‹ Mgr Ignace BourgetChapitre 9 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les immigTés Irlandais introduisent le typhus au Canada. — Mgr Bourget organise les secours et tout en envoyant ses prêtres et ses religieuses à Vaide des pestiiérés^ il se prodigue lui-même et se trouve à son tour atteint du fléau. — Adoption des orphelins. — Au typhus le choléra succède et le charitable évêque se prodigue sans se lasser. — La mère Gamelin, fondatrice de la Providence^ succonihe au ynal et Mgr Bourget Vassisie à sa dernière heure.

De tout ce qui précède, il résulte que les débuts du long pontificat de Mgr Bourget furent heureux, malgré les résistances acharnées, faites ou inspirées par les Sulpiciens, qui multipliaient, comme à plaisir, des difficultés déconcertantes, bien capables d'en stériliser les généreuses initiatives et ses fondations charitables, dès l'abord riches de belles promesses. Pour toutes Iqs nécessités, iPxatérielles et morales, à satisfaire Févêque avait su trouver ou créer les organes ou les moyens appropriés. Malgré ses sacrifices répétés et généralisés ; malgré son hospitalité et sa générosité, la situation de la Corporation épiscopale était satisfaisante.

C'était en 18-17, Mgr Bourget, parti du Canada en septembre i'846, se retrouvait en Europe, à Rome, pour y tenter le désarmement d'opposants irréductibles et trouver, en même temps, avec le concours des autorités supérieures, les moyens les plus sûrs de surmonter les obstacles, mis à la réalisation rapide de ses projets.

Soudain, une vaste rumeur se répandit sur les deux rives du Saint-Laurent, immense cri de détresse, de désespoir, qui frappa le pays de stupeur et traversa les mers pour l'atteindrei au cœur douloureusement.

C'est que dès cette époque déjà, chaque année amenai

son cantingent d'imnugrants dans le nord-américain ; une notable partie de ces déj'acinés se dirigeait de préférence vers le Canada hospitalier. (Tétait, généralement, des Irlandais que la faim et la persécutioji taisaient fuir loin de leurs terres accaparées ; c'était des pauvres hères, des évincés qui souffraient parce qu'ils restaient fidèles à leur foi, fidèles aussi à leurs patriotiques aspirations. Ils s'en allaient dépourvus, affaiblis, autant de faciles proies exposées aux pires fléaux. Cette année, après d'indicibles tourments, ces malheureux étaient allés s'échouer à la Grosse Isle, à 20 milles en bas de Québec, où, le l^"" janvier, plusieurs navires avaient jeté à terre leur lamentable cargaison humaine ; plusieurs milliers de faméliques frappés de terreur, dont 795 atteints du typhus. Québec se barricadait contre ces miséreux, qui charriaient la mort, afin de se soustraire au fléau, sévissant à ses portes ; Montréal, de son côté, s'entourait d'un cordon sanitaire ; les émigrés, indemnes ou atteints du mal, restent parqués dans des Sheds, abris temporaires, élevés à la hâte pour les loger et dans lesquels ils se contamineraient entre eux. Durant de longs jours leur situation fut effroyable.

Mgr Bourget, informé, liquide en toute hâte les affaires qui le retiennent pour voler plus vite et pouvoir mieux s'attarder dans le véritable enfer où la misère et la douleur l'appellent.

Le fléau multipliant toujours ses victimes, M. Mills, maire de Québec, assemble, le 18 mai 1847, les citoyens apitoyés et terrorisés ; il faut aviser aux moyens propres à combattre plus efficacement le typhus, ship fever^ qui s'aggrave, se répand, menaçant la population des pires calamités. Le 27 mai, Mgr Bourget reparaît à Montréal ; il se met à l'œuvre pour y organiser les secours. Les Sœurs Grises, à sa voix, se rendent sous les abris de la Pointe Saint-Charles, parmi les immigrants contaminés ; elles s'y dépensent généreusement. Citons ici les Mélanges Relifjieux qiù^ à la date du 18 juin, relatait ce qui suit :

« Nous ne pouvons nous empêcher de donner un tribut d'éloges bien mérités aux Sœurs Grises, qui se montrent en tout point si dignes de leur vocation. Ces bonnes sœurs sont continuellement au milieu de cette scène de désolation, por-

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tant partout les consolations, les secours que requièrent les malades...

(( Les Sœurs de la Providence ont aussi offert leurs services. Les Religieuses Hospitalières, de leur coté, ont offert cinquante lits dans leurs salles, mais le bureau de santé n'a pas voulu permettre que les malades fussent reçus dans la ville... Alors ces bonnes religieuses ont prié monseigneur de leur permettre d'aller soigner les malades dans les sheds, abris où ils sont logés. »

Bientôt, cependant,^ les Sœurs Grises ne peuvent plus, seules, suffire à soigner les pestiférés. Déjà, plusieurs d'entre elles sont atteintes du mal. Mgr Bourget invite alors les Sœurs de la Providence, qui s'étaient offertes d'aller les remplacer. Cet Institut, fondé depuis quatre ans, à peine, n'avait guère de sujets que pour l'exercice de ses œuvres. Néanmoins, dès que leur évêque en manifeste le désir, toutes, depuis la Mère Gamelin jusqu'à la plus jeune novice, s'offrent au sacrifice. Douze sœurs partent le jour môme aux ambulances. Ce n'était pas assez et le 2 juillet, Mgr Bourget lève la clôture des Sœurs de l'Hôtel-Dieu, pour qu'elles aillent aussi au secours des pestiférés.

Mais, la maladie, l'excès de fatigue obligent les Sœurs Grises d'évacuer les ambulances. Déjà le typhus sévissant à l'Hôtel-Dieu même ; les hospitalières de cet établissement, de leur côté, doivent quitter les Sheds.

Plus de 150 enfants d'émigrés sont alors transportés des ambulances dans la maison de Mme Nowlan, faubourg Saint- Laurent. Mgr Bourget préside en personne à l'installation de •ces pauvres petits dans cet asile improvisé, confié aux sœurs de la Providence, asile auquel l'évêque donne le nom de Saint- Jérôme-Emilien.

Mais les Sœurs de la Providence, ainsi que les autres, sont durement éprouvées par l'épidémie ; plusieurs sont atteintes, quelques-unes vont mourir. Mgr Bourget les console les encourage et le 19 juillet, le vénérable prélat promet, au nom des sœurs présentes et à venir, que tous les vendredis elles feront brûler sept cierges en l'honneur de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Le vœu est fait en ces termes, rédigé par l'évêque lui-même :

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Au nom du Père et du Fils et du ^aint-Esprit,

Nous, soussignées, Sœurs de Charité et Servantes des Pauvres, ayant à redouter les effets de la fièvre typhoïde qui désole notre nouvelle communauté, tournons nos regards vers vous, 0 Marie ! qui êtes notre bonne et tendre mère ; et nous vous faisons entendre nos soupirs et nos gémissements. Car c'est de vous que nous attendons, avec une confiance toute filiale, la conservation de nos très chères sœurs que cette terrible maladie menace de nous enlever. Veillez sur nous qui sommes vos filles, quoique très indignes et bien imparfaites. Obtenez-nous la santé dont nous avons un si pressant besoin pour vaquer à Texercice des œuvres de charité qui sont la fin de notre Institut. Nous vous promettons de n'en faire usage que pour soigner, avec affection et charité, votre divin Fils dans la personne de ses pauvres. Nous reconnaissons que nous nous sommes rendues très indignes de cette insigne faveur, surtout à cause de notre indifférence à pratiquer et à répandre la dévotion à vos Sept Douleurs. Mais nous sommes fermement résolues de réparer cette coupable négligence, en tra^ vaillant avec zèle et de toutes nos forces à propager cette salutaire dévotion.

A cette fin, nous fais 071s VŒU, 2J0ur nous et pour celles qui vivront après nous dans cette communauté, de faire brûler sept cierges, chaque vendredi de l'année, devant la sainte image qui nous rappelle vos souffrances. Ces sept cierges seront pour nous les symboles des sept principales vertus que nous devons pratiquer pour vous honorer, savoir : la simplicité, Vhumilité, V obéissance, la confiance en la providence, Vahnégation, la générosité et la charité, dont vous nous avez donné de si beaux exemples.

Daignez, ô Mère si bonne et si compatissante ! avoir pour agréable cette petite oblation, que nous vous faisons en toute simplicité, comme des enfants qui n'attendent leur salut que de la meilleure de toutes les mères. Ainsi soit-il.

Peu après, inaugurant les Quarante Heures de Marie Désolée dans TAsile de la Providence, dans le même esprit de compassion et de pénitente, Mgr Bourget recommande de brûler des cierges et il veut que les sept premiers cierges posés sur le luminaire soient payés par un pauvre. Gomme il s'estimait, à bon droit, le premier pauvre de son diocèse, il en versa le prix.

Non content d'envoyer ses meilleures troupes aux plus durs combats de la charité, l'évêque y va de sa personne souvent, et en personne aussi il paie son tribut au fléau, dont il est atteint et souffre près d'un mois.

Il faut citer à ce propos la Revue Canadienne qui dit dans son numéro du 30 juillet 1847 :

Notre clergé catholique oontintie au milieu des désastres publics sa carrière de dévouement et de sacrifiées. Ses rangs s'éclaircissent comme au j-our des grandes batailles, mais sans effrayer les survivants ; soldats intrépides, ils se contentent de serrer les rangs pour tenir tête à rennemi...

Uantique et vénérable maison de Saint-Sulpice a soutenu le combat sans faillir à ses traditions de famille... Cinq de ses enfants ont reçu leur récompense ; d'autres luttent encore entre la vie et la mort... Ces vides dans les rangs de ce bataillon sacré n'altèrent pas son courage, mais sous le poids de pertes immenses, il s'est vu forcé d'abandonner le soin des sheds. Depuis, Mgr Bourget en a pris l'administration immédiate. Déjà, et bien des fois, le vénérable prélat avait paru sur la brèche pour payer de sa personne... Le général est devenu soldat et a voulu combattre au premier rang. Monseigneur a déjà organisé deux maisons d'orphelins où plus de deux cent soixante enfants ont été recueillis.

Il est admirablement secondé dans cette vie de dévouement et de sacrifices par M. le grand vicaire Hudon et M. le chanoine Truteau. M. Rey, le P. Duranquet, s. j., M. Charland, curé de Saint-Clément, M. Hughes, missionnaire, M. Pominville, vicaire de Ghambiy, sont venus sur l'invitation de l'évêque prêter aussi leur concours. Ils vont tour à tour passer leur temps aux sheds pour baptiser, confesser et administrer les malades. Le jour et la nuit, il y a toujours un prêtre au milieu d'eux, et aucun malade ne meurt sans recevoir les secours de la religion. Un bon nombre de nos frères séparés demandent à cette heure dernière à rentrer dans le sein de rEglise.

Nous connaissions déjà la charité, le besoin de sacrifices de nos excellentes religieuses, mais pour en pénétrer le mystère, il fallait les visiter dlans leurs maisons et les suivre dans les réduits où elles allaient porter les aumônes du riche et les consolations de la foi. Elles sortent enfin de leur retraite ces filles timides, ces femmes faibles et délicates, et s'avancent intrépidement sur le théâtre de la mort, avec plus d^ joie qu'on ne coure à une partie de plaisir. Les horreurs de la maladie, les dangers de la contagion excitent leur courage, bien loin de l'intimider. Leurs rangs vont s'éclaircissant : cinq Sœurs Grises ont déjà rendu le dernier soupir, vingt-et-une sont encore aux prises avec la mort. A la Maison de la Providence, douze sœurs sont sur le lit de douleur. C-elles que le fléau a épargnées jusqu'ici n'ont pas ralenti leur marche un instant ou diminué leurs visites aux sheds. Nous les voyons passer chaque jour et elles nous rappellent ces victimes couronnées de fleurs, ornées de bandelettes sacrées, qui, au mi-

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lien d'un peuple nombreux, marchaient autrefois vers l'autel de leur sacriflce. Leurs vertus, Tadmiration de leurs concitoyens, un juste tribut d'hommage de la part même des ennemis de nos institutions religieuses, leur servent d'ornements et <de couronnes... Les vœux et les bénédictions des âmes pieuses les accompagnent.. Avant de se rendre auprès de leur malades, elles donnent, chaque matin, à leurs sœurs mourantes, dans un adieu plein d'amour, de foi et d'espérance, un rendez-vous pour réternit é.

Et les imiuolations continuent. Le 12 août, à l'Hospice Saint-Josepli de la Providence, le Grand Vicaire Hudon meurt du typhus et dès le 13 août on comptait déjà parmi les victimes du devoir et de la contagion, treize prêtres et dix religieuses de Montréal, sans compter celles de Québec ; on ne comptait plus les contaminées.

Mgr Bourget dans un mandement à ses diocésains fait l'éloge des victimes, disant entr'autres choses en leur honneur :

... Une certaine consternation répandue dans toutes les classes de la société, à la vue de la terrible épidémie qui exerce ses ravages à notre porte, est venue mettre le comble à notre désolation. Notre ville, dans ce triste état, peut bien se comparer à Jérusalem, autrefois la ville chérie du Seigneur, et emprunter, pour déplorer ses malheurs, les cantiques douloureux de l'inconsolable Jérémie... Le Seigneur m'' a rendue toute désolée, et toute épuisée de tristesse pendant tout le jour... C'est lui-même qui a foulé le pressoir pour en faire couler le vin de sa fureur dont il a enivré la vierge, fille de Judas. C'est pour cela que je fonds en pleurs et que mes yeux répandent des ruisseaux de larmes. Car écoutez, vous tous qui prenez part à mes peines. Mes prêtres et mes vieillards ont été consumés dans la ville... Hélas ! une mort prompte et inattendue me les a enlevés ; je ne les vois plus à ces autels où ils montaient tous les jours pour offrir pour moi l'auguste Victime ; je ne les entends plus dans cette chaire de vérité, où leurs saintes paroles, animées par leurs bons exemples, me faisaient si bien comprendre l'iiorreur du vice et l'amour de la vertu ; je ne les trouve plus dans ces tribunaux sacrés de la pénitence, où si souvent, dans l'ardeur de leur charité, ils mêlaient kurs larmes avec le sang de Jésus-Christ, pour purifier les souillures de mon âme ; je les cherche en vain dans ces sanctuaires vénérables, où ils venaient à chaque solennité prendre place avec une religieuse gravité. De tristes et lugubres échos me disent sans cesse : Hélas ! ils ne sont plus, ces bons pas-teurs, qui, à l'exemple

du souverain Pastear, ont donné leur vie pour leurs brebis. Sacerdotes mei et senes met in turbe consumpti sunt . Ce n'est pas tout : écoutez encore le récit de mes maux. Mes vierges ont succombé sous le glaive de cette cruelle maladie. La religion, en les formant à la vie angélique qu'elles avaient embrassée, avait mis dans leurs cœurs un sentiment bien noble, le dévouement le plus entier et le nias absolu. Elle avait gravé bien avant dans leurs âmes la compassion pour toutes les misères, et la tendresse pour tous les malheureux. Elle leur avait donné pour pères et pour mères, pour frères et pour sœurs tous les pauvres ; elle leur avait appris que c'était là tous leurs trésors en ce monde, et qu'en les soignant, elles soignaient Jésus-Christ. Elle leur avait inspiré le courage héroïque qui les avait mises au-dessus de la faiblesse ordinaire de leur sexe. Et voilà pourquoi elles se prodiguaient de toutes leurs forces pour secourir de si grandes misères; n'ayant qu'un seul regret, celui de ne pouvoir faire davantage pour le Dieu des pauvres, de nouveau couché sur la paille, dans la pauvre étable de Bethléem. Et voilà pourquoi elles affrontaient avec tant d'intrépidité une maladie qui répand partout la frayeur. Et voilà pourquoi elles bravaient sans crainte, avec joie même, la mort, malgré toutes ses horreurs. Hélas ! cette impitoyable maladie a atteint de ces héroïnes du catholicisme, et la mort a déjà fait parmi elles dix victimes. Elles sont tombées, celles qui, comme des anges de paix, consolaient tant d'âmes affligées. Elles ont disparu celles qui allaient dans tant de séjours de douleurs avec plus de joie que l'on ne va à un festin. Elles ne paraissent plus au chevet de tant de mourants, celles qui consumaient leur existence au soulagement de l'humanité souffrante. Aux cantiques joyeux qui, il y a peu de jours, retentissaient dans les humbles asiles de ces servantes des pauvres, succède un morne silence, et ce silence n'est interrompu de temps en temps que par des chants lugubres annonçant que l'on va confier à la terre les corps de celles qui ont succombé sous le glaive terrible du fléau dévastateur... Ils sont tombés ceux et celles qui, par leurs vertus, par leur inaltérable charité, faisaient l'ornement de cette ville et de ce diocèse. Nous leur devons à tous un juste tribut d'éloges ; mais nous ne saurions le leur payer autrement que par les larmes que nous versons dans le secret de notre âme...

Qui pourra donc nous soulager dans une si grande affliction ; ce sera, nos très chers frères, notre foi : elle seule a pu inspirer à ceux que nous regrettons le courage qui les anima ; elle seule peut aussi nous faire accepter, avec une humble résignation, tant de coups redoublés que frappe la main d'un père qui est justement irrité. Or, voici ce qui doit nous consoler dans ce temps mauvais. Ceux que nous pleurons sont morts en faisant les œuvres de justice que l'Evangile préconise et qui mènent à la vie éternelle. Ils ont donné à manger à ceux qui étaient dévorés par la soif d'une fièvre brûlante ; ils ont reçu les étrangers, ils ont visité

les malades. Oh ! espérons-le, ils vont recueillir les biens promis par le Dieu dont les promesses sont infaillibles. Au lieu de les pleurer, réjouissons-nous donc plutôt de leur bonheur, et envions saintement leur sort heureux. (13 août).

Le 30 septembre, à leur tour, les Sœurs de la Providence, depuis trois mois à la peine, doivent renoncer à la lutte ; elles étaient alors si éprouvées que Mgr Bourget parut craindre leur destruction. Des cinquante sœurs formant alors le personnel total (professes, novices et postulantes) de la communauté naissante, trente-quatre s'étaient dévouées au soin des émigrés malades, tandis que les autres, occupées soit à soigner les sœurs à l'infirmerie ou les prêtres malades du typhus à l'Hospice Saint-Joseph, soit à prendre soin des orphelins d'émigrés, soit à accomplir les travaux urgents exigés par le service des pauvres, succombaient toutes de fatigue. Deux sœurs étaient mortes et une troisième agonisait; vingt-sept sœurs furent contaminées.

La source de nos informations, sur cette épreuve douloureuse du Canada, très édifiante et fort sûre, est cependant particulièrement sobre en détails ; les ouvrières étaient au champ d'honneur ; elles n'écrivaient donc point de mémoires, si peu nombreuses pour veiller à tant d'agonisants et si près ellesmêmes de mourir ! Quelques notes rapides prises à la hâte au milieu d'intenses calamités nous apprennent, néanmoins, que c'était, par exemple, un spectacle navrant de voir tant de sœurs malades, dont une vingtaine dans le délire.

Les ambulancières de la Providence avaient donc diminué peu à peu en nombre, par l'épuisement et par la mort, lorsque les Sœurs Grises purent revenir à la charge et se dévouer encore. C'est en ce moment que Mgr Power, évêque de Toronto, succombe à l'âge de 43 ans au mal qu'il avait contracté au chevet des pestiférés et que Mgr Prince, collaborateur de Mgr Bourget, tombe sur la brèche et ne revient que providentiellement à la vie pour les plus saints labeurs d'un épiscopat fécond.

La fin de l'année 1847 et les premiers mois de l'année 1848 furent remplis par ces soucis, ces travaux et par ces malheurs. Le fléau fléchit ; mais il avait fait force victimes et de

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nombreux orphelins cfiii, jetés au-delà des mers, sur une terre glacée, étrangère, sans famille et sans moyens, devaient tout attendre de la Providence, soucieuse même du sort des petits oiseaux. 0 charité ! Il fallait écarter de ces douleurs, Tahandon aussi bien que la honte des calculs inhumains.

Mgr Bourget pensait à tout et songeait sans cesse à ces pauvres petits, si profondément affligés ; il en avait accueilli un très grand nombre, les avait hébergés et nourri ; il voulait, de plus, pourvoir à leur placement. Son bon cœur rêvait une nouvelle famille pour tous.

Par Mandement du 9 mars 1848, il conseille à ses diocésains d'adopter les orphelins des émigrés, morts de la peste.

Ce fut pour le généreux prélat, une grande consolation de voir aussitôt et en grand nombre, les citoyens accourir à THospice Saint-Jérôme pour réclamer ces infortunés.

Les Mélanges Religieux nous diront cet empressement et ses heureux effets :

Lundi (13 mars 1848) y lisons-nous, cette maison d'orphelins ne vidait pas. C'était à qui recueillerait les prémices de ce précieux héritage. Chacun faisait son choix : le Séminaire de Saint-Sulpice demanda douze garçons pour sa part, dans le dessein de faire tous les frais de leur éducation, s'ils répondent à ses soins. Les Frères des Ecoles Chrétiennes réclament six de ces petits infortunés. La Congrégation veut avoir six filies... avec l'intention d'en demander quek£ues autres à la première occasion. Les Sœurs Grises se distinguent, demandant de préférence celles des orphelines qui sont le plus à plaindre. Les Sœurs de la Providence auront pour leur part les plus infirmes. Les R^Ugieuses du Bon- Pasteur, outre celles qu'elles avaient déjà, en prennent six autres. Bon nombre d'excellentes familles ouvrent leurs seins compatissants à ces innocentes victimes des maux qui désolent Tlrlande. D'autres préfèrent mettre en pension, dans quelque communauté, celles qu'elles adoptant, pour leur donner une éducation qui leur convienne. Il en est un qui, pour sa part, a poussé la générosité jusqu'à payer la pension de six filles adoptives. L'on se met en société pour faire les frais de leur éducation, quand on veut se donner le plaisir comme le mérite d'une si bonne œuvre. Il se passa, dans cette circonstance, les scènes les plus attendrissantes. Lorsqu'il fut question de faire sortir de l'asile ceux des enfanst qui étaient assez heureux pour trouver des pères et des mères d'adoption, et de séparer le frère de la sœur, l'ami de l'ami, on vit ces pauvres enfants s'embrasser avec un attachement dont leur

malheur peut seul rendre rai&on, et se presser autour des sœurs et de leurs gardiens pour leur exprimer le regret qu'il avaient de les quitter. Les gémissements que poussaient ces tendres enfants et les larmes qui coulaient de leurs yeux firent pleurer et gémir toutes les dames cliaritables qui assistaient à ce déchirant spectacle. Elles purent voir de leurs yeux ce qu'exprime l'évêque dans sa lettre pastorale, pour faire connaître la bonté de cœur de la plupart de ces enfants : 0}i ! qu'ils vous yaraitraient intéressants et aimables ces enfants, si vous saviez comme ils sentent vivement le bien qu'on leur fait. Comme ils sont émus quand il leur faut se séparer les uns des autres, pour ne plus peut-être jamais se revoir.... Comme ils regardent avec attendrissement ceux qui les viennent voir pour les adopter... Comme elles sont si'ncères et abondantes les larmes qu'ils versent, quand il est question de dire adieu aux tendres mères que la religion leur a préparées dans leur malheur.... Les émotions de l'assemblée étaient on ne peut plus vives et touchantes ; et telle dame qui n'était allée à l'asile de Saint-Jérôme que pour prendre une seule orpheline, ne peut résister à la voix de ses deux frères qui ne voulaient point se séparer d'elle. Elle les prit tous les trois...

La salle Saint-Jérôme paraît déjà vide lorsqu'une bonne mère entend des pleurs étouffés derrière un lit. Elle s'approche, trouve une petite fille, disgraciée de la nature, qui avoue s'être cachée de crainte de déplaire à tous. Cette brave femme, a déjà dix enfants ; mais la vue de la difformité abandonnée ne fait que lui inspirer plus de pitié, plus de tendresse assurément que ne le ferait la plus attrayante beauté. Elle serre la petite sur son cœur ; elle lui promet en la couvrant de caresses de lui tenir lieu de mère toujours.

Telles furent les œuvres et les sentiments que Mgr Bourget savait faire naître et qu'il développait avec un naturel charmant qui rendait en lui la charité si douce et ses fruits si abondants.

Le personnel de THospice Saint-Jérôme put être dès lors dispersé, et cette maison être ferm^ée momentanément.

Soixante enfants demeurèrent pourtant le partage des sœurs de la Providence qui les répartirent entre leurs différentes maisons.

Craignant cependant un retour offensif de l'épidémie, révoque de Montréal s'entend avec révoque de Québec et Mère Gamelin, supérieure des Sœurs de la Providence, pour instai-

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1er dans la Grosse Isle un poste de sœurs ambulancières ; le 18 avril 1848, sept de ces sœurs obtiennent ce poste d'honneur ; mais le typhus avait bien quitté ce rivage désolé sans esprit de retour.

Le 19 avril de cette année, Mgr Bourget adressa aux Sœurs de la Providence un beau mandement, véritablement traité de spiritualité, par lequel il termine sa visite pastorale ; il s'efforce d'affermir, d'augmenter leur ferveur par la pratique des vertus chrétiennes de la charité, de la pauvreté, de l'obéissance, et de la chasteté.

C'est le 21 mai 1848, que l'évêque préside le couronnement solennel de la Statue de Notre-Dame de Bonsecours, donnant un nouvel et plus grand essort aux pèlerinages de ce sanctuaire.

Le 18 janvier 1849, Mgr Bourget, par mandement, ordonne des prières publiques pour Sa Sainteté Pie IX, contraint d'abandonner la Ville Eternelle. Nous lisons dans ce document :

... Mais nous avons, nos très cliers frères, un devoir sacré à remplir tout le temps que durera ce grand combat. C'est de prier avec plus de terveur que jamais pour ce digne pontife. Prenons pour nous ces paroles si pressantes que lui-même adresse aux fidèles de Rome. Nous voulons et ordonnons que de ferventes prières s'élèvent chaque jour à Dieu pour notre humble personne, et pour le rétablissement de la paix dans le monde ; et spécialement dans notre Etat, et à Rome où sera toujours notre cœur, quelle que soit la partie du bercail de Jésus-Christ qui nous abrite. Cette touchante invitation sera entendue de tous les peuples catholiques; et bientôt tous les temples de l'univers retentiront d'humbles supplications, pour que les vœux ardents du pasteur universel soient promptement exaucés.

Prions donc, N. T. C. F., avec confiance, puisque nous serons en union de prières avec toutes les Eglises du monde catholique. Demandons avec foi que le successeur de Pierre marche sans cesse sur cette mer agitée par les passions. Réveillons, par notre ferveur, Jésus-Christ qui dort dans la barque de Pierre, pendant une aussi furieuse tempête et conjurons-le de commander aux vents et à, la mer, pour qu'il se fasse un grand calme...

Le vaillant évêque, qui l'année précédente, avait pris des mesures en vue d'une réapparition du typhus, se trouve cette

année en face du choléra clans Montréal môme. Nous avons appris ce dont les œuvres charitables et les sœurs qui les pratiquent à ses côtés sont capables, et nous ne nous étonnerons pas que tous les dévouements qui firent merveille en 1847 se retrouvèrent à leur poste en 1849, plus aguerris même et mieux outillés. Nous n'insisterons donc pas sur les incidents de cette nouvelle campagne de la charité, autrement que pour signaler le fait que, pour rendre les secours aux cholériques, à domicile, plus rapides, plus faciles, l'évêque de Montréal permît aux Sœurs d'aller au chevet des pestiférés sans être accompagnées selon leur règlement. L'épidémie dura d'avril à novembre et fit de nombreuses victimes.

En 1850, Mgr Bourget adresse aux sœurs de la Providence un mandement particulier où il rappelle leur origine, leurs grâces, leurs épreuves, leurs mérites, leurs espoirs ; il les encourage et les console. Un autre mandement adressé à toutes les communautés religieuses est daté de la même année. Mgr Bourget, après y avoir dit sa sollicitude pour les communautés, jette un regard en arrière et proclame que :

... Ce sont toutes vos communautés que le Bon Pasteur nous ordonne de soigner, autant qu'il est possible à la fragilité humaine, comme lui-même soignait les saintes femmes, en les formant à toutes les vertus religieuses. Là-dessus, nous vous dirons ce que vous connaissez déjà, que ce fut au milieu d'une de ces saintes maisons que nous recueillîmes il y a dix ans, le dernier soupir de notre illustr-e et vénéré prédécesseur. Dans ce moment à jamais lugubre, la charge pastorale commença à peser de tout son poids sur notre conscience. Saisissant d'une main faible et tremblante, le timon de l'administration que laissait cet habile pilote, après dix-neuf ans d'orageux épiscopat, nous regardâmes autour de nous, comme fait toujours l'homme, saisi de crainte, qui appelle au secours. Et le spectacle qui s'offrit aussitôt à nos yeux fut celui d'humbles hospitalières à genoux, et modestement rangées autour des restes mortels du pasteur défunt qui si souvent les avait nourries de sa parole, comme elles l'avaient plusieurs années nourri de letir pain. Leurs ferventes prières accompagnaient son âme et l'assistaient encore à ce moment suprême où elle comparaissait au tribunal du souverain Juge.

Alors, il faut vous le dire, nos très chères filles, dans toute la sincérité de notre cœur, toutes vos communautés nous apparurent comme autant de troupes de saintes femmes, assistant de leurs biens le bon Maître pendant ses travaux évangéliques, et

entourant &a eroix de pleurs et de gémissements, à son dernier s-oupir. Ce spectacle était poignant : aussi ne s'effacera-t-il jamais de notre souvenir.

La leçon qu'il laissa profondément gravée au tond de notre âme était sensible et frappante. Nous y vîmes le ministère de la femme, élevé et sanctliié par le souverain Pasteur, pour être dans tous les siècles la gloire de son Eglise et la oonsoliition des ses pauvres. Nous comprîmes que le ministère de l'évêque devait aussi avoir ce trait de ressemblance avec celui du maître. Les saintes femmes de l'Evangile nous parurent donc avoir été formées à l'école de Jésus-Christ pour être le modèle de toutes les communautés religieuses. Dev^ant exercer un apostolat de dévouement et de charité, elles aveient besoin, eomme les apôtres, de l'Esprit-Saint. Elles le reçurent avec eux le jour solennel de la Pentecôte ; car elles avaient leurs places dans le cénacle à la suite des disciples, quand les langues de feu se reposèrent sur toutes les têtes de cette vénérable assemblée. Nous en avons la preuve, nos très chères filles, et nous en ressentons les effets, nous qui descendons de ce peuple, qui vit un jour aborder à ses rivages un vaisseau sans gouvernail ni mâts. Par un miracle nouveau pour ce peuple, jusqu'alors assis dans les ombres de la mort, il avait, ainsi désemparé, traversé la plus orageuse des mers. C'est que celui q:ai conduit tout s'était fait son pilote. Il portait deux admnrables sœurs : Marthe et Marie qui, après avoir assisté et suivi Jésus pendant sa prédication, suivaient ses diciples pour leur prêter le même secours...

Après avoir d'un coup d'œil rapide montré la collaboration infime dés saintes femmes et des apôtres à travers les âges et la variété de leur apostolat, le pieux évêque poursuit :

Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, à côté de chaque misère, se trouve une communauté pour la soulager. Un coup d'œil SUT ce tableau va nous en convaincre.

Pdvalisant toutes de zèle et de dévouement, les communautés se partagent le triste héritage des infimiités que nous ont, hélas ! léguées nos premiers parents. Chacune adopte la sienne ; et sa charité est récompensée par une grâce d'état pour la soulager ; et c'est avec un tel succès que l'on peut s'écrier avec surprise : heureuse faute de nos pères coupables d'avoir enfanté une telle misère, puisque le dévouement religieux est là pour la réparer ! Cette union tendre ne fait de toutes qu'un cœur et qu'une âme, leur Inspire la sainte hardiesse de se charger de tous les maux de rhumanité so-uifrante.

Oh ! oui, nos très chères filles, à la vue des communautés, chacxiin peut dire en toute vérité : <( Là on donne à manger à ceux

qui ont faim, on donne à boire à ceux qui ont soif, on vêtit les nus ; on loge les pèlerins et les étrangers, on visite les malades, on délivre, on console les prisonniers, on ensevelit les morts. » Et •comme les ceuvres de nnsericorde corporelle ne sont qu'un appât aux œuvres de miséricorde spirituelle, Ton peut assurer avec encore plus de vérité, on montrant du doigt ces saintes maisons, surtout celles consacrées à Téducation : <( Là on enseigne les ignorants ; on corrige ceux qui sont en peine ; on console les affligés ; on supporte les défauts et Thumeur du prochain ; on pardonne les injures, on prie pour les vivants et pour les morts et surtout pour la conversion des ennemis de l'Eglise. Car pour des ennemis particuliers, on n'en connaît pas. »

Et de fait, nos très chères filles, chacune de vos maisons religieuses n'est-elle pas comme la personnification des œuvres de charité auxquelles Jésus-Christ promet la vie éternelle ? Ne se tiennent-elles pas toutes par la main pour fournir à l'homme, dans son passage sur cette terre d'exil une station de repos, pour se soulager de la fatigue d'un si pénible voyage ? D'un coup d'œil parcourez la vie humaine, depuis le sein de la mère jusqu'au trépas ; et vous verrez partout, semées sur la route, des institutions charitables, au service de toutes les infirmités.

Les maternités veillent sur l'enfant dans le sein de sa mère pour lui conserver la vie et sauver son âme.

Les crèclîes l'emmaillottent et le réchauffent, cet enfant pauvre, pendant que sa tendre mère va gagner à la journée, sa nourriture et du pain pour le reste de la famiUe. Les hospices Fabritent, cet enfant obandonné par une mère barbare, qui le tuerait de ses propres mains pour cacher son crim.e, si elle ne savait qui'l y a là des mains virginales pour recueillir, et des cœurs de mère pour aimer le fruit de son impudieité. Les maisons de la Providence sont ouvertes à cet enfant quand il n'a plus de père pour le couvrir de ses sueurs, ni de mère pour le presser sur son sein. Les Hôtels-Dieu prodiguent leurs soins compatissants à l'homme de tout âge et de tout état. Comme il meurt tranquille, quand, au milieu des frayeurs de l'agonie, il voit au chevet de son lit l'ange de la terre, la prière sur les lèvres et la charité dans le cœur ! quand il entend sortir de sa bouche une de ces paroles pénétrantes qui va poï'ter au fond de son cœur défaillant l'espérance et la joie. Les hôpitaux généraux recueillent la décrépitude de l'âge et toutes les souffrances de la nature humaine défaillante. Quel spectacle crue ces boiteux, ces aveugles, ces sourds, ces muets de tout sexe, de toute co-idition, &ous les toitures religieuses, traités, disons plus, servis et aimés comme d'autres Jésus-Christ. Les asiles sont pour les misères qui ne trouvent point place ailleurs ; et de là sortent chaque matin les servantes des pauvres qui vont de porte en porte à la recherche de toutes les souffrances. Les refuges sont offerts au repentir ; vraies Madeleines élevées à la gloire

du Bon Pasteur ! Que de pécheresses infortunées s'y purifient dans les larmes de la pénitence ! Quels bains sacrés que ces lieux d'expiation ! Que de pauvres âmes défigurées y retrouvent leur première beauté, avec la perle précieuse de l'innocence réparée ! Enfin, les maisons d'éducation religieuse guérissent l'ignorance, cette plaie hideuse que le péché a faite à l'espèce humaine.

Ce sont les écoles où le bon Maître enseigne lui-même la science de la vie et les chaires où il prêche les vertus du ciel. A ces écoles sacrées se forment les filles de Sion qui bientôt rempliront le monde de la bonne odeur des vertus chrétiennes. Car la femme du monde a aussi, elle, son apostolat à exercer, au milieu des sociétés les plus dissipées et les plus mondaines. Elle a la grâce d'état pour bien former le cœur de l'enfance, et conserver ainsi dans la famille le dépôt sacré de la crainte de Dieu, le commencement de la vraie sagesse.

Voilà, nos très chères filles, les communautés appliquées à diverses œuvres de charité, formant cette admirable variété d'instituts religieux qui brillent dans le firmament de l'Eglise. Autant d'institutions que de besoin : autant d'habits que de genres de vie : autant de règles que de sociétés. Toutes cependant sont si tendrement unies qu'elles servent de tissure à la robe sacrée dont est revêtue la sainte Eglise, qui nous est montrée, dans la divine Ecriture, comme une reine majestueuse que le roi fait asseoir à sa droite. Cette robe, tissue d'or et brodée en couleurs les plus variées et les plus éclatantes, est une belle figure de nos saintes communautés qui, avec la même charité au cœur, offrent à l'univers étonné le spectacle le plus varié en œuvres de bienfaisance. C'est ce qui inspirait au dévot saint Bernard tant d'amour pour les ordres religieux. Par état, s'écriait-il, je ne puis appartenir qu'à un seul, mais je les embrasse tous par l'affection que je leur porte. C'est bien là aussi, nos très chères filles, votre disposition à toutes.

Nous avons donc raison, nos très chères filles, de compter sur vous toutes pour de grandes œuvres, à la gloire de notre Dieu et au salut des âmes. Oui, vraiment, nous pouvons porter bien haut nos espérances, entouré comme nous le sommes de communautés, à qui il nous semble que Dieu a donné en partage son Esprit, ce don par excellence que le Père des lumières ne refuse point à la bonne prière. La faiblesse de votre sexe ne diminue en rien cette juste confiance. Il n'est qu'une chose qui nous fasse trembler, c'est notre négligence à vous donner les soins que vous avez droit d'attendre de notre sollicitude pastorale. Car, si vous êtes pour nous d'autres saintes femmes de l'Evangile, nous devrions être , pour 'VOUS un autre Jésus^Christ. Et voilà ce qui nous fait trem- -ibier;

Oh! oui, nos très chères filles, depuis longtemps nous gémissons, dans l'intérieur de notre âme, de ne vous avoir pas tou-

jours porté ces soins attentifs qui entretiennent le courage et la bonne volonté dans les rudes épreuves que le divfn Epoux ménage toujours aux âmes religieuses. Car évidemment, il est pour elles un époux de sang. Nous comprenons que vos sublimes devoirs vous imposent de graves obligations. La virginité est une fleur bien éclatante, mais qu'elle est délicate ! Elle se fane bientôt, se dessèche et tombe, si la céleste rosée n'entretient sans cesse sa fraîcheur et son brillant. Jésus est bon pour ses communautés, mais, ô Dieu ! qu'il est jaloux de ces âmes qu'il y amène pour en être aimé sans partage et sans borne ! Il est prodigue de grâces en faveur de ces âmes privilégiées ; mais qu'il est sévère à exiger le bon emploi de tant de talents ! Il leur prépare des noces somptueuses ; déjà il arrive dans la salle du festin, mais qu'il sera prompt à faire fermer la porte, aussitôt entré ! Qu'heureuses seront alors les vierges sages qui auront fait une abondante provision de pureté, d'obéissance, de pauvreté et de charité ! Car seules, elles seront admises à la suite de l'Epoux. Qu'elles seront malheureuses les vierges folles qui se seront endormies dans les bras de la tiédeur ! Quelle voix terrible que celle qui fera entendre au dehors de la salle sacrée, cette parole accablante : Je ne vous connais pas ! Au milieu des soucis d'une charge bien atidessus de nos mérites et de nos forces, nous levons souvent, nos très chères filles, nos yeux baignés de larmes vers les communautés, d'où nous attendons notre secours, parce que sainte Thérèse, cette gloire de l'état religieux, nous apprend que c'est là, comme dans les forteresses élevées que se réfugient les âmes chastes, qui craignent les séductions du monde. On y doit donc trouver la prière pure dont l'odeur virginale réjouit l'Epoux céleste, et dont la puissance désarme le ciel, quand nos péchés l'ont irrité. Mais en même temps, ces communautés nous apparaissent au milieu de sombres nuages de poussière mondaine, que soulève et agite le vent impétueux des passions qui souffle sans cesse sur la mer orageuse du monde. Oh ! comme nous craignons que cette poussière balayée en tous sens n'aille s'attacher à quelques-uns de vos cœurs religieux, et ne blesse les yeux de l'Epoux si tendrement fixés sur vos saintes maisons ! Vos communautés sont à proprement parler les noviciats de cette communauté de vierges dont Jésus-Christ aime à s'entourer au ciel. C'est dans ces divers noviciats de la terre, que s'apprend le cantique virginal qui doit se chanter éternellement dans les cieux ; et c'est quand leur cœur et leur bouche sont jugés assez purs pour le chanter que les vierges de l'exil sont appelées à la patrie, la communauté des communautés. Et voilà encore ce qui nous fait trembler, nos très chères filles. Hélas ! y en aurait-il parmi vous quelques-unes qui, après avoir fait le long et dur noviciat de la terre ne seraj.! jugées dignes de faire profession, dans la sainte communauté du ciel ?

Vous voyez donc, nos très chères filles, que nos craintes sont raisonnables, et que les reproches de négligence, que nous nous faisons à nous-mêmes, sont bien fondés. Oh ! comme nous désirons réparer ces jours mauvais qui se sont écoulés comme l'ombre, mais qui ont laissé dans notre cœur de profondes traces de douleur ! Vous joindrez, nous n'en doutons pas, vos prières aux nôtres. Vous obtiendrez que le Père des miséricordes nous pardonne ce mauvais passé, et nous accorde un meilleur avenir. Touché de vos larmes, il nous donnera quelque chose de son infinie sagesse avec laquelle, sans sortir de son repos éternel, il voit tout et pourvoit à tout, jusqu'au besoin du plus petit insecte qui ne saurait être en oubli aux yeux de son admirable Providence.

Eh bien ! nos très chères filles, nous allons à vous, mais avec l'ardent désir de vous procurer tous les trésors de grâces dont le Seigneur nous a fait le dépositaire. Préparez-vous à cet avènement, comme à celui de Jésus-Christ. Car la foi vous dit que celui qui nous reçoit le reçoit lui-mêm^e. Allumez vos lampes sacrées et que la divine charité les entretienne lumineuses et ardentes. Soyez généreuses, car c'est à cette disposition que votre divin Epoux peut juger de votre amour. Sainte générosité qui donne à l'âme religieuse cette trempe vigoureuse qui la rend capable des plus héroïques sacrifices. Sainte générosité qui ambitionne les plus bas emplois ; qui embrasse les plus durs travaux ; se plaît avec les caractères les plus acariâtres ; sympathise avec les humeurs les plus fâcheuses ; vit en paix dans toutes sortes d'offices et avec toutes sortes de personnes. Sainte générosité qui accepte humblement les corrections les plus répugnantes à la nature ; reçoit courageusement les humiliations les plus terribles à l'amour-propre ; baise am-oureusement la main qui la châtie ; bénit modestement la bouche qui l'outrage. Sainte générosité qui coulez de la croix comme une sève féconde, répandez-vous dans toutes les communautés et vivifiez ces plantes du calvaire.

Ce délicieux fruit de générosité, nous voulons, nos très chères filles, le cultiver avec soin dans la visite que nous allons vous faire. Car, nous comprenons que toute la periection et tout Is bonheur de la vie religieuse y sont attachés. Et, en effet, qu'elle est forte et puissante la communauté qui est abondamment fournie de sujets prêts à tout faire ! Qu'elle fait de grandes œuvres, quand tous ses membres se sacrifient et s'exécutent pour le bien commun ! Quels immenses services elle rend à la religion, cjuand tous ses emplois, même les plus bas, sont administrés par des offîcières dévouées, sages et discrètes. Que l'on va vite en perfection, quand tout de bon et toujours, on fait ce qui répugne, et que l'on ne fait pas ce qui plaît ; car, n'est-ce pas là en pratique ce que le bon Maître dit à tous ceux qui s'offrent à lui pour la vie parfaite : Renoncez-vous, prenez votre croix ; suivez-moi.

Mais aussi, qu'il est grand le bonheur d'une communauté où

règne la générosité ! C'est la vraie manne descendue du ciel, dont la saveur peut flatter tous les goûts. C'est Farbre de vie planté au milieu du paradis terrestre. Ses fruits exquis donnent à l'âme religieuse, qui s'en nourrit, une force divine qui la fait marcher jusqu'à ce qu'elle arrive à la montagne de Dieu. C'est vraiment cette bonne volonté dont les anges révélaient la paix, dans leurs joyeux cantiques, au-dessus de Tétable de Jésus naissant. Oui, vraiment, les bienheureux esprits le proclament dans les airs : la paix du ciel est pour les âmes de bonne volonté qui, sur la terre, se donnent à Notre-Seigneur, pour naître, vivre et mourir comme lui. Mais cette paix religieuse ne se trouve qu'à Bethléem, à Nazaretli et au Calvaire ; c'est-à-dire, qu'elle ne se donne qu'au cœur généreux qui met ses affections dans les choses les plus pénibles à la nature. Elle coûte cher : mais qu'elle est délicieuse !

Le 23 septembre 1851, la Mère Garnelin, l'admirable promotrice des Sœurs de la Providence et leur première supérieure ; cette sainte femme qui fut pour Mgr Bourget d'une si grande aide et lui procura de si sensibles consolations au milieu de ses contrariétés, fut atteinte du choléra.

Il était 4 heures du matin, quand se manifestèrent les premiers symptômes du mal. La pieuse femme avait vu trop souvent l'ennemi de près, elle l'avait combattu à trop de chevet attristés pour se faire la moindre illusion sur la nature ùq l'épreuve qui lui survenait et, sans doute, sur l'appel du Maître, content de son labeur. La malade se fait donc transporter à l'infirmerie et manifeste le désir d'être assistée à cette heure qui précédera cle peu ses derniers instants. Mgr Bourget esi avisé du malheur qui le menace, de la perte que va subir son œuvre de prédilection. Il accourt ; Mgr Prince l'accompagne ; à quatre heures du soir, ils guident cette belle âme vers les cieux et, penchés sur son corps mortifié, ils lui ferment les yeux.

La sœur Caron prend alors la place de la Mère défunte à la tête de la communauté.

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