‹ Mgr Ignace BourgetChapitre 12 sur 32 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Situatioîi précaire de Mgr Dourget. — Sa fermeté et ses nouveaux projets. — Il cherche dans le progrès Vinté^^êt de VEglise comme la gloire de Dieu. — Plan de sa nouvelle cathédrale lait sur le modèle de Saànt-Pierre^de-Rome. — DillicuUés de Ventreprise^ projets de Vévêque et sa confiance en Dieu. — Il quittera le quartier Saint-Jacques, désolation des habitants de Saint-Jacques et leur résistance. — Mgr Bourget pour des motifs élevés persiste dans sa résolution et se rend à Rome. — Causes des embarras de Mgr Bourget.

L'incendie de 1852, qui détruisait en un seul jour, avec févêché, la cathédrale et leurs dépendances, le fruit de tant' de sacrifices accumulés et de labeurs persévérants, amenait Mons-eigneur Bourget à un brusque tournant de sa vie.

Jusque-là, en face de rivalités opulentes et opiniâtres, il avait poursuivi un programme dont nous avons pu déjà entrevoir Tunité et l'ampleur, tant par les collaborateurs précieux qu'il était allé chercher dans leurs foyers lointains, que par les belles fondations que les besoins des temps et des circonstances impérieuses lui firent entreprendre, et que des grâces exceptionnelles fécondèrent étonnamment. Il marchait visiblement vers un avenir plein de consolantes promesses quand le fléau passa sur lui, le broyant, pour l'abandonner ensuite aux mêmes rivalités intransigeantes. Maintenant, il est dépourvu, pauvre comme Job, et comme Job exposé aux railleries des uns, à l'outrageante pitié des autres, qui semblaient se demander jusqu'en sa présence pour quel péché il pouvait bien endurer à la fois tant de douleurs...

Mais le souffle brûlant du brasier destructeur qui lui avait fouetté la face, mais la bise glacée qui accourut à sa suite

pour aviver son tourment ne purent Témouvoir, encore moins fébranler. Dieu avait détruit ce qui n'était pas, sans doute, au mieux pour sa gloire, il allait donc s'inspirer davantage des vues de la Providence et ce serait encore tout bien pour les âmes. Dans ces admirables dispositions il choisit l'emplacement du nouvel évêché, de la nouvelle cathédrale d'où son influence salutaire devait le mieux rayonner parmi des populations menacées par l'hérésie ou dépourvues de secours. Si la cathédrale n'était plus, c'est que, se dit-il, dans la cité de Montréal, de jour en jour plus opulente, Dieu en voulait une autre plus digne de lui et du peuple croyant qu'elle devait abriter. Voilà pourquoi ce fils respcckieux de l'Eglise de Rome, à l'exemple de Pvome, élèvera sous les auspices de Pierre, fondement inébranlable de l'œuvre du Christ sur la terre, une cathédrale de proportions grandioses. Ainsi jusqu'en ce projet de restauration, Mgr Bourget devait se montrer ultramontain généreux et éclairé, nullement Vultramorité brouillon, superbe, autoritaire et opiniâtre qu'on a bien voulu dépeindre en lui avec une teinte de pesante ironie.

Il est parfaitement vrai que dans l'adoption du plan de sa nouvelle cathédrale l'évêque regarda de très haut, mais aussi qu'il vit fort loin dans l'avenir. Et nous le demandons au passant qui s'arrête aujourd'hui devant cette cathédrale, au pied du monument que la reconnaissance de tout un peuple satisfait éleva à cet homme de cœur, mort dans la disgrâce et l'exil, si ce noble esprit, tout ilhiniiné par la foi et la grâce, a trop espéré de Ténergie des siens et trop osé pour l'ornement et le renom de la cité de Montréal !

En tout cas, dès lors, Mgr Bourget ne voulait pas plus à Montréal qu'en aucun autre lieu du monde, voir l'Eglise retarder dans le progrès : La cité était déjà riche en monuments divers ; il appartenait aux évêques de l'enrichir encore de leurs œuvres. Il y était d'autant plus porté que l'habituelle rengaine, en pays protestant ou de population mixte, est que TEglise catholique est un boisseau pouf la lumière et un étoutfoir pour les énergies, un frein mieux fait pour enrayer le progrès que pour combattre les passions.

Ces préjugés, ces calomnies ne laissaient pas de faire gémir le digne évêque. Mieux que personne il savait qu'hon-

neur oblige et il irignorait pas davantage ({ira cet honneur i'Eglise n'avait jamais failli. Il était assez averti, d'ailleurs, pour connaître tout le glorieux passé de cette Eglise, refuge des hommes d'art et de sciences, abri sûr de leurs œuvres, flambeau rayonnant, mentor fidèle qui, favorisant d'amour tout idéal qui rapproche de Dieu, encourage à travers les siècles toutes les manifestations honnêtes du génie humain et sait aussi conserver ses chef-d'œuvres au milieu des pires dévastations de la barbarie, les transmettant pieusement, tel qu'un dépôt sacré, à la postérité qui manque parfois de reconnaissance. Pour sa part, Mgr de Montréal était fier de proclamer au nom de l'Eglise avec quelles nobles conceptions, largeur de vues et désintéressement elle avait, notamment, semé la vieille Europe de ces cathédrales magnifiques qui font l'étonnement de ceux qui les contemplent, et que la barbarie teutonne par haine ou jalousie, ose dévaster.

Il avait conservé lui-même dans les veines le sang généreux de ces ancêtres lointains qui savaient, en notes vibrantes et durables, imprimer dans la pierre leur foi, leur espérance, leur amour de Dieu ; il était homme aussi à les imiter.

Ainsi quand il arriva à Ville-Marie devenue Montréal, il se sentit heureux et flatté de voir s'élever la monumentale église de Notre-Dame que la piété des fidèles élevait à leur pationne sous la direction des prêtres de Saint-Sulpice. Il semblait entendre, dans cette manifestation grandiose de la vénération du peuple envers la Mère de Dieu, ce perpétuel chant d'amour qui, de la pierre imprégnée de la ferveur des âmes, s'élance en prières sans fin vers les cieux.

Lors de la création du diocèse de Montréal, au début de toutes les difficultés venues ou suscitées à Mgr Lartigue, celui-ci ne pouvait tout prévoir, ni avec des ressources trop limitées, suffire à toutes choses, même indispensables. A son église-mère, bien modeste à côté de Notre-Dame et qui ne fut plus, en 1852, qu'un monceau de cendres, on n'avait donné ni le caractère, ni même les apparences d'une cathédrale.

Le feu faisant table rase du passé, mettait l'évêque dans une situation pénible, mais nette dans sa désolation, en demeure aussi de prendre des résolutions en harmonie avec les

besoins du présent et les convenances de Tavenir. Mgr Bourget résolut donc de prouver par la pratique que TEglise catholique comprenait le progrès de la meilleure façon, qu'elle y concourt à l'occasion de toutes ses forces.

Aussi pour confondre calomniateurs et malveillants, pour symboliser dans ses œuvres matérielles elles-mêmes son étroite union avec le Saint-Siège, il voulait sa nouvelle cathédrale, toutes proportions gardées, semblable à celle de Saint-Pierre de Rome, afm qu'elle fût comme elle une représentation idéale de la religion par sa beauté et par sa grandeur.

Car, aimait-il répéter : « Saint-Pierre de Rome est, de plus, le sanctuaire où le Souverain-Pontife, va vénérer les restes du premier successeur de Jésus-Christ, pour s'y inspirer avant de parler au monde. Et de là nous avons la doctrine infaillible de la vérité. »

Mgr Bourget, disent les Mémoires de M. Poulin, a donné par écrit et de vive voix, cette cause de l'adoption du plan de l'église de Saint-Pierre. « — Je désire, a-t-il rappelé souvent, que cet édifice, en rappelant ce qui fait la gloire de Rome et de tous les catholiques, soit comme un symbole de notre attachement au Saint-Siège. Je désire que cette église soit une voix qui parle sans cesse à nos populations en leur disant que notre foi est celle de Rome, et que notre dévouement à son Pontife doit être sans cesse l'aliment et le soutien de nos croyances.

— Je place ici, ajoute M. Poulin, une troisième raison que Mgr de Montréal n'a pas indiquée, dont il n'a jamais parlé, sans aucun doute, mais qui doit ressortir elle-même de la position faite à l'évêque dans la ville de Montréal. Et si Monseigneur n'a pas eu cette idée, disons au moins que sa décision a résolu tout ce que l'on pouvait espérer de plus favorable en cette affaire. Par l'érection d'une grande et belle cathédrale, qui reproduit en petit le plus beau temple catholique. Monseigneur Bourget a mis l'évêque de Montréal au rang d'honneur et de dignité que le premier pasteur doit occuper dans son église, qui est la mère de toutes les autres églises du diocèse.

L'influence des Sulpiciens était jusqu'alors plus grande que celle de l'évêque. Leurs richesses, en effet, leur immense paroisse qui comprenait encore toute la ville de Montréal, leur vaste église enfin, tout aidait à les faire valoir. Bien que Notre-

Dame ami que son extérieur qui soit imposant et qu'elle soit d'un style trop sévère, néanmoins ses grandes dimensions permettent d'y réunir les plus grandes foules qu'il soit possible de grouper dans la ville. Tant que l'ancienne cathédrale subsista, le public n'y allait forcément que dans de rares circonstances, et en assez petit nombre puisque les habitants du quartier Saint-Jacques suffisaient pour la remplir. D'ailleurs, les faibles revenus, dont l'église disposait, n'avaient pu permettre de la terminer : le portail et les tours étaient encore inachevés.

Le spectacle d'une cathédrale si peu en mesure de soutenir la comparaison et une concurrence raisonnable avec une église particulière, avait souvent affligé des catholiques éclairés, exempts de préjugés. Or, la construction d'une église vaste, aux proportions même colossales, devait mettre les situations respectives plus en harmonie avec les personnes et les choses. Une grande objection dans cette entreprise s'offrit d'elle-même à tous et surtout à l'évêque : où trouver les moyens pour exécuter ce plan ? Monseigneur, estimant que f^^était la volonté de Dieu, se dit tout naturellement : Dieu y pourvoira.

— Faisons ce que nous pouvons, répétait-il souvent. L'on se récriera bien contre ce plan, et que n'a-t-on pas dit dans le temps que l'on a construit Saint-Pierre de Rome ! Il faudra de grands efforts. Si nos catholiques de Montréal, joints à ceux de la campagne, se réunissent dans un même esprit de foi, nous réussirons.

Et Montréal vit bientôt, constate M. Poulin, que l'évêque avait porté un grand coup en décidant l'érection de la nouvelle église de Saint-Pierre. Sans être encore achevée, elle parle déjà éloquemment et relève encore par son imposante grandeur la situation des catholiques dans Montréal. Les étrangers admirent dès ce jour ce qui est fait. Aux yeux de tous les citoyens de Montréal et de ceux du présent archidiocèse, il est aisé de prévoir l'importance de ce temple dans l'avenir. Hélas ! celui qui l'a conçu, le secrétaire qui l'a tant favorisé, l'architecte qui en a tracé les lignes ne sont plus. Cette œuvre, inachevée, il est vrai, mais qui sera infailliblement terminée, abrite leurs cendres. La haute coupole qui domine le

temple, redira à la postérité la loi grande et forte de l'illustre évêque qui en a lormé le projet comme le zèle ardent da secrétaire, M. Paré, qui s'y est dépensé tout entier, aussi le génie de Tarchitecte qui a su donner à son travail le cachet de grandeur et de durée que l'on admire.

Après avoir pourvu au plus pressé parmi tant d'affaires locales qu'entraînèrent le désastre de 1852 et mis à point bien d'autres, pendantes depuis longtemps, Mgr Bourget s'embarqua enfm pour l'Europe avec un projet de circulaire qu'il comptait lancer par deçà l'Océan, sollicitant des secours en faveur de son église si éprouvée. Il fit part de son intention et soumit cette circulaire au Préfet de la S. C. de la Propagande qui l'en dissuada, le suppliant même de ne recourir qu'à la charité connue de ses propres diocésains. La Propagande l'autorisa, d'ailleurs, à percevoir le dixième des revenus ecclésiastiques afm de l'aider à réparer les effets du désastre subi. De ce pouvoir, cependant, il n'usa jamais.

Quand, après deux années d'absence, l'évêque reparut à Montréal, des citoyens de cette ville insistèrent auprès de lui pour qu'il fit appel à la générosité publique. Il éprouvait une vive répugnance à s'y résoudre, surtout à s'adresser aux habitants du quartier Saint-Jacques qu'il avait délaissés. Cependant, voyant en ces conseils quelque dessein bienveillant de la divine Providence, qui lui voulait peut-être cette humiliation salutaire, il se décida enfm, et c'est en personne qu'il alla solliciter les secours dont il avait un grand besoin. Contre son attente, bien qu'il prévoyait des refus motivés et mortifiants, en ce quartier déçu en des espoirs qui paraissaient légitimes, la plupart des portes s'ouvrirent avec empressement, presque partout il fut accueilli avec joie et bonheur. Les aumônes furent étonnamment abondantes, les consolations précieuses. Il y eut des refus, mais chez un petit nombre, d'ailleurs, après réflexion, la plupart de ces dissidents revinrent d'euxmêmes, c'est même avec des larmes de regret qu'ils supplièrent leur digne évêque de pardonner leur offense, d'accepter leur part du sacrifice que des circonstances douloureuses imposaient également à tous !

Voilà des faits précis et les dispositions populaires, conscientes, qu'il ne faut pas négliger et dont il convient de tenir

compte, si on veut apprécier sainement les actes de ce saint évêque. L'amour de son peuple, la générosité dont ses fidèles étaient capables, furent toujours un grand réconfort pour lui, faisant que des œuvres, qui eussent été téméraires en d'auties mains, étaient comme naturelles, même nécessaires entre les siennes.

Aussi, la dette de Tévêché dont on fera un jour un si grand grief à ce bienfaiteur émérite, qui avait su faire couler vers la misère toutes les sources de la charité et avait rendu si ingénieuse la bonté qu'il mettait dans les cœurs ; cette dette de la corporation épiscopale, qui n'était que de 72.000 dollars après la reconstruction de l'évêché actuel et de la chapelle qui y fut annexée, ne parut à aucune personne compétente, excéder alors les ressources ordinaires de l'évêché ; elle ne constituait, certainement pas une charge capable d'amoindrir son crédit, loin d'atteindre son honneur...

Mais il fallait compter avec la malveillance toujours en éveil, avec les manœuvres sournoises en certains milieux familiers, avec le prestige que les malheurs mêmes de l'évêque avait rendu à ses ennemis

Pour ne point nous attarder à des comparses, dont la fugitive et équivoque silhouette n'apporterait même pas l'agrément d'une ombre opportune sur l'admirable tableau de cette vie mouvementée, bornons-nous aux principales causes des embarras de Mgr Bourget, causes inhérentes aux affaires capitales qui font le lustre de son existence et la gloire de son épiscopat.

Gomment ne pas le dire ! La principale cause des charges accumulées au passif de Mgr de Montréal était l'opposition des Sulpiciens, opposition obsédante, acharnée, qui saisissait toutes les occasions, affectait toutes les formes et usait de tous les moyens, ne tendant qu'à faire obstacle aux mesures que prenait l'évêque pour mener ses belles œuvres à leur meilleure fm. Il serait juste, mais trop cruel d'insister; par pitié, seulement, passons ! Mais la cause qui nous attend en second lieu n'est pas moins déplorable. C'est l'administration diocésaine de Québec qui constituait la réserve et l'habituel renfort de l'opposition sulpicienne ! ! !

Quand il fallut restaurer la liturgie romaine, démembrer

riiypertrophique paroisse de Notre-Dame ; enfin, réclamer les Biens des Jésuites et songer à TUniversité catholique, devenue indispensable à Montréal, Sulpiciens, évêque et Séminaire de Québec chargeaient de concert, avec la même furie le Brouillon de Montréal qui les empêchait de dormir à l'abri des us et des coutumes faits d'ignorance ou de fantaisies, devenus manifestement hors de saison, ou surannés. On lui faisait grief d'empêcher les droits acquis de progresser sans peine dans la routine.

Le démembrement de la paroisse de Notre-Dame et l'affaire de la« succursale de l'Université Laval, de Québec à Montréal furent particulièrement onéreux pour la mense épiscopale de Montréal. Ces affaires longues, embrouillées à dessein, nécessitèrent diverses démarches à Rome, où il fallut même entretenir en permanence des gardes vigilants sur des brèches sans cesse assaillies ! Elles occasionnèrent des conflits, motivèrent l'intervention d'hommes de loi, de parlementaires, du gouvernement même, notamment en la question des paroisses de Montréal. A diverses reprises, Mgr Bourget dut se rendre à Rome, y prolonger son séjour démesurément, et finalement subir jusqu'à trois délégués apostoliques, enquêteurs, qui menaient lentement et à grands frais, la plupart à la charge de l'évêque de Montréal, des travaux peu flatteurs qui ne pouvaient aboutir qu'à la justification des actes et des projets de Mgr Bourget ; mais qu'un amour invétéré des combinaisons ingénieuses maintenait en souffrance par des mesures inopportunes, dilatoires ou parfois incohérentes, ordinairement inefficaces, laissant ingénument aux frottements des âges le soin d'arrondir des angles qu'un coup de marteau résolu aurait dû enlever au passage pour le mieux être de tous.

Mgr Taschereau fut un premier enquêteur étrange ; Mgr Gonroy en fut le second très flottant, et quand survint le troisième, l'excellent Mgr Henri Smeulders, bénédictin, chargé d'examiner les affaires pendantes, Mgr Bourget s'était retiré déjà au Sault-au-Récollet...

A ces causes d'embarras financiers, il faut ajouter la crise financière et immobilière qui sévit à Montréal en 1875 ; cette crise déprécia outre mesure les propriétés et entrava les meilleures transactions.

« La procure de l'évêque, rappelle le Mémoire de M. Poulin, eut sa large part de malaise dans ces affaires. L'établissement de la paroisse des Tanneries, qui était pour ainsi dire le château fort des Sulpiciens, et où ils fnent le plus d'opposition, fut une cause non moins appréciable de l'accumulation de la dette. On comprend que l'évêque fut obligé de sacrifier beaucoup d'argent pour y créer un établissement religieux qui pût intéresser la population à s'y dévouer comme elle le fit dans la suite. Que dans cette afiaire des Tanneries l'on se soit trop appuyé sur le crédit de l'évêque, et que les dépenses n'aient pas été contrôlées avec toute l'économie désirable, cela est possible, bien qu'il faille en rabattre beaucoup de tout ce qui fut dit à ce sujet. Mais, admettons que ce sont les circonstances que l'on voit souvent se reproduire en ce genre d'entreprises sans que l'on aille taxer de malversation ceux qui en eurent la première gestion.

(( J'arrive maintenant, continue le Mémoire, à trois opérations qui agirent d'une manière fâcheuse sur le crédit de l'évêché. La confiance qui fut accordée à l'abbé Villeneuve pour l'érection du Carmel et la création de la paroisse de IMmmaculée Conception entraînèrent des pertes considérables pour la procure de l'évêché. Il a déjà été question dans ces Mémoires, de cet abbé qui, par sa plume puissante, vint au secours de révêque,^ quand, à l'occasion de l'érection des paroisses, l'Ordinaire était bafoué, méprisé et calomnié. Cette défense fut victorieuse, mais n'eut pas toute la prudence désirable. Quoi qu'il en soit, Mgr Bourget, ainsi que plusieurs autres, crurent qu'il n'y avait aucun danger à confier à cet homme, qui avait beaucoup d'action sur le peuple, les deux œuvres naissantes du Carmel et de la paroisse de l'Immaculée Conception. Mais M. Villeneuve avait suscité trop de haine contre lui. Les attaques qu'il avait dirigées contre M. le G. V. Cazeau, de l'archevêché de Québec et celles, si nombreuses, lancées contre les sulpiciens, bien que ce fût toujours pour la défense de son évêque, lui suscitèrent des opposants dans toutes les transactions et affaires qu'il voulut entreprendre.

« Je vais citer un exemple de la ligue puissante qui se forma contre lui : L'abbé avait réussi, par l'entremise de M. de Boucherville, son ami, à se faire nommer commissaire, repré-

sentant le gouvernement à la grande exposition de Philadelpliie. Aussitôt que la chose fut connue, il y eut une campagne en règle dans la presse pour et contre cette nomination. L'inlluence de l'archevêque de Québec et de M. Gazeau, le tapage de rabbé Valois, de Montréal, et les sourdes menées des Sulpiciens forcèrent M. de Boucherville, alors premier ministre, à déclarer publiquement que la mission de l'abbé Villeneuve n'était qu'honorifique. L'abbé y perdit de gros émoluments sur lesquels il comptait. Il en fut de même de presque tous les projets que l'abbé put former pour mener à bien ses œuvres. Mgr Bourget était alors très malade, souffrant atrocement des premières atteintes de la maladie qui devait l'éprouver si longtemps. Si donc l'Histoire ne peut approuver entièrement sa trop grande confiance en l'abbé Villeneuve, il y a, du moins, plusieurs circonstances atténuantes, qui peuvent, sinon la défendre, du moins l'excuser. »

(( Et voici, poursuit le Mémoire Poulin, une responsabi* lité que l'on fit encourir à Mgr Bourget et qui fit perdre à la procure de l'évêché la somme de 6.000 dollars. Peut-être le chiffre est-il plus élevé ; mais, dans tous les cas, il ne dépasse pas 8.000 dollars. Voici les causes de ce pénible abus de confiance, dont il fut victime. M. Ephrem Hudon, déjà bienfaiteur des Sœurs du Précieux Sang à N.-D. de Grâce, avait encore manifesté l'intention de leur venir en aide en leur cédant un terrain et même de l'argent pour leur bâtisse. Mais voici qu'à la suite de plusieurs pertes et d'une fluctuation dans le commerce, M. Hudon est menacé d'être mis en faillite par ses créanciers. Il va exposer son affaire à M. Nap. Maréchal, curé de N.-D. de Grâce et protecteur des Sœurs du Précieux Sang.

a — Je suis menacé, dit-il, de la banqueroute. Si j'avais 6.000 dollars, j'échapperais à ce malheur. Je pourrais continuer mon commerce.

(( M. Maréchal vint aussitôt à l'hospice du Sacré-Cœur où i'évêque se trouvait en ce moment très souffrant. Il le conjure d'accorder ce crédit à M. Hudon qui lui rendrait bientôt cette somme.

(( Mgr Bourget signe. Pendant quelques jours, on crut que M. Hudon allait résister à la crise financière qu'il traversait ;

mais bientôt, tout espoir était perdu : et la procure de l'évêché fut obligée de payer selon son engagement.

(( Une autre affaire à laquelle Mgr Bourget n'eut aucune part, puisqu'il était absent au début, fut la transaction Vinet. Mgr Vinet, partant pour Rome, voulut disposer auparavant de ses biens. Gomme il craignait que ses héritiers n'élevassent à l'égard d'un testament des contestations, comme cela arrive souvent, il fit donation de tous ses biens à l'évêché de Montréal. Son intention était bien de reprendre le tout à son retour. La donation n'était qu'une mesure de précaution en cas de mort. Revenu sain et sauf de son voyage, il fallut procéder à la résiliation de l'acte de donation. D'un côté, on conseillait à Mgr Vinet de laisser subsister le fait et d'accepter en retour une rente viagère proportionnée au montant des biens qu'il avait donnés. Après quelques pourparlers et certaines hésitations, les parties décidèrent de prendre deux arbitres. Les chanoines Séguin et Mongeau furent ainsi choisis et leur décision fut acceptée. La rente accordée à Mgr Vinet n'était pas trop forte pour le bien qu'il avait donné, mais elle l'était certainement trop pour les ressources de la procure de l'évêché, qui, contre toutes les prévisions ordinaires, fut tenue de supporter cette lourde charge jusqu'en 1889. Le rôle de Mgr Bourget le réduisit, en cette occasion, à ratifier une décision d'arbitres, dont Mgr Vinet se montra satisfait.

(( f ajouterai aux causes qui précèdent, Vachat du théâtre de la rue Gosford. M. le chanoine Dufresne avait eu l'idée de Tacheter pour des tertiaires franciscains. D'un autre côté, M. le chan. Ed. Moreau le voulait pour son Union Allet et il réussit à le faire acheter par M. Plamondon, procureur de l'évêché. L'acquisition faite, des difficultés surgirent au sujet des deux sociétés concurrentes : l'Union Allet et les Tertiaires. L'achat paraissait être, au fond et d'abord, une bonne transaction. Cet édifice était estimé plus qu'il n'avait été payé, li'affaire traîna cependant en longueur et dans l'intervalle se î-roduisit une dépréciation notable de cette propriété, dont l'évêché ne peut se défaire, qu'avec perte, par le Comité des finances qui fut constitué dans la suite.

(( En outre, la fondation et l'entretien de la maîtrise de l'évêché entraîna des dépenses assez considérables. Le service

de la cathédrale exigeait que l'évêque eût sous la main des jeunes enfants requis pour les cérémonies. De plus, ce quartier avait besoin d'une école supérieure. Il fallut bien acquérir le terrain nécessaire, élever un édifice et pourvoir aux premiers besoins de cette fondation. Les choses furent conduites assez bien pour permettre aux Frères de la Doctrine Chrétienne, qui l'ont continuée, de la mettre sur le pied d'une de nos meilleures académies.

« Ainsi, dans l'affaire Hudon, Mgr Bourget voulut secourir un homme de bien, et il ne paraissait pas alors qu'il y eut du danger à le faire. Il était de plus fortement pressé par le Rév. M. Maréchal. Quant à l'affaire du théâtre Gosford c'était, au fond, une bonne spéculation faite pour un noble usage et dont l'une ou l'autre des sociétés en cause devait supporter la charge.

« Mais ce qui porta le dernier coup au large crédit dont jouissait l'évêché, ce fut le départ pour l'Europe de Mgr Fabre, successeur de Mgr Bourget. Mgr Fabre avait pris l'administration du diocèse au commencement de septembre 1876 et les affaires marchaient encore assez bien malgré une grande gêne qui se faisait vivement sentir. Enfm plusieurs créanciers, qui n'avaient pas pour le successeur de Mgr Bourget les égards qu'ils avaient pour lui-même, commençaient à prendre peur et devenaient exigeants. Ceux qui s'intéressaient au sort de cet établissement conseillaient fortement au nouvel évêque d'organiser un comité dont l'action eût prévenu la crise que l'on redoutait. Mgr Fabre ne le crut pas expédient pour lors, ayant déjà annoncé son voyage d'Europe.

« Cependant, comme ce départ était inquiétant, plusieurs ecclésiastiques conseillèrent à Mgr Taché, archevêque de Saint Boniface, de passage à Montréal, de conjurer Mgr Fabre de retarder son malencontreux voyage et de faire face, par une action prompte et efficace, au malheur dont il était visiblement menacé. Mgr Fabre persista dans son dessein et partit. Ce fut alors comme une course générale à la curée de la caisse épiscopale.

« Au retour de Mgr Fabre, le comité fut enfin nommé et le nouvel archevêque dut alors subir l'humiliation d'être privé de l'administration de ses affaires. »

Voilci les causes de la crise financière de révêché de Montréal. Gomme on le voit, Mgr Bourget est au-dessus de tout blâme fondé et on ne peut raisonnablement la'ccuser d'incurie ou d'inhabileté, pas même d'imprudence dans toute cette triste situation. Il a subi le sort de plusieurs qui, à la tête de grands établissements furent débordés, exposés à des mécomptes, dominés par des cas de force majeure qui annihilent la volonté et réduiraient même un génie, s'il était ainsi trahi par des administrations qui ne répondirent pas en tous points aux légitimes espérances qu'elles avaient fait naître.

Nous verrons comment, par un geste héroïque, bien qu'un pied dans la tombe, Mgr Bourget sut encore, en cela, réparer l6s torts d'autrui.

Page 1