CHAPITRE XI
L'Apostat Chiniquy. — Son ministère. — Ses errements et
sa chute.
Il est des hommes austères, de ces personnages élevés et distants qui s'enguirlandent volontiers des vertus les plus apparentes, tout en dissimulant leur ceinture de misères rentrées ; de ces pharisiens, flétris par le Maître et persistant à regarder, avec un sourire dédaigneux largement épanoui, le publicain d'en bas priant le front dans la poussière et gémissant de la tristesse de son cœur ; il est de ces âmes impitoyablement aveuglées qui vont ricaner ici : Vous ne direz donc rien de Gliiniciuy, de Chiniquy l'apostat, ni des complaisances que l'honnête Bourget a eu pour lui ; vous ne direz rien de ces ombres d'un tableau par ailleurs charmant ?
Mais si, braves gens ; mais si nous parlerons de Chiniquy, sans plaisir, évidemment, et certainement sans embarras.
Chiniquy fut un impudique qui devint un apostat à la grande désolation de Mgr Bourget. Voilà ce qu'on peut entendre. Est-ce que pareille peine, subie, n'est survnue à aucun autre évêque méritant ; cette immense douleur fut-elle épargnée à des Saints, au Rédempteur lui-même ?
Nous ne sommes ni évêque, ni saint assurément ; et, néanmoins, nous avons assisté à de tels accidents de très près et souffert même de pareilles catastrophes.
Nous sommes compatriote et condisciple de l'abbé Lemire. De bonne heure, quand tous exaltaient encore ses mérites, nous dénonçâmes son orgueil et fîmes craindre sa chute : deux brochures, inspirées à Mgr J. Fèvre et éditées par nous, en font foi.
On sait, d'autre part, que les mystères de Paris attirent comme papillons et retiennent la plupart des épaves du sanc-
luaire ; les Evadés de la rue de Sèvres campaient aux abords de la rue des Saints-Pères ; ils étalaient à nos yeux attristés leur détresse morale.
Bien plus, — et si nous n'en tirons aucune gloire, nous n'y trouvons pas, non plus, la moindre matière à confusion, — nous fûmes victime nous-même de la surprise dont on voudrait accabler la mémoire de Mgr Bourget.
Nous la conterons en peu de mots comme introduction à l'affaire Chiniquy.
C'était en 1893. Nous avions succédé à Victor Palmé comme éditeur, 76, rue des Saints-Pères, à Eugène Loudun comme directeur de la Revue du Monde Catholique et à Arthur Loth comme chroniqueur à ladite Revue à l'instante prière de Mgr Paul Guérin, qui en était alors le co-propriétaire.
Un jour, se présente en nos bureaux un homme de taille majestueuse, au verbe provençal, c'est-à-dire, chaud, communicatif, sonore ; il était accompagné d'une jeune femme élégante, dont il paraissait épris.
— Ma cousine, fait-il en la présentant. Pour arriver immédiatement à l'objet de sa visite, il ajoute:
— Je vous ai déjà envoyé un article pour la Revue et je vous remercie de votre accueil bienveillant.
Notre Provençal, de plus en plus aimable, poursuit :
— On se connaît déjà ; à mieux se connaître encore, on s'estimera davantage. Ce qui y aidera, c'est que je vous serai de quelque utilité. Voici : Je pars en x^mérique, chargé de mission par le Ministre de l'Instructon Publique. Je vais enquêter sur l'enseignement aux Etats-Unis. Je vous offre la primeur (le mes observations, et cela ne vous coûtera rien !
La matière était intéressante ; l'homme, compétent et les conditions, abordables. Nous acceptons.
Il prend le bateau avec sa cousine, nous donna des nouvelles de sa santé prospère, de sa cousine heureuse, du pays qui en valait d'autres et il nous annonçait que, pour faciliter sa tâche, il se faisait conférencier à l'Université de Boston, qu'il prolongerait son séjour outre-mer pour épouser sa cousine et lui faire voir du pays. Un article accompagnait ces détails charmants.
Au bout de quatre ans, le Provençal reparut en France. Il
nous apprend négligemment qu'en partant, il était fiancé, iiu'il s'était marié en Amérique, avait eu et perdu un enfant, avait connu la nostalgie qui le ramenait. Il se dirigeait sur une ville universitaire de province et, renonçant aux missions officielles comme à renseignement, nous disant ses préférences pour le barreau. Il n'avait pas fait ses études de Droit. Cela l'embarrassait fort peu ; il les ferait sur le tard et il les fit, s'inscrivant ensuite au barreau de la ville où il avait enlevé son doctorat avec distinction. Il plaida, souvent pour l'amour de Dieu ou du prochain, plutôt bien que mal, à rencontre de la plupart des stagiaires qui expédient en bâillant les corvées gratuites. Il aimait son métier ; il en aimait de plus lucratifs pour élever ses enfants et l'industrie le tenta...
Elle lui ménagea d'inénarrables démêlés judiciaires avec un certain J.-J. Goustarot, qui était un prêtre mis au rancart et notoirement dévoyé. Nous fûmes témoin des coups implacables que ces adversaires se portaient... Le Provençal, cependant, ne cessait d'être chevaleresque en face de son ennemi brutal, qui se montrait sans scrupule... et nous faisions des vœux sincères pour le triomphe de sa juste cause.
Il arriva sur ces entrefaites qu'un vénérable ecclésiastique vint en nos bureaux et, telle une flèche de Parthe, nous décocha sur le pas de la porte ces paroles :
— ... Vous ne devez pas ignorer plus longtemps, que X..., qui vous intéresse, est comme Goustarot, ancien élève du Séminaire français de Rome, et prêtre défroqué !
L'ecclésiastique nous laissa tout interloqué. Le premier émoi apaisé, nous nous réconfortâmes, disant :
— Quelle confusion regrettable ! Quelle basse calomnie ! Gependant, obsédé par cette affirmation troublante par sa
précision, nous en référâmes à un ami, jésuite distingué, alors directeur de l'Internat de l'Institut Gatholique d'Angers, en même temps notre collaborateur.
Celui-ci s'informa : bientôt il me rapporte ceci : X..., fut à Rome et s'y fit recevoir docteur en Philosophie, en Théologie et droit canon ; il y fut le condisciple apprécié de plusieurs évêques actuels de France. On le trouva aumônier de Lycée en dernier lieu, avant de tomber la' pitoyable victime des séductions d'une femme !... Il a été, d'ailleurs, collaborateur des
Annales de Philosophie dirigées par le vénérable P. Perny, où écrivaient le chanoine Davin et Mgr Tilloy, qui sont tous de vos amis, et pourront confirmer ce renseignement.
Perplexe, décidément, nous allâmes voir le P. Perny, Davin venant de mourir. Perny avait alors 93 ans et nous avait confié l'édition de son dernier livre : La Chine supérieure à la France ! Il nous écouta avec une grande bonté et, tout en nous faisant déguster un vin blanc exquis, nous dit :
— Il y a des homonymes qui prêtent à confusion. Est-ce lui ? Je n'ose l'affirmer. Il devrait avoir une écriture extraordinaire. Une lettre de sa main me fixerait certainement.
Nous lui tendons une enveloppe.
Le bon vieillard la tourne et la retourne entre les doigts et, la main tremblante, retire la lettre qu'elle contient, n'y jette qu'un coup d'œil et, me la rendant, murmure :
— Oh ! le malheureux !
— Vous croyez ?...
— C'est lui !
Le vieux missionnaire, se renversant dans son fauteuil, étouffe un soupir.
Nous ne voulons pas laisser là cet infortuné pour ne songer qu'à Chiniquy. Nos lecteurs apprendront avec soulagement que nous nous occupâmes aussitôt des voies et moyens propres à ramener cet évadé^ que nous savions être malheureux. Hildebrand de Hemptimne, primat des Bénédictins à Rome et le Cardinal Lorenzelîi, qui nous honoraient tous les deux de leur amitié, daignèrent intervenir à notre prière et nous eûmes la satisfaction d'ébaucher une réconciliation que la mort de la femme coupable, mais repentie, précipita.
Nous fera-t-on un tort d'avoir connu cet homme qui fut réellement à plaindre et qui a beaucoup souffert pour avoir failli ? A plus juste titre, ferait-on un crime à Mgr Bourget d'avoir connu et subi Chiniquy ?
D'ailleurs, le Mémoire de l'abbé Poulin nous fait connaître le personnage aussi bien que le rôle de Mgr Bourget.
Charles Chiniquy naquit à la Rivière-Ouelle en 1809. A l'école de son village, il se fit remarquer par son ardeur au travail et par ses rapides progrès. Le directeur Brassard l'ayant distingué, gagné du reste par les bonnes manières de
renfani, proposa à son frère, Moïse Brassard, alors économe (lu collège de Nicolet, de Fadopter, faisant valoir pour l'y amener les heureuses dispositions de son élève et les belles espérances qu'il faisait déjà naître.
La famille de Chiniquy n'était pas précisément dans la misère, mais il s'en fallait de peu, elle restait recommandable par son honnêteté.
Il se rencontra, pour le bonheur du jeune Chiniquy et pour le malheur de l'Eglise, en cette particularité, que l'économe Brassard se trouvait justement, par la mort de son père, ;i la tète de la famille et d'un héritage très appréciable en ces ItMnps et en ce lieu. Il n'en fut que plus accessible à la propoition de son frère et que mieux disposé envers cet enfant si bien doué par la nature.
Puisque son frère y tenait, vu que la Providence lui en [irocurait les moyens et qu'il était, de plus, en mesure de .-uivre l'enfant de près pour le mettre dans la meilleure voie, Moïse Brassard consentit à prendre le jeune Chiniquy entièrement à sa charge.
Le Séminaire de Nicolet, de son côté, consentit des réductions sur la pension de l'enfant qui payait par sa bonne mine L't volonté, par son application et ses succès l'intérêt que lui {)ortaient ses bienfaiteurs comme ses maîtres.
Quand Chiniquy eut terminé ses études à Nicolet, et bien que M. Moïse Brassard eût laissé son économat pour la cure i de Longueil, celui-ci n'abandonna pas son protégé. Il l'aida ! toujours de ses conseils et, par continuation, de sa bourse, ilui témoignant un dévouement d'autant plus agissant que I le collégien devenu séminariste, lui causait plus de satisfacton. Il était fier de Chiniquy, escomptant déjà les services ! qu'avec son incontestable talent il pourrait rendre un jour à ] l'Eglise. Aussi le curé de Longueil subvint-il largement aux besoins du jeune ecclésiastique qui fut envoyé au grand Séminaire de Québec.
A'Iais là, Chiniquy est mis à plus sérieuse épreuve. Un l'observe dans l'intimité et dans la liberté relative que comportent des études plus relevées et qui donnent à l'esprit en travail les allures capables de trahir les penchants et de faire ;i pressentir l'avenir. Chiniquy se répandait plus à la surface
qu'il n'allait au fond des choses ; il aimait se faire valoir ; il désirait plaire ; il était insinuant, poseur, volontaire ; il était, en un mot, un charme pour la plupart, mais un cauchemar pour les autres, notamment pour certains directeurs. Ceux-ci avaient beau faire et chercher, ils ne trouvaient pas à ce jeune homme les dispositions, les vertus requises pour l'état qu'il voulait embrasser.
Gomme, à son égard, les opinions des directeurs étaient diverses, que le sujet était brillant et fort appuyé, que la pénurie de prêtres se faisait douloureusement sentir, l'évêque passa outre aux objections et admit Ghiniquy au sous-diaconat.
Mais la veille encore de son ordination, un de ses directeurs, pris de scrupule et réellement alarmé, se rendit auprès de l'évêque et le supplia de ne point conférer le sacerdoce à i.^abbé Ghiniquy ; ou du moins, de le soumettre à de nouvelles épreuves. La chronique ne dit rien sur les motifs allégués, et rien sur les raisons qu'avait l'évêque de persister dans son sentiment. Il faut croire qu'en présence d'un dossier satisfaisant dans son ensemble et des besoins de son diocèse qui manquait de vocations, il crut bon d'apaiser les alarmes du directeur tourmenté et d'ordonner Ghiniquy quand même dans la conviction que c'était pour le plus grand bien des âmes et pour la gloire de Dieu.
Après un vicariat de peu de durée, M. Ghiniquy fut nommé curé à Beauport, où il exerça son ministère de 1838 à
Sur ces entrefaites, M. Varin, qui était curé de Kamouraska depuis 24 années, (1818-1842) ne pouvait plus suffire à sa tâche et réclamait instamment un secours qu'un vicaire ordinaire n'aurait pu lui assurer.
Ghiniquy parut être l'homme de la situation. On l'envoya à M. Varin comme aide et successeur éventuel. La mort de M. Varin ne se fit pas attendre et l'année même Ghiniquy le remplaça à la cure de Kamouraska.
Le nouveau curé fut dès son enfance beau parleur ; la rhétorique le fit encore plus dissert sans que la philosophie et la théologie purent en faire un orateur de vrai talent. Mais, fi cette époque, au Ganada, on se contentait encore de moins
et ainsi Tabbé Chiniquy à Beauport comme à Kamouraska, put se faire aisément une certaine réputation provinciale. Il étatt persuasif et chaleureux ; par le choix de ses sujets il allait aux cœurs et frappait les esprits ; il avait le sens de l'actualité et devinait les besoins de la foule qu'il s'efforçait de satisfaire . il devenait déjà troublant.
En France, nous avons les bouilleurs de cru qui boivent sec ; au Canada la fabrication du sucre d'érable et autres occasions tentantes, que multiplient les loisirs d'interminables frimas, font que les défricheurs, les bûcherons, les paysans et d'autres lèvent le coude plus haut et plus souvent que de raison ; d'oii désordres et dommages divers qui indisposaient les ménagères, affligeaient les pasteurs comme les prêtres, luttant alors contre l'ivrognerie en passe de devenir un vice national canadien.
M. Chiniquy, spectateur comme les autres des ravages qu'exerçait Talcoolisme en son pays, résolut de le combattre pratiquement à l'église et dans les foyers. Il partit en guerre avec entrain, applaudi par les mères et les femmes qu'il liguait contre un fléau menaçant la famille dans son honneur comme dans son bien-être. Il proposa une action commune, générale, concertée ; il organisa des sociétés de tempérance tout en stigmatisant le vice et ceux qui s'y adonnaient. On l'écouta comme un oracle, on le suivit comme un Rédempteur. On courait l'écouter avec Tintention de l'applaudir ; et puisqu'il avait le vent dans la voile, les curés se le disputaient pour répandre la bonne nouvelle et préconiser les bons moyens d'imposer la tempérance.
On se mettait en sociétés de tempérants parce qu'on souffrait des excès multiples de l'ivrognerie ; mais aussi parce i que ce bon et bel abbé Chiniquy invitait les gens à s'y mettre, et parce que le bon apôtre le demandait en termes si honnêtes, si faciles, si agréables, si doux et si beaux ! On laissait volontiers s'évaporer son petit verre et le grand à la chaleur de ses discours entraînants. Retenons toujours que son physique avantageux ne faisait point tort à son beau langage. Grand, distingué, avec de mâles traits reposés, au geste ample, à la voix chaude et sonore, il était réellement captivant et
Ihomme n'ignorait rien de ses mérites, rien de ses moyens, mais il ne le laissait pas paraître.
La cause, qui le tentait, était noble et belle, populaire ; aussi il l'abordait non pas en tribun fendant et fougueux, mais en bon apôtre saturé d'indulgence et frotté de miel. On l'approchait donc avec plaisir, on l'écoutait avec curiosité et sans désillusion. Les femmes trépignaient de joie et les hommes, pour diminuer leurs torts, l'acclamaient plus fort que leurs épouses...
La buée de cet enthousiasme fut trop chaude, ces parfums trop capiteux, les épanchements reconnaissants trop communicatifs et parfois trop complaisants. Il en résulta chez Ghiniquy trouble et ivresse d'une nature imprévue, et pour lui, néanmoins charmants. Il s'y laissa aller sans prendre garde.
Et c'est pourquoi, au milieu des ovations qui le grisaient, il inspira des craintes, qui ne tardèrent pas d'être justifiées. Ses fréquentations semblaient inconsidérées ; ses propos parfois risqués ; sa conduite, légère. On parla longtemps de ses pique-niques dans les bocages entre Saint-Paschel et Kamouraska : jeunes garçons et jeunes filles s'y mêlaient audacieusement sans avantage pour la vertu, en soulevant la critique.
L'autorité ecclésiastique, avisée de certains incidents, ne manqua pas à diverses reprises de le rappeler à la décence pastorale nécessaire, à une prudence de paroles et de gestes dont il n'aurait dû jamais se départir, surtout en la société du sexe faible, qu'il paraissait malheureusement rechercher.
Finalement, discrètement renseigné et sollicité d'interxenir, justement alarmé lui-même d'une conduite de plus en plus extravagante, le curé Moïse Brassard, de Longueil, s'adressa à son ancien protégé, lui fit de paternelles remontrances et conclut ses exhortations pratiques en lui conseillant de se mettre à l'abri du danger comme de la critique loin du ministère paroissial pour lequel il avait manifestement peu d'aptitude, dans l'asile sûr et paisible que lui offrirait un couvent.
Gomme Ghiniquy se montrait perplexe sur le choix de sa retraite, M. Brassard lui rappela qu'à Longueil même les Oblats de Marie Immaculée, appelés de France par Mgr Bour-
gel, avaient leur noviciat ; il s'offrit de s'entremettre en sa faveur.
Ghiniquy saisit la perche de salut tendue vers lui avec d'autant plus d'empressement que la vie de mission à laquelle étaient voués les Oblats, allait à son tempérament et répondait à son penchant : il aimait la foule, les sons joyeux des carillons, les accents de sa parole.
Les Oblats, à la demande du curé de Longueil, admirent Ghiniquy en probation dans leur noviciat ; ils l'employèrent avec eux dans les missions qu'ils donnaient dans les paroisses du district de Montréal, où leur novice n'était pas encore connu. Gomme il fallait l'attendre de son savoir-faire, ses succès s'y répétèrent ; le souci qu'il avait de se surpasser redoubla même l'enthousiasme qu'il avait suscité dans le diocèse de Québec. L'impression que produisirent ses prédications fut véritablement prodigieuse, en même temps troublante. Aussi, quand son noviciat toucha à sa fin, quand les supérieurs durent décider de son sort, ils restèrent à leur tour perplexes ; tout bien pesé, ils ne purent se décider à le compter parmi leurs collaborateurs, qu'ils voulaient plus pondérés, plus prudents ; et, il faut bien l'ajouter, d'une vertu mieux trempée. Le Père Guignes, provincial des Oblats, prit l'avis motivé de ses Pères. Get avis fut défavorable à Ghiniquy qui ne fut pas admis dans la Gongrégation.
M. Brassard se montra très affecté de cette exclusion ; le novice, éconduit, en éprouva un secret dépit ; il se retira à la cure de Longueil auprès de son protecteur, toujours bienveillant.
Que faire alors ?
Ghiniquy comptait encore dans le clergé de Québec qui n'en souhaitait guère le retour, tandis qu'autour de lui on estimait qu'il pouvait réussir à Montréal.
M. Brassard résolut donc de le recommander à Mgr Bourget et sollicita une audience pour le lui présenter, espérant bien gagner les bonnes grâces du charitable évêque en faveur de son protégé, d'ailleurs si populaire dans tout le district.
L'évêque, nous le savons, était d'un abord facile. Arrivait à lui qui le voulait bien et on le pouvait entretenir de tout sans jamais lasser sa bienveillance. Son entourage trouvait
qu'il se prodiguait ainsi outre mesure, qu'on lui prenait à tout propos un temps précieux. Son secrétaire notamment se lamentait : il voulait à tout prix régler les audiences, les limiter, les abréger, écarter les solliciteurs indiscrets et les ra^ seurs impitoyables. A cet effet, de temps à autre, ou le secrétaire, ou le vicaire général arrachaient à, l'évêque des avis publics officiels, des conseils aussi qui tendaient à apprendre que révêché n'était cependant pas la place publique et qu'il ne fallait s'y aventurer que pour des motifs raisonnables, à des jours, à des heures déterminés et sur convocation, à la suite de demandes d'audience préalables.
Les avis étaient publiés, affichés ; mais le peuple, connaissant son évêque, entendait bien, pour autant, ne point se départir de ses confiantes habitudes.
Peut-être, se disait-on. Monseigneur est-il souffrant ou, pour le moment, plus occupé. On ajournait un peu la démarche projetée, mais on n'y renonçait pas ; on ne s'embarrassait point davantage du protocole qu'on voulait imposer. On revenait à l'évêché comme devant, et l'évêque recevait tout le monde comme si les avis n'avaient point paru, ou comme si le protocole n'existait pas. Est-ce que les peines, les douleurs, est-ce que la mort ou les ruines demandent audience pour accabler les pauvres gens, ou s'inquiètent de protocole ? et faut-il donc tant de manières pour s'en aller soulager son cœur, rassurer sa conscience ? Les fidèles ne le pensaient pas, l'évêque non plus. Les audiences se poursuivaient donc au petit bonheur et au grand désespoir du secrétaire et du vicaire général, selon les besoins et le temps qu'on y pouvait consacrer de part et d'autre sans que jamais, pour aucune raison et envers personne Mgr Bourget témoigna la moindre impatience, ou fit sentir d'aucune manière qu'on abusait de sa bonté.
L'évêque agissait ainsi à l'exemple de saint François de Sales qu'il avait toujours pris comme modèle, dont il partageait l'heureux caractère et reproduisit les aimables vertus.
M. Poulin nous dit que ce qu'il faut retenir de cette manière d'agir de Mgr de Montréal :
« C'est d'un côté le sentiment de vénération et la grande confiance, pour ne pas dire le bonheur qu'avaient tous ceux
(jui se trouvaient en sa présence, et de l'autre le dévouement de révèque à se l'aire tout à tous. Jamais il ne paraissait con- Irarié en lecevant une visite. C'était au point de croire même ({uMl l'attendait. Pas le moindre signe d'ennui, ni d'indice à l'aire croire qu'il souhaitiiit la fm de l'entrevue. L'on aurait dit qu'il n'avait que cette personne à voir, à écouter, à consoler. Si variées que fussent les demandes qui lui étaient faites, les conseils qui lui étaient demandés, il était toujours prêt à donner satisfaction à tous. C'est le moment de raconter ici un l'iiit qui est venu à ma connaissance.
(( Un curé de la campagne, le Rév. M. L. Pominville, alors résidant à Saint- Jean Chrysostome, vint un jour trouver révêque. Il lui expose qu'un créancier de Montréal venait de le menacer de poursuites s'il ne payait pas la dette qu'il lui devait. Et il confia à Mgr Bourget : je n'ai pas de quoi le satisfaire. Je n'ai sur moi qu'un peu plus qu'il ne me faut pour m'en retourner, et je ne vois personne qui pourrait me prêter la somme qu'il me faut. — Ne vous alarmez pas, lui tJit-il. Et il lui met dans la main quelques pièces de monnaie. Le curé prit l'argent sans y regarder, il est vrai ; mais il estimait alors qu'il avait reçu cinq ou six piastres. Allez, lui dit l'évêque, et donnez à votre créancier au moins cela, et j'espère qu'il sera content. Le curé obéit. Mon créancier, pensait-il, m'altendi'a bien pour le reste encore quelque temps. Monseigneur m'a dit qu'il serait content. Arrivé chez le créancier impitoyable, il lui dit qu'il ne pouvait pas le payer entièrement, mais qu'il allait lui donner ce qu'il avait. La dette était, je crois, d'une trentaine de piastres. Le créancier écoute sans l'ien dire, et le curé dépose sur son comptoir l'a-compte qu'il offrait. Quel ne fut pas son étonnement en comptant jusqu'au montant de la créance. Le créancier s'écria: « Mais vous avez tout ce qu'il faut », et le curé de dire : « Je ne le pensais pas. » Il s'en revint aussitôt prendre le train qui devait le ramener vers sa paroisse. Je prenais moi-même ce convoi. M. Pominville était encore tout ému de l'incident qui venait d'arriver.
— Monseigneur, disait-il, vient de faire un miracle 1 Je voulais faire un peu l'incrédule.
— Mais, lui dis-je. Monseigneur a peut-être mis des pias-
très d'or parmi les trente sous que vous avez cru recevoir de \ui.
— Je les aurais bien vues, répond-il avec animation, lorsque je les comptais devant le créancier-
Pour lui, il ne doutait pas de la multiplication de l'argent que Mgr Bourget lui avait donné. Je lui fis plus tard raconter cette aventure, et il était encore tout pénétré de reconnaissance envers son évêque et sûr du crédit qu'il avait auprès de celui qui est Fauteur de tout don parfait.
On devine quel accueil bienveillant un tel évèque dut réserver à l'abbé Ghiniquy présenté par le vénérable curé Brassard, et, d'ailleurs, recommandé par les Oblats qui, n'ayant pas jugé opportun de retenir ce postulant, n'avaient cependant pas de valables raisons pour le desservir.
Evidemment, Mgr Bourget avait été heureux de l'entrée de cet ecclésiastique au noviciat : il estimait qu'il y serait à l'abri des dangers auxquels le ministère paroissial l'exposait. Quand il sut qu'il le quittait et pour quel motif, quand il le vit alors se mettre modestement sous la garde de M. Brassard et en suivre les sages conseils, il ne crut pas s'aventurer en l'incorporant dans son clergé, en le classant parmi ses prêtres. Il attendait beaucoup de bien de son éloquence si goûtée du peuple, estimant que son zèle, mis au service de la tempérance si négligée, devait améliorer les mœurs d'un grand nombre. Pour cette raison et dans ce but élevé, Mgr Bourget n'hésita pas à recommander aux curés de son diocèse de recourir au talent de l'abbé Ghiniquy, leur conseillant de favoriser sa campagne antialcoolique et la création des sociétés de tempérants volontaires qu'il préconisait.
C'est ainsi que Ghiniquy fut mis en état de se produire dans la plupart des paroisses du district, qui comprenait alors les diocèses de Montréal, de Saint-Hyacinthe, et une partie de 1 celui d'Ottawa. Son succès ne faiblit pas un instant ; sa popu- '" iarité tenait du prodige.
Néanmoins, bien qu'il restât toujours sous l'étroite surveillance du curé Brassard, chez lequel il résidait hors le temps passé en ses missions, il arriva au malheureux, et même à diverses reprises, de s'oublier. Mgr Bourget, qui ne le perdait pas non plus de vue, ne manqua jamais de le re-
prendre sévèrement ; il alla jusqu'à le menacer de ses rigueurs. L'infortunté faisait de belles promesses, jurait par Dieu qu'il ne recommencerait pas et, à l'occasion, il retombait. L'évêque dut sévir et Ghiniquy fut interdit.
Alors, le pauvre homme, convaincu et humilié, atteint selon ses mérites et contraint de renoncer à la vie bruyante qui le grisait en le perdant, se réfugia à Chicago.
Ce n'était pas la première fois que Ghiniquy allait dans rillinois, où il avait déjà donné une mission aux Canadiens émigrés, qui s'étaient fixés dans ces régions lointaines. Ce fut même pour lui l'occasion d'entrer en relations amicales avec Mgr Vandevelde, alors évêque de Chicago.
Chiniquy se souvint fort à propos de la bienveillance que Mgr Vandevelde avait bien voulu lui témoigner. Il alla vers ce prélat, non averti, bien disposé à son égard, et lui confia son dessein de se fixer parmi ses compatriotes déracinés, auxquels il voulait conserver la foi avec l'attachement à leur mère-patrie.
Ces intentions étaient louables ; le sujet, qui les exposait, semblait sincère et ses talents étaient parfaitement connus ; quant à la conduite du postulant, elle avait bénéficié de la discrétion des uns, de la charité des autres, et Mgr Vandevelde n'avait pas de motifs pour la suspecter ; il ignorait tout de la situation ecclésiastique de Chiniquy, qui était irrégulière. Il céda, en cette occasion, au désir de faire une bonne affaire par l'acquisition inespérée d'un collaborateur émérite.
Bien entendu, Chiniquy avait tenu secret tout ce qui aurait pu éveiller les susceptibilités ou les scrupules de l'évêque v|Lii lui témoignait une confiance excessive.
Voilà comment Mgr Vandevelde admit ce prêtre dans le clergé de son diocèse sans se pourvoir, ce fut un tort, des recommandations et des garanties ordinaires que tout évêque exige en pareille circonstance.
Ghiniquy, interdit à Montréal, devint ainsi et d'emblée desservant de la belle paroisse naissante de Bourbonnais.
Au moins, profita-t-il de cette surprise pour s'amender, pour épargner à son protecteur inespéré les regrets, les remords ? Il put en avoir le désir, il n'y manifesta point de persévérance ; ainsi, il paya douloureusement l'évêque infortuné
de sa témérité. Mgr Vandevelde comprit enfm, mais trop tard, hélas ! qu'il aurait dû, préalablement à toute décision, consulter révêque de Montréal et attendre son avis en ce qui concernait Ghiniquy. Certainement, il eut été mis en garde et informé des raisons qui conseillaient envers Ghiniquy une réserve plus que jamais nécessaire.
Mgr Bourget fut dispensé de ce soin pour le malheur de rEgiise. Néanmoins, quand il apprit que le malheureux s'était réfugié aux Illinois, qu'il cherchait à s'y produire, l'évêque de Montréal écrivit à son collègue de Chicago pour l'informer des motifs qui le déterminèrent à frapper Chiniquy d'interdit :
— Cependant, ajouta-t-il, puisque vous avez cru devoir le recevoir sans garantie, je vous envoie son exeat. Je ces&e donc de le compter parmi les membres du clergé de mon diocèse.
Déjà, Mgr Vandevelde se serait bien passé de Chiniquy. Mgr O'Regan, son successeur, s'en accommoda encore moins, car, à l'exemple de Mgr Bourget, il dut l'interdire à son tour pour de semblables causes.
Toutefois, comme toutes choses, dans l'Eglise, sont sagement ordonnées et qu'en matière de censure tous droits légitimes et toutes les formes honnêtes sont soigneusement recommandés ou sauvegardés, on dût reconnaître à l'avantage de Chiniquy, que si, indubitablement, il méritait la mesure disciplinaire qui le frappait et si son évêque était tenu en conscience de tout faire pour lui enlever charge d'âmes, cependant cette affaire n'avait pas été conduite par l'Ordinaire selon les règles de la prudence et des lois canoniques.
Ce fut le prétexte et l'occasion que saisit le malheureux Chiniquy pour manifester une grande indignation avec l'intention arrêtée de la faire partager par les fidèles. Il perdit alors toute réserve comme toute mesure, et il se mit en révolte ouvertement. Ce qu'il fallait redouter, parce que c'était ce que recherchait l'apostat : c'est que les Canadiens français des diverses missions qu'il avait visitées ne le suivissent dans sa rébellion. Il provoqua cette défection. Triste aventure qui affligea profondément l'Eglise du Canada.
Il fallait, dès lors, combattre l'apostat, détacher de lui les pauvres gens qui s'étaient laissés séduire ou tromper.
Ce fut, d'abord, l'évêque de Québec qui envoya vers lui
Al. Lapointe, un digne el saint homme, ce fut ensuite l'évêque de Saint-Hyacinthe qui pensa mieux réussir en dépêchant aux Illinois M. Desaulniers ; de son côté Mgr Bourget fit partir pour les mêmes fins et aux mêmes lieux J. B. Ghampeaux. Québec envoya encore le grand-vicaire Mailloux, MM. Côté et Paradis. Il fallait, à tout prix, conjurer le schisme ou le réduire. Pour mieux y arriver, MM. Côté et Paradis se fixèrent aux Illinois. Tous ces ouvriers de choix se prodiguèrent, mais s'ils paivinrent à paralyser l'œuvre néfaste du schismatique, ils ne furent pas assez heureux pour la détruire. Ghiniquy s'obstinait et, avec le vice invétéré, son amour-propre s'en mêlant, son apostasie fut publiquement consommée. Beaucoup d'égarés, à l'appel pressant des missionnaires, réintégrèrent le bercail, mais Ghiniquy, se retirant dans la mission de Sainte-Anne, en fit son fief, son château fort. De là il vitupérait, accusait, pienaçait ; il ne cessait de clamer, pour ameuter les Ganadiens-français qui l'entouraient, qu'il était l'innocente victime d'un évêque irlandais qui sévissait par haine de leur race ; que d'ailleurs il n'avait jamais été condamné juridiquement, mais arbitrairement, et en violation de la justice et du droit.
Force fut de régulariser la procédure.
Mgr O'Regan fut prié par Rome de se retirer et Mgr Duggan prit sa succession sur le siège de Ghicago. Le premier soin du nouvel évêque fut d'adresser au prêtre révolté les inonitoires de rigueur ; puis, au péril même de sa vie, il se transporta à Sainte-Anne, au milieu des rebelles. Là, sur une estrade élevée à cette fm, il fulmina l'excommunication contre l'infortuné, qui ne cessait de se présenter comme un pauvre prêtre canadien-français que voulaient l'un après l'autre acca})rer les évêques irlandais.
Ge fut après cette exécution solennelle et publique que Ghiniquy fit le dernier pas dans sa triste voie et rendit son apostasie irrémédiable : il se maria avec la fille d'un fermier, nommé Allard, qu'il avait à son service. Il en eut trois enfants dont l'un, un garçon, mourut à l'âge de huit ans, une fille qu'il maria à un pasteur presbytérien et une autre fllle dont nous avons perdu la trace. Lui-même et sa femme sont morts...
« Quelque temps après cette chute retentissante, dit M. Poulin, les prêtres canadiens, qui étaient allés au secours de leurs compatriotes illusionnés, prièrent les Oblats d'aller, eux aussi, donner des retraites aux missions canadiennes de rillinois. Ghiniquy se démena contre eux et fit tant qu'avec Taide de faux témoins, il provoqua Tincarcération du Père Brunet.
« Cependant, cet Oblat, grâce à la protection de catholiques dévoués, put s'évader et rentrer au Canada.
(( Mgr Bourget, qui portait le plus grand intérêt aux émigrés canadiens des Etats-Unis, pensa qu'un ordre religieux, qui se fixerait parmi eux et leur fournirait sans cesse des prêtres et des catéchistes, leur porterait le secours nécessaire, qu'il serait possible alors de renoncer au concours de prêtres étrangers, qui ne pouvaient accepter que des missions temporaires.
« C'est dans ces intentions qu'il engagea les clercs de Saint- Viateur d'ouvrir un établissement à Bourbonnais même. Voilà pourquoi ces religieux ont toujours considéré Mgr Bourget comme leur second fondateur. D'ailleurs, l'évêque de Montréal avait travaillé à Vourles, France, avec le digne et zélé Jean- Marie Querbes, premier fondateur des clercs paroissiaux de Saint-Viateur, dont il partageait ainsi le mérite. Ces deux liommes de Dieu avaient mis, ensemble, la dernière main aux constitutions de la Compagnie naissante, et nous avons vu comment l'évêque de Montréal l'amena au Canada et l'y rendit populaire. »
Mgr Bourget, nous dit M. Poulin, avait pressenti que ses chers enfants, comme il appelait les clercs de Saint-Viateur, pourraient opérer quelque chose de grand et de digne de leur belle institution, dans les lieux où il les priait alors de se rendre.
Lorsqu'on voit maintenant leur miagnifique collège de Bourbonnais, leur noviciat de Chicago, où ils dirigent si habilement le chœur de la cathédrale et l'importante école qui en dépend, l'on peut se dire : il était bien inspiré de Dieu celui qui a préparé cette semence abondante de zélés missionnaires et de pieux catéchistes.
C'est que le collège de Bourbonnais comprend les grands Séminaires des diocèses de Chicago et de Peoria.
Voilà Taventure de Chiniquy.
Est-ce que l'Eglise n'en a jamais connu de semblables et n'avons-nous pas eu, en France, presque en même temps, un Hyacinthe Loyson pour scandaliser les âmes de même sorte ? L'Eglise en a-t-elle chancelé sur ses fondements ? En a-t-on lait grief au pasteur qui compta Loyson galeux dans son troupeau ? Ferait-on grief, à meilleur titre, à Mgr Bourget d'avoir utilisé le talent de Chiniquy quand il n'était encore qu'au service de Dieu et de l'humanité !
Ce qu'il faut plutôt retenir de l'incident c'est l'action admirable de la Providence et l'aide que le vénérable évêque de Montréal lui prêta si dignement pour tirer d'un mal réel, par tous également déploré, un bien inattendu et immense.
Sans l'entraînement de Chiniquy déjà un certain nombre de Canadiens-Français, émigrés aux Etats-Unis, faisaient tort à leur origine et oubliaient Dieu ; depuis cette tourmente des centaines de mille, encore attirés par la vie facile et les forts salaires, sont allés se brûler les ailes dans les centres industriels de la grande République, un grand nombre d'entr'eux méconnurent leurs intérêts propres jusqu'à faire cause commune avec l'étranger et aller mourir pour lui dans les charniers que multipliaient des dissensions intestines qui ne les concernaient pas. Voilà ce que Mgr Bourget et Mgr Laflèche déploraient ; c'est à cette apostasie en masse, ayant d'autres causes encore que le pernicieux exemple de Chiniquy, qu'ils voulaient porter remède.
Bourget dota ses ouailles de tous les secours spirituels qu'il pouvait imaginer et qu'il arriva péniblement à organiser. Mais sa pensée n'était pas étroite, ni son cœur égoïste. Il tenait la bonne semence : il la jetait dans son champ, en plein air, à pleines mains ; en longeant le champ du voisin, il l'y jetait encore pour augmenter la moisson divine qui fut abon-. dan te.
C'est ainsi qu'ayant appelé les Oblats, les Jésuites, ayant fondé la Providence, la Miséricorde, les Sœurs de Sainte- Anne, des Saints Noms de Jésus et de Marie, tout le Canada
en fut enrichi et fécondé, même les Etats avoisinants. Il en alla de même avec les Clercs de Saint-Viateur : implantés dans Montréal par la main diligente du plus sage des évêques, ils essaimèrent, grâce à lui, par tout le Canada pour la plus grande édification de tout le peuple, comme au grand soulagement du clergé paroissial ; leur rôle fut particulièrement utile dans l'Illinois où ils édifièrent les âmes pour les ramener à Dieu.
Outre les Clercs paroissiaux, Mgr Bourget envoya au Bourbonnais des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame qui rivalisèrent avec eux de zèle et de dévouement envers leurs compatriotes égarés ; tous ces efforts, concertés et persévérants, non seulement réduisirent à quelques incurables l'église improvisée de Chiniquy, mais firent faire à la foi catîiolique dans Tlllinois des progrès rapides des plus consolants.