourget eût annoncé son départ pour l'Europe comme prochain, il passa encore près d'une année avant de s'y rendre. C'est qu'il devait consacrer à Chambly, le 28 octobre 1852, son nouveau coadjuteur, Mgr Jos. Larocque et il tenait avant son départ à l'initier dans l'administration du diocèse.
Durant cet intervalle, il acheta sous mains, par l'entremise de M. Hubert Paré, frère du chanoine secrétaire, la plus grande partie du terrain que devait occuper le futur établissement archiépiscopal. D'autres emplacements furent achetés de même et successivement, englobant tout le lot tel qu'il est et se comporte aujourd'hui même. Il n'y eut pas moins de 21 contrats d'achat qu'il fallut passer avec différentes personnes pour s'assurer tout le terrain.
Naturellement, le fanatisme protestant, le mauvais vouloir de quelques catholiques, âpres au gain ou suscités on ne sait trop pourquoi, ni comment, causèrent d'énormes difficultés. Néanmoins, il importe de noter ici que la partie de l'ancien cimetière, qui s.e trouvait dans le lot que l'on tendait à former dans 1111 ensemble harmonieux, entraîna îui-môme de longs pourparlers et d'inutiles lenteurs avec les fabriciens de Notre- Dame, ceux-ci ne pouvaient se résoudre à céder ce terrain gratuitement, malgré sa destination ecclésiastique ! et le désir de révoque . Ces mesures prises, les plans d'un évêché et d'une cliapeile temporaire adjacente, sont dressés ; M. le chanoine Paré avec M. Plamondon sont chargés d'en surveiller TexécutiOii. M. Hubert Paré, dont la demeure étaii contiguë au nouvel emplacement offrit sa résidence à Mgr Bourget jusqu'à ce que le nouvel éveché à construire fût disponible. L'évêque ^accepta avec reconnaissance et il s'y installa avec toute sa maison, M. Paré s'étant retiré dans un. autre logement. L'hospice Saint-Joseph revint aussi aux Sœurs de la Providence, qui y placèrent des pensionnaires et tinrent une infirmerie pour le personnel de l'évêché ; quant aux vieux prêtres ils resteront définitivement à la Longue-Pointe.
Tant d'oeuvres, d'affaires, de soucis et les longs voyages,
( L ît's visites pastorales ({iril ent!'r])rcnaii, animé de la seule volonté de remplir tout son devoir, mais avec la douce certitude de fortiiier, de ramener, d'édifier les âmes, n'avaient raison du zèle ni de l'énergie dont 'Mgr Bourget était toujours capable ; et cela même ne représentait pas encore, la somme prodigieuse de travail qu'il consacrait à Tunique gloire de Dieu.
Il prenait une part active dans le conseil des évêques ; il exerçait une salutaire influence dans l'étude des questions d'intérêt général ; il suivait très attentivement le courant des idées et des opinions, tant au dehors qu'au dedans, très sensible déjà aux épreuves dont l'avenir, qui s'annonçait orageux, menaçait déjà l'Eglise universelle et môme l'Eglise du Canada.
Il avait, en outre, grand soin des missions canadiennes, proches et éloignées ; et, bien qu'il connût lui-même de grands besoins, il leur procurait des ressources en hommes et en moyens divers, selon la nécessité.
Nous le verrons maintenant s'entendre avec, et puis se séparer de l'OEuvre de la Propagation de la Foi de Lyon : ses raisons sont excellentes ; néanmoins la malveillance s'attachera encore à ses pas, tout devenant matière à cabale contre lui.
Nous avons déjà vu Mgr Bourget en relations suivies avec Mgr Provencher et allant efficacement à son aide en lui procurant, non pas des sujets dont on se passe avec plaisir et dont les œuvres restent stériles faute d'aptitude ou de vocation ; mais des hommes vraiment animés de l'esprit de Dieu, et par suite, guidés par un besoin réel de sauver les âmes. Il lui donnait ainsi des Laflèche, des Taché ; il en eut fallu en plus grand nombre ! Il est vrai que si sa charge lourde ne l'avait retenu sur le rivage, il se serait bien donné lui-même à l'apôtre insatiable du Nord-Ouest Canadien, comme il se proposait d'aller rejoindre les fils de Saint-Ignace de Loyala.
A un homme d'un cœur si tendre et si ouvert ; à cette âme pleine d'abandon et de générosité ; à cet esprit dont les conceptions étaient naturellement grandes, belles, justes et rapides ; dont la volonté était ferme dans les projets et persévérante dans les réalisations jusqu'à paraître obstinée ; à cet homme de foi vive, désintéressé en toutes choses, si ce n'est
dans le service loyal et honnête de son Dieu ; à ce saint homme enfin on pouvait se confier et généralement, comme à tous les saints, on lui confiait de préférence des besoins et des peines.
Mgr Provencher n'échappait pas à cette loi de la pauvreté expansive, qui semble être un besoin inhérent à la nature humaine. Or, donc, pour honorer Mgr Provencher, en faisant reconnaître ses éminents mérites, Mgr Blanchet, nouvel évoque élu de Vancouver, avait mis en avant le projet de convertir le vicariat apostolique de la Rivière-Rouge en une province ecclésiastique. Le nouvel archevêque serait Norbert Provencher lui-même, cet humble missionnaire qui était sensible à toutes faveurs utiles hormis les distinctions, surtout intempestives. Cette aventure lui survint en 1846, et menaça Mgr Provencher d'autant plus sérieusement que Mgr Blanchet avait saisi la S. G. de la Propagande de son projet, qui parut opportun et avait fapprobation de tous les évêques canadiens.
Les évêques estimaient, en effet, que, dans l'intérêt même des missions, il valait mieux que l'administrateur de la Rivière- Rouge pût agir à sa guise, sans être tenu d'attendre les réponses de Québec parfois des années entières. A leur avis unanime, cette mesure aprouvée par Rome devait inaugurer une vie nouvelle pour le zèle apostolique et les œuvres du vénérable apôtre de Saint-Boniface.
Mgr Prince, coadjuteur de Mgr de Montréal, avait écrit cependant à Mgr Provencher pour lui demander ce qu'il pensait lui-même de ce projet.
Ce qu'il en pensait le saint homme !
Pour mieux inspirer sa réponse, Mgr Prince ajoute néanmoins textuellement : « On demande que Votre Grandeur se prononce là-dessus, et qu'Elle propose les noms des futurs titulaires, si Elle goûte le projet. L'affaire est majeure et réputée pressante... Ici (à Montréal) on penche pour une province ecclésiastique composée d'évêques canadiens. »
Le pays d'en haut était si peu préparé à ce grand mouvement dans le vide, que Mgr Provencher en fut tout surpris. Il répondit :
Je n'entre pas dans les vues de ceux qui ont proposé de par-
tager mon vicariat. Il ne suffit pas de regarder sur une carte son immense étendue ; il y a bien du terrain pour faire vingt évêcliés et plus ; mais dans ce pays, il n'y a pas une seule ville, bourgade 'OU village quelconque. Il n'y a que les postes de traite de la compagnie, où se trouvent seulement quelques hommes nécessaires pour la traite.
Il n'y a que Saint-Boniface et Saint-François-Xavier qui forment deux paroisses, mais sans réunion de maisons ; chacun est sur sa ferme. Qu'érigera-t-on en évêché ? Il est vrai qu'à la Colombie on a érigé Walla-Walla, qui n'est qu'un poste de traite ; on peut en faire autant à Saint-Boniface. Mais je ne goûte pas votre plan, ni le Père Aubert non plus.
Toute la population du pays est sauvage ; je serais bien en peine de vous proposer des titulaires canadiens pour ces postes futurs. J'espère que ce projet n'aura pas de suites. Je ne veux pas, sans doute, m'opposer aux vues de la Propagande, mais je dis et je pense que le temps de faire ce partage n'est pas venu, et ne le sera pas de longtemps.
Ce qui parut à Mgr Provencher et pour le moment, une affaire majeure et plus pressante pour lui que celle de la division de son vicariat, était la nomination de son coadjuteur qui devait préserver à sa mort des plus graves embarras les missions naissantes. Il ajoutait donc dans sa réponse :
Voici "ce que je croirais de plus propre à contribuer au salut des âmes par ici.
Je ne suis plus jeune pour voyager facilement. Je désirerais un coadjuteur jeune, qui pourrait s'acquitter d'une partie de ma charge, et assumer Fépiscopat en cas de mort, selon les instructions du Saint-Siège. J'ai chargé quelqu'un de gouverner après ma mort, d'informer la Propagande de mon décès, et de proposer quelqu'un pour me succéder.
Celui que je voudrais avoir pour coadjuteur est M. Laflèche, que j'ai emmené dans cette intention, si je vivais assez longtemps pour qu'il parvînt à l'âge requis. Il a vingt-neuf ans, il en aurait près de trente avant que tout fût réglé. Le Révérend Père Aubert pense comme moi, je crois qu'il en dit quelque chose au Père Guignes, pour en informer l'évêque de Montréal, ou Votre Grandeur en son absence. J'ai déjà proposé ce plan aux évoques de Québec et de Sidyme ; on m'a répondu : « Il est trop jeune ; rien ne presse ; vous vivrez encore longtemps. » Je me suis tenu tranquille ; mais puisqu'on veut changer l'état des choses, je donne mes idées.
Peu après, il écrit à Mgr Bourget lui-même pour lui exposer ses objections :
Je vous avoue que je ne sais à quoi m'en tenir sur la division de mon vicariat. Je sens que je deviens vieux ; je ne puis facilement visiter mes missions éloignées ; mais elles ne font que de commencer, et il ne se trouve pas encore de chrétiens pour la peine. Je pense à me pourvoir d'un coadjuteur jeune, qui pourrait courir au loin, pendant que j'expédierais la besogne ici. M. Lafîèche est le plus capable de remplir cette place ; il est bien instruit dans toutes les sciences que l'on enseigne dans les collèges ; il est studieux, d'un excellent caractère, -et homme sans prétention. Le Père Aubert l'estime et est pour sa promotion.
Mgr Provencher tenait dès lors M. Laflèche en si haute estime, qu'il Tavait déjà désigné pour administrateur de son diocèse en cas de décès.
Le mémoire présenté à la S. C. de la Propagande par Mgr Blanchet fut soumis à Mgr Provencher le 7 juillet 1846. On désignait Edmonton et Athabaska comme sièges éventuels et convenables de deux évêchés à créer.
Je ne nie pas, dit Mgr Provencher à ce props dans sa réponse à Mgr Prince, que plus tard on pourrait mettre là des évêques ; mais Athabaska n'a pas encore été visité et Edmonton n'est qu'un poste de traite.
M. Thibault réside au lac Sainte-Anne, situé à deux jours de marche du fort. Les sauvages Cris qui courent les prairies ne se convertissent pas facilement. La guerre et le vol des chevaux font leur occupation chérie. Les Cris qui habitent les bois se convertiront peut-être plus facilement ; mais la besogne est encore à faire. Beaucoup de leurs enfants sont baptisés ; s'il me vient encore un prêtre, j'établirai, dès l'année prochaine, une mission à Athabaska. Pendant que ces nouveaux missionnaires répandront la lumière dans ce poste reculé, MM. Thibault et Bourassa instruiront plus assidûment les sauvages de leur département. M. La- . flèche et le Père Taché pensent que deux prêtres par département suffiront. Il faut suivre de près les sauvages, car ils oublient vite les instructions et leurs promesses.
Si la cour de Rome, pour des raisons de haute sagesse, et probablement pour prendre le pas sur les protestants, désire partager mon vicariat, bien entendu je ne m'y oppose pas ; mais je n'oserais en ce moment désigner aucune place pour un siège épiscopal. Les raisons que l'archevêque Blanchet donne dans son mémoire pourraient être données pour la baie d'Hudson ; peut-être
même vaudraient-elles plus, car le pays est anglais. Si l'on tient cependant à l'érection d'un province ecclésiastique dans le Nord- Ouest, voici ce que je proposerais ut minus sapiens : n'ayant aucune place marquante à désigner pour futur siège épiscopal, on pourrait ériger Saint-Boniface en archevêché, pendant que la chose peut se faire sans opposition connue ; lui donner pour suffragant M. Laflèche, comme évêque de la partie nord de la baie d'Hudson, avec droit de se choisir une résidence ; fixer les limites conjointement avec l'archevêque, lesquelles limites devraient être approuvées par le Saint-Siège ; mais il faudrait ne pas déterminer le temps pour fixer ces limites, afin de laisser aller les choses sur le pied actuel pendant quelques années, et donner aux missionnaires le temps de se répandre, et de faire entrer des ouailles dans le bercail de cet unique suffragant, qui, avec le temps, pourra avoir un confrère.
Je voudrais que M. Laflèche, avec ce titre vague, eût le droit, par ses bulles, de me succéder, sans autres procédures, qui demandent trop de temps, à la distance où nous sommes de Rome.
Si vous jugiez que ces choses n'ont pas de bon sens, n'en parlez à personne ; si vous les trouvez acceptables, parlez-en à qui de droit.
C'est que, à l'ouverture des missions, à la Rivière-Rouge, la compagnie de la Baie d'Hudson et le gouvernement ne voulaient admettre dans le pays que des prêtres canadiens ; on se défiait des étrangers. Le P. Aubert, 0. M. L, qui alla à la Rivière-Rouge avec le P. Taché en 1845, fut le premier prêtre français introduit dans le Nord-Ouest canadien. Son arrivée passa inaperçue. Dès lors, Mgr Provencher ne s'arrêta plus à la nationalité des prêtres pour les incorporer dans son diocèse et comme les Pères Oblats se recrutaient déjà dans les pays canadiens, on cessait de les considérer comme des étrangers : tous leurs sujets passaient ainsi sans observations, qu'ils fussent français ou canadiens. Mais la nomination d'un évêque étranger en pays anglais aurait pu soulever plus de difficultés.
Mgr Provencher, écrivant à Mgr Bourget, en lui désignant M. Laflèche, lui dit :
Il ne faut pas de longtemps songer à choisir des étrangers pour évêques dans ce pays, à cause des préjugés qu'on entretient contre eux. C'est pour cela que j'aime à voir venir ici quelques prêtres canadiens ayant du zèle pour les missions, afin que
d'avance ils p.uiseent se ioraner, apprendre 1-es langues, et connaîtTe Je pays. J'ai ioiajoMTs reu beaucoup de difficultés à trouver des prêtres jusqu'à ce jour ; ce :me sera beaucoup plus dlificile à •r avenir sd mon ddocèEe est séparté 'de ^Québec ; alors on me répondra : c'est hors de mon 'diocèse. Il est bien vrai que le diocèse d'un prêtre peut s'étendre à toute la terre avec l'agrément des évêjqnnes. Aller au bout du monde : ce langage lest dur à entendre quand on est jeune, et rempli de projets qui, la j^lupart du temps, ne tendent guerre à la gloire de Dieu. Ah ! si l'on pouvait se transporter au nM)menl de la mort, il n'y a pa-s un prêtre qui n'aimât mieux alors avoir passé sa vie dans les pénibles travaux des missions, que d'avoir mené celle au bout de laquelle il se trouve. Mais quand on compte encore une carrière de 30 à 40 ans, on trouve le temps long.
Pour les missions, il faut des hommes bien connus ; de ces heureux caractères qui vivent Men avec tout lo monde, et qui font ■du bien partout où on les place. Je pTendrais Votre Grandeur pour juge dans cette affaire.
Parmi mes prêtres canadiens, j'ai ici le Père Taché qui est celui qui a le plus de talents ; mais il ne fait que de naître. Je ne doute pas que plus tard il ne fasse honneur à son ordre ; il &.era bien au fait des langues et usages du pays. D'autres que moi jugeront alors ; mais je suis bien aise de jeter de loin cette petite pierre dans son jardin. Tl y aura longtemps nn préjugé contre les ordres religieux dan-s -ce pays anglais ; mais un sujet anglais bien connu pour ses talents en reaioontreTa .-moins.
Cependant, même les affaires, tant au Canada qu'à Rome, suivaient leur cours et le 4 juin 1847, le vicariat apostolique de la Rivière-Roug-e était érigé en diocèse. Les bulles d'érection n'arrivèrent à Saint-Boniface que le 4 juin 1848 et elles donnait à Mgr Provencher le titre élastique d'évêque du « Nord- Ouest. ))
A ce propos, le nouvel évêque ^crit à Mgr Bo.urget :
Ce nom d'évêque du Nord-Ouest ne signifie rien. Le Nord-Ouest ji'est pas une place. C'est un pays encore inconnu au loin ; ici même, par TMord-Oueyît on entend la compag^nie de ce nom. Pourquoi ne pas dire évêque de la baie d'Hudson? ce serait un nom que tout le monde entendrait. J'aimerais mieux signer : l'évêque .de Saint-Boniiace, ou de la Rivière-Rouge, si vous voulez. Je le demanderai à Rome.
Je vais pxendre possession de mon siège le 18 j-uin, jour de la très sainte Trinité. Ce ne sera pas une cérémonie bien imposante ;
je n'ai que le JR. P. Aubert avec moi ; peu de peuple, les voyages à la prairie et à la mer enlèvent la plupart des hommes.
Priez Dieu pour moi. Sous différents noms ou titres, me voilà rendu à 26 ans d'épiscopat. Je finirai par être évêque comme les autres, et à rentrer dans le droit commun.
A cette époque, M. Lallèche, dans File à la Crosse, peinait en compagnie du P. Taché ; il souffrait de plaies à la jambe, suites de rhumatismes, et il en devenait boiteux, inhrme pour la vie. Mgr Provencher qui avait des vues sur ce collaborateur émérite, en est tout déconcerté. Fort affecté par ce contre temps qui le jette, pour ses projets d'avenir, dans le plus grand embarras, il écrit à Algr Bourget :
« Si celui-là me manque, je ne sais plus où en prendre un autre. »
Mais cet « autre », la Providence l'avait déjà, dans le jeune Taché, placé à ses côtés, ayant besoin elle-même du vaillant Laflèche dans Trois-Rivières.
Nous aimons rapprocher ici et de nouveau, après une étape laborieuse fournie par chacun au poste difficile où Dieu les avait tous placés, ces hommes admirables sur lesquels la divine Providence avait des vues si particulières, les appelant tous par la souffrance et le plus dur labeur au meilleur mérite en ce monde et- sans doute à la plus grande gloire dans l'autre. Il nous faut les connaître, parce que de même humeur, d'égal courage en iace de semblables obstacles et devant les mêmes ennemis, on les a vus, et nous les trouverons, sauf Provencher qui arrive au poteau fmal, combattre fermement, sinon mourir.
Les raisons invoquées par Mgr Provencher contre Térectian de son diocèse en province ecclésiastique, raisons appuyées à sa demande par Mgr Bourget, unirent par prévaloir dans le conseil des ëvêques du Canada. Rien ne presse, devint, en cette circonstance, la formule de Mgr de Aiontrëal qui ne voulait pas contrarier son collègue d'autant moins que les arguments des raissiom;iaires concordaient avec ceux de l'évêque de Saint-Bonlface, qui lui avait encore écrit -:
^1. Laflèche et le P. Taché pensent comme mol ; leur opinion [ est qu'un coadiuteuT jeune et vigoureux peut Buffire pour plu-
sieurs années. Un coadjuteur, j'y pense depuis longtemps. J'avais ce qu'il me fallait dans mon humble opinion ; Dieu, qui ne juge pas comme les hommes, l'a rendu infirme. Il était le seul capable et propre à cette place ; il sait les langues les plus en usage dans le pays ; son caractère aimable et sans prétention, ses talents rares et ses autres bonnes qualités, le poussent naturellement à répiscopat.
Je ne sais plus maintenant où porter mes vues ; si celui-là manque. Dieu, qui voit de loin et qui connaît nos besoins, a-t-il d'autres desseins ?
A cet embarras, après pesle et famine, vint s'ajouter en 1848 et 1849, la crainte d'être privé de secours pécuniaires pour l'entretien des missions.
C'est ici le lieu et l'occasion de montrer que les détracteurs de Mgr Bourget le représentaient, bien gratuitement, comme l'adversaire de la belle OEuvre de la Propagation de la Foi, établie à Lyon : ils lui faisaient, en effet, grief notamment de s'en être séparé malgré Rome et pour des motifs bien obscurs ; que, par suite, à Tinsu des bienfaiteurs, il avait privé la section de Montréal des Indulgences réservées aux adhérents à la grande Œuvre Française.
Nous avons sous les yeux les mandements, lettres pastorales et circulaires des évêques de Québec et bien d'autres documents pour nous éclairer.
Voici comment la chose se produisit :
Malgré son âge et sa santé précaire, Mgr Provencher risqua un voyage de plus en Europe (1844). Il s'embarqua à Boston pour Liverpool et il arriva à Londres le 15 janvier en Compagnie de M. Dumoulin, son premier aide à la Rivière-Rouge; le 24 du même mois il se trouvait à Paris. Nous avons vu déjà que le but de son voyage était de recruter des prêtres et des religieuses pour ses missions ; ce que nous n'avons pas dit à la même occasion, c'est qu'il se mit en rapport avec la Propagation de la Foi de Lyon, dont le conseil général venait de lui voter un secours inespéré de 30.000 francs.
L'Œuvre de la Propagation de la Foi, établie à Québec par mandement du 28 décembre 1836, avec les mêmes privilèges que celle de Lyon, n'était pas unie ni dépendante de celle-ci. En 1842, Rome manifesta le désir de voir fusionner les deux
œuvres. Des conditions furent posées par Lyon à cette union. Mgr Signay, alors évoque de Québec, lança une circulaire pour annoncer que ces conditions étaient acceptées et l'on crut ainsi, généralement, que Tunion désirée était un fait accompli. Mais Québec s'aperçut bientôt que les exigences de Lyon avaient été mal interprétées ; il en résultait de graves difficultés entre le Conseil canadien et le Conseil général lyonnais. L'évêque de Québec, tout en s'unissant à l'OEuvre de Lyon, était bien persuadé et avait proclamé que tous les fonds réunis au Canada pour les Propagations de la Foi resteraient aux missions canadiennes, et que Lyon ne ferait qu'y ajouter ses subventions ordinaires et extraordinaires.
Or, le 19 avril 1843, M. Signay écrivait déjà à Mgr Provencher :
Je vous annonçais, dans ma dernière lettre, que l'union entre Fassociation de Lyon et celle de Québec avait été opérée ; mais il paraît qu'une des conditions, celle qui faisait rester ici tous nos deniers, n'a pas été acceptée. On a voulu que nous admissions le principe que l'association de Lyon pourrait au besoin appliquer nos deniers à d'autres missions que les nôtres. Notre conseil a cru devoir admettre ce principe, s'en rapportant à la sagesse de Lyon.
J'espère que rien n'empêchera plus notre union de s'effectuer.
En 1844, l'évêque de Québec, profitant de son voyage, avait chargé Mgr Provencher d'exposer au conseil de Lyon les besoins des nouvelles missions du Canada et lui avait recommandé de travailler à l'union des deux oeuvres et à la conclure sans nuire aux intérêts du diocèse de Québec.
Huit jours après l'arrivée de Mgr Provencher à Paris, le conseil de la Propagation s'assemblait et prena"t en considération les conditions posées par Québec. On consentait à laisser au Canada, mais pour une année seulement, tout l'argent recueilli, en considération des grands besoins des diocèses canadiens. Mais on ne voulait pas se départir du principe que Québec rendrait compte de tous ses fonds, et que Lyon ferait les répartitions selon que le conseil le jugerait à propos. M. le Vie. Gén. Hudon, délégué de Mgr Bourget qui accompagnait Mgr Provencher et pouvait traiter avec l'OEuvre de Lyon au nom de l'évêque et du diocèse de Montréal, accepta cette
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Glaus-e iinmédiatemeat. Ge fut Québec qui ajourna son adhésion. Kunion finit cependant, par se conclure.
L'évêque de la Rivière-R.ouge, qui avant toui cherchait toujours le bien général de la religion, eut ainsi la. consolation de quitter la France avec le ferme espoir de voir cette œuvre si éminemment ca-ttiolique, garder la même unité que la foi qu'elle propage.
Gela fut bientôt impossible.
La première année d'union s'écoula à la satisfaction, des parties ; mais^ dès- la seconde les Ganadiens remarquèrent qu'ils donnaient plus d'arg:ent à la Propagation de la Foi de France qu'ils n'en recevaient de subsides. Les avantages de l'union à leur point de vue, devenaient plus que douteux ; les espoirs canadiens étaient positivement déçus.
L'évêque de Montréal faisait, dès lors, valoir qu'étant en pays de mission lui-même et ayant d'incontestables besoins, il n'avait pas à soutenir une œuvre qu'il appelait à son aide ; qu'il y avait là un malentendu, une anomalie à laquelle il fallait remédier ; des exigences qu'il fallait réduire.
Mais Lyon maintenait à rencontre de Montréal et de Québec, que ces diocèses devaient lui rendre compte de toutes leurs collectes, en faire passer en France tout le produit et que le Gonseil général de Lyon continuerait désormais la réptvrtition des fonds communs à sa convenance, sans que les sommes reçues du Ganada pussent plus longetmps donner lieu; à un traitement privilégié pour ce pays.
Pour Mgr Bourget, cette prétention ne pouvait l'emporter sur ses justes raisons. Malgré ses instances ne pouvant obtenir satisfaction, avec l'assentiment de Rome, il rompit son union avec Lyon, afin de réserver à ses propres missions l'intégralité des aumônes qu'il réunissait pour elles.
Il ne fit donc rien, en cette circonstance sans l'aveu de Rome, et rien non ^plus sans assurer tout d'abord aux bienfaiteurs de la Propagation de la Foi de Montréal toutes les faveurs spirituelles qu'avait celle de Lyon. Seulement il procéda sans vains éclats, avec une discrétion parfaite, ne voyant qu'inconvénients en des polémiques oiseuses.
Ses adversaires ont profité de sa réserve pour essayer de l'accabler.
D'ailleurs, bientôt lésé de même façon Québec rompit avec Lyon.
En effet, dès 1-844, révoque de Québec écrivait encore à Mgr PrDvencher :
Vous avez compris, lorsque vous avez traité' vous-même la; chose à Paris, que l'es sommes recueillies dans ce d&cèse par la Propagation de la Foi, seraient lais-sées à la disposition da notre conseil pour être dietriboiées dans nos différentes missions. Nous l'avons compris de même, et voilà que je suis informé qu'on veut bien nous allouer, pour cette année, 34.000 francs, sur les 4^';903' dont nous avons rendu compte. Cette distribution ne fait pas beaucoup notre affaire.
Malentendus et déconvenues persistèrent les années suivantes et, en 1848, Mgr Provencher exprimait à Tévêque d-e Montréal, les inquiétudes que ces difficultés lui inspiraient pour Tavenir de ses missions.
Je suis inquiet sur ce que Mgr dç Sidyme m'a écrit au mois d'avril : il paraît que le conseil de Québec n'a pas voulu me donner la somme allouée par Lyon (12.687 francs), parce qu'il voulait la séparer, trouvant qu'on retenait trop d'argent de Québec à Lyon. On menace aussi de ne plus secourir les diocèses formés de celui de Québec. Alors je n'aurai plus rien du tout. Espérons que le Saint-Esprit inspirera de meilleures pensées.
Plus tard il. écrivait de nouveau. :
Je ne sais pas où en sont les affaires de la Propagation de la Foi en France et en Canada. D'après les apparences, je crois que Québec en est séparé, et moi rejeté d'e partout. Que vont devenir les missions ?
A; Québec, on m'a écrit qu'on ne paierait pas mes traites sur l'argent voté à Lyon. ;. moi qui n'ai pas un sou ailleurs !
La Propagation de la Foi a été établie en Canada, il me semble, pour les missions de la Rivière-Rouge principalement, et pour celles à établir dans le Saint-Maurice, le Saguenay et autres. La Colombie y était aussi pour quelque chose: Il paraît qu'on veut mettre de côté tout ce qui n'est pas du. diocèse.
Si les choses rbe changent p.as, nous ne pourrons- pas tenir dans. le pays. C'est grand dommage, car les missions du Nord promettent beaucoup.
Une telle perspective était bien de nature à inquiéter Mgr Bourget. Pour ne pas perdre les fruits de travaux héroïques et le bénéfice de vastes espérances en voie d'heureuses réalisations, l'évêque n'avait plus à s'occuper des convenances lointaines d'un conseil général mal inspiré, mais seulement des intérêts supérieurs de l'Eglise et des âmes.
Donc, après comme avant sa séparation justifiée et approuvée, rOEuvre de la Propagation de la Foi de Montréal fonctionna comme si aucune modification n'était survenue, encouragée d'ailleurs par les fréquents appels que Mgr Bourget faisait en sa faveur auprès de ses diocésains. Seulement, de la répartition des aumônes que l'évêque faisait faire, bénéficiaient en premier lieu ses propres missions, qui ne s'en trouvèrent que mieux pourvues, ensuite les missions de la Rivière-Rouge dont Mgr Provencher nous a dit l'habituelle détresse.
Telle était la situation, lorsque le P. Aubert fut rappelé de la Rivière-Rouge ; telle était-elle encore lorsque le P. Lacombe vint à Montréal surveiller chez Sénécal l'impression de certains livres en langue sauvage.
Profitant du séjour du P. Lacombe près de lui, Mgr Bourget chargea ce missionnaire, bien informé et non moins bien doué, de rédiger les Annales de la Propagation de la Foi de Montréal, pour cette année.
Le P. Lacombe, se trouvant de passage à Québec, fit part à l'archevêque de la tâche qui lui était confiée ; il demandait des renseignements et des documents utiles à sa publication.
Quel ne fut pas alors son étonnement d'entendre le vénérable prélat lui dire :
— Mais pourquoi vous occuper d'une œuvre privée des encouragement, des faveurs du Saint-Siège, qui n'a plus d'indulgences, étant séparée de Lyon ?
Le Père ne dit rien, mais il apprit encore, avant de quitter le diocèse de Québec pour rentrer à Montréal, que plusieurs prêtres partageaient l'opinion de leur archevêque.
Il saisit Mgr Bourget de l'incident, et celui-ci daigna lui montrer alors seulement les documents pontificaux qui régularisaient son détachement de Lyon tout en lui concédant les mêmes privilèges qu'à l'organisation française elle-même.
Le P. Lacombe, ajoute M. Poulin qui nous relate l'inci-
dent, vint me parler de cette affaire délicate sous bieii de rapports.
Il faut, me dit le bon Père, défendre à tout prix Tattitude prise pariMgr Bourget, et cela sans éclat, mais de manière à démasquer ceux qui jugent sans connaître les faits. Il me pria même de rédiger une note explicative qu'on insérerait dans la brochure qu'il était en mesure de publier.
Alors et de cette façon parut la note demandée dans les Annales de Montréal.
L'Association de Lyon faisait de temps à autre des rappels concernant les avantages spirituels de l'œuvre ; ces avis continuaient de paraître sur la couverture de la brochure de Montréal.
La note explicative avait plu à Mgr de Montréal et elle parut dans les Annales du P. Lacombe sans observation de sa part.
Les prêtres comme les fidèles n'en furent point autrement étonnés ; il leur suffisait, du reste, de savoir ce qu'ils avaient admis de confiance, que Mgr Bourget avait agi ainsi pour le bonnes raisons.
Il n'en fut pas de même à Québec. L'archevêque vit bien que cet avis condamnait ce qu'il avait avancé légèrement ; mais il n'en dit rien. Quant aux ecclésiastiques, qui admiraient 'Mgr Bourget dans ses paroles et dans ses œuvres, et qui avaient été très peines d'entendre leur archevêque blâmer ce que l'évêque de Montréal faisait pour le mieux, ne se gênèrent nullement pour dire :
— Encore une bévue de notre pauvre archevêque ! Tant pis pour lui ! Il lui a fallu digérer une petite note qui n'est pas tout en son honneur, ni aussi bénigne qu'elle veut bien paraître.
Plus tard, ce même archevêque, qui avait blâmé Mgr Bourget au sujet de sa séparation et qui fit les mêmes observations qu'on a lues à Mgr Provencher, instruit par l'exemple, eut enfin le courage de l'imiter après en avoir aussi sollicité et obtenu l'autorisation de Rome. Il vint alors à Montréal solliciter l'Union de Québec et de Montréal, Mgr Bourget sut y consentir de bonne grâce et à des conditions qui parurent fort acceptables à l'archevêque un peu con-
fus, mais comblé. H fut rés^lin,. notamment, que les Annales seraient rédigées alternativement, une année à Montréal, et T'autre à Québec; et ciue chaque évoque ferait lui-même la répartition des aumôneS' reci3ieillies par lui, et comme il le jugerait expédaent. Plus tard, des Annalesi séparées parurent clans chaque diocèse.
Qu'il eut donc suffi' aux détracteurs acharnés d<e Rlgr Bourget, comme cela suiTisait si bien à toute la partie honnête de son troupeau, de lire attentivement ses lettres pastorales et ses Mandements, où tant d'admirables pages sont consacrées aux œuvres de charité et d'assistance, en générai, à la Propagation de la Foi en particulier ! Un pasteur vigilant et avisé comme l'étail l'évêque de Montréal, qui suivait ses missions de si près et les mettait en si bonnes mains ; qui connaissait tous leurs besoins, compriqués souvent d'infortunes ; qui voulait semer à pleines mains la meilleure graine de la Foi et de la Vie ; qui tendait la main si fréquemment pour ses pauvres, parmi lesquels et au premier rang", il plaçait les âmes sauvages délaissées ; cet homme, ce saint homme, ayant découvert de grandes misères et réunit des moyens de soulagement insuffisants, pour avoir retenu loyalement avec les pouvoirs et faveurs voulus, et réservé aux siens les aumônes, qui leur étaient dues, ne méritait pas pour cette bonne action, pas b plus que pour tant d'autres, de la part de ses ennemis, tant " d'honneur, ni tant d'indignité !
Pour n'y plus revenir, disons de suite la fm de Mgr Provencher, le sort de ses collaborateurs préférés qu.e sa correspondance nous a fait connaître et que les événements ramèneront sans cesse aux côtés du vaillant évêque de Montréal pour défendre avec une commune autorité les intérêts supérieurs de la sainte Eglise qu'ils serviront toujours en dehors et au-dessus des vaines complaisances, ou des compromis déshonorants.
Mgr Provencher avançait en âge ; les fatigues épuisaient ses forces. Pour le maintien et la continuation de son œuvre, si belle, il lui fallait non-seulement un confident qui recueillerait ses intimes pensées et le dépôt de ses projets, mais encore, surtout, un aide qui hériterait de sa charge, de son au-
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torité a Pin lVqu poursuivre effiCciceuient les réalisations désirables.
Nous avons vu. fiu'Ll jeta les yeux sur Tabbé Laflèche, doat il espérait voir disparaître l'iurjririité ([ui justifiait sa résistance. Il rappela ce l)rave missionnaire de l'ile à la Grosse, où il se dévouait en compagnie dn P. Taché. Quand il le vit arriver à Saint Bonifa-ce, peinant et claudicant,. sans amélioration apparente il pria Dieu ardemment et se dit : c'est pourtant l'homme nécessaire ; c'est donc à Dieu de le mettre en état de le satisfaire. Aussi bien, les plaies dont souffrait l'abbé Laflèche à la jambe gauche paraissaient vouloir se cicatriser.
Dans cet espoir,. Mgr Provencher écrit à Mgr Turgeon, archevêque de Québec :
« J'ai écrit à Rome en 1848 pour demander un coadjuteur aussitôt que possible, cette mesure devient de plus en plus pressante. Favorisez cette mesure si l'occasion s'en présente ; tâchez que j^ ne meure pas sans coadjuteur il en résulterait de graves inconvénients. »
Ce qui suit se passa en 1849-1850, le P. Aubert fut rappelé par ses supérieurs à Montréal.
L'abbé Laflèche n'allait pas mieux et, pour éviter le fardeau de répiscopat, manifestement, il ne désirait pas se rétablir. Mgr Provencher devait donc cesser de compter sur lui. A ce propos, il écrit à Mgr Bourget :
Décidément, il ne faut plus song\er à M. Laflèche. Mon opinion, comme celle du R. P. Aubert, est que cette charge doit retomber sur le R. P. Taché. Il connaît le pays, les missions, les langues ; il est fort et robuste. Je le propose à Tévèque de Québec et à ses suffragants. J'en fais aussi la demande à Mgr l'évêque de Marseille, comme à son supérieur général.
Mgr Guigues pourra aussi se mêler efficacement de cette promotion.
Je vous envoie mes lettres tout ouvertes, afin que vous voyiez ce que j'ai dit à chacun ; vous les enverrez ensuite à leur adresse.
Quoique indépendant du diocèse de Québec, comme de celui de Montréal, ayant par conséquent le droit de choisir le sujet qui lui convenait le mieux comme coadjuteur, cependant, par d;élicat.ess€ et par liumilité, et en- ce qui concerne
l'évêque de Montréal, par amitié, avec une grande confiance, Mgr Provencher soumet son choix au jugement de tous les évoques du Canada, comme il avait fait par le passé pour toutes les mesures qui intéressaient l'administration de son diocèse lointain.
Les bulles demandées à Rome pour 'Mgr Lallèche ne furent donc pas envoyées à Saint-Boniface ; pour la suite à donner à son nouveau projet, Mgr Provencher attendit les réponses d'Europe, tant de Mgr de Mazenod, évoque de Marseille et supérieur général du P. Taché que du Saint Siège.
La réponse de Mgr de Mazenod à l'évoque de Saint-Boniface dérangea les plans de ce dernier qui voulait faire sacrer le P. Taché au plus vite au Canada. Mais Tévêque de Marseille traçait au Père Taché la conduite à tenir ; il désirait voir de ses yeux cet enfant de sa famille, dont on lui disait tant de bien, il tenait à honneur de le sacrer lui-même. Il devait donc passer en France, pour y recevoir la consécration épiscopale, et se rendre ensuite jusqu'à Rome.
L'évêque de Marseille, écrit Mgr Provencher, à cette occasion, lui impose l'obligation d'aller se faire sacrer par lui ; il lui a tracé une route qui doit aboutir à Rome. Le plan ne me paraît pas mauvais ; je le trouverais meilleur s'il en payait les frais. Peu m'importe le lieu où il sera sacré, pourvu qu'il puisse se rendre à l'Ileà-la-Crosse l'automne prochain. €e poste, qui promet beaucoup, est presque abandonné, parce que le prêtre qui est là ne parle presque pas montagnais. Le temps est court pour tous ces voyages; il est vrai qu'on voyage vite de nos jours.
Un concile provincial devait s'assembler à Québec au mois de mai 1851. Mgr Provencher à la demande de Mgr Bourget résolut d'abord d'y assister ; mais son âge, ses infirmités, la difficulté de voyager dans ces pays sauvages le firent alors hésiter. De plus, un jour qu'il en parla à M. Lallèche, son grand vicaire, pour lui demander ce qu'il en pensait, celui-ci l'en dissuada : « A l'âge et dans l'état où vous êtes, lui dit-il, je ne vous conseille pas de faire ce long et fatigant voyage. Je crains que vous ne mouriez en Canada ; et il ne convient pas que votre corps soit enterré ailleurs qu'à Saint-Boniface. Vous êtes le premier évêque de ce pays ; vous y avez consacré toute
votre vie au salut des âmes ; vous devez reposer après votre mort là où vous avez exercé votre zèle. Ce sera une consolalion pour ceux qui resteront après vous. »
Ainsi malgré le désir qu'il avait d'assister à ce concile, Mgr Provencher se rendit aux représentations de l'abbé Laflèclie ; il avait comme un pressentiment de sa mort prochaine, puisqu'il écrivait à Mgr Bourget :
Je ne pourrai pas assister au concile et mon coadjuteur futur n'y sera pas non plus. J'appelle et j'appellerai le Saint-Esprit avec tous ses dons sur ceux qui y assisteront, afin que ce premier concile provincial soit la preuve que l'esprit de Dieu règne dans le cœur de ceux qui le composent.
Plus tard, on en parlera et on dira : Nos pères dans la foi, etc. Je me recommande aux prières et saints Sacrifices de tous ceux qui le composent ; je recevrai avec respect leurs actes comme l'œuvre de saints prélats dont je vénère les vertus.
Le P. Taché arriva de l'Ile-à-la-Crosse, à Saint-Boniface, le 4 juillet 1851 ; d'où un canot le conduisit au Sault-Sainte- Marie à l'extrémité du lac Supérieur ; de là, par bateau, il se rendit à Détroit, puis à Montréal. Mgr Provencher était si pauvre qu'il n'avait pas un sou à lui donner pour ce voyage.
Je n'ai rien à lui donner en passant, confîe-t-il à Mgr Bourget, que le droit de mettre la main dans ma bourse, si bourse il y a, en Canada.
J'ai demandé à Lyon une allocation pour subvenir aux frais de la consécration de mon coadjuteur. J'ai de l'argent à Québec, assez pour lui faire passer la mer ?
La pauvreté régnait pareillement à Montréal et dans toute la colonie. Les récoltes des années précédentes avaient été mauvaises. En 1851, il y eut des pluies abondantes durant la plus grande partie de juillet ; l'eau monta beaucoup dans les rivières, les champs furent endommagés. La chasse donna peu de viande, la pêche même manqua en grande partie, et toutes ces calamités n'étaient encore que le prélude d'un autre fléau qui devait éprouver durement la Rivière-Rouge en 1852, en même temps que l'incendie allait ruiner Mgr Bourget et ses œuvres.
L'inondation de Tannée 1852 avait empêdaé les cultivateurs de la Rivière-Rou§*e d'ensemencer leurs champs. A l'automne il n'y eut point de récolte ; la chasse fut encore peu productive et la pêche, nulle. Les plus pauvres avaient mangé le grain c[ui leur re^^iait pour la semence, et toiiites les provisions -éta'ïent épuisées.
La misère est si grande, écrit Mgr Provencher, à son confident ordinaire, qu'il faudra une quête pour assister les plus pauvres, et les empêcher de trop souffrir. Je fais distribuer des provisions parm.i eux. La compagnie va prêter du ]>lé sous la responsabilité du conseil.
Dans cette extrémité, Mgr Provencher allait renoncer au projet de faire venir des "Frères pour son collège ; il ne pouvait même pas payer les frais de leur passage, encore moins assurer leur entretien.
En revenant d'Europe, Mgr Taché avait demandé à Mgr Bourget de procurer à la Rivière-^PxOiige des religieux enseignants. L'évêque de Montréal lui proposa les Frères paroissiaux de Saînt-Viateur, qu'il avait lui-même amené en Canada depuis 1847, et il s'offrit pour négocier la demande de quelques-uns de ces religieux pour l'année suivante.
Mgr Taché avait fait part de cette bonne nouvelle à l'évoque de Saint-Boniface, qui avait une maison prête à les recevoir ; mais il ne savait sur quels moyens compter pour les faire venir. Dan-s le courant de l'hiver courut la rumeur que Mgr Bourget destinait au soutien des écoles de la Rivière- Rouge toutes les aumônes recueillies durant le jubilé qui avait eu lieu. Cette Ji-oin^elàe fit 'antrevoir à M§t Provencher la possibilité de faire arriver les Frères dès le printemps. Il écrivit donc à Vé\èqwe de IMontréai, au mois de mars 1.853 :
J'ai songé au projet formé l'aîi passé avec MgT Taché, de lions envoyer des Frères de Saint-Viajtenr. Nos désastres causés par les eatrx, et la disette qui devait s'-en suivre m'ont fait parler avec réserv-e sur cette affaire. N'ayant reçu aucune lettre de Votre Grandeur durant Thiver, je ne comptais guère sur Texécution de ce projet. Mais si Dieu 'a in-spiré à Voire Grandeur un moyen que les autres auraient repoussé dans les circonstances où vous vous trou-
vez (1), je répondrai aux avances faites le mieux que je pourra.i. Il faudra de l'argent pour la route, et ici de quoi manger. Si vos moyens sont passables, mettez vos Frères en chemin pour qu'ils puissent quitter Saint-Paul vers le 15 ou le 20 de juillet. Priez pour :um, cher 'Seigneur, car nous sommes tous dans la misèxe.
Dieu n'allait pas donner à Mgr Provencher la consolation (le voir, avant de mourir, son collège confié à un ordre religieux, capable de donner à la jeunesse une haute éducation, i-t de former le noyau d'un séminaire diocésain. Il se contenta des bons désirs de son serviteur fidèle et augmenta ses mérites par la résignation à la volonté suprême qui lui refusait d'en voir la réalisation.
Sur ces entre'faite-s, M. Laflèche, voyant sa santé dépérir chaque jour, sentait de plus en plus le besoin de regagner le pays natal, et le Père liermond avait demandé son rappel pour Tannée suivante. Mgr Provencher qui ne se sentait plus la force de rester seul pour aller au loin, écrivait à Mgr Bourget :
Tous ces départs ne font pas l'affaire ici. M. Laflèehe éta^it propre à tout et capable de tout ; il ;pouvait iaire marcher le ministère à la façon des curés du Canada, pour les détails et l'instruction. Si quelque chose dépend de vous, tâchez de m'envoyer un consolateur et un appui de ma vieillesse : ma carrière achève.
C'est la dernière lettre que l'apôtre du Nord-Ouest écrivit à Mgr Bourgei. -En effet, sa carrière s'achevait comme il en avait le presseatiment. Depuis quelque temps, il pariait souvent de sa fm, il aimait à s'entretenir avec la pensée de la mort. Toutes ses affaires temporelles étaient réglées ; il ne laissait aucun -eiubarras à son successeur. Il avait craint les dettes, il n'en laissait pas. Le calme qu'il avait toujours gardé pendaïii sa vie, •l'accompagna jusqu'à la tombe.
Le jour de la Pentecôte, il eut une forte attaque de grn- \ellc ; il endura des so.uïïranxîes atroces. Cette maladie le mi-
Cl) On !^o rappelle que Mgr Bourgct venait -de voir brûler son évèchc (:]S52), i'I -qu'il -éUiil lui-inème .réduit à tendre la .main pour se relever de co désa^tre Gojnplel,
nait depuis longtemps ; mais il sentait aussi des douleurs de cœur, qui gênaient sa respiration.
Le 19 mai au matin, au moment où il sortait du lit, il perdit connaissance, et tomba sur le plancher, où il demeura étendu jusqu'au moment où il revint à lui et put appeler à son secours.
Le 7 juin suivant, il rendit son âme à Dieu entre les bras de son vicaire général M, L.-F. Laflèche-
Mgr Taché succéda à Mgr Provencher sur le siège de Saint-Boniface ; peu après, M. Laflèche retournait au Canada, devînt supérieur du Séminaire de Nicolet, puis vicaire général et successeur de Mgr Cooke, évêque des Trois-Rivières ; avec Mgr Bourget, ces deux évoques qui honorèrent leur pays de mille façons heureuses, seront comme le bloc inébranlable qui soutiendra la fortune de l'Eglise romaine dans le bas et haut Canada comme dans le Nord-Ouest immense conquis à la Foi.
A peine les bulles préconisant Mgr Taché comme coadju teur de Mgr Provencher étaient-elles publiées, que Mgr de Mazcnod écrivit à l'évêque de Saint-Boniface qu'il ava't dessein de rappeler tous ses sujets des missions de la Rivière- Rouge, parce qu'on lui avait écrit que ces missions devenaient impossibles.
Si une telle détermination avait été mise à exécution, Mgr Provencher en serait certainement mort de douleur. Mais il était trop tard pour y donner suite. La Providence avait tout prévu et la nomination de Mgr Taché à l'évêché de Saint- Boniface rivait les Oblats à cette mission et les intéressait à son succès.
Qui donc, écrit Mgr Provencher à Mgr Bourget, a pu dire à Févêque de Marseille que le territoire de la baie d'Hudson n'était pas capable d'occuper ses sujets ? Il m'a écrit qu'il était décidé à les rappeler tous, et que je lui avais joué un tour en ne le prévenant pas à temps du choix que j'avais fait de Mgr Taché pour mon coadjuteur (1). Moi, je crois que c'est Dieu qui lui en a joué un plus
(1) La lettre que Mgr Provencher avait adressée à Mgr de Mazenod pour le prévenir, était restée à Montréal avec d'autres lettres ; elle n'arriva à Marseille qu'après l'émission des bulles de Mgr Taché.
beau, en le mettant dans la nécessité de ne pas abandonner un de ses enfants. Que serait devenu le pays, avec tous ses sauvages abandonnés tout à coup ? Ces missions n'auraient jamais repris. La perspective avait apparemment effrayé, car personne, avant le R. Père Taclié et M. Laflèche, n'avait mis la main à la charrue. Elles sont pénibles, à la vérité, ces missions ; mais Dieu a permis et semble bénir ce grand projet ; sans doute il a des vues de salut sur quelques-uns des sauvages de ces contrées glacées. Il manque peut-être quelques pierres à son édifice. Qui osera lui dire : Ne les prenez pas là ? Pendant que nous étions tranquilles ici, Qiti méditait au loin notre destruction. Je n'en reviens pas ! J'espère que cette pensée sinistre ne reviendra pas.
Et l'abbé Georges Diigas dans sa Vie de Mgr de Prqpenclier, nous apprend que :
(( Malgré les mauvaises récoltes des années précédentes, et la pauvreté de la colonie de la Rivière-Pvouge, Mgr Provencher n'avait pas négligé les œuvres entreprises pour l'éducation de la jeunesse. Il avait ouvert de nouvelles écoles ; son couvent, commencé en 1846, était terminé : c'était sans contredit le plus bel édifljg,e du pays, et le plus considérable. Les Sœurs pouvaient y recevoir des pensionnaires, et leur donner une éducation distinguée. Outre les langues française et anglaise, on y enseignait les beaux-arts, la musique et le ,-468sin. En voyant ces succès, Mgr Provencher se réjouissa^ï^et bénissait Dieu. Il aurait bien voulu bâtir un collège, et procurer aux garçons le même avantage qu'il procurait aux jeunes filles ; pour cela, il lui aurait fallu des professeurs ; son coadjuteur devait s'occuper de cette question à son retour de France ; mais, dans ce pays, malgré la meilleure volonté du monde et le zèle le plus entreprenant, les choses n'allaient que lentement.
Mgr Provencher avait été témoin du terrible fléau de rinondation qui, en 1826, avait ruiné le pays ; un an avant sa mort, il eut la douleur de voir de nouveau toute la colonie dévastée par un débordement de la rivière Rouge. Il trace lui-même le tableau de ce désastre, dans une lettre à Mgr Bourget :
Cher Seigneur, écrit-il, nos crimes ont soulevé le courroux de Dieu, qui s'est vengé d'une manière digne de lui. Une inondation pareille à celle de 1826 est venue ruiner notre pays, déjà pauvre.
Elle a enlraîné les maisons, les granges, les étables, les clôtures, les ponts, etc., etc.
Il y ayait cinq pieds d'eau autour de ma maison ; encore deux pouces de plus, et elle était sur le plancher. Je ne suis pas sorti, mais fêtais oomme sur un vaisseau en pleine mer ; j'entendais jour et nuit des vagues poussées par des vents furieux battre les murs du premier étage de ma maison (1), comme je les ai entendues dans mes voyages d'outre-mer. L'eau a monté jusqu'au 20 mai. Les gens et les troupeaux s'étaient réfugiés au loin dans les prairies ; personne n'a péri. Vers la fin de juin, on a pu semer de l'orge et des patates. Tout cela mûrira si Dieu nous donne une saison favorable. L'eau a, dit-on, monté 18 pouces moins haut qu'en 1826 ; mais elle a causé infiniment plus de dommages, parce que la population est plus nombreuse. L'église et ma maison ont servi de hangars publics, toutes les autres maisons étaient en dan« ger d'être emportées. Quelle triste perspective pour l'année prochaine !
Ce fut à la suite de cette inondation que M§t Taché reAdnt de France, ayant reçu l'onction épiscopale des mains de Mgr de Mazenod, dans l'église de Viviers, le 23 novembre 1851.
Après sa consécration, Mgr Taché s'était rendu à Rome, en compagnie du coadjuteur de Mgr Bourget, envoyé par les évêques canadiens pour présenter à l'approbation du Souverain Pontife les décrets du premier concile de Québec.
C'est à son retour à Montréal, que la Providence lui fit faire la rencontre du jeune vicaire de Berthier, diocèse de Montréal, l'abbé Lacombe, qui s'offrit à partir avec lui pour les missions de la Rivière-Rouge et du Nord-Ouest. L'abbé Albert Lacombe, plus tard le Père Lacombe, avait déjà passé une année dans les missions avec M. Belcourt à Pembina ; il était revenu dans le diocèse de Montréal depuis quelque temps ; mais ses goûts le rappelaient vers les missions sauvages, auxquelles il aurait désiré consacrer toute sa vie. Il profita du passage de Mgr Taché au Canada, pour s'offrir de retourner à la Rivière-Rouge. Mgr Taché ne demandait pas mieux évidemment que de l'emmener ; il le demanda à Mgr Bourget, qui fut heureux de le lui accorder.
(1) En Canada, c'est le rez-de-chaussée qu'on nomme premier étage.