‹ Mgr Ignace BourgetChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Gallicanisme. — Libéralisme. — Principes pervers de 89 causes de démêlés polilico-religieux. — Programme catholique. — Influence spirituelle indue. — Intervention du Saint-Siège et des évêques. — Dissentinfients. — Mgr Bourget se retire au Sault-au-Récollet.

Au point de vue politique et religieux, la situation au Canada fut longtemps confuse, elle ne cessa même jamais de l'être, parce que trop d'influences et d'intérêts contraires, trop d'ambitions plus ou moins avouables, travaillaient à rendre la situation obscure, inextricablement propice aux hommes qui rêvaient des pêches miraculeuses ou dans la mêlée orageuse des esprits, ou dans le naufrage des nations.

A son avènement, Mgr Bourget n'avait guère encore à compter qu'avec le gallicanisme, ses dérivés et ses adeptes.

Si quelqu'un s'étonnait de nous entendre évoquer en Canada l'ombre fatale de ces doctrines malfaisantes, nous lui rappellerions qu'avant de passer sous la domination britannique, le Canada vécut un siècle et demi sous l'autorité française, ne connaissant que la Foi et la Loi de la France catholique. Or, les erreurs gallicanes régnaient alors souverainement, sur les bords de la Seine. La Compagnie de Saint-Sulpice en était le !• véhicule vénéré ; elle les introduisit, les répandit et prit leur défense, comme de ses fils, en Canada, après comme avant la conquête de l'étranger.

Si bien que toute l'histoire politique et religieuse du Ca- (; nada, ses institutions, son enseignement, ses lois, sa littéraire, et partant l'opinion publique s'en trouvait en quelque sorte, imbibés jusqu'à saturation.

Ces erreurs faisaient à des Canadiens, même catholiques sincères, pratiquant et réellement pieux, une mentalité décon-

certante, parce que, étant par leur formation tout imprégnés de gallicanisme, ils le professaient instinctement, trop souvent avec une opiniâtreté qui n'avait d'équivalant que l'aveuglement.

C'étaient, ne l'oublions pas, les Séminaires de Québec et de Montréal qui se trouvaient être les foyers rayonnants de ce gallicanisme néfaste ; Jérôme Demers et Dominique Granet, à Montréal ; Jacques Gasault et Elzéar Taschereau, à Québec, pour n'en point citer un plus grand nombre, moins tristement célèbres, enseignaient publiquement des doctrines condamnées. Gasault notamment, quoique supérieur du Séminaire de Québec et premier Recteur de l'Université Laval, professait et longtemps après lui on pratiquait encore cette énormité : Qu'il ne faut pas donner d'enseignemejit religieux aux élèves plus d'une fois par semaine^ parce que de fréquentes leçons de catéchisme familiarisent trop avec la. religion et ôtent ainsi du respect pour elle ! Cette perle monstrueuse nous dispense d'étaler les autres énormités de l'enseignement gallican, mâtiné de jansénisme, que NN. SS. Bourget et Laflèche flétrissaient avec un courage que les préventions du milieu contaminé rendaient héroïque.

Par ses dispositions naturelles, le gallicanisme était porté à mettre en doute les droits de l'Eglise, à exagérer les prérogatives de l'Etat ; il inclinait aux combinaisons, aux concessions qui semblaient devoir aplanir à l'amiable tous les conflits réels ou imaginaires.

Cette tendance, funeste au bon droit catholique au Canada, se trahissait, après la 'Conquête anglaise, dans les rapports qui durent s'établir entre vainqueurs et vaincus ; les capitulations de Québec et de Montréal, et le Traité de Paris (1763) reconnaissaient très explicitement la liberté religieuse des vaincus. Dans les difficultés qui pouvaient surgir, les intéressés avaient donc à se reporter à ces actes dont ils n'avaient qu'à demander le bénéfice intégral.

Cependant, entendez-le bien, l'autorité ecclésiastique, obsédée par ses idées gallicanes et peu disposée à s'en défaire au bénéfice du droit catholique, bien que stipulée dans les Traités et que mettaient en doute, seulement des interprètes ignorants ou mal intentionnés, se retranchait dans ses erre-

ments mcnie pour y chercher les fausses raisons et les médiocres moyens de solutionner au jour le jour, toujours au petit bonheur, les dilTicultés que lui suscitaient les hérétiques, les sectaires, ou des renégats sans foi, ni I-atrie.

Il est à remarquer, néanmoins, que chaque fois que les Canadiens catholiques furent acculés à se défendre énergiquement, ils obtinrent gain de cause, selon leur droit et les traités, ce qui aurait dû garder leurs guides de toutes concessions équivalant à une diminution ou à une défaillance en face d'un injuste agresseur.

Gomme les Canadiens-français restaient foncièrement réfractaires à Tassimilation anglaise, peu sujets aussi à l'apostasie, leurs nouveaux maîtres estimèrent comme indispensable à Tavenir même de leur conquête de ménager un contre-poids suffisant, à cet élément irréductible.

Le Canada, tel que la France fut réduite à le céder, comprenait d'immenses étendues plus ou moins explorées ; mais le seul Bas Canada, situé à l'Est et formant aujourd'hui la populeuse province de Québec, était habité ou plutôt en partie colonisée ; le Haut Canada, aujourd'hui province d'Ontario, était encore désert, tandis que, par d'abominables persécutions, l'Angleterre avait chassé des pays maritimes, toute la population française et catholique. Ce fut le grand dérangement des Acadiens.

Le conquérant attira donc, dans le Haut Canada et dans les pays Maritimes tout un peuple de colons, exclusivement protestants.

Il survint ainsi un antagonisme d'origine voulue, entre le Bas Canada catholique et français, d'une part, le Haut Canada et les pays Maritimes, de l'autre : dans la pensée des dirigeants ceci devait tuer cela. Il arriva, au contraire, que la forte natalité française et l'énergie de ces admirables colons, rivés au sol conquis par leurs aïeux firent que la masse protestante fut envahie par le bloc catholique et refoulée jusqu'à être bannie même de fiefs réputés intangibles. Les Canadiens français, comme les premiers chrétiens, qu'on voulait jadis réduire aussi et même exterminer, occupent tout désormais ; les cités et les campagnes, la Forêt et la Prairie de l'estuaire du Saint- Laurent jusqu'au littoral du Pacifique, et des Etats-Unis au Sud

jusqu'au Labrador et au Pôle ; s'ils n'ont pas noyé encore le conquérant dans leur nombre, c'est que les apports en émigrants divers tendent de plus en plus à faire du Dominion, sauf de la Province de Québec, une Puissance cosmopolite. Les Canadiens Français semblent cependant devoir être la force et l'âme de la nation qui va naître sous ce climat.

De cet antagonisme ainsi motivé, entretenu par la diversité des peuples et des cultes existant dans le Bas Canada et les autres Provinces, de la Puissance canadienne ; de la reconnaissance officielle de la liberté du culte catholique dans tout le Canada, particulièrement dans le Bas Canada, où les Canadiens français et catholiques, se trouvaient en une certaine manière concentrés, il résulte que le régime confessionnel n'était pas le même nécessairement dans le Bas et le Haut Canada, et dans les provinces Maritimes. Il était donc et il reste faux que les catholiques pouvaient alors ou peuvent encore aujourd'hui être opprimés, persécutés, dans leur culte par les protestants ; il était abusif aussi d'assimiler la condition des catholiques au Canada, où elle est défmie par des Actes et des traités solennels, avec ce qu'elle peut être ou devenir aux Etats-Unis en l'absence de toute garantie semblable. Les Gallicans et Libéraux du Canada l'ayant, néanmoins, voulu faire accroire jusque dans Rome pour servir des intérêts et des ambitions inavouables, ont commis des fautes regrettables, même des dénis de justice crimmels, sous le vain prétexte de ménager ou d'apaiser les protestants ; alors qu'il est de notoriété publique que les protestants^ — que les libéraux avaient tenté d'ameuter, — n'y mettaient aucun obstacle ! La principale opposition, les pires menaces contre les Canadiens, Catholiques et Français, émanaient des libéraux ennemis de leur religion et traîtres envers leur race !

C'est de cette opposition inattendue, de ces odieuses menaces, renouvelées sans cesse de la façon la plus inique et venant de personnes dont on devait espérer mieux, que Mgr Bourget subit toutes ses contrariétés, et qu'il fut éprouvé dans son honneur, dans son courage, dans ses vertus jusqu'à l'endurance héroïque.

Bien que séparé de la France, le Canada ne cessa pas de commercer avec elle de toutes manières, surtout intellectuel-

lement. Ainsi Tœuvre des encyclopédistes y fit-elle en peu de temps un grand chemin.

L'esprit de contradiction, inné en cette population, et développé par l'oppression qu'elle subissait, aida puissamment à cette contamination.

En 1837, le tribun, du moins il en avait l'allure et l'éloquence ; l'agitateur Louis-Joseph Papineau, après avoir mis tout le Canada en feu, se réfugia en France, où il se lia d'amitié avec les pires de nos révolutionnaires. Il profita de l'amnistie pour rentrer dans ses foyers assagi, mais nullement converti, puisque, jusqu'au dernier soupir, il refusa l'assistance du prêtre et fut privé de la sépulture chrétienne.

Avant le pontificat de Mgr Bourget, chaque province canadienne avait son gouvernement particulier sous le contrôle de la métropole, situation favorable aux Canadiens-Français, dont le nombre, sans cesse croissant, leur faisait espérer, avec la majorité, un gouvernement entièrement libre d'ingérence protestante. La révolte de Papineau en 1837 amena l'Angleterre à renoncer à ce régime. Pour prévenir le retour de pareilles crises, elle força le Bas Canada à s'unir au Haut Canada et à ne constituer avec lui qu'un seul gouvernement. Cette Union politique des deux provinces se consomma Tannée même ou Mgr Bourget recueillait la succession de Mgr Lartigue, en 1840. Ce fut le début d'une lutte acharnée à soutenir contre les protestants, qui, intolérants dans la vie publique, s'efforçaient de porter atteinte aux droits des catholiques dans l'élaboration des lois désormais communes.

Les compagnons de Papineau n'avaient pas désarmé ; la plupart persistaient dans leurs idées subversives ; leurs journaux faisaient étalage surtout d'impiété : c'étaient VAvenir, le Délricheur, le Pays^ le National, la Lanterne, le Constitutionnel, le Bien Public, et autres ; notamment le Journal de Québec, VEvénement, la Tribune, le Journal de Saint-Hyacinthe, la Patrie, la Concorde, VElecteur, etc., etc., dont quelques-uns, s'inspiraient également de la Déclaration des droits de Vhomme et des immortels principes de 1889.

Nombre de gens, au Canada, étaient déjà imbus de ces principes ; mais comme le milieu ne leur était point favorable et que Mgr Bourget, dans Montréal, leur faisait la guerre, on

les dissimulait habilement. Il ne fallait pas compromettre la cause et ses intérêts.

Tous les libéraux, qu'ils fussent plus ou moins déclarés, faisaient opposition au catholicisme intégral, lutte acharnée mais sournoise d'une inénarrable hypocrisie. Ils s'attaquaient aux œuvres qui les confondaient, aux hommes, qui leur résistaient et, naturellement, le vigilant évêque de Montréal était la bête noire qu'il fallait abattre et qu'ils accablaient de leurs coups. Ce faisant, pour empâter les habitants^ comme ils disaient, et ainsi que l'avouera plus tard Wilfried Laurier luimême, on n'hésitera pas à signer des professions de foi catholiques qui donneront le change aux autorités romaines, trompées jusqu'à penser qu'elles feront œuvre utile et salutaire en bâillonnant le clergé, en imposant silence à leurs défenseurs, en désavouant les évêques ultramontains eux-mêmes, Mgr Bourget y compris et d'abord !

Ce qu'ils voulaient, c'était la séparation des Eglises et de l'Etat avec l'omnipotence de celui-ci affirmée et reconnue par des faits décisifs. Ils montraient le clergé assoiffé de pouvoir et de biens ; ils soutenaient que toute loi, qu'elle fût juste ou vexatoire, par le fait même qu'elle émanait d'une majorité quelle qu'en fût la formation, la nature et les tendances, était la loi que tous avaient à subir également sans qu'il y eût dès lors à s'inquiéter des droits lésés ou des autorités étrangères — comprenez par là les autorités romaines, — qui se trouveraient tenues en échec ou exclues parfois. Ils niaient la loi ecclésiastique qu'ils ignoraient et ils contestaient au Pape tout droit d'ingérence, sous prétexte que la religion était étrangère à la politique. Ils réclamaient les libertés qui les mettaient à l'aise: liberté de conscience, liberté de la presse, liberté de tout dire et de tout réaliser en affaires publiques, travaillant ardemment à la laïcité, à la neutralité de l'enseignement sous le couvert même de l'épiscopat, dont ils toléraient encore la présence dans leurs délibérations, sans qu'ils reconnussent avoir à suivre ses conseils ! Ils proclamaient sans ménagements que prêtres, évêques et pape exerçaient une influence néfaste dans l'organisation et dans le développement des nations ; que le clergé les a maintenus durant de longs siècles, vides de progrès, dans l'abrutissement de l'ignorance et de la superstition.

Ils disaient que le Progrès serait le fruit immédiat de l'affranchissement de cette servitude avilissante, que nombre d'évêqus, de papes mêmes furent d'insignes scélérats, sans en excepter le pape Pie IX alors glorieusement régnant, qu'ils disaient reinarquable par ses attentats contre la conscience humaine et par ses iniquités !

Tels étaient les propos, les principes qui se tenaient ,ou se répandaient au moyen de la presse locale, et qui perturbaient les esprits dans le diocèse de Montréal comme en celui de Québec, avec cette seule différence que Mgr Bourget y contredisait avec une grande énergie, alors que le Séminaire de Québec d'abord, puis l'Université Laval soutenue par l'archevêque Taschereau et ses conseillers, les laissaient se produire avec la tolérance complaisante qui trahissait leur solidarité.

A Montréal, contre Mgr Bourget, la cabale alla si loin et devint si audacieuse, en même temps si lâche, qu'elle donna le jour à la Grande guerre ecclésiastique^ infâme pamphlet dû à la plume de Dessaules, président du triste Institut Canadien, qui dut liquider dans la suite.

Cet Institut Canadien existait à Montréal depuis de longues années. Vers 1858 un groupe de libéraux parvint à s'y assurer la majorité. Dès lors, sous prétexte de communion littéraire, pour attirer la jeunesse studieuse dans leur orbite et la tenir sous leur influence, pour la guider dans leurs voies tortueuses, ils encombrèrent la bibliothèque et les cabinets de lecture de tous livres, journaux, revues d'outre-mer, capables de distiller dans les esprits les principes qui leur tenaient à cœur.

Mgr Bourget dénonça le péril que cet Institut dévoyé faisait courir à la jeunesse. Nous avons vu que cette Association s'en plaignit à Rome, dont la bonne foi, une fois de plus, faillit être surprise.

Les libéraux se disaient alors rouges ; ils se dirent dans la suite réformistes, nourrissant déjà l'espoir d'arriver au gouvernement avec ces appuis secrets, dont ils s'étaient assurés ; grâce au concours des protestants, dont ils se disaient prêts à reconnaître par des concessions pratiques les services indispensables.

Les Conserva^teurs, qui n'étaient pas sans reproche, mais

agissaient de bonne foi, tenaient tête à ces libéraux, essentiellement ambitieux.

Au milieu des luttes ardentes qui se produisirent 4 cette époque aux abords du pouvoir administratif et législatif, sous la conduite et grâce à l'inspiration de Mgr Bourget et des évoques qui partageaient ses angoisses et soutenaient les mêmes combats que lui, les parlementaires catholiques en imposaient au fanatisme protestant des orangistes dont le centre d'action se trouvait dans le Haut Canada. Ils y auraient résisté avantageusement et toujours ^i les députés rouges et réformistes, déjà nombreux dans le Parlement, n'avaient constamment prêté main forte aux adversaires du catholicisme intégral. Les affaires se compliquèrent cependant et s'envenimèrent à tel point que l'union législative entre le Haut et le Bas Canada ne put durer plus longtemps. C'est des embarras inextricables suscités par ces dissentiments que naquit le projet de réunir toutes les Provinces de l'Amérique britannique du Nord en une vaste Confédération.

S'il y avait eu unité de culte dans toutes les provinces, la confédération projetée aurait pu viser à l'unité législative et s'en tenir à une seule Chambre fédérale.

Mais Mgr Bourget fit prévaloir chez ses amis parlementaires qu'en de semblables dispositions les droits des catholiques, en majorité dans la proviCne de Québec, risquaient d'être sacrifiés par la majorité protestante de tout le Dominion, et il suggéra l'idée de réclamer pour chaque province indistinctement une chambre législative qui traiterait uniquement des affaires de la province, avec un Sénat fédéral, supérieur aux autres Législatures et qui n'aurait à connaître que des intérêts généraux et communs à toutes les Provinces confédérées.

C'est dans les Parlements provinciaux que devaient être traités, notamment, les questions religieuses intéressant chaque province en particulier. Mgr Bourget et ses amis politiques eurent le bonheur de faire prévaloir ce système, qui renversait tout l'échafaudage, péniblement élevé par les politiciens libéraux. Ceux-ci n'avaient travaillé jusque-là, avec leurs complices protestants, qu'à opprimer les consciences catholiques dans le Bas-Canada.

Si Mgr Bourget n'avait pas eu intérêt à sauvegarder la

situation des catholiques dans la province de Québec ; outre ce besoin, s'il n'avait pas eu la ferme résolution d'aboutir et n'avait eu le bonheur de railler autour de lui les troupes capables de lui assurer cette victoire décisive pour la race franco-canadienne, il est certain qu'il n'y eut pas eu de Législatures provinciales dans tout le Canada, et que les Canadiens-Français eussent subi la loi de la majorité hérétique qui aurait pu attenter à toutes leurs libertés, comme au Manitoba et autres provinces.

La Confédération fut établie en 1867 au grand désespoir des Rouges et les libéraux qui durent changer une fois de plus de moyens et tactique.

Ils parurent assagis par l'épreuve et semblaient résolus à se tenir tranquilles, ayant apparemment adopté des idées plus saines ; loups dévorants jusque-là, ils se drapèrent de l'étoffe chatoyante qui recouvre les réformateurs sincères. Ils n'étaient plus ni rouges, ni libéraux^ à peine des progressistes épris d'idéal et de progrès : réformiste devenait la seule étiquette qui allait bien à leur méthode rénovée.

Sur ces entrefaites, dans Montréal, Mgr Bourget procédait au démembrement de la paroisse de Notre-Dame, nous savons au milieu de quelles contrariétés et incidents pénibles ; à Rome, l'Eglise était outragée dans la personne du Vicaire de Jésus-Christ et le reste des Etats Pontificaux, menacé, était envahi. Nous avons vu aussi comment Mgr Bourget plaida la cause du Pape et lui envoya le secours des zouaves Pontificaux canadiens.

Les événements qui bouleversèrent bientôt l'Europs et consacrèrent les attentats italiens et germaniques, les calamités qui accablèrent la Papauté, rien ne put désiller les yeux des aveugles volontaires du Canada ; au contraire, ils n'y voyaient que •des motifs d'espérance.

Aussi bien, les conservateurs, qui avaient favorisé de toutes leurs forces l'œuvre équitable réalisée par l'Acte de Confédération, manquèrent de justice dans l'affaire des écoles confessionnelles au Nouveau Brunswick et au Manitoba. Là, dans un désir exagéré de leurs aises et d'une paix trompeuse, ils laissèrent fouler aux pieds par des majorités protestantes, rageusement sectaires, les droits imprescriptibles des minorités catholiques.

A cette occasion encore, Mgr Bourget éleva courageusement la voix et, secondé par Mgr Laflèche, évêque des Trois- Rivières, il se porta au secours de Mgr Taché menacé dans ce qu'il avait de plus cher : la liberté dans la formation de l'enfance, réservée aux parents par droit naturel, et à l'Eglise, par délégation.

Pour ce motif, par suite de cette défaillance, chez les conservateurs, il y avait conflit nécessaire entre alliés de la veille. Les libéraux, déguisés en bons apôtres, disposés apparemment à réparer tous leurs torts, tirèrent le meilleur parti de l'incident.

Mais tous ne furent point dupes de leurs manœuvres. Notam^ment, ce groupe de parlementaires et d'honnêtes gens qui se réunirent à la connaissance et avec les encouragements de NN. SS. les évoques de Montréal et des Trois-Rivières pour élaborer en 1871 le manifeste encore fameux sous le nom de Programme Catholique (1).

C'était en vue d'élections prochaines. Quelques catholiques militants rédigèrent ce court exposé des motifs et de résolutions qui se réduisait à dire que les électeurs devaient réserver leurs suffrages aux seuls candidats qui s'engageraient à respecter et à faire respecter les lois et les droits de l'Eglise dans l'exercice de leur mandat législatif, et qui s'engageraient, en même temps à faire amender celles des lois existantes en ce qu'elles avaient de contraire aux lois divines et canoniques.

Mgr Bourget, aussi bien que Mgr Laflèche, n'avait trouvé rien de subversif en un pareil programme qu'il approuva ; il alla même, et c'était fort naturel, jusqu'à le louer chaleurreusement, le représentant à son clergé et aux fidèles comme recommandable et méritoire.

Se figure-t-on aisément que l'archevêque Elzéar Alexandre Taschereau, ancien Recteur de l'Université Laval, fort bien apparenté, il est vrai, et populaire malheureusement pour son Eglise, dans le camp libéral, fut porté à penser et se permit d'agir autrement ? Ne sera-t-on pas fort troublé en constatant que ce chef responsable de tant d'intérêts supérieurs, mis en contestaion, osa contredire ses suffragants en pareille matière !

(1) Voir Voix Canadiennes, tome II, p. 98 et suivantes.

11 écrivit cependant une circulaire pour son clergé en laquelle il aflirmait avec une grande sérénité de conscience et de langage : que ledit Programme Catholique avait été conçu, rédigé et publié sans la participation de Fépiscopat canadien ; qu'il fallait s'abstenir d'en parler favorablement ! ! !

On considérera, sans y chercher autre chose qu'une circonstance atténuante qui n'empêchera pas de gémir, que cet archevêque déconcertant se trouvait par ses parents, par ses amis et ses conseillers, dans l'engrenage libéral. Il y était entouré, tiraillé, sollicité, pressé, menacé même et parfois terrorisé. On lui montrait l'abîme où il devait choir fatalement si, par manque de condescendance, il perdait l'appui du puissant parti libéral, qui était, lui insinuait-on, si bon enfant et si parfatiement intentionné ! Au contraire, si, par sa fidélité à la grande cause, il aidait iQsRélormistes à s'emparer du pouvoir, jusqu'oii le chef de l'Eglise libérale, triomphante au Canada ; jusqu'où ne monterait-il pas dans l'estime du peuple et dans les faveurs du Pape lui-même ! Il serait honoré de tous, puissant entre tous et la pourpre seule saurait un jour reconnaître dignement les mérites d'un tel prince, ouvrier de tant de bonheur ! Voyez, lui disait-on. Et les tentateurs semblaient avoir les mains tendues vers deux fins, dont on lui laissait pourtant le libre choix : le Gapitole ou la roche tarpéenne, toute proche.

Ce que fut le choix, nous n'avons que des actes regrettables et néfastes pour l'apprendre.

Le Programme Catholique^ disait l'archevêque, avait été conçu en dehors de l'épiscopat !

A vrai dire, c'était l'un de ses principaux mérites qui aurait dû, tout d'abord, lui valoir sa haute approbation.

Il était le fruit d'une initiative généreuse et déférente d'hommes qualifiés pour tenter le bien ! Le Programme défendait l'Eglise en guidant les citoyens dans des voies sûres, avec toute la prudence requise. On n'avait rien arrêté, d'ailleurs, rien publié sans l'assistance, ni même sans l'approbation de deux évêques renommés et populaires ! Pouvait-on dire des lois sans torturer la vérité jusqu'à la brutalité excessive ou une mauvaise foi insigne, que ce document avait été produit en fraude de l'autorité ecclésiastique ! Et admettra-t-on que tout

l'épiscopat canadien était concentré déjà dans l'envahissante personne d'Elzéar Alexandre Taschereau !

Le plus certain dans l'aventure, c'est que l'archevêque Taschereau usait d'équivoque, de ruse pour aller à l'aide des libéraux, ses amis. Il blâmait indirectement le Programme qu'il désavouait réellement à seule fm de le discréditer, de l'empêcher de produire tout son effet qui était d'écarter les libéraux, ennemis de l'Eglise, au profit des conservateurs qui prendraient en mains la défense de ses intérêts menacés ou déjà lésés.

Pour accomplir une si basse besogne, le malheureux Taschereau ne craignit pas de mettre en suspicion la sagesse et la prudence de deux de ses suffragants, dont les mérites et les vertus éprouvés auraient dû lui imposer plus de réserve, certainement une meilleure considération.

Naturellement, toute la presse libérale, et toute la meute famélique et sectaire qu'elle menait à l'assaut des institutions les plus vénérables, hurla sa joie délirante et se rua sur le Programme comme sur ceux qui l'avaient produit ou le défendaient. L'occasion était trop belle, les alliances trop suggestives pour qu'on se privât de répéter sur tous les tons, en tous lieux, que la religion devait être séparée de la politique, avec laquelle elle n'avait rien de commun. Le Journal de Québec, dont les attaches avec l'archevêché étaient notoires, se distingua par la virulence de ses diatribes. Il s'attaqua à Mgr Bourget, à Mgr Laflèche, à leurs circulaires comme à leurs personnes, les abreuvant d'outrages, les accusant de mener leurs troupeaux, par des voies 'défoncées, vers l'abîme, allant même, à la grande stupéfaction des fidèles, jusqu'à leur appliquer le Vae Pastorihus du prophète Jérémie I

Jamais, même aux jours les plus sombres des crises passionnées, le Canada ne vit pareil débordement d'injures, la plupart à l'adresse de vénérables prélats que Taschereau semblait avoir marqué pour cette curée odieuse.

Nous avons dit, déjà, que d'un mot l'archevêque de Québec, aurait pu faire cesser ses infamies. Pour sa honte ineffaçable, il ne le tenta même pas.

Pourquoi cette damnable impassibilité chez un homme qui avait charge et pouvoir de sauvegarder la moralité, la vérité et la justice ?

Les événements répondront eux-mêmes.

Le Programme Catholique parut en mai-juin 1871. Il fut discuté, appliqué les années suivantes, mais dénoncé à Rome par Mgr Taschereau qui en demandait la condamnation en 1874 !

A vrai dire, Pvome fut singulièrement surpris par cette démarche de l'arclievêque de Québec ; on le blâma de trouver à redire en un document de cette nature qui ne méritait que des louanges, que des encouragements. Gepen'dant pour ne point le morfondre, surtout pour ne rien compliquer ou envenimer, on laissa Algr Taschereau libre de choisir Theure la plus propice pour son application. L'archevêque profita de cette latitude pour dire et faire accroire que le Programme Catholique avait été et restait condamné.

A l'archevêché comme au Séminaire on mettait à profit le répit que leur ménageaient ainsi les dieux.

Les libéraux se montraient chaque jour plus hardis, plus exigeants ; à la moindre contrariété, ils se réclamaient de l'autorité, sinon du patronage du Séminaire de Québec, de l'université Laval, de l'archevêché et, nommément, de Mgr Taschereau lui-même, et même principalement.

« ... Or, dans l'été de l'année 1875, nous apprend M. l'abbé Alexis Pelletier dans sa Source du m,al de Vépoque (1) à propos d'une élection politique, certains prêtres libéraux du diocèse de Québec, qui avaient toujours énergiquement soutenu la cause libérale, mais qui s'étaient autant que possible tenus cachés 'dans l'ombre, se montrèrent publiquement. Ils crurent les esprits assez bien préparés pour oser se risquer de la sorte.

(( M. Sax, curé de Saint-Romuald, épousa la cause des libéraux dans le journal VEvénement^ et soutint que leurs principes étaient bons, MM. Bolduc, de l'archevêché de Québec, Louis Paquet et autres du Séminaire de Québec parlaient à leurs amis dans le même sens, et ourdissaient nombre d'intrigues. Quant à M. Benjamin Paquet, il était à Rome pour une

(1) Voir Voix Canadiennes, Vers l'Abîme, tome III, page 112 et suiv.

cause de béatification ; mais ce qui Toccupait davantage, c'était de parvenir à tromper la Propagande, sur les idées, les desseins et les menées de nos libéraux.

« Ces derniers, ainsi soutenus ostensiblement par des prêtres, levèrent si hardiment la tête que les évêques de la province 'de Québec s'émurent, demandèrent à Mgr l'archevêque de se réunir afm ^d'aviser aux moyens 'de conjurer le mal ; puis écrivirent, à la date du 22 septembre 1875, une lettre pastorale qu'ils signèrent tous et qui est justement demeurée célèbre. Cette lettre (1) était un magnifique exposé de doctrine politicoreligieuse : elle disait très bien quelle est la constitution de l'Eglise, ses droits, ses pouvoirs et sa supériorité sur l'Etat, puis elle condamnait carrément les erreurs libérales. L'année suivante, dans un bref qu'il adressait à Mgr Laflèche, évêque des Trois-Rivières, S. S. Pie IX loua le zèle *de nos évêques et les félicita d'avoir ainsi proclamé la vérité catholique et flétri de pernicieuses doctrines (2).

« A peine la lettre pastorale du 22 septembre fut-elle publiée que le libéralisme se sefitit frappé d'un coup mortel. Il serait bien réellement mort au Canada, si les prêtres libéraux de l'archevêché et du Séminaire de Québec n'eussent pas ramassé toutes leurs forces et fait appel à toutes les ruses et à toutes les fourberies pour lui conserver la vie. lis avaient travaillé, mais sans pouvoir y réussir, à empêcher les évêques de parler. Pleins de ^dépit, ils résolurent de tromper Rome elle-même, et de manœuvrer de façon à lui arracher un mot ou un acte qui ferait tomber l'autorité de la malencontreuse lettre du 22 septembre.

M. Benjamin Paquet, qui avait la pratique des intrigues, se trouvait dans ce temps à Rome, où il s'était déjà exercé à jouer de mauvais tours. Cette circonstance était tout à fait précieuse pour eux et ils ne manquèrent pas d'en profiter. Nos libéraux, et même nos libéraux impies, se mirent 'donc en frais de se faire passer à Rome pour de bons catholiques. Ils y firent parvenir plus d'une pièce dans laquelle ils protestaient de leur respect, de leur dévouement et de leur soumission à la sainte

(1) Voir Voix Canadiennes, Vers VAbîme, lome II, pages 43 et suiv.

(2) Voir, même volume, page 80.

Eglise. M. B. Paquet, qui leur servait d'intermédiaire et de truchement, s'employa à leur donner ^du crédit et a persuader à la Propagande, surtout au moyen de certaines influences, que le libéralisme au Canada n'était qu'un mot servant à désigner un parti purement politique, lequel, en définitive, valait autant que son antagoniste.

« Pour donner plus de poids à ces démarches, on fit habilement intervenir Mgr Lynch, archevêque de Toronto, ^dans nos débats et nos discussions à propos de libéralisme. Le vénérable prélat écrivit à ce sujet dans les journaux protestants. Tout le monde fut extrêmement surpris de le voir ainsi intervenir ; mais on comprit vite que c'était le résultat d'une intrigue.

Mgr Lynch avait si bien été poussé à intervenir pour que les libéraux pussent se servir de son nom et s'appuyer de son autorité, qu'il parla 'de manière à laisser voir jusqu'à l'évidence qu'il ne connaissait pas le premier mot ^des affaires et des matières dont il s'occupait.

(( Il interpréta faussement d'abord les faits qui avaient lieu dans la province de Québec, puis il fit un portrait du libéralisme qui était tout l'opposé de celui qu'en avait fait Pie IX dans ses brefs et dans ses discours. D'après Mgr Lynch, pour être catholique libéral^ il faut aller jusqu'à nier l'action de la Providence 'dans les choses de ce monde, et à mettre sur le même pied le catholicisme, le mahométisme, le boudhisme, le fétichisme en un mot, toutes les religions. C'est-à-dire qu'il appelait libéralisme catholique ce qui est libéralisme impie ou indifférentisme.

« Cette grave méprise, dans laquelle était aussi tombé Mgr Taschereau, ne pouvait être qu'infmiment avantageuse aux catholiques libéraux. Ils existaient sans qu'on pût les appeler de leur nom, encore moins les combattre comme tels.

(( A la même époque, d'après un mot d'ordre donné, nos libéraux travaillèrent activement à soulever les protestants de la province 'de Québec surtout contre les catholiques, dits ultramontains. Ils leur débitèrent mille mensonges, entre autres, que ces ultramontains ne visaient à rien de moins qu'à leur ravir leurs libertés. Ces menées avaient pour but de porter les protestants à crier bien haut contre les prétentions intolérables

de certains catholiques, et à s'agiter en conséquence, ce qui ne manqua pas d'arriver.

(( L'intention des libéraux était de se servir de ce mouvement des protestants, dont ils étaient seuls la cause, pour effrayer d'abord et 'démontrer ensuite que les ultramontains, provoquaient de graves conflits religieux par leur persistance à soutenir les doctrines exagérées. C'est ainsi qu'ils qualifient la pure doctrine catholique. Depuis lors, on n'a pas cessé, mais sans l'ombre de raison, de faire un épouvantait des protestants. Les anti-infaillibilistes, qui étaient aussi de fameux libéraux, ont servi de modèles aux catholiques libéraux du Canada. On se rappelle qu'ils tentèrent d'empêcher le concile du Vatican de proclamer le dogme de l'infaillibilité pontificale en disant que cette proclamation ne pouvait que déchaîner contre l'Eglise les protestants, les schismatiques et les impies.

(( Les paroles de Mgr l'archevêque Lynch eurent beaucoup de retentissement, et fournirent aux catholiques libéraux un nouveau prétexte de tenir à leurs funestes opinions et de travailler avec ardeur à les propager. Il est de plus certain qu'on a "déterminé Mgr Lynch à écrire à Rome, ei que ce prélat a donné une idée entièrement fausse de la nature du libéralisme qui règne dans la province de Québec.

« Un autre que lui écrivait aussi à la Propagande dans un sens très libéral, et donnait des renseignements qui étaient pour la plupart 'dénués de toute exactitude. Cet homme était Mgr Persico, ancien évêque de Savannah, dans les Etats-Unis d'Amérique. Fixé à Québec pendant quelques mois, nommé ensuite curé de Saint-Golomban de Sillery, près de Québec, il ne connut par lui-même à peu près rien de ce qui se passait au pays. Il se fit de la situation religieuse du Canada l'i'dée qu'il avait de celles des Etats-Unis, et il fut naturellement porté à croire qu'au Canada, où il y avait des protestants, ce serait porter préjudice à l'Eglise que de laisser les prêtres intervenir dans la politique au nom de la religion. Il eût pensé 'd'une manière bien différente s'il eût connu notre histoire depuis la conquête du Canada par l'Angleterre jusqu'au temps présent, et s'il eût vu, comme rien n'est plus vrai, que c'est grâce à l'intervention constante du clergé dans la politique, quand

elle touche aux questions religieuses, que la province de Québec doit d'être demeurée catholique.

(( Prédisposé à juger faussement notre situation, à cause de son séjour aux Etats-Unis, Mgr Persico eut encore le malheur d'être entièrement accaparé par des prêtres libéraux, tels que MM. Louis Paquet, P. Sax, Louis Gauthier et quelques autres L ne pensa, ne vit, ne jugea et n'agit que par eux. Aussi donna-t-il à la Propagande les informations les plus inexactes, et il en résulta qu'à Rome on fut dans l'intime conviction que nos évêques se mêlaient trop de politique et que le clergé suivait leur exemple (1). M. Bolduc, de l'archevêché de Québec, fut informé de la chose par M. Benjamin Paquet, et il la communiqua à dessein à Mgr Taschereau, afm de l'amener à prendre des mesures qui anéantissaient autant que possible la lettre postorale du 22 septembre. Par tant et de si laborieuses intrigues, on était enfm sur le point d'obtenir ce qu'on avait tant désiré : forcer les évêques de la province, ou au moins l'archevêque, à mettre de côté la lettre qui causait tant de dépit aux libéraux.

(( Comme toujours, Mgr Taschereau se laissa prendre au piège. Il eut peur, et pour n'avoir point à prendre sa part des reproches que Rome pourrait adresser aux évêques de la province de Québec, il écrivit à son clergé une circulaire, en date du 25 mai 1876, dans laquelle tout est irréprochable au point de vue de la doctrine, mais où les choses sont présentées de façon à nier presque l'existence des maux dont nous souffrons (2).

(1) Mgr Persico, ancien Evêque de Savannah, Etats-Unis, a été en 1872 un envoyé secret de la Propagande au Canada, chargé d'étudier sur place la situation religieuse du pays et d'informer cette Congrégation, comme il l'a avoué plus tard.

Mgr Persico était un digne prélat, ancien franciscain. Fait, peu après son arrivée, curé de Saint-Colomban de Sillery, près Québec, il vécut retiré

I et ne recevant guère de visiteurs que les abbés libéraux de Québec.

I Retourné en Italie, il fut créé cardinal et attaché à la Propagande. Il reconnut qu'on l'avait trompé au Canada, et il travailla activement à réparer le mal qu'il avait fait, surtout en aidant l'abbé J.-B. Prouta, en 1892, à soustraire Montréal au contrôle de Québec.

(2) Voir lettres échangées entre Mgr Taschereau et Mgr Laflèche, celuici refusant au nom des Suffragants de Québec de modifier la lettre pastorale collective du 22 septembre : Voix Canadiennes, tome II, page 57 et suivantes.

« En effet, Mgr Taschereau, dans cette circulaire, mettait évidemment sur la même ligne les principes politico-religieux de nos hommes politiques de tous les partis. Il rappelait, de plus, pour qu'ils fussent mis en pratique, certains avis donnés aux prêtres, à propos de luttes électorales, par le IV* concile de Québec, avis excellents alors parce que le libéralisme ne s'affichait® pas avec autant d'audace qu'en 1875, mais qui il 'étaient plus de saison parce que les circonstances avaient considérablement changé.

(( Agir ainsi, c'était faire une énorme reculade, c'était proclamer que la lettre pastorale du 22 septembre 1875 allait bien trop loin contre les libéraux. Aussi tout le monde demeura convaincu que Mgr Taschereau répudiait cette lettre par sa circulaire du 25 mai 1876.

(( Les libéraux avaient donc grand sujet de se réjouir. Ce qui mit le comble à leurs vœux, ce fut que Mgr Taschereau, dans le dispositif de la circulaire, alla jusqu'à défendre à tous ses prêtres de parler des questions politiques ou ayant trait à la politique, en quelque lieu que ce fût, en voyage, en promenade ou chez eux, de répondre même à quiconque les interrogerait pour être dirigé en pareille matière. Un tel dispositif, qui fermait hermétiquement la bouche au clergé à propos de politique, donnait à croire que tous les prêtres du diocèse de Québec étaient de fameux imbéciles ou des fous furieux, qu'il importait de brider par l'emploi de mesures très énergiques. (( La circulaire de Mgr Taschereau, extorquée par la ruse des libéraux et publiée malgré les plus sages et les plus fortes T^eprésentations des évêques suffragants, fut connue, dans ses principales parties, au moins un mois avant son expédition au clergé. Les prêtres libéraux de l'archevêché de Québec s'étaient hâtés d'apprendre cette heureuse nouvelle à leurs amis. Elle ne devait pas non plus être publiée dans les journaux, mais les mêmes prêtres la firent publier, et de toute cette affaire, il résulta un immense scandale qui consterna tous les vrais enfants de l'Eglise et tous les défenseurs de la bonne cause.

« De ce moment, il y eut scission solennelle et publique entre Mgr Taschereau et ses suffragants ; et l'autorité de la lettre pastorale du 22 septembre 1875 qui était si grande partout, tomba immédiatement. Plus que jamais le nom de

Mgr Taschereau fut invoqué en faveur des idées libérales, et il leur servit comme de mot de ralliement.

(( Dans le même temps à peu près transpira la nouvelle, communiquée de Rome à ses amis par M. Benjamin Paquet, que les évoques de la province de Québec avaient reçu de la Propagande un avertissement sévère eu égard à leur ingérence dans les affaires politiques. On annonça aussi qu'un document important en faveur de l'Université Laval, allait bientôt arriver de Rome. Gomme quelques-uns des chefs du libéralisme étaient professeurs dans cette institution, les libéraux se dirent qu'ils étaient définitivement maîtres du champ de bataille, et il ne surent plus garder de mesure.

(( Pendant que le mal allait ainsi croissant avec une extrême rapidité, un véritable vieillard, qui s'était usé à le combattre, qui avait la s linte ambition de rendre le flambeau de la vérité catholique d'autant plus lumineux dans le Nord de l'Amérique, qu'il s'affaiblissait davantage dans l'Ancien Monde, menaçait de s'éteindre, à la grande douleur des enfants de l'Eglise, et à la grande joie de tous ceux qui n'aimaient pas la vérité, ou qui n'avaient pas le courage de la porter tout entière. Cet homme était Mgr Bourget, que les libéraux appelaient une nuisance publique, parce qu'il contrariait Leurs desseins pervers et qu'il les tenait en échec. Il fallait donc s'en débarrasser à tout prix ou frapper son action d'impuissance. On ne recula pas devant les moyens les plus iniques pour arriver à cette fm.

(( Celui auquel on s'attacha de préférence fut de représenter partout ce saint évêque, qui voyait si bien et qui aimait tant la vérité, comme un homme remuant, brouillon, aimant à faire constamment du tapage ; comme un imprudent qui gâtait toutes les affaires ; comme un perpétuel obstacle au règne de la paix ; enfm, comme une espèce de fou qui poussait tout à l'extrême. Ces atroces calomnies, non seulement on les a fait adroitement circuler parmi nous ; mais on les a encore fait parvenir jusqu'à Rome, où l'on s'est évertué avec une énergie persévérante à les ancrer dans les esprits.

« Et qui oserait dire que tout cela se faisait à l'insu de Mgr Taschereau ? Pas les Messieurs du Séminaire de Québec assurément ; encore moins certains prêtres de l'archevêché.

(( Le plan de nos libéraux était celui-ci : exaltons le plus possible Mgr Taschereau, qui fait admirablement bien notre affaire ; représentons-le à Rome comme la prudence, la science et la sagesse même, puis en même temps dénigrons Mgr Bourget en le peignant sous les couleurs les plus défavorables.

(( Ce plan a réussi à merveille. Mgr Bourget, traqué ici de toutes parts, ne pouvant plus, d'un autre côté, se faire entendre à Rome et s'y voyant même mal accueilli, a cru, dans son humilité profonde, que Dieu lui signifiait par là qu'il était devenu un servîleur pour le moins inutile dans le champ de son Eglise, et il a offert sa démission. A l'empressement avec lequel elle a été acceptée, il a été facile de comprendre quel astucieux travail avait été fait pour ruiner à Rome le crédit de Mgr Bourget.

« Cet évêque s'est beaucoup remué, mais il s'est remué dans l'ordre ; il s'est remué, entr'autres choses, pour doter et couvrir son diocèse d'œuvres saintes et par là même impérissables. Combien d'autres, hélas ! ne se remuent que pour étouffer toute bonne semence et que pour paralyser le bien déjà existant ! Ceux-là, on les dit sages et prudents ! Que pourrait-on, en effet, leur reprocher 'dans notre siècle de souveraine lâcheté, puisqu'ils semblent n'avoir à cœur que de ne pas contrarier les méchants ?

(( Le même travail de démolition qu'on avait employé contre Mgr Bourget, on l'employa aussi contre les autres évêques de la province ; mais avec cette différence qu'il ne fut pas organisé dans d'aussi vastes proportions, ni avec autant de malicieuse fourberie. On se contenta de faire voir que Mgr Bourget exerçait une espèce de fascination sur la plupart de ses collègues dans l'épiscopat, lesquels, faute de lumières suffisantes, n'ayant pas le grand savoir de Mgr Taschereau, étaient plus portés à suivre les exemples d'un zèle bouillant et mal éclairé, que les conseils d'une froide, mais sûre raison théologique. On se disait : « Frappons le chef », mettons-le hors de combat et nous aurons bon compte ensuite de « ceux qui marchent à sa suite. » Et réellement, la défaite apparente de Mgr Bourget était bien de nature à décourager quelques-uns de ses collègues. '^

(( Par ces mille et une intrigues, disons mieux, par ces

mille et une malhonnêtetés, on était enfm parvenu à se débarrasser de rimportune lettre pastorale du 22 septembre 1875.

(( Les libéraux purent alors mettre facilement à exécution les funestes théories qu'ils avaient antérieurement développées clans leurs journaux, savoir, qu'il est dans l'ordre de faire annuler une élection politique, si l'on prouve que des voteurs, à cette élection, ont été influencés par les paroles du prêtre en chaire, ou parlant ailleurs, comme directeur de conscience. L'influence exercée par le prêtre, dans les questions politiques qui se rattachent à la religion, est toujours dite indue par nos libéraux, c'est-à-dire illégitime et condamnable, quand même le prêtre éclaire comme il le doit, la conscience des électeurs, car, en politique, nos libéraux réclament pleine et entière liberté de conscience.

(( Il leur est permis, à eux, de répandre les principes les plus dissolvants au sein de nos populations des villes et des campagnes ; il leur est permis d'entasser mensonges sur mensonges et calomnies sur calomnies ; il leur est permis aussi de parler contre l'autorité du Pape, des évêques et des prêtres ; mais ils prétendent qu'il est défendu aux prêtres de prémunir les fidèles contre la perversité de leurs actes et de leurs ensei gnements.

« Le Parlement de Québec avait fait une loi pour mettre un terme aux menées corruptrices qui avaient lieu dans les élections politiques, et ces menées corruptrices ont été dans cette loi désignées sous la dénomination vague d'influence indue.

« Nos législateurs, dans le temps, n'ont manifesté d'autre intention que celle de comprimer par des peines toute mauvaise inlluence... exercée au profit des candidats sur les rangs.

« Or, il est arrivé qu'un des principaux professeurs titulaires de l'Université Laval, M. Gharles-Prançois-Stanislas Langelier, tout imbu d'idées révolutionnaires, qouiqu'il fasse extérieurement profession de piété, entreprit de faire décréter, de par sentence judiciaire, que ïinjluence dite indue par le texte de la loi, devait aussi s'entendre de l'influence que le prêtre pouvait exercer en chaire sur les électeurs, en combattant les mauvais principes qu'émettent certains candidats pour

flatter les passions, et par là recruter un plus grand nombre de partisans.

« M. Langelier se mit donc en campagne contre les enseignements donnés en chaire par quelques curés, à l'occasion d'une élection politique qui venait d'avoir lieu dans un comté du diocèse de Québec, le comté de Gharlevoix. Il suggéra de s'appuyer, pour contester cette élection, sur le chef de l'influence indue, qu'avaient exercée, selon lui, les curés du comté ; et il se flt l'avocat des contestants. Mgr Taschereau et le Séminaire de Québec, dont il relève comme professeur de rUniversité Laval, auraient pu l'arrêter, ou au moins lui ôter sa chaire de professeur, s'ils ne réussissaient pas à l'arrêter ; mais, loin de là, ils le laissèrent agir en toute liberté. Les Messieurs du Séminaire de Québec flrent même plus : ils l'approuvèrent.

({ Or, dans cette élection contestée de Gharlevoix, toute l'enquête roula sur ce que les prêtres avaient dit^dans leurs prônes ou dans leurs sermons. Là, la parole de Jésus-Christ fut bafouée et honnie, mise sur le pied des discours profanes que la loi civile peut condamner. Des personnes ignorantes, incapables de rendre exactement compte d'une instruction, même aussitôt après l'avoir entendue, furent citées comme témoins pour déposer contre des sermons prononcés quatre ou cinq mois auparavant. Toutes les simplicités, les balourdises et les impossibilités, qu'on recueillit dans ces témoignages, furent mises à la charge des prêtres du comté. Les livrer ainsi à la risée et au mépris du public, c'était atteindre de la manière la plus efflcace le but qu'on se proposait, puisqu'on ruinait complètement leur influence.

(( Tous les hommes bien disposés et vraiment catholiques de la province de Québec gémirent en face de cette abomination, dont on n'avait jamais eu d'exemple au pays, pas même dans les jours les plus critiques que le Canada a traversés sous le mauvais vouloir de la protestante Angleterre. Malgré cela, les Messieurs du Séminaire de Québec ne furent que plus ardents à proclamer que leur professeur Langelier agissait avec plein droit. M. Thomas-Etienne Hamel, supérieur de cette maison, recteur de l'Université Laval, et vicaire général de Mgr l'archevêque de Québec, se plaisait à dire que M. Lange-

lier n'attaquait ni le clergé, ni la religion, ni les droits de l'Eglise en conduisant l'enquête de Gharlevoix, mais les seules extravagances commises en chaire par quelques individus. Le même M. Hamel disait tout dernièrement encore en parlant de lui et de ses confrères du Séminaire de Québec : « Nous (( sommes libéraux d'esprit et de cœur et nous demeurerons (( libéraux. Nous comptons nos meilleurs amis parmi les libé- (( raux. Nous avons déjà fait faire un grand pas au libéralisme (( dans la province de Québec et nous espérons même le faire «triompher à Rome. Nous avons assez de théologie pour sa- (( voir qu'on peut être catholique libéral et rester catholique. » Dans l'enquête de Gharlevoix, parce que les prêtres n'avaient pas été eux-mêmes cités devant un tribunal laïque et civil, et que par ruse on avait ainsi respecté l'immunité personnelle du prêtre, on croyait pouvoir attaquer, sans provoquer de réclamations, ce qui est bien supérieur à cette immunité, c'est-cà-dire l'immunité de la parole de Dieu. Et c'est l'autorité de cette parole qu'on a surtout voulu anéantir. On a eu toutes les chances de réussir, vu le mystère d'aveuglement dans lequel étaient plongés ceux qui étaient les défenseurs nés de cette parole, et l'on en a largement profité.

« Le scandale immense de l'enquête de Gharlevoix a duré au moins trois mois, et, pendant ce laps de temps, Mgr Taschereau, uniquement préoccupé du soin de sévir par ses réprimandes contre les journaux catholiques, ne trouva pas un root à dire pour protester eontre cette enquête. Dès le principe cependant, il aurait pu empêcher ee scandale, car c'est à lui tout d'abord que la cause fut soumise. Il s'en occupait et n'avait encore rendu de sentence d'aucune sorte, lorsque ceux qui l'avaient portée à son tribunal en appelèrent à Rome. Il déféra à cet appel, et le temps qu'il faut pour qu'une lettre, expédiée du Canada, se rende en Italie, n'était pas encore expiré, que la cause était déjà déférée à un tribunal civil. Mgr Taschereau se confma alors dans le mutisme.'

« On ne vit dans tout cela qu'une misérable comédie. Pour sauvegarder les apparences, les libéraux, avec qui Mgr Taschereau semblait être de connivence, d'après ce que les faits ont démontré par la suite, feignirent d'abord d'avoir recours à un tribunal ecclésiastique, puis, presqu'immédiatement après

cette démarche, sous prétexte de lenteurs à éviter, ils s'adressèrent à un tribunal civil.

« Si dans cette affaire, Mgr Taschereau n'a pas été volontairement le jouet des libéraux, pour que la cause, après un semblant de recours de leur part à un tribunal ecclésiastique, fût portée devant an tribunal civil et jugée par lui, pourquoi n'a-t-il pas, lui, d'ordinaire si isévère à l'égard de ceux qui veulent se plaindre à Rome et l'informer, protesté contre le fait des libéraux qui non seuLement avaient fait un appel illusoire, mais qui évidememnt n'en avaient fait aucun ?

(( Pourquoi encore a-t-il tout laissé faire contre la vraie doctrine, la doctrine du Syllabus, et contre les prêtres qui l'avaient prêchée et expliquée ?

(( Pourquoi enfln, lorsqu'il permettait ainsi, par sa nonintervention, de tout oser contre les droits et l'enseignement de l'Eglise, fallait-il, quand on avait défendu en chaire ces droits et cet enseignement de la manière la plus générale possible, se croire obligé de lui donner, par soi-même ou par d'autres, des explications afm de ne pas recevoir de vertes semonces de sa part ?

« Et s'il faut tout dire, Mgr Taschereau, par écrit public, produit devant le tribunal de Gharlevoix, a autorisé les prêtres, que l'on accusait, à comparaître devant ce tribunal pour y rendre compte de leurs sermons, oubliant à dessein ou autrement, que le Pape seul, en .certains cas, peut donner semblable autorisation.

(( L'enquête terminée, la plaidoirie eut lieu, et le juge, bon catholique, M. A.-B. Routhier, ne voulut pas se prononcer sur les dépositions faites contre les prêtres et leurs sermons parce qu'il trouva qu'il n'y était question que de choses spirituelles. Il condamna les contestants qui en appelèrent à un tribunal supérieur, où ils obtinrent gain de cause. Sans le vouloir, et peut-être sans le savoir, M. le juge Routhier avait tout préparé pour ce résultat final.

(( Il s'était, lui qui était regardé partout comme un ultramontain des plus décidés, donné deux torts graves en cette affaire.

« Le premier, c'était d'avoir consenti à ce que les sermons des prêtres et des curés de Gharlevoix fissent partie de la ma-

tière de renquête, et môme eni fussent la principale et unique matière. Dans son jugement il prononça qu'il n'a rien à décider là-dessus. Alors, à quoi bon recevoir, comme il a fait, des propositions qui ne doivent servir à rien ? On l'avertit qu'il n'avait pas le droit de présider pareille enquête, et cela, dès le commencement ; mais, trompé par M. Langelier, qui avait les instructions de Laval, il passa outre, sans tenir compte de rien. Lamentable influence qu'exercent chez nous les idées libérales, même chez les personnes les mieux disposées ! ! I

« Le second tort qu'eut M. le juge Routhier, fut celui d'émettre les propositions suivantes : « Il peut y avoir et il y a « dans ces sermons (les sermons des curés de Gharlevoix) ou « discours qualifiés tels, des matières temporelles qui toma bent nécessairement sous ma juridiction... Le sermon n'est «. donc pas de lui-même en dehors de toute juridiction laïque ; « c'est la matière de ce sermon et la nature de la demande « faite au tribunal à son égard, qui déterminent de quelle juri- « diction il relève, pourvu toujours que le prêtre lui-même ne « soit pas poursuivi. »

« Une pareille doctrine justifiait évidemment les criminels attentats des libéraux contre la prédication chrétienne au profit de leurs erreurs, et elle les encourageait à en commettre de nouveau, ce qui ne tarda guère à arriver. Un parfait libéral n'eût pu mieux faire. Aussi, l'Université Laval reconnaissante, conféra-t-elle plus tard un diplôme de docteur à M. le juge Routhier.

« Peu de temps après l'époque .où ces choses se passaient, arriva la bulle de Pie IX, qui érigeait canoniquement l'Université Laval.

(( Or, comme M. Langelier, qui, dans sa plaidoirie à Gharlevoix, avait invoqué tous les principes sur lesquels repose l'Etat sans Dieu, était libéral ; comme plusieurs autres professeurs de l'Université Laval étaient et sont encore des libéraux avancés ; comme VEvéne^ment, journal patron de toutes les mauvaises causes, était leur feuille de prédilection et leur organe, de isuite tout le camp libéral, ayant en tête les prêtres de l'archevêché et du Séminaire de Québec, interpréta la bulle dans le sens d'une approbation solennelle de la doctrine des professeurs libéraux de cette Université. C'était même le

but secret qu'on s'était proposé, en sollicitant, au temps où on l'avait fait, la dite érection canonique.

(( Par tous les moyens indirects possibles, on voulait prêcher Terreur et s'autoriser en la prêchant du mom du Rome, des Congrégations romaines et du Pape. Et ce procédé n'a malheureusement que trop réussi.

« Pour mettre le comble à tout, Mgr l'archevêque Taschereau fit, au sujet de la bulle, qui érigeait canoniquement l'Université Laval, un mandement dans lequel il qualifia d'oiseuses et de vaines, les discussions et les querelles entre catholiques et libéraux. C'était évidemment confirmer tout ce qu'avaient dit ces derniers dans leur interprétation de la bulle. De là, un nouveau scandale dont les libéraux tirèrent un immense profit.

(( Les succès, remportés par M. Langelier à Charlevoix, au nom de Yinlluence indue, encouragèrent un autre professeur libéral de l'Université, M. J^'lynn, à employer dans la contestation de l'élection d'un autre comté, celui de Bonaventure, les mêmes moyens qui avaient réussi à Charlevoix.

« Le juge Casault, autre professeur encore de l'Université Laval, rendit jugement dan& cette contestation et il émit à cette occasion des principes en oppoisition directe avec la doctrine catholique. Il refusa, par exemple, au prêtre, le droit de déclarer en chaire que tels ou tels actes sont des fautes graves devant Dieu, vu qu'en parlant de la sorte à propos de politique, il détournait les fidèles de poser de pareils actes^ gênait en conséquence leur liberté, et se rendait en définitive coupable de la faute que la loi désigne sous le nom d'influence indue. Il déclara, de plus, que refuser l'absolution à quelqu'un que le confesseur ne juge pas bien disposé, est aussi un acte qui produit l'influence dite indue. Il proclama enfin que les parlements sont 'omnipotents ; que la liberté des cultes est d'une obligation rigoureuse et absolue, et il reconnut aux tribunaux civils le droit de prédication et l'administration des sacrements.

(( Mgr de Rimouski, dans le diocèse duquel le juge Casault proclamait des principes aussi subversifs, crut devoir élever la voix pour les condamner et pour affirmer en même temps les droits de l'Eglise et de la vérité. Il le fit, au grand soulagement

(le la coniscienoe des catholiques, par un solide et lumineux exposé de la sainte doctrine dans un mandement au clergé let aux fidèles de son diocèse.

(( Les libéraux de Québec s'en vengèrent en couvrant de ridicule le courageux prélat, et môme en lui prodiguant des injures.

(( Mgr Taschereau, pour couronner leur œuvre en leur prêtant main forte, fit publier dans les journaux une note, qu'il signa de son nom d'archevêque, et dans laquelle il (^'v^ait que Rome n'avait point ordonné de mettre M. le juge Gasault à la porte de rUniverisité ; et qu'elle n'avait pas non plus stigmatisé la sentence motivée qu'il avait rendue dans la contestation de l'élection de Bonaventure.

(('Parler de la sorte, c'était user d'un procédé fort malhonnête, au détriment de la cause du bien et de l'autorité de Mgr de Rimouski, puisque Rome, au moment où Mgr Taschereau affirmait semblable chose, n'avait pas eu le loisir de connaître l'affaire. Il était donc vrai, comme l'affirmait Mgr Taschereau, que Rome n'avait rien statué eu égard à la conduite que l'Université Laval devait tenir vis-à-vis de M. le juge Gasault ; mais si Sa Grandeur eût dit pourquoi le Saint-Siège se taisait sur le compte de ce monsieur et de sa sentence, elle serait devenue la fable et la risée du public. En ne le disant pas, elle donnait à croire que le Saint-Siège avait pris connaissance de l'affaire, et que le silence qu'il gardait équivalait à une approbation de tout ce qu'avait dit et fait M. le juge Gasault. Et c'est ce qu'elle voulait.

Ceux qui avaient contesté l'élection de Gharlevoix et qui virent leurs prétentions écartées, en appelèrent au plus haut tribunal du paysi, à la Gour Suprême. Gelle-ci revisa la sentence portée par le juge Routhier, la cassa et donna ainsi gain de cause aux libéraux.

« M. Jean-Thomas Taschereau, frère de Mgr l'archevêque de Québec, était l'un des juges de la Gour Suprême, et c'est lui qui parla au nom de tous ses collègues, en cette occurenoe. Il émit les propositions les plus fausses et les plus impies. Il prétendit que les instructions, données par le prêtre en chaire, peuvent vraiment produire ce qu'on appelle influence indue ; car, ajouta-t-il, elles s'adressent la plupart du (( temps à des

({ ignorants qui n'ont pas l'avantage de pouvoir les contrôler « et qui les admettent comme règles de conduite, ce qui gêne « beaucoup leur liberté ; tandis que, si elles étaient adressées a à des hommes lettrés, ces derniers en feraient promptement- (( bonne justice et n'en tiendraient nul compte, parce qu'ils ont « une raison plus éclairée. »

« Il refusa donc au prêtre le droit d'enseigner qu'il peut y avoir péché grave à suivre telles ou telles opinions politico-religieuses, puis il déclara que les prêtres, qui osent le faire, sont justicables des tribunaux civils. Il ne reconnut enfm que la seule loi civile pour diriger les citoyens avec autorité dans les affaires publiques. Tout autre loi, soit ecclésiastique, soit divine, devant en pareille matière, s'effacer complètement devant la loi civite. »

Voilà d'après un témoin aussi compétent que bien informé, qui fut professeur à Laval, à Sainte-Anne, et se trouva mêlé à tous les événements qu'il rappelle, et que nous avons vu sans peur, sinon sans reproche en face de l'archevêque Taschereau dans la chaire de la cathédrale de Montréal, de qui la loyauté et le talent égalaient le courage ; voilà d'après Alexis Pelletier qui survécut jusqu'en 1911, en quel milieu, contre quels hommes et quels préjugés, manœuvres et cabales, l'admirable évoque de Montréal plaidait la cause de son Dieu, les intérêts de l'Eglise, les droits matériels et moraux de ses ouailles.

Que l'on se rende bien compte enfln, qu'en son humilité profonde, qui cherchait en sa propre indignité la raison d'être des épreuves que subissaient les autres, à propos d'une suprême contrariété des Sulpiciens, motivée par le refus obstiné d'un lopin de terre sans valeur réelle, mais utile à ses oeuvres. Mgr Bourget a voulu comprendre que la divine Providence avait changé de vues à son égard et ne lui ménageait plus, en sa bonté et à son grand âge, que les derniers loisirs utiles pour mieux passer d'une vie orageuse dans la bienheureuse éternité.

Il offrit sa démission ; on l'accep'ta sans ménagement. Il se retira désabusé, mais résigné au Sault-au-Récollet.

Il avait néanmoins, et préalablement, adressé à la S. C. de la propagande ce Mémoire, qui résume les causes de ses désil-

lusions comme des calamités qu'endura l'Eglise du Canada et dont elle ne pouvait que pâtir longtemps encore :

A son Em. le Cardinal Franchi, préfet de la S. C. de la Propagande et aux autres Eminents Cardinaux^ consulteurs de cette Sainte Congrégation.

Eminentissimes Seigneurs, — Enfant affectionné du Père Commun et du Siège Apostolique, et partisan zélé de l'honneur des Saintes Congrégations Romaines, le soussigné, Evoque de Montréal, prend la respectueuse liberté d'élever la voix pour témoigner hautement, encore une fois, combien il s'mtéresse à tout ce qui concerne la piété filiale et le cordial attachement que doivent porter à ce siège Vénérable les vrais enfants de l'Eglise. En voici les raisons :

La voix majestueuse de notre immortel Pontife qui se fait si souvent et si heureusement entendre jusqu'à nos pays lointains, signale à la sérieuse attention de l'univers entier le libéralisme catholique comme la peste des sociétés, et déclare avec une vigueur vraiment apostolique qu'aujourd'hui c'est à cause de cette pernicieuse erreur que tous les gouvernements de la terre sont bouleversés et plongés dans un abîme de maux déplorables.

Cette voix paternelle, si aimée et si vénérée, a été comprise ici par les Evêques et par la grande majorité des prêtres et des laïques attachés aux vrais principes professés et enseignés par la Chaire Apostolique. S'apercevant que ce dangereux ennemi cherchait à se glisser dans tous les rangs de la société et surtout dans les Chambres de la Législature, ils ont fait tout en leur pouvoir pour arrêter ce monstre affreux qui faisait des progrès alarmants.

Les paroles du Saint-Père qui stigmatisent en termes si énergiques cette nouvelle erreur, ne permettant plus de tergiverser avec elle ; on en a conclu que les candidats qui, dans les élections, se posaient comme libéraux, ne pouvaient pas recevoir les suffrages des catholiques. C'est ce qu'il faut tout naturellement conclure de la Lettre Pastorale collective des Evêques du 22 septembre 1875, adressée à toute la Province, et de plusieurs autres adressées par les Evêques particuliers à leurs diocèses respectifs.

Guidés ainsi par les premiers pasteurs qui, eux-mêmes, ne faisaient que se conformer à la voix du Souverain Pontife, les prêtres de la Province, en observant d'ailleurs les règles particulières de la prudence dont on leur fait un devoir, ont réussi à empêcher un bon nombre de libéraux d'entrer dans les Chambres Législatives.

A l'aide de quelques amis qu'ils comptent dans le clergé, ces libéraux, frustrés dans leurs espérances, après s'être portés à toutes sortes d'injures pour intimider les prêtres, ont enfm compris qu'il fallait user de ruse pour empêcher les pasteurs de faire entendre leurs voix durant les élections. Car ils savent très bien qu'ils seront maîtres du champ de bataille, si les électeurs ne sont pas dirigés par eux d'une manière efficace. Dans cette vue, ils se sont adressés à la S. G. de la Propagande pour se plaindre du Glergé et lui imputer, sans de justes raisons, une conduite préjudiciable et aiuisible aux intérêts de l'Eglise.

Les Evêques viennent d'être informés de cette trame, ourdie contre eux et le Glergé, par une lettre de Son Eminence le Gardinal Préfet à Sa Grandeur Mgr l'Archevêque de Québec, en date du 18 mai dernier, dont copie a été adres<sée à chacun des suffragants...

Illustrissime et Révérendissime Seigneur. — De différents côtés, il arrive à cette Sainte Gongrégation des représentations sur ce qui se passe aujourd'hui dans ces Provinces relativement à l'intervention du Glergé dans les élections politiques.

La gravité des faits qui se succèdent et les conséquences funestes que l'excitation des esprits fera nécessairement rejaillir sur l'Eglise au Ganada (où les catholiques, étant en nombre assez inférieur aux protestants, constitueront toujours une petite partie de la représentation politique au Parlement fédéral) réclament tout naturellement mon attention et exigent qu'on y porte un remède efficace et prompt. Par conséquent, quoique la haute autorité des remontrances susdites et les nombreux documents dont elles sont appuyées ne laissent aucun doute sur la vérité de l'exposé, néanmoins je m'adresse à Votre Grandeur pour avoir des informations exactes à ce sujet, surtout pour apprendre de vous quels moyens de pru-

dence votre sagesse suggère pour éloigner les difficultés qui se sont présentées.

Du reste, il ne peut échapper à la perspicacité de Votre Grandeur combien il est conforme à la nature du ministère ecclésiastique, lorsqu'on est obligé d'intervenir dans les affaires politiques, de le faire avec une telle modération que, tout en laissant au Clergé la liberté d'action qui peut lui appartenir pour la défense de la religion et le bien-être social, on ne se fasse pas un instrument aveugle des partis.

J'aime à espérer que Votre Grandeur fera tout son possible pour apaiser les discussions et ramener dans ce pays cette paix si nécessaire à la prospérité des diocèses et si capable de promouvoir le salut des âmes. En attendant votre réponse, je me souscris de tout cœur,

Votre très affectionné serviteur,

Alex. Cardinal Franchi, Préfet .

(Contresigné) J.-B. Agnozzi, Pro S.

Les faits exposés dans cette lettre sont graves sans doute et peuvent devenir sérieux et compromettants pour les Evoques et le Clergé, qui se trouvent également visés dans l'accusation portée à Rome relativement à rintervention du Clergé dans les élections politiques. Le soussigné prend donc la respectueuse liberté de faire à Vos Eminences des observations sur la lettre qui vient d'être citée ; et il les fait avec d'autant plus de confiance qu'il se retrouvera sous peu déchargé de Tadministration de son diocèse. Mais il ne s'intéresse pas moins à tout ce qui concerne son bonheur et sa prospérité. Voilà pourquoi, prévoyant que les rapports faits à la S. C. de la Propagande contre le Clergé vont occasionner dans cette Province de grands troubles, il croit accomplir un devoir en informant l'autorité qui peut seule y apporter remède.

1° Son Eminence commence par exposer, dans sa lettre ci-dessus citée, que de toutes parts l'on fait à la Sacrée Congrégation des représentations tendant à inculper le Clergé dans son intervention dans les élections. C'est là une accusation très grave, portée devant la plus haute autorité qui soit au monde, contre tout le clergé de la Province de Québec, par des hommes qui peuvent être respectables dans le monde, mais

dont les noms sont cachés. Il n'y a donc pas moyen de constater, par une accusation si vague et si dénuée de preuves, que ces représentations sont fondées en raisons.

Mais si ces documents, signés de leurs auteurs, avaient été envoyés à Mgr l'Archevêque avec injonction, de la part du Cardinal Préfet, de convoquer tous ses suffragants, pour examiner conjointement avec eux tous les chefs d'accusation, l'on serait sans doute arrivé à la connaissance des faits qui se sont passés tout dernièrement et pour ainsi dire sous nos yeux. On aurait par là acquis une conviction pleine et entière des délits, s'ils ont eu lieu.

Dans cette assemblée d'Evêques, on aurait, „au nom du Saint-Siège, cherché à connaître si les règles des élections, faites par les Conciles provinciaux et par l'Archevêque et les Evêques de la Province, ont été violées et transgressées.

De même on aurait cité et entendu les accusateurs et pesé, à la balance du sanctuaire, la nature de leurs dépositions.

On aurait fait venir les témoins nécessaires pour s'assurer des faits compromettants pour le Clergé ; et l'on aurait établi, d'après des données 'certaines, la culpabilité des accusés.

D'un autre côté, les accusés auraient été confrontés avec leurs accusateurs, et auraient eu toute liberté de se justifier, s'ils ne se trouvaient pas coupables. Ils auraient pu démontrer qu'en agissant comme ils l'ont fait dans les élections, ils n'avaient fait que défendre le Clergé et les principes enseignés par l'Eglise ; qu'en s'opposant à l'élection de certains candidats, ils n'avaient fait que remplir un devoir de religion parce qu'ils avaient l'intime conviction que ces candidats étaient hostiles à l'Eglise.

Par une telle enquête, les bons prêtres auraient été justifiés, et ceux qui auraient manqué à leur devoir auraient été punis. Il en serait de même des accusateurs qui auraient eu gain de cause, si leurs représentations eussent été justes ; et qui se seraient trouvés dans la confusion, dans le cas où leurs accusations n'auraient pas été soutenues.

Maintenant, l'on comprend toutes les conséquences funestes qui; résulteraient pour l'Eglise et la société civile, si les Prêtres qui remplissent leur devoir au jugement de leur Eve-

que en observant exactement les règles de conduite qui leur ont été tracées, pouvaient être mal représentées par les premiers venus et empêchés de suivre les règles qui leur auraient été tracées par leurs Ordinaires respectifs.

Enfin, dans cette enquête des Evêques, faite par Tordre du Saint-Siège, Ton n'aurait pas manqué de constater si, en effet, il y a eu de graves désordres pendant les élections, et par qui ils ont été commis. Mais si l'on acquérait la pleine conviction que ces désordres ont presque toujours été occasionnés par ceux qui sont hostiles à la religion ; et que le Clergé, loin de les fomenter, s'y est fortement opposé et les a réprimés en grande partie, l'on n'aurait certainement pas raison de s'élever contre lui. S'il y avait eu quelque part infraction aux règles, ce n'aurait pu être que dans des cas particuliers ; et il serait très possible d'y apporter remède, sans en venir à une démarche compromettante pour plusieurs Evêques et des centaines de Prêtres.

2° L'intervention du Clergé, ajoute son Eminence, dans les élections politiques, fera nécessairement Rejaillir sur l'Eglise du Canada les conséquences les plus funestes.

Gela serait vrai, si cette intervention se faisait d'une manière irrégulière et contraire aux règles tracées au Clergé par les décrets des Conciles provinciaux, sanctionnés par le Saint- Siège et par les Lettres collectives et particulières de l'Archevêque et des Evêques de la Province.

Mais c'est tout le contraire, quand cette intervention est bien réglée. Car il est visible et bien constaté que, lorsque le Clergé y intervient, les élections sont moins tumultueuses ; qu'il y règne, par conséquent, plus de paix et. de bonne entente ; qu'il s'y commet moins d'excès d'ivrognerie et d'intempérance ; que le serment y est plus respecté et moins profané ; que la corruption, en vendant et achetant les suffrages, y est plus rare ; que les électeurs, étant plus instruits, choisissent des candidats plus dignes et plus capables, ce qui réduit à un plus petit nombre les candidats libéraux qui, comme il a été dit plus haut, ne sont pas dignes d'avoir les suffrages des électeurs catholiques. Mais ils seraient certains de les obtenir, s'ils pouvaient empêcher les Prêtres de s'occuper des élections

comme ils ont pu s'en occuper jusqu'ici. Car tout le monde comprend qu'il est facile de tromper le peuple, quand il n'y a personne pour lui bien expliquer les questions dont il lui faut s'occuper.

3° La raison qu'en apporte son Eminence est que les Catholiques étant en nombre assez inlérieur aux Protestants, constitueront toujours une petite partie de la Représentation politique au Parlement fédéral.

Il est vrai que, dans le Parlement fédéral, les Catholiques sont en minorité. Mais c'est précisément pour cette raison que les élections doivent se faire avec plus d'intelligence, pour que cette minorité soit composée de Députés capables de faire honneur à la religion et au pays par leur entière indépendance, leurs bons principes et leur parfaite intégrité, pour ne pas se laisser séduire et corrompre.

Car, dans nos Gouvernements constitutionnels, les minorités, quand elles se composent d'hommes vraiment honorables, ne manquent pas de se faire respecter et de revendiquer avec avantage lurs droits et privilèges. Ce n'est ordinairement qu'après plusieurs années de luttes que ces minorités acquièrent une telle importance qu'il faut compter avec elles. Tout le monde sait que ce fut après avoir longtemps combattu, dans la minorité, que le fameux O'Connell obtint l'émancipation catholique. Dans combien de circonstances, la majorité n'a-t-elle ■pas fmi par céder à la minorité ? La hiérarchie catholique en Angleterre, quoique combattue par la majorité du Parlement Britannique, a pleinement triomphé par la fermeté et la patience du Saint-Siège.

Les députés de la Province de Québec au Parlement fédéral, quand ils sont dûment qualifiés, peuvent, quoiqu'en petit nombre, exercer une grande influence sur les affaires publiques. Car ils se trouvent placés au milieu de la Confédération et en rapports avec des Députés qui ont des intérêts différents. Ils peuvent donc faire pencher la balance, tantôt pour les uns tantôt pour les autres. Car le parti catholique étant important, on tient à le ménager ; ce qui lui fait exercer une grande influence.

C'est ainsi que, dans notre pays, les écoles séparées ont été

obtenues par l'influence catholique pour le Haut-Canada (aujourd'hui Province d'Ontario) : et il en sera de même un jour du Nouveau-Brunswick, il faut l'espérer. Il se fait, dans presque toutes les sessions du Parlement, des concessions et démonstrations qui ne sont dues qu'à l'influence catholique. De même, quoique le divorce soit en principe permis dans le Gode Civil, cependant ii n'a pas encore été possible de créer des cours pour juger ces sortes de causes. Il est bien à croire que c'est par respect pour le catholicisme que le protestantisme n'en est pas encore venu là dans ce pays. •

Maintenant, il n'y a pas à douter que, si les élections n'étaient pas dirigées avec sagesse et énergie, cette minorité ne se composerait guère que de gens mal disposés ou insignifiants : ce qui mettrait le parti catholique en discrédit dans le Parlement fédéral. Il faut donc de toute nécessité travailler fortement à bien composer, par de bonnes élections, cette minorité catholique, pour qu'étant forte et vraiment honorable, elle puisse faire respecter la religion et réclamer ses droits chaque fois que l'occasion s'en présente. Autrement, ce serait un vrai déshonneur pour elle, si quand elle est insultée et foulée aux pieds, il ne se trouvait personne pour en prendre la défense avec succès. L'intervention du Clergé dans les élections, quand elle s'exerce avec prudence, peut donc servir très utilement la religion. La conséquence toute naturelle est que ses ennemis n'en veulent pas et qu'ils emploient des moyens insidieux pour l'empêcher.

4° Quoique la haute autorité des remontrances susdites, ajoute Son Eminence, et les nombreux documents dont elles sont appuyées ne laissent aucun doute sur la vérité de Vexposé, néanmoins Elle s'adresse à Mgr V Archevêque pour avoir des informations exactes à ce sujet, surtout pour apprendre de Sa Grandeur quels naoyens de prudence sa- sagesse suggère pour éloigner les diUicultés qui se sont présentées.

Comme on le voit par le passage qui vient d'être cité les représentations faites contre le Clergé sont crues et admises, quoique ce corps ignore qu'il est sous accusation et avant qu'il ait été mis à même d'expliquer sa conduite pour se justifier, s'il n'est pas coupable de ce dont il est accusé.

D'un autre côté, l'Archevêque seul est appelé à constater, s'il est besoin, les faits dont on a à se plaindre. Ses suffragants sont laissés de côté, quoiqu'il s'agisse d'une affaire très grave et qui intéresse le bien de toute la Province. De même il est seul chargé de suggérer, dans sa sagesse, les moyens à prendre pour éloigner les difficultés présentes. Ce sera sans doute sur le rapport qu'il est seul chargé de faire, que la Sacrée Congrégation prendra .son parti, pour sortir de ses sérieuses difficultés et intimer ses ordres aux Evêques, Prêtres et Laïques qui se trouvent concernés dans cette grave affaire.

L'Evêque soussigné, après avoir mûrement pesé toutes ces circonstances embarrassantes et qui touchent de si près au bien de la religion dans cette Province ; après s'être convaincu que la Sacrée Congrégation avait été induite en erreur sur le véritable état de choses qui s'y passent maintenant ; après s'être assuré que le Clergé n'avait en général, fait autre chose qu'accomplir un devoir impérieux durant les élections ; après avoir prévu dans son âme et conscience, les maux déplorables qui allaient s'en suivre pour toute la Province,, si Sa Grandeur xMgr E.-A. Taschereau était chargé de remplir la commission qui doit lui être donnée pour faire cesser des difficultés qui n'existent pas telles qu'on les a représentées à la Sacrée Congrégation de la Propagande, croit qu'il est de son devoir d'exposer à cette Sainte Congrégation les faits suivants, qui, dans son humble opinion, suffisent pour démontrer que le dit Archevêque n'a pas la prudence, la sagesse, l'indépendance et les autres qualités requises pour bien apprécier les choses sur lesquelles il aura à faire rapport et pour donner des renseignements exacts et dégagés de tous préjugés et de tout intérêt de parti ; et qu'il ne jouit pas, au reste, de toute la confiance que l'on doit avoir dans un homme chargé du haut ministère qu'il aurait à remplir auprès des Evêques, Prêtres et Laïques contre lesquels des plaintes ont été faites secrètement sans qu'ils aient pu les connaître pour avoir le moyen de se défendre.

Voici maintenant ces faits que le soussigné dépose, sans les qualifier ni les apprécier, mais dont il garantit la vérité, afin que la S. Congrégation puisse juger si le rapport et les

suggestions que pourrait faire le dit Archevêque pourront obtenir les heureux résultats qu'elle en attend.

Le soussigné croit devoir faire observer d'abord en toute simplicité qu'il n'est animé d'aucun sentiment de peine et d'opposition contre son Métropolitain ; et, qu'au contraire, il a fait plusieurs fois des actes qui prouvent qu'il a pour lui une juste considération. Ainsi, quelque temps avant qu'il fût question de son élection, le Clergé de Québec, qui lui était opposé, voulut faire des représentations à Rome pour empêcher qu'il ne fût élu. On pria le soussigné d'intervenir dans cette démarche : ce qu'il refusa de faire ; et tout en resta là.

Plus tard, dans l'assemblée des Evêques où il fut question de faire la liste des trois sujets qui devaient être présentés au Saint-Siège, le soussigné croit avoir par son suffrage fait pencher la balance en faveur du sujet qui a été choisi pour succéder à Mgr Baillargeon. Il espère n'avoir pas manqué depuis qu'il est son Métropolitain, aux justes égards dus à sa qualité de Chef de la Province, en autant que cela pouvait s'accorder avec les devoirs qu'il avait à remplir envers son diocèse.

La démarche qu'il fait aujourd'hui ne peut donc être attribuée à aucun sentiment d'opposition personnelle, mais uniquement au désir de contribuer au bien général de la Province, en prévenant les maux déplorables qui peuvent résulter de la question maintenant pendante à Rome et de l'issue finale que ne manquera pas de lui donenr le rapport de l'Archevêque.

Voici maintenant les faits qui, dans l'humble opinion du soussigné, pourraient faire croire que l'Archevêque n'a pas toute la sagesse qui captive la confiance publique et ne permet pas de révoquer en doute la justesse de ses appréciations, la pureté de ses intentions et l'indépendance de ses actes qu'aucune considération humaine ne saurait contrôler.

1. L'Archevêque, après avoir fait en qualité de député apostolique une enquête sur les opérations de l'Evêque de Montréal concernant le démembrement de la paroisse de Notre-Dame, dressa son rapport et l'envoya à Rome sans en dire un seul mot à son suffragant qui aurait pu avoir des observations à faire et des explications à donner, quoique les parties intéressées eussent été entendues et confrontées, car, enfin, quoique

député apostolique, il pouvait avoir été mal impressionné et donner en conséquence un rapport contraire au droit et à la justice que l'on attendait du Saint-Siège par son ministère.

2. En transmettant ainsi son rapport à la S. Congrégation sans en rien dire au soussigné, l'Archevêque commit, entre autre, une grave erreur qu'il aurait certainement évitée, en usant de plus de sagesse et de plus de prudence. Car il y déclarait que les paroisses canoniques, érigées par l'Evèque de Montréal en vertu du décret apostolique du 22 décembre 1865, ne pourraient être reconnues et maintenues par le Gouvernement : ce qui les exposait à de graves inconvénients, à celui surtout de ne pouvoir obtenir de lui les registres civils pour l'enregistrement des actes de Baptêmes, Mariages et Sépultures.

Sur ce rapport de l'Archevêque, la Sacrée Congrégation émit un décret en date du 20 juillet 1872, déclarant qu'à l'avenir, toutes ces paroisses canoniques, érigées par l'Evêque dans la ville et la banlieue de Montréal, seraient réduites au rang de succursales. Par ce décret, l'Evêque se trouvait grandement compromis aux yeux de tout le diocèse comme ayant manqué aux règles canoniques. Par contrecoup, le Séminaire (de Saint- Sulpice), qui lui avait fait une opposition forte et constante, triomphait. Par une conséquence nécessaire enfm, l'autorité épiscopa.le se trouvait gravement compromise aux yeux des protestants comme des catholiques. Ce fait vraiment regrettable avait d'autant plus de retentissement que la réception faite à l'Archevêque avait été éclatante et publique : c'était une vraie ovation.

Ce rapport devait donc avoir un résultat malheureux, celui de mettre un obstacle presque insurmontable au bien que l'Evêque avait à opérer dans sa ville épiscopale, en y multipliant les églises paroissiales pour y multiplier le secours religieux dont cette grande ville avait un si pressant besoin et dont la nécessité avait été reconnue par le Saint-Siège.

Le rapport de l'Archevêque paralysait donc les opérations de son suffragant qu'il devait tout naturellement encourager par tous les moyens en son pouvoir. Sans doute que, si ce suffragant eût été en défaut, c'aurait été chez lui une prévarica-

tion que de le favoriser : mais l'on va voir que ce n'était nullement le cas. Car, ce Décret était à peine arrivé à Montréal que le Gouvernement fit un acte public et authentique qui reconnaissait l'existence de ces paroisses canoniques avec les droits que des personnes mal intentionnées leur contestaient tout exprès pour empêcher le démembrement.

3. La Sacrée Congrégation, assurée par cet acte qu'elle avait été induite en erreur, émit un nouveau Décret, en date du 13 mars 1873, pour déclarer que ces paroisses devaient être considérées, non comme des succursales, mais comme des paroisses proprement dites. Notre Gouvernement a continué de se montrer juste à l'égard du droit qu'a l'Evêque de démembrer la dite paroisse Notre-Dame. Car à l'heure qu'il est, il reconnaît pour les effets civils les onze paroisses que l'Evêque a érigées dans l'enceinte de l'immense territoire qui formait jusqu'à il y a onze ans, cette seule et unique paroisse Notre-Dame.

Par ce nouveau Décret, le Saint-Siège se montrait comme toujours juste et impartial. Mais il n'est pas moins vrai qu'il se trouvait en quelque sorte compromis, en revenant si vite sur ses pas. Mais la faute n'en rejaillissait-elle pas sur le Député Apostolique qui s'était si étrangement mépris, en se laissant si facilement tromper par ceux qui l'avaient circonvenu et dont il favorisait si imprudemment l'insubordination à leur Evêque ? Il pouvait être de bonne foi, mais il n'est pas moins vrai qu'il manqua, dans cette circonstance importante, gravement aux règles ordinaires de la prudence et de la sagesse.

4. L'Archevêque n'a pas, non plus, fait preuve de sagesse, en s'opposant, par lui-même et par son Grand Vicaire, à la passation d'une loi qui reconnaissait le droit qu'a l'Eglise, dans ce pays, d'ériger de vraies paroisses. Cette opposition prouvait clairement qu'il ne voulait pas avoir de démenti de la déclaration du contraire qu'il avait faite à la Sacrée Congrégation. Cependant, la déclaration d'un tel droit était un triomphe pour la liberté de l'Eglise dans notre heureux pays. Mgr le Grand Vicaire Cazeau, interrogé par le soussigné pourquoi il faisait une telle opposition qui était si peu fondée en raison, répondit qu'il suivait les ordres de l'Archevêque.

5. L'xArchevêque ne fait pas non plus preuve de sagesse en admettant sans y être autorisé par le droit des appels contre

les actes administratifs du soussigné, sachant bien toutes les injustes tracasseries dont il était l'objet à cause du démembrement de la paroisse Notre-Dame et de quelques autres mesures importantes qui n'avaient d'autre but que le bien de la religion. Tous ces appels sans fondement n'ont eu d'autres résultats que d'entretenir chez quelques mécontents un moment d'excitation. Un de ces appels ayant été porté à Rome, on n'y a eu aucun égard ; et l'on a même fait connaître assez clairement que si l'on voulait poursuivre l'affaire, l'Archevêque ne serait pas soutenu et n'aurait pas gain de cause. Il ne s'est pas de même montré prudent, en faisant connaître publiquement et sans nécessité que le soussigné avait à comparaître devant son tribunal, afm de Thumilier davantage.

6. L'Archevêque n'a pas encore fait preuve de sagesse, en cherchant à embarrasser le soussigné dans des mesures importantes et, en envoyant à Rome des dépêches télégraphiques qui, ne disant pas tout et parlant seules, prévenaient les esprits et produisaient ainsi de mauvais résultats : ce qui pourtant a cessé sur les plaintes qu'en a faites le soussigné de ce qu'on le jugeait avant de l'entendre.

7. L'Archevêque ne fait pas maintenant preuve de sagesse en ne profitant pas des bonnes dispositions de notre Gouvernement actuel, pour demander que les articles du Gode Givil, qui contiennent des dispositions contraires au Droit Ganon, soient réformés, comme à la demande du Saint-Père, l'a décrété en 1868 le IV* Concile Provincial par ces paroles : « Cum in Codice Civili Canadœ inférions quidam articuli non salis congruere videantur doctrinœ et disciplines Ecclesiœ de matrimonio, statuimus petitionem prœsentendam, esse Guhernio ah Episcopis ejusdem provinciœ^ ut corrigantur iidem articuli.

8. L'Archevêque n'a pas non plus fait preuve de sagesse quand il s'est agi de recueillir les suffrages de ses suffragants, relativement au démembrement du diocèse des Trois-Rivières, sur lequel le Saint-Siège demandait l'opinion de l'Episcopat de la province. Gar les Evêques, consultés là-dessus, se déclarèrent en majorité contre ce projet. Néanmoins, l'Archevêque qui était pour et qui aurait dû émettre ses raisons devant les Evêques, afin de faire discuter la chose plus mûrement pour l'information du Saint-Siège, se réser\^a d'en écrire privément à la

Sacrée Congrégation en lui transmettant le rapport de l'assemblée, comme si les raisons particulières qu'il avait à donner sur ce sujet très grave, ne pouvaient et ne devaient pas être la matière des délibérations de la dite assemblée. Il pouvait donner à penser que, lorsqu'il différait d'opinion d'avec ses suffragants, il avait un moyen certain de l'emporter sur eux, en s'adressant privément à Rome : ce qui est de nature à lui détacher le cœur de ses suffragants, qui, pour certaine raison, peuvent en concevoir de l'ombrage.

9. Enfm, l'Archevêque ne fait pas preuve de sagesse dans la question de l'intervention du Clergé dans les élections politiques portées à Rome, et qui fait le sujet de la lettre actuelle : en voici les raisons :

Il est à remarquer d'abord que l'Archevêque et ses suffragants voulant, d'un commun accord, établir, pour l'instruction des fidèles plus clairement les rapports entre l'Eglise et l'Etat et faire disparaître, autant que possible, certaines difficultés soulevées à l'occasion des élections, adressèrent, le 22 septembre 1875, une Lettre Pastorale collective, qui produisit les plus heureux résultats et mérite les plus grands éloges des vrais amis de la religion, non seulement dans ce pays, mais encore <y l'étranger, et même à Rome.

Ce fut l'Archevêque lui-même qui rédigea cette magnifique Lettre ; et tous les suffragants la signèrent de grand cœur. Car ils virent que, par cette Lettre, les vrais principes étaient hautement, clairement et fortement professés ; et surtout que la funeste division qui avait jusqu'alors régné entre les Evêques allait cesser.

Or, voilà que, pendant que tous, Evêques, Prêtres, laïques bien intentionnés, bénissaient la divine Providence de cet heureux résultat, l'Archevêque modifia tout à coup ses idées sur ce qui avait été réglé dans la dite Lettre. Certaines discussions soulevées vers ce temps-là, et dans lesquelles ses meilleurs amis se trouvèrent compromis, paraissent avoir été la cause de ce changement opéré si subitement dans sa manière d'envisager le libéralisme dans les élections.

Quoi qu'il en soit, il comprit que, après la susdite Lettre du septembre dernier, il lui était difficile de revenir seul sur ses pas. Voilà pourquoi il proposa à ses suffragants de modifier

en quelques points oette Lettre qui avait atterré les libéraux, tellement qu'ils osaient à peine lever la voix pour la combattre. Mais ils faisaient en-dessous et en cachette un travail qui s'est fait sentir jusqu'à Rome et qui compromet étrangement l'Archevêque, en donnant une preuve complète qu'il ne se dirige pas toujours selon les règles de la vraie sagesse. Et en voici les preuves.

Les Evêques de la province furent unanimes à déclarer à l'Archevêque que leur position, prise par leur Lettre susdite, était trop belle et trop avantageuse à la Religion pour la quitter ; et qu'ainsi ils voulaient à tout prix s'y conformer.

L'Archevêque se trouvait donc réduit ou à se séparer de ses suffragants pour plaire au parti libéral, ou à leur demeurer uni, en persistant comme eux dans la ligne de conduite uniforme qu'ils s'étaient tracée d'un commun accord par la Lettre.

Après quelques mois de silence, l'Archevêque publia son Mandement du 25 mai 1876) avec les modifications qu'avaient rejetées les Evêques suffragants.

A peine ce Mandement eut-il été publié que tout le Clergé de la Province s'en émut ; et les Evêques, réunis pour quelques affaires importantes et une grande démonstration religieuse à Rimouski, témoignèrent leur profonde affliction à l'Archevêque et le conjurèrent de ne pas persister dans son dessein ; mais tout fut inutile.

Sur ces entrefaites arriva à Québec la lettre ci-dessus mentionnée de S. Em. le Cardinal Préfet, qui mit au grand jour la trame ourdie, au proflt du libéralisme,- tant à Québec qu'à Rome, où réside quelqu'un qui en est le partisan zélé.

En même temps, les journaux libéraux publièrent bien haut la victoire qui venait d'être remportée sur le parti catholique et exaltèrent avec enthousiasme la sagesse de l'Archevêque à qui ils attribuèrent ce changement. Il n'y eut qu'une voix chez les libéraux comme chez les protestants pour élever l'Archevêque jusqu'aux nues.

A leurs yeux tout ce que le Saint-Père a dit pour stigmatiser le Libéralisme, tout ce qui a été décrété par les Conciles (de Québec) et enseigné par les Evêques et prêché par les Prêtres, se réduira au Mandement de l'Archevêque, qui va être leur grand cheval de bataille, et dont, cependant, on ne pren-

dra que ce qui pourra favoriser les libéraux, savoir : le silence imposé aux Prêtres pour qu'ils ne parlent pas d'élection ou qu'ils n'en parlent que d'une manière inefficace, tandis que les libéraux, aux approches des élections, se feront entendre les dimanches et fêtes aux portes des églises et passeront la semaine à parcourir les maisons pour vanter leurs partisans et faire élire des hommes opposés comme eux aux doctrines et aux libertés de l'Eglise.

Si on veut les confondre en leur citant l'autorité de la Lettre collective du 22 septembre, ils ne manqueront pas de crier partout que cette Lettre a été révoquée par l'Archevêque de la part du Saint-Siège ; qu'elle n'est en vigueur nulle part, pas même dans les diocèses où l'on tient à ce qu'elle demeure en pleine vigueur.

Si l'archevêque lui-même cherchait à réclamer contre ces fausses interprétations, sa voix ne serait pas entendue ; et on lui répliquerait qu'il n'y a pour personne obligation de s'attacher au principe de cette Lettre collective, puisqu'il a été luimême le premier à s'en écarter.

Les laïques qui verront régner une telle confusion entre les prêtres qui ne s'entendront plus, parce qu'ils n'auront plus de point de ralliement s'abandonneront à la licence qui est le principe de ceux qui n'ont plus, pour les guider, la règle de ISt conscience.

C'est alors que les élections qui déjà, malgré toutes les précautions prises pour les bien régler, sont une cause malheureuse de crimes et d'excès, fmiront par démoraliser complètement le bon peuple du Canada. Ce sera alors aussi, que le. libéralisme qui aujourd'hui bouleverse de fond en comble les sociétés européennes, bouleversera de même les jeunes sociétés du Canada.

Un simple coup d'œil sur ces fâcheux résultats qui sont inévitables, mène à cette conclusion que l'Archevêque n'a pas mesuré la portée de l'acte qu'il a fait en brisant avec ses suffragants qui tiennent à ne pas modifier, comme l'aurait voulu leur Métropolitain, leur Lettre collective du 22 septembre 1875.

La S. Congrégation peut maintenant juger, d'après ces faits, si Mgr l'Archevêque, dans les pénibles circonstances où M se trouve, pourra par sa prudence et sa sagesse remplir avec

bonheur et succès la commission dont l'a chargé son Eminence le Cardinal Préfet.

Les renseignements qu'il a à donner à cette Sainte Congrégation sur cette déplorable affaire, seront-ils acceptés comme vrais, si l'on constate le contraire par tout ce qui se passe ici ? Les suggestions qu'il va faire pour concilier les esprits serontelles acceptées avec respect, lorsqu'on ne pourra se dissimuler qu'elles favorisent le libéralisme ? L'excitation des esprits, loin de se calmer, ne deviendra-t-elle pas plus ardente lorsque l'on constatera ici les moyens indignes qui auront été pris ici pour tromper et surprendre la Propagande ?

5° Du reste, dit encore Son Eminence, il est conforme à la nature du ministère ecclésiastique, lorsque Von est obligé d'intervenir dans les affaires politiques^ de le faire avec une telle modération que, tout en laissant au Clergé la Uherté d'action qui peut lui appartenir pour la défense de la religion et le bienêtre social, on ne se fasse pas un instrument aveugle des partis.

Ces règles sont assurément très sages. Aussi peut-on certifier en toute vérité que les Evoques ne cessent d'en recommander la pratique, et que les prêtres se font en général, un devoir de s'y conformer avec fidélité. Maintenant donc, en suivant ces règles, les élections se font d'une manière plus calme et plus régulière.

Mais il est bien à remarquer que certains citoyens, en se portant pour candidats, vont déclarer qu'ils appartiennent à des partis hostiles à la religion, tout en protestant de leur attachement à cette religion ; ou bien on les jugera tels par leurs antécédents. Les électeurs à qui l'on enseigne qu'ils sont dans robligation de n'élire que des hommes disposés à servir la religion, seront par là même avertis qu'ils ne pourront donner leurs suffrages à de tels candidats, comme étant hostiles à la religion, à ses libertés et à ses ministres.

Or, c'est là oe qui les irritera et les portera à crier bien haut que les prêtres n'ont point à se mêler d'élections ; que toute leur affaire est de se tenir au confessionnal ou à la sacristie.

Pour les empêcher de crier contre la religion, contre le Pape, l'Evêque et les Prêtres, il faudrait cesser de dire quoi que

ce soit des élections et des devoirs qu'ont à remplir là-dessus les candidats et les électeurs. Or, il est impossible, sans renoncer au devoir imposé aux pasteurs, d'enseigner les préceptes de la morale chrétienne, de se résigner à un tel silence.

L'on s'acquitte de ce devoir ; dans cette Province, comme on l'a vu plus haut, en se conformant aux règles tracées par les décrets des Conciles (de Québec) et les instructions des Evoques ; et l'on ol'tient ainsi très certainement d'heureux résultats. La conclusion à tirer, c'est qu'il faut tout simplement laisser crier ceux qui n'ont pas de justes raisons de crier et qui ne crient si haut que pour intimider ceux qui font leur devoir. Avec cette sage conduite, les élections se feront d'une manière paisible et régulière ; et nous aurons de bons députés, capables de faire honorer la religion et de promouvoir les vrais intérêts du pays. Notre pays est encore heureusement profondément religieux. Voilà pourquoi nous nous sentons dévorés de zèle pour le conserver avec la foi simple et les mœurs patriarcales que lui ont léguées nos religieux ancêtres.

Telles sont les observations que l'Evêque soussigné présente avec respect et humilité à Vos Eminences. Il ne s'est permis de leur parler avec tant de liberté que parce qu'il est intimement convaincu de leur stricte impartialité envers tous ceux qui recourent à leur haut tribunal, de leur zèle à réprimer le mal et à promouvoir le bien dans tous les pays soumis à leur juridiction, de leur extrême horreur pour toutes les intrigues dont on userait pour les tromper et compromettre ainsi le Saint-Siège.

C'est avec les sentiments les plus sincères de respect, de confiance et d'amour qu'il demeure de Vos Eminences le très humble et tout dévoué serviteur (i).

(Signé) IG., Ev. de Montréal.

Montréal, le 23 juin 1876.

(1) Le lecteur consultera, ici, avec profit le magnifique Mémoire de Mgr L.-F. Laflèche, évêque des Trois-Rivières daté du 8 septembre 1882 et adressé à la S. C. de la Propagande à l'effet d'obtenir une enquête apostolique sur les difficultés qui troublaient l'Eglise du Canada, difficultés suscitées pour la plupart par l'archevêque Taschereau, voir Voix Canadiennes, Vers VAbime, lome I, page 86 et suivantes.

C'est peu de jours après avoir adressé ce Mémoire à la Sacrée Congrégation de la Propagande que ce vaillant évêque, qui avait doté son diocèse de tant d'œuvres et de fondations qui en font encore là force et la gloire, remit son administration à Mgr Pabre, et que celui-ci, insensible au danger qui menaçait le crédit de sa Corporation, se rendit à Rome pour n'en revenir que fort diminué et soumis à des liquidateurs, après tout bienveillants.

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