CHAPITRE XIX Retraite et mort de Mgr Bourget
Mgr Bourget se retirait, pour finir ses jours, à la résidence, épiscopale Saint-Janvier au Sault-au-RécolIet, avec le titre honoriflQue d'archevêque de Martianopolis. De là, il suivra encore avec le plus vif intérêt les affaires générales politicoreligieuses du Canada. Il éclairera ses anciens collègues par ses conseils et les aidera de ses prières, offrant à Dieu pour le salut de l'Eglise, à laquelle il s'était donné tout entier, les cruelles souffrances physiques et morales qu'il ne cessait d'endurer avec une angélique résignation.
Aussi bien ne devait-on lui épargner aucune peine suppléiTienlaire. Ce fut, nous aimons à le croire, avec une inconsciente barbarie, dont il bénissait la miséricordieuse Providence, qu'on pressa ses lèvres altérées de l'éponge trempée dans le vinaigre et le fiel des rancunes inassouvies, et qu'on lui perça le cœur de la lance qui achève les mourants magnanimes.
Ce bon pasteur s'était toujours rangé le premier parmi les pauvres de son troupeau ; et si pauvre qu'il fût, sans souci de ses propres besoins qu'il confiait à la charité du Dieu bon qui a soin de la moindre de ses créatures, il ne songea jamais qu'à soulager les infirmités, qui s'offraient à ses yeux ineffablement compatissants.
On sembla cependant dire à ce vieillard, aussi brisé par les ans, qu'épuisé par la souffrance : Toi qui fus si secourable aux autres, aide-toi donc toi-même !
On tint ce langage en de faits douloureux :
Le charitable évêque avait laissé la mense épiscopale en peine, par suite de mécomptes et de crise financière, dont il ne fut pas la cause, dont le malheur et la malignité avaient à se
partager la responsabilité ; mais lui-même avait le cœur à l'aise, la conscience en paix ; néanmoins les mains vides.
L'administration épiscopale n'ignorait pas l'origine des tribulations dont elle souffrait ; elle connaissait aussi le dénuement du noble vieillard qui ne demandait rien ; auquel on daigna abandonner, sans plus, la jouissance de la résidence Saint- Janvier, estimant que c'était déjà un bien lourd sacrifice de renoncer en faveur d'un tel vétéran, au revenu de cet immeuble !
Point de rente, aucun autre subside, rien qui pût aider à rendre supportable le triste soir d'un si beau jour.
On faisait remarquer qu'il avait, comme les autres, le revenu de la caisse ecclésiastique !
Il était, de la sorte, impossible d'assurer la tenue de la maison de l'évêque démissionnaire, même de lui donner les soins qu'exigeait son état de faiblesse et ses incessantes souffrances. Il ne s'en plaignit point ; s'il en fut affligé en une certaine mesure, ce n'était que pour les Sœurs de la Providence qui avaient pris charge de leur saint fondateur et l'entouraient des grâces de leur affectueuse charité. Elles tenaient la résidence et la vraie Providence, qu'il avait inlassablement invoquée toute sa vie, se pencha encore sur lui en la personne de la Mère Garon.
Cette digne femme qui s'était noblement faite à l'école du Saint évêque, se rangea devant lui comme pour dérober à sa vue les vilenies qui auraient pu l'attrister, et réduire les privations qui auraient pu ajouter à ses tristesses :
— Je me charge, dit-elle, des dépenses de la résidence Saint-Janvier. Monseigneur m'a appris comment il fallait mendier pour mes pauvres ; j'irai bien demander l'aumône pour lui, puisque la divine Providence l'a mis au rang des indigents.
Et profitant de la présence du clergé, venu à Montréal pour la retraite pastorale, elle en vit plusieurs et plaida si bien auprès d'eux la cause de son illustre indigent, que ce clergé reconnaissant et attendri, fit une souscription pour leur vieil évêque.
Cette collecte se répéta chaque année jusqu'à la mort de Mgr Bourget.
La pi'ocuie de l'éveché pui'ut cependant regretter la mesquinerie de ces premiers procédés. En tout cas, un bon nombre de curés la blâmeront de sa parcimonie en pareille circonstance.
La Mère C.aron, pour parfaire son œuvre, eut recours aussi à son amie, la seigncuressc Masson, qui vuuiut jusqu'au bout donner des preuves de sa générosité à son ancien premier pasteur.
Les Religieuses de l'Hôtel-Dieu, qui lurent toujours si délérentes envers Mgr Bourget, lui vinrent, également, en aide tous les ans d'une manière toute spéciale ; même dans le cours de l'année, une voiture partait souvent de l'Hôtel-Dieu, chargée de provisions pour Saint-Janvier.
La mère Garon ne se dépensait pas seulement en paroles et en sollicitations pour son bien-aimé fondateur ; elle fut heureuse de '\ oir sa communauté, répondant à ses désirs, faire ' tous les jours de nouveaux sacrifices pour le bien-être de son illustre pensionnaire.
Après que tout eut été organisé, et quand la maison fut pourvue de tout ce qui était nécessaire, le clergé se montra heureux, en allant visiter le vieil archevêque, de le trouver dans une situation digne de son rang, de ses mérites, des éminents services qu'il avait rendus au diocèse.
Mais il entrait dans les vues insondables de la Providence de conserver à cette vie laborieuse une admirable continuité de contradictions jusqu'à la dernière heure, réservée, sans doute, aux meilleures compensations de l'éternité bienheureuse.
Il lui plut d'abord, et contre toute attente, vu l'état incessamment précaire d'une santé toujours éprouvée, de prolonger cette belle existence que les jeunes générations sacerdotales pouvaient se proposer en exemple ; elle la prolongea jusqu'à lui accorder le jour reculé, où il lui serait permis de voir des noces de diamant, après des noces d'or qui suscitèrent de si vifs incidents.
M. Primeau, curé de Boucherville, prit cette célébration des noces de diamant particulièrement à cœur et d'autant plus qu'il voulait ainsi s'acquitter envers Mgr Bourget de la bien-
veillance, qu'il n'avait cessé de lui témoigner comme à un (ils tendrement aimé qu'il avait introduit dans le sanctuaire.
Il faut noter à cette occasion que Mgr Bourget avait un frère plus âgé que lui qui fut curé de Ghâteauguai et mourut à rislet, alors que lui-même ne faisait que finir ses études ecclésiasliques. Il avait son plus jeune frère, Etienne, qui, avec l'aide de Pierre, curé de Ghâteauguai, acheta dans cette paroisse une propriété où vinrent se fixer les vieux parents, où le jeune abbé Ignace venait aussi. C'était comme un second pays natal pour Mgr I. Bourget.
Les habitants de Ghâteauguay s'étaient attachés à l'évêque autant que celui-ci leur témoignait de la bienveillance et ce fut en une cordiale harmonie de sentiments aimables que l'évêque alla en cette paroisse ordonner prêtre le jeune Primeau, le premier ecclésiastique fourni par cette localité. M. Primeau voua un véritable culte à son évêque et celui-ci le traita familièrement comme son enfant dans l'Eglise de Dieu.
Voilà pourquoi M. J. Primeau, curé de Boucherville, tenait tant à fêter les noces d'or de Mgr Bourget ; ce fut une raison de cœur qui lui fit partager sa pensée pieuse et offrir son église pour la circonstance. Point d'arrière pensée, ni de manœuvres équivoques, encore moins de coupable cabale.
Le bruit se répandit donc que Mgr Bourget irait à Boucherville célébrer la sainte messe à l'occasion de ses noces de diamant, et M. J. Primeau, comme l'aîné de ses fils spirituels, ainsi que le vieil évêque aimait l'appeler, invita ses collègues ; le peuple n'avait pas besoin d'y être invité, pour se mettre de la fête.
Aussitôt un grave souci naquit à l'évêché de Montréal. On avait dit que Mgr L.-F. Laflèche, évêque de Trois-Rivières, se rendrait à Boucherville, qu'il y prendrait la parole... Ah ! la parole de Mgr Laflèche, l'évêque sans peur, sans reproche, le vaillant compagnon d'armes de Bourget, qui avait vécu les mêmes tristesses, subi les mêmes contrariétés el, du même côté de la barricade, soutenu les mêmes combats, et qui luttait encore pour l'Université libre de Montréal, pour l'intégrité de son diocèse, contre les francs-maçons et les libéraux, et contre le perpétuel récidiviste qu'était Elzéar Taschereau ! l'éloquence
de ce tribun toujours échauffé par la bataille... Ah ! qu'à Montréal, alors on la redoutait ! On fit croire à Mgr E. Fabre, successeur de Mgr Bourget, (^u'on allait assister au renouvellement des incidents des noces d'or et ({u'il fallait se prémunir.
A cet effet, Mgr Fabre s'imposa comme célébrant des noces de diamant à Boucherville. C'était rassurer Saint-Sulpice et donner un gage à Québec ; c'était faire sentir à l'évêque des Trois-Rivières que tout irait fort bien sans lui. Mgr Laflèche resta à ses labeurs ; mais de compagnie Mgr Fabre et Mgr Bourget se rendirent à Boucherville.
Aux yeux de la plupart, Fabre au lieu de Laflèche, ce n^était pas une compensation. Il fallut pourtant s'en contenter.
M. l'abbé Poulin était présent. Il note dans ses Mémoires :
(( Mgr Fabre officia comme il l'avait annoncé. Mgr Bourget assistait au chœur sur un siège placé sur une plateforme du côté de l'épitre. Mgr Fabre, parla du trône qui était du côté de l'évangile. Il fit voir la dignité du sacerdoce chrétien, surtout dans l'évêque qui en a la plénitude. Il démontra, d'un côté, les grâces attachées à ce saint ministère. Il dit que si l'évêque a des obligations à remplir vis-à-vis du peuple qui lui est confié, le peuple doit aussi remplir tous ses devoirs envers celui que l'Eglise lui a donné pour premier pasteur. Que plus les grâces que l'on a reçues de Dieu sont nombreuses et abondantes, plus on doit remercier l'auteur de tout don parfait.
« Pas la moindre allusion ni application de ces principes à la circonstance qui réunissait la foule autour de Mgr Bourget.
(( Après la messe, aussitôt que l'évêque officiant eût quitté l'autel pour se rendre à la sacristie, M. J.-B. Champeau, curé de Berthier, s'avança près de Mgr Bourget et lui parla à peu près en ces termes : Monseigneur, c'est un devoir pour nous de justice et de reconnaissance de nous joindre à V. G. en ce jour solennel, pour remercier le ciel des années nombreuses qu'il a bien voulu vous accorder. C'est justice, parce que, pendant si longtemps vous fûtes notre père et que nous sommes encore considérés, je n'en doute pas, comme des enfants dévoués. En quittant l'administration de ce diocèse, vous n'avez pu détacher de votre cœur le lien qui l'unissait au nôtre. Votre long épiscopat a été pour nous la source de nombreux
bienfaits. C'est donc pour nous un devoir de reconnaissance de nous associer de tout cœur à vous dans cette hymne d'action de grâces. Vous nous avez fait aimer la vérité, nous avons combattu pour elle. Si quelquefois vous avez rencontré de l'opposition dans les œuvres que vous deviez accomplir pour la gloire de Dieu, nous étions à côté de vous, nous opposant nousmêmes à ceux que nous aimions, mais qui n'avaient pas nos idées, parce qu'ils n'avaient pas les vôtres. Je le dis ici, en présence des Messieurs de Saint-Sulpice avec lesquels nous avons différé d'opinion, bien que nous ayons conservé pour eux toute l'estime que mérite leur dévouement.
« Vivez encore longtemps, Monseigneur, afm que nous puissions bénéficier encore de vos prières et de vos conseils.
« Nous serons toujours soumis envers notre Ordinaire, mais nous ne pourrons jamais oublier celui qui fut toujours pour nous un guide sûr et éclairé, un père tendre et affectueux et un véritable ami de nos âmes.
Mgr Bourget répondit d'une voix émue, en paroles très appropriées ; mais avec une prudence, avec une réserve que l'oa avait pu admirer dans l'allocution qui précède.
(( Mgr Fabre, qui de la sacristie entendait la harangue de M. Ghampeau, parut désapprouver les allusions qu'il avait faites au sujet des luttes que l'évêque avait eues à soutenir.
Ce fut le seul jet d'eau froide qui tomba sur cette chaleureuse démonstration. Cependant, ajoute M. Poulin, il eût été plus sage de ne pas tenir compte de la parole un peu rude du curé de Berthier.
Ce ne fut pas l'avis de jeunes, zélés et intéressés défenseurs du nouvel évêque qui trouvèrent opportun de venger l'honneur de celui qu'ils disaient avoir été outragé par une comparaison transparente qui s'imposait. Pour faire leur cour et prouver la vivacité de leur dévouement (ou de leur ambition) ils firent paraître le pamphlet : Les Grands Prêtres.
Cette œuvre, haineuse et malsaine, commence par une description fantastique de la réunion de Boucherville et continue par la caricature de ceux qui étaient regardés comme ses promoteurs, les agents, disait-on, d'une cabale montée contre l'évêque actuel de Montréal. C'est dans ces caricatures que
commence A se produire un déversement d'injures qui n\i jamais été surpassé par les pires ennemis de l'Eglise. Mais où le rallinemenl de Thypocrisie redouble, c'est dans le rôle indigne qu'on fait jouer à l'ancien évêque de Montréal. On y dit textuellement que ses maladies étaient feintes, sinon par luimême mais certainement par les Sœurs de la Providence qui en prenaient soin. On les y accuse de tenir Tévêque malade chaque fois que les grands-prêtres de la ligue veulent empêcher qu'on lui parle et qu'on lui fasse connaître la vérité.
Et, avec raison, M. Poulin dit : je m'arrête là, le cœur me bondit de honte et d'indignation en rappelant de telles obscénités émanant de prêtres bien en cour. Mais ce qu'il y a de pius déplorable, c'est que ce pamphlet a été réputé l'œuvre d'ecclésiastiques accrédités auprès de Mgr Pabre qui laissa dire sans rien faire pour désarmer les diffamateurs ei réduire le scandale.
Xous ne saurions terminer cette histoire abrégée de la vie admirable de Mgr Bourget que par le récit d'un haut fait, qui parut très simple à sa vertu habituellement héroïque.
Nous avons dit que la corporation épiscopale de Montréal souffrait d'un discrédit insurmontable ; des œuvres intéressantes pâtissaient des embarras qui en résultaient, le prestige de MgrFabre en était aussi diminué.
Mgr Bourget s'en rendit bien compte, bien qu'il eiit cessé d'être dans les secrets des dieux.
Alors, lui, vieillard octogénaire, qu'on n'avait que trop sou\ent à Home et en d'autres lieux où on pouvait lui nuire, représenté comme un esprit troublé, talonné par la folie ; lui dont une cabale infâme disait lors de sa démission, qu'il n'était que temps qu'il disparût, qu'il avait perdu tout son ancien prestige sur le peuple avec la confiance qui inspire les salutaires sacrifices et les concours qui pouvaient porter remède à une situation désespérée ; alors Mgr Bourget, bien qu'alité depuis de longs jours et malade encore et quoiqu'on se trouvât à l'entrée du rigoureux hiver canadien, se lève et s'offre à Mgr Fabre pour faire une tournée dans le diocèse pour intéresser les fidèles au triste sort de l'évêché.
Mgr Fabre, malgré ce qu'elle avait d'extraordinaire, accepte cette proposition. Et voilà le vieil archevêque, comme rajeuni par le besoin de se dévouer, soutenu par cette force morale qui lui rendit possible tant d'efforts prodigieux durant son pontificat fécond en merveilles, secoue le poids de ses années, surmonte la faiblesse de son corps ; il se met en route malgré les craintes que son état inspire, malgré les frimas redoutables à de mieux trempés, à de plus jeunes que lui. Il part sans douter de ses moyens, confiant dans l'affection de ses anciennes brebis, surtout dans l'assistance de Dieu qu'il servait avant tout. Les médecins veulent l'arrêter, la grâce le pousse : il part pour faire le tour de son ancien diocèse.
Les chemins sont défoncés, la neige recouvre les bois et la plaine, l'aquilon souffle, et rien ne l'arrête.
A ceux qui, inquiets, lui conseillent la prudence en lui demandant s'il ne craint pas de succomber dans l'effort qui paraissait au-dessus de ses forces, il répond : — J'ai prié avant d'entreprendre ce dernier voyage. J'ai longtemps réfléchi à cette affaire et encore beaucoup prié pour son succès, Dieu le veut ! et il me doit l'assistance pour réussir.
Sa confiance ne fut point excessive et le résultat répondit cl son attente.
Le peuple qui n'espérait plus le revoir, se porta au-devant de lui avec joie, avec enthousiasme, on l'escortait dans les paroisses, on le conduisait comme en triomphe dans les églises, et là, de par la volonté expresse de Mgr Fabre, il se produisait mitre en tête, crosse à la main comme en ses plus beaux jours. Il officiait, il assistait aux exercices de Tarchiconfrérie ; — J'ai voulu, disait-il da^is cette pieuse confrérie de l'Immaculée Vierge, qu'elle fut ma compagne dans ce pèlerinage.
Avant cet office qui consistait en de touchantes recommandations, il se rendait à la balustrade d'oia il haranguait les fidèles, les exhortant de la façon la plus pressante à venir en aide à leur évêque son successeur. Il suppliait ceux qui lui avaient donné tant de marques d'affection, de dévouement, de reporter leur amour sur celui qui avait maintenant charge de leurs ;îmes et de ne point souffrir qu'il fut en peine plus longtemps.
Puis il recevait les ul't'randes et il béiiissail ceux qui, n'étant plus ses ouailles, ne cessaient pas de rester ses enfants aimés.
11 remerciait ensuite les assistants de leur générosité et la Cérémonie se terminait par la bénédiction du Saint-Sacrement dont il appelait les faveurs sur la paroisse Ildèle à de connnuns souvenirs.
11 apportait ainsi à la mense épiscopale un très appréciable réconfort, et il rétablissait son crédit qu'il fut accusé gratuitement d'avoir compromis.
Désormais, en ce pauvre monde qu'attristent encore comme à plaisir les travers des hommes, la tache du digne \ieillard était remplie. Il ne lui restait plus qu'à souffrir les relents des peines amères qui empoisonnèrent toute son existence, à endurer les douleurs qui achèveront de ruiner son frêle corps, usé par la maladie, par les fatigues et l'incessante mortihcation. 11 adoucissait ses suprêmes épreuves par la méditation et la prière, ne cessant de répéter à Dieu qu'il avait aimé avec la même ardeur qu'il l'avait toujours servi : Encore de la douleur, ô mon Jésus, encore ! pour que mon cœur soit tout semblable au vôtre et à vous sans partage, pour qu'il meure en vous servant sans regret.
Ce vœu suprême fut comblé dans sa 85® année, le 8 juin 1885, à la résidence Saint-Janvier.
Sa mort parut une calamité publique. Ses amis s(i lamentaient : ceux qui le combattirent avec le plus d'acharnement connurent de sincères regrets ; tous s'accordèrent, cei-tains un peu tard, pour lui rendre témoi.^nase ; pour célébrer ses œuvres, pour dénombrer ses mérites et ses vertus.
Le peuple voulut l'honorer à l'égal des héros qui, par leurs bienfaits, rendent l'homme meilleur et par leurs hauts faits, la Patrie plus belle, plus glorieuse.
On voulut ainsi le ramener à Montréal avec les honneurs d'un véritable triomphe, on voulut le rapprocher des restes de Mgr Lartigue, son ami et son modèle ; on voulut que, réunis dans la gloire comme ils furent confondus dans les labeurs ingrats, ces deux fondateurs de l'église de Montréal, fussent offerts à l'admiration de tout le peuple reconnaissant : on vou-
lut entendre leurs louanges de la buuctie même de ceux qui les avaient grandis par l'épreuve et de la bouche aussi de ceux qui les avaient aidés à porter leurs croix, de ceux qui les avaient consciemment soulagés. On ramena Mgr Bourget en grande pompe de Sault-au-Recollet dans Téglise ombrageuse de Notre-Dame, où les restes exhumés de Mgr Lartigue l'attendaient, et devant ces deux illustres témoins, muets mais attentifs jusque dans la mort, on attendait avec impatience, comme une amende honorable, l'éloge funèbre du Séminaire de Montréal. M. Collin répondit à cette attente avec une prudente effusion qui n'arriva pas à la satisfaire : et le lendemain, dans la cathédrale même. Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface. ami et compagnon d'armes de Mgr Bourget, reprit l'éloge surnouveaux frais, mais avec une réserve pleine de dignité, faite surtout de pitié pour les pêcheurs qu'on croyait repentants.
Et les deux évêques, qui firent l'église de Montréal enviable entre toutes les églises du Canada, s'endormirent enfin ensemble sous les voûtes de ce sanctuaire, élevé par leur piété, attendant sans crainte dans la majesté de leur tombe, comme aussi, sans doute, dans la splendeur des cieux. le jugement impartial de l'Histoire.
Plaise à la Vérité intlexible que notre témoignage indépendant ait mis en un sufflsant relief les mérites éclatants de ce noble serviteur de l'Eglise et de la Patrie canadienne ; plaise aussi à l'éternelle Justice que notre modeste labeur entretienne les amis du peuple canadien et ce peuple lui-même des magnifiques œuvres d'un homme de bien et leur conserve à travers les âges le parfum de ses éminentes vertus.
Paris, l^r novembre 1916 : Fête de Tous les Saints.