CHAPITRE II
Les Sœurs de la Charité de la Providence. — U œuvre de Mme Vve Gamelin. — Elle doit être le berceau d'une mission des Filles de Charité de France et^ en attendant la venue des sœurs françaises qui ont été promises à Mgr Bourget, Vœuvre de la dame Gamelin est régulièrement constituée en Corporation et érigée économiquement en Association de Charité. — Travaux exécutés en vue de Varrivée des Filles de Saint-Vincent-de-Paul. — Mauvaises nouvelles de France. — L'arrivée de la mission française est d'abord ajournée^ puis contremandée. — Malgré ses sollicitations et les préparatifs faits., Mgr Bourget ne peut inême pas obtenir des maîtresses pour la formation de Sœurs indigènes. — Embarras de Vévéque et sa résolution imprévue de fonder lui-même une communauté canadienne vouée à l'assistance des infirmes, des pauvres et des vieillards. — Mgr Bourget et les saintes relicjues. — Fondation de la Communauté des Sœurs de la Providence. — Mme Gamelin en devient la
^ Première Supérieure. — Pénibles débuts de la Communauté. — Mgr Bourget fonde les Communautés des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, et de Sainte-Anne. — Situation actuelle de ces fondations. — Il protège toutes les institutions adonnées à l'enseignement des jeunes filles.
Mgr Lartigue étant décédé le 19 avril 1840, Mgr Bourget fut solennellement intronisé le 23 du même mois. De suite s'affirme, en lui, le vif désir de venir en aide aux malheureux ei de consoler les affligés.
Depuis 1828, Mme Vve Gamelin dirigeait un petit hospice installé au rez-de-chaussée de l'école paroissiale de la rue Saint-Laurent. Ce local étant devenu insuffisant pour abriter
.es vieilles infirmes, l'œuvre fut transférée rue Saint-Philippe, où la dame Gamelin loua deux maisons contiguës. Elle y installa plus confortablement ses protégées. Ces locaux devenant à leur tour trop étroits, M. 0. Bertlielet offrit aux pauvres de la charitable veuve un vaste immeuble, à l'angle des rues Saint-Hubert et Sainte-Catherine. La couleur de cette bâtisse la ht appeler la Maison Jaune. Les 24 vieilles femmes hospitalisées y furent conduites en compagnie de Aille Durand, assistante de Mme Gamelin.
Mgr Lartigue se montra toujours bienveillant pour cette œuvre, et Mgr Bourget lui continua volontiers cette faveur. Nous le voyons, en effet, le 19 décembre 1840, charger M. Barth, curé de Sainte-Anne des Plaines, d'ériger à la Maison Jaune, berceau de Tlnstitut de la Providence, un chemin de croix à l'usage exclusif du personnel de l'hospice.
Le 3 mai 1841, Mgr de Montréal, entreprend son premier voyage en Europe: Il s'arrête à Paris, dont les œuvres de bienfaisance ont un renom universel. Les Sœurs de Charité de la maison mère de la rue du Bac, l'invitent à leur parler de son diocèse, de ses œuvres. Le l)on évoque se rend à ce pieux désir ; mais, en voyant si nombreuses autour de la chaire, ces anges de la paix et de la consolation, il ne put contenir une sainte envie et, plein du feu de la charité qui le consumera toute sa vie, il formule en termes émus le vœu d'avoir des Filles de Saint-Vincent-de-Paul dans Montréal. Plusieurs sœurs s'offrirent pour créer une mission auprès de lui et Mgr Bourget prit aussitôt des mesures pour qu'une petite colonie des Filles ^le la Charité de France fut dirigée sur sa ville épiscopale.
L'évoque rentrait dans son diocèse le 16 septembre de la môme année et le 18 de ce mois l'œuvre de Mme Gamelin était érigée en Corporation sous la désignation de : Asile de Montréal pour les femmes âgées et infirmes. La nouvelle association comptait 12 dames et demoiselles adonnées aux œuvres de bienfaisance.
Le 16 octobre, Mgr Bourget préside la première assemblée des associées. On avise alors aux voies et moyens de fonder inunédiatement, dans Montréal, une maison des Filles de Saint-Vincent-de-Paul en faveur de l'œuvre même des
îemnies ûgécs et infirmes : on envisage aussi l'opportunité d'acheler un terrain, afin d'y reconstruire un asile pour les Sœurs attendues de France. Une deuxième assemblée eut lieu le 27 octobre ; c'est encore l'évoque qui préside. Il y est décidé que le terrain visé sera acheté ; l'asile qui y sera élevé se nommera : Asile de la Providence. Le 6 novembre 1841, l'évoque érige canoniquement l'Association des Dames de la Charité en adressant à Mme Gamelin et à ses collaboratrices ce mandement :
... Si naguère l'asile appelé la Maison de la Providence, lorsqu'il n'était encore que l'œuvre d'une seule personne, attirait déjà notre attention et notre suffrage, combien plus aujourd'hui qu'il devient une œuvre commune et générale ne doit-il pas être pour nous l'objet de notre sollicitude paternelle et de toute notre affection. Aussi, mes très chères dames et sœurs en Jésus-Christ, c'est avec une consolation bien grande' que nous vous adressons ici ce mandement qui doit affermir de plus en plus votre courage et lui donner en même temps cette sanction salutaire que votre piété vous fait sans doute désirer bien ardemment.
En conséquence, après avoir considéré devant Dieu lé bien véritable que pourrait produire dans notre chère ville de Montréal et même, par la suite, dans tout notre diocèse, la permanence de l'œuvre chrétienne que notre fidèle sœur, Emélie Gamelin, a depuis longtemps commencée sous les yeux de notre illustre prédécesseur, par la présente nous venons la confirmer et la bénir, et voulons qu'elle soit institution diocésaine et régulière, aux fins d'y introduire plus tard le service admirable des Sœurs de la Charité, filles de l'immortel saint Vincent de Paul.
C'est dans cette pensée que nos regards se tournant d'abord vers les établissements de charité qui existent à Ville-Marie, nous y voyons avec consolation des hospices nombreux, ouverts pour les malades et les infirmes, pour la vieillesse et l'enfance délaissées ; mais nous sommes obligés de reconnaître que', par leur nombre ou leur objet, ils ne répondent pas encore à tous les genres de besoins, ni à toutes les classes de malheurs et d'infortunes. Nous songeons donc spécialement aujourd'hui à fonder parmi vous et par vous un établissement stable et pieux, qui soit un asile assuré pour toutes les personnes atteintes d'infirmité ou de souffrance, d'ignorance ou de pauvreté, et qui attendront de la religion leur soulagement et leur confort. C'est dans ce dessein, nos très chères filles, et en nous modelant sur dés institutions semblables, formées dans la ville si hospitalière de Marseille, que, connaissant vos vues et votre empressement, manifstés dans deux réunions précédentes, nous avons résolu de vous constituer, ce
jour même en société icharitable ; et nous donnons, conformément à vos désirs, pour base à votre institut, les articles suivants :
1^ Une association dite (( Asile des Dames de la Providence pour les femmes âgées et infirmes » >est établie à Ville-Marie, sous les auspices de la religion catholique et au nom de la charité chrétienne.
2° Cette association est composée de dames et demoiselles de Montréal qui auront été agrégées à cette oeuvre en vertu d'un bill sanctionné à cet effet dans la dernière session du parlement provincial, et aussi conformément au règlement de l'association.
3° Le but de l'association est de recevoir dans une maison spéciale, d'y entretenir, instruire et soigner toutes les personnes indigentes qui ne pourront être admises dans les autres établissements.
4° L'association est placée sous notre juridiction immédiate et sera régie par un règlement que nous lui donnerons ; un de nos vicaires généraux ou un dés chanoines de notre cathédrale en prendra la direction et sera chargé de la présider en notre absence.
Il y aura des prêtres, en nombre' graduellement nécessaire, qui tseront à la nomination de M. le supérieur du séminaire de Saint-Sulpice à Montréal, et qui serviront d'aumôniers à l'association, en même temps qu'ils prendront part à toutes les délibérations, avec le titre de sous-directeurs.
5*^ Un conseil d'administration, composé des dames et demoiselles sociétaires, élues à cet effet par l'assemblée générale de l'association, aura la gestion de tous les intérêts de l'oeuvre et surveillera l'exécution des règles régissant l'établissement ; ce conseil, élu pour un an, aura pour membres une ou plusieurs trésorières et huit conseillères, ayant toutes voix délibérative, et la directrice, voix prépondérante.
Ces articles constitutifs, nos très chères filles, vous ayant été communiqués verbalement dans nos assemblées précédentes et ayant été par vous formellement acceptés, dès ce moment l'association des Dames de la Providence pour l'asile des femmes âgées et infirmes est par nous établie et constituée, et nous lui donnons pour premier titulaire Notre-Dame de Pitié, dont la fête' tombe le vendredi de la semaine de la Passion, et pour second titulaire", sainte Elisaheth, veuve, dont la fête se célèbre le dix-neuf de novembre ; pour premier patron, saint Vincent de Paul, confesseur, ;dont la fête' se trouve le dix-neuf juillet ; enfin, pour seconde patronne, sainte Geneviève, vierge, dont la fête est fixée au trois janvier.
Puissiez-vous, nos très chères filles, sous ces heureux auspices, faire réussir complètement votre nouveau et sublime ministère, en remplissant, avec gloire pour la religion, les conditions de piété qui distinguent une dame vraiment chrétienne et dévouée par principe de charité au soulagement de l'infortune. C'est dans
cette espérance que nous bénissons de grand eœur tous vos efforts pour le bien et que nous vous donnons, par les présentes, notre bénédiction pastorale.
Dès le 8 novembre, l'évêque annonce par lettre pastorale la bonne nouvelle à ces diocésains. Il y dit notamment, :
Dès le début de notre épiscopat nous avons compris, qu'une de nos obligations très étroites était d'avoir soin des pauvres, des veuves, et des orphelins. Car c'est surtout aux évêques que sont adressées ces paroles de la sainte Ecriture : Vous serez le protecteur de Vorphelin, et ces autres : A lui est confié le soin de tous les malheureux... Mais lés devoirs de notre charge nous imposent tant d'autres obligations qu'il devient impossible d'entrer dans tous les détails qu'exigerait le soin paternel de tous nos pauvres, la plus chère portion de notre troupeau, et l'objet le plus tendre de notre sollicitude, en sorte qu'il nous est indispensablement nécessaire de nous décharger sur d'autres de ce soin qui aurait pourtant un attrait si doux pour notre cœur... En cela, nous nous conformons à l'exemple des SS. Apôtres...
Toutefois nous comprenons que quelqu'empressés que soient les soins de vos pasteurs et des maisons religieuses de ce diocèse pour les membres souffrants de JésusnChrist, il nous reste encore l'obligation d'exercer notre surveillance sur toutes les œuvres de charité. Car, si par notre négligence quelque pauvre souffre de la faim et de la nudité, nous en sommes le premier responsable devant Dieu...
Profondément pénétré de la grandeur de nos obligations en un point si important, nous avons dû nous en occuper, pendant notre voyage en Europe, uniquement entrépris pour nous mettre en état de remplir, autant que possible, tous les devoirs attachés, à notre charge. Hélas®! qu'elle est pesante cette charge, que nous portons pour l'amour de vous ! Afin de profiter de l'expérience des autres, et de suppléer en cela à ce qui nous manquait, nous avions visité soigneusement tous les établissements de charité, qu'il nous a été possible de voir, afin de nous rendre capable de diriger avec quelque succès les œuvres de miséricorde rfjo nous nous croyons obligé de recommander à nos diocésains. Car, nous savions très bien que nous avions le bonheur de posséder dans notre diocèse, et en particulier en cette ville, un grand nombre d'âmes qui ont reçu en partage lés dons parfaits de la charité ; et qu'il suffisait de les mettre en mouvement et de les bien diriger pour leur faire produire ces œuvres de miséricorde, qui déroulent dé la compassion chrétienne. Nous avons surtout porté notre attention sur les divers établissements que dirigent en France les admirables filles de l'immortel saint Vincent de Paul, les Sœurs de la Charité. Oh ! nos très chers frères, qu'heureuses sont les
■villes à qui le Seigneur, dans sa miséricorde, a fait un pareil présent ! Qu'heureux sont les pauvres qui ont des mères si compatis- Bantes ! Qu'heureux sont les riches qui ont en elles des distributrices si industrieuses de leurs aumônes ! Qu'heureux sont les gouvernements qui ont à leur service, pour toutes les œuvres publiques de charité, de si sages administratrices !...
... Ce qu'il vous importe le plus, c'est d'avoir vous-mêmes quelques-unos de ces bonnes et tendres mères des pauvres. Or, c'est à quoi nous avons pensé. Nous avons fait des démarches et pris des mesures pour que cette ville pût ressentir les effets de leur charité le plus tôt possible...
La divine Providence avait elle-même préparé les voies à cette œuvre, en inspirant à quelques personnages élevés dans la société, la pensée de solliciter un acte de la législature pour incorporer l'établissement de la Providence, fondé en partie par une vertueuse veuve, qui employait tout son modique patrimoine à satisfaire l'attrait que le Seigneur lui avait donné pour soulager les femmes âgées et infirmes. Comme cette mesure n'avait nullement été concertée entre nous et ceux qui administraient le diocèse en notre absence, nous avons reconnu que le doigt de Dieu était là, et que le Saint-Esprit, qui en Europe nous avait donné la pensée de demander pour cette ville des Filles de la Charité, avait inspiré ici à ceux qu'il lui avait plu de choisir pour être les instruments de ses volontés, les moyens de les établir solidemient...
... Déjà un terrain a été acquis pour le prix de douze cents livres du cours actuel, et la résolution est prise de jeter les fondements d'une maison assez spacieuse pour mettre ces filles de la charité, qui doivent en avoir l'administration, en état de remplir leur mission, dont l'objet sera non seulement d'avoir soin des femmes infirmes de l'Asile de la Providence, mais encore d'instruire les petites filles, de visiter les pauvres et les malades à domicile, d'aller porter des secours aux prisonniers, de préparer les mourants à la mort, enfin d'exercer toutes les œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles, et cela au nom des riches qui ne peuvent par eux-mêmes entrer dans tous ces détails...
Vous comprenez, qu'en faisant cette entreprise, nous comptons sur votre coopération et sur les secours que vous ne manquerez pas de fournir pour assurer le succès de cette œuvre, qui doit tourner à la plus grande gloire de Dieu et à l'honneur de cette ville. Vous connaissez que la modicité de nos revenus ne nous permet pas de faire' pour cela de grands sacrifices, mais vous les ferez pour nous. A l'exemple de l'Apôtre, nous nous réjouissons de notre pauvreté, non seulement parce qu'elle nous rend plus semblable à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui étant riche s'est fait pauvre pour nous ; mais encore, parce que ce sera pour nous une occasion précieuse d'augmenter le trésor de vos bonnes œuvres, en favorisant celles que nous croyons devoir recommander à votre charité. Nous aurions pu, pendant que nous étions en Europe, pro-
fiter de la bienveillance de certaines personnes, qui offraient de nous procurer des secours abondants, parce qu'elles croyaient qu'étant évoque dans un pays de mission, nous devions être dans la nécessité où se trouvent tant d'autres évoques de notre continent, de recourir aux largesses de nos frères qui habitent l'ancien monde. Nous nous sommes bien gardé d'accepter leurs offres, et nous leur avons répondu qu'à la vérité l'évêché dé Montréal, qui est depuis peu d'années érigé n'est pas encore richement doté, mais qu'étant à la tète d'un diocèse où règne l'opulenice, nous laissons ces secours à d'autres qui en avaient plus besoin, que nous comptions sur nos diocésains pour en tirer tous les secours qui nous étaient nécessaires, afin de mettre à exécution les différents projets que nous avions formés pour leur plus grand bien. Nous pouvions et nous devions parler ainsi, parce que vos contributions pour payer les frais de notre voyage ayant évidemment montré qu'elles étaient vos dispositions à cet égard, vous auriez eu droit de vous plaindre de nous comme n'ayant pas convenablement répondu à ces témoignages de votre générosité, et ayant compromis votre honneur, puisque très certainement votre évêque n'a pas besoin de secours étrangers. Nous en avons toujours été si -convaincu, ainsi que l'était notre illustre prédécesseur, que nous n'avons voulu faire aucune démarche auprès du gouvernement pour en obtenir des gratifications, comme tant d'autres évêques catholiques de l'empire. A l'exemple dé ce prélat si désintéressé, nous ne voulons attendre de Sa Majesté que la protection due à tout sujet fidèle et loyal. Pour tout ce qui est de notre personne, nous ambitionnons de ressembler en quelque ehose au grand Apôtre, qui protestait à la face de toute l'Eglise que personne ne lui ravirait la gloire d'être pauvre avec Jésus-Christ, lui qui avait rempli l'univers du bruit de sa prédication, et enrichi le monde entier des trésors de l'Evangile. Comme lui, nous sommes contents, pourvu que nous ayons la nourriture et l'habit ; ce que le Seigneur ne nous a jamais refusé, et ce qu'il voudra bien continuer de nous donner dans sa bonté.
La seule oblation, que nous ayons acceptée en Europe, a été sur-le-champ appliquée en France au bien des missions et pour la propagation de la foi dans la Corée et autres pays qui sont aujourd'hui arrosés par le sang des martyrs. Nous pouvons donc vous dire, comme saint Paul aux Philippiens, qu'aucune Eglise ne nous a fait part de ses richesses ; que vous êtes les seuls qui ayez pourvu à nos besoins. Nous pouvons donc aussi à l'exemple du saint apôtre, vous recommander de faire des collectes en faveur des saintes, c'est-à-dire, des pauvres, des veuves, des orphelins et de tous les membres de JésusChrist souffrant...
Nous vous annonçons donc que nous avons prié les douze dames qui forment la Corporation dé la Providence pour VAsile des femmese âgées et infirmes, avec celles qu'elles jugeront à propos de s'adjoindre, de faire circuler une souscription chez tous les
citoyens de cette ville. En les envoyant vers vous, nous empruntons les paroles de FApôtre pour dire à chacun de vous : Aidezles ces dames toutes dévouées à une œuvre si belle, qui travaillent avec nous pour que la charité qui nous est tant recommandée dans VEvangile soit pratiquée dans toute sa perfection ; adjuva nias quœ mecum laboraverunt in Evangelio. Nous espérons qu'elles vous trouveront préparés lorsqu'elles iront solliciter votre secours, et que nous ii aurons pas à rougir de les avoir envoyées en vain. Aidez-les ; car il y va de vos plus grands intérêts, du salut éternel de vos âmes, puisqu'il est certain que de raccomplissement du grand précepte de la charité fraternelle dépend votre bonheur ou votre malheur éternel.
Qui n'admirera la bonté d'âme de cet apôtre de la charité et la généreuse abnégation de cet homme de bien, qui, accablé déjà de chagrins divers et victime d'inqualifiables agissements de la part d"hommes qui auraient dû partager ses soucis et le soulager dans ses labeurs, songe d'abord aux martyrs de la Corée pour leur abandonner ce qu'on lui destine, se fiant pour le surplus à l'appui de la Providence et en la générosité de ses diocésains ! Avec quelle joie, cependant, il apprend que les Dames de la Providence, entrant pleinement dans ses vues, se disposent à surmonter leur naturelle répugnance et iront de porte en porte, non-seulement quêter pour les pauvres, clients du bon Dieu, mais leur porter, elles-mêmes, les secours dont elles pourront disposer. Ces dames prennent cette généreuse résolution, en délibéré, le 20 décembre et le 21, déjà, le cœur débordant d'une sainte allégresse, l'évêque leur écrit :
Mesdames, — je fus hier merveilleusement consolé et édifié de la résolution que vous prîtes de vous dévouer tout entières au service des pauvres, en allant les visiter pour leur P'Orter tous les secours dont ils ont besoin. Vous vous déterminâtes, avec un dévouement digne de vos bons cœurs, à une œuvre si pénible et si révoltante pour la nature ; et vous prouvâtes par là que Montréal a le bonheur de posséder de ces âmes généreuses et compatissantes, telles qu'étaient celles qui, en secondant les vues charitables de saint Vin-cent de Paul, l'homme aux grandes œuvres pour le' secours de l'humanité souffrante, faisaient couler par toute la terre des fleuves de charité. En vous constituant, à l'exemple de ces héroïnes de la charité, les humbles servantes des pauvres, vous prouvez que vous possédez les trésors de la charité -chrétienne et que vous avez découvert le secret de vous procurer
un vrai et solide bonheur, celui de rendre vos semblables heureux. En vous assujetissant à visiter les pauvres, je sens que vous allez dérober aux soins de vos ménages un temps bien précieux pour vous et vos familles. Je comprends que vous allez vous priver du plaisir que vous pourriez en beaucoup de rencontres vous accorder, de visiter plus assidûment les personnes qui vous sont unies par les liens du sang et de l'amitié. Mais la pensée que vous quittez la compagnie de vos proches pour vous procurer celle de Jésus-Christ, sera pour vous une bien grande récompense qui équivaudra sans doute à ce centuple promis par l'Evangile à ceux qui renoncent à tout pour suivre ce bon Maître. La joie intérieure, qui est la compagne fidèle de la .charité, vous fera goûter cette douce onction qui fait bientôt oublier les plaisirs du monde. La foi vive, qui vous fait entreprendre une œuvre si belle, et qui vous enivre continuellement dans l'accomplissement des devoirs sacrés que vous vous imposez de si bon cœur, ne manquera pas de vous faire voir Jésus souffrant dans la personne de ses amisi, de ses confidents, de ses frères, c'est-à-dire, dans la personne des pauvres.
Je vous offre aujourd'hui le règlement que je vous promis hier et que j'ai dressé sur celui que donna saint Vincent de Paul aux vertueuses dames qui voulurent s'associer aux travaux de sa charité, pour remplir une œuvre exactement semblable à celle dont vous voulez bien vous charger. Je ne pouvais suivre un plus beau modèle, ni puiser à une meilleure source. Si j'y ai fait quelques .changements et additions, ce n'a été que pour me prêter aux besoins et aux circonstances où nous nous trouvons. Ainsi, mesdames, ce n'est pas de ma main que vous recevrez ce règlement, mais de celle de ce grand saint, jévidemment suscité par la Providence' pour présider, non seulement à toutes les œuvres de charité qui se firent de son temps, mais encore à toutes celles qui se feront dans la suite des siècles et dans touts les pays du monde.
En vous donnant ce règlement, je crois vous donner l'esprit et le cœur de ce saint admirable. Il vous sera facile d'y puiser ces lumières qui imprimèrent à toutes ses œuvres le caractère des œuvres divines, c'est-à-dire la discrétion et la prudence qui ne peuvent venir que d'en haut, et cette charité universelle qui le fit compatir à toutes les misères humaines.
Guidées par ce sage' directeur et soutenues de sa puissante protection, vous pouvez espérer que le Seigneur présidera à la distribution de vos aumônes, qu'il bénira vos généreux efforts et multipliera les fonds que vous amassez pour ses membres souffrants. Croyez, mesdames, que vous avez pris le moyen le plus sûr et le plus efficace pour assurer le succès de l'établissement des Filles de la Charité en cette ville, en vous chargeant de faire leur œuvre d'avance... Vos soins empressés auprès des pauvres vont être des voix éloquentes pour annoncer leur venue en cette ville. Votre charité industrieuse va vous ouvrir tous les cœurs et toutes-
les bourses, afin de vous mettre en état d'élever rapidement le magnifique monument que vous voulez consacrer à la gloire de notre religion et ériger à l'honneur de son auguste Mère, patronne de notre ville. En vous chargeant de cette belle mission, vous allez faire briller d'un nouvel éclat notre sainte religion, qui sait inspirer un pareil dévouement ; vous allez alléger de beaucoup le fardeau de vos pasteurs, qui trouveront en vous des dépositaires zélées et industrieuses de leurs aumônes ; vous allez facilliter aux riches l'accomplissement fidèle du grand précepte de l'aumône, qui oblige si strictement ceux à qui le Seigneur donne les biens de ce monde ; vous allez contribuer grandement à la gloire de notre ville, sur laquelle vous attirerez les plus abondantes bénédictions du ciel ; enfin, vous allez faire la joie et la consolation de votre évéque, qui trouvera dans les travaux de votre charité un motif bien puissant d'espérer son salut et celui de son troupeau.
C'est en bénissant votre glorieuse entréprise que je suis de tout cœur, etc., etc.
Le même jour, Mgr Bourget inaugure le dépôt des pauvres. Il décide que la distribution des secours aura lieu tous les lundis, ce qui n'irait pas sans quelque solennité : messe chantée par Tévêque où par son délégué à laquelle les pauvres assisteront, allocution de circonstance et répartition par les Dames de Charité des aumônes, en grande partie fournies par le Séminaire et par les quêtes hebdomadaires. C'est aussi le 21 décembre que Tévêque fonda l'association des Dames de la Providence, dont la mission consistait à aider dame Gamelin, dans la distribution des aumônes au Dépôt ou au domicile des malades.
Le 25 janvier 1843, par mandement daté de ce même jour, l'association des dames de Charité se trouve établie dans tout le diocèse de Montréal et déjà le 10 mai de cette année, au milieu d'une grande affluence de peuple, en présence de plusieurs évêques et d'un nombreux clergé, a lieu la bénédiction de la première pierre de V Asile de la Providence.
C'est que le charitable évêque avait grande hâte de voir surgir de terre cet abri du malheur, ce foyer commun des affligés, cette source vive de la piété et de l'assistance chrétiennes, où son impatience apostolique voyait déjà évoluer et se prodiguer les anges de la bonté qu'il attendait toujours de France. Il voulait que le berceau d'une si belle œuvre, dont sa pensée inspirée voyait déjà l'extension et la grandeur, fut
Uigae de la divine Compassion du Maître, qui avait placé dans la pauvreté toutes ses complaisances, dans l'assistance qu'on lui prête le plus puissant nu^.yen de salut. Il attendait donc, et il hfddit avec une sainte impatience, l'ouverture de T/i^i/e, se prodiguant de toutes laçons pour avancer ce jour lieureux : quêtes, ventes ou bazars de ciiarité, conseils et avis pressants, rien n'était omis à cette fin et déjà, le 18 juin, tfuelques semaines après la pose de la première pierre, le P. John Timon, supérieur des Lazaristes au Missouri, dans les Etals-Unis, venu de la part de son supérieur général de Paris, qui est aussi le supérieur général des Filles de la Charité, vint visiter les lieux, il témoigne hautement sa satisfaction lies travaux entrepris.
Tout allait ainsi pour le mieux et proche semblait donc le jour où le service des pauvres, à domicile, serait non-seulement admis par (pulques âmes d'élite, mais assuré d'une façon permanente.
Cette pensée douce, celte attente fiévreuse remplissait rame de Mgr Bourget d'allégresse expansive. Enfin, il pourra laisser couler à pleins bords, dans le canal de la charité, les effets de sa bonté pour les déshérités de la fortune et de îa nature, pour tant d'ànjes délaissées, désemparées et que le vent du malheur emporte, au tourbillon de la détresse, de la vie dans rincertitude de la mort, dont les cendres mêmes se confondent dans la poussière comme leur existence se perdit dans la douleur. Que de fois, abîmé par la contemplation de tant de m.aux, févêque s'attardait éploré au pied du Christ, qui, par toutes ses plaies semblait lui crier pitié, non pour lui ; mais pour ses pauvres, pour les abandonnés ! Alors, plus rien ne rebutait le saint homme ; il allait sollicitant, quêtant, mendiant et il encourageait toutes les manifestations de la commisération ; naturellement, il s'adressait à ses communautés pour le seconder dans ses projets philanthropiques.
Et c'est là miême, que la résistance des Sulpiciens se ht encore douloureusement sentir à l'évêque qui aurait dû se borner à ce que le monopole érigé en système tolérait jusque dans les œuvres de bienfaisance I
Or, donc, pour que les malades de la ville fussent visités à domicile, tant pour leur bien moral, que pour leur sou-
lagement temporel, Mgr Bourget s'était instinctivement et d'abord tourné vers les Sœurs Grises, dont les Sulpiciens sont les véritables fondateurs. Elles ne pouvaient, décemment, accéder à son désir sans en référer au Séminaire. Leur réponse, dès lors, fut celle qui est familière à ces « Messieurs » eux-mêmes ; nous ne pouvons pas aller assister les malades en ville, parce que c'est contraire à nos usages.
On ne songeait pas en ce milieu qu'une habitude est moins immuable que le malheureux sort de l'humanité, qu'il faut pourtant adoucir.
Aussi, le bon évêque, laissé à ses moyens de fortune, F'attacha à. l'œuvre de la Vve Gamelin, qu'il encouragea de plus en plus, développa, transforma et prépara enfm à devenir cadre et soutien de la mission des Filles de la Charité, appelée de France, comme le seul moyen pratique d'affranchir l'autorité épiscopale, dans Montréal, de l'omnipotence du Séminaire, jusque dans le domaine sacré de l'assistance temporelle des malades. La Providence par d'autres déceptions lui ménagera ses meilleures faveurs. Mais c'est montrer, par une raison de plus, et fort triste, combien légitime était la hâte de Mgr Bourget, de voir arriver les Filles de Saint-Vincent-de-Paul ; quel intérêt supérieur il avait de les installer de façon à ce que des dispositions heureuses facilitassent leur action bienfaisante, comme leur épanouissement à l'unisson des besoins à satisfaire.
Ces saints désirs inspirèrent au charitable évêque la résolution de prendre, lui-même, en quelque sorte, le bâton et la besace du pauvre pour aller de porte en porte, dans tout Montréal, solliciter des aumônes en faveur de VAsile de la Providence.
Cette décision, il l'annonce aux fidèles par lettre pastorale du 11 novembre en laquelle il rappelle ce qu'il leur avait appris, son intention d'amener des Filles de Saint-Vincentde-Paul à Montréal et disait ce qu'il avait obtenu et avait déjà réalisé à cette fm dans la Ville de Marie. Il loue les mérites de la charité dont il proclame la nécessité et montre ses résultats heureux. Il dit que, jusque-là, il avait dû s'en remettre aux dames de charité pour la collecte des dons qui furent généreux, et ajoute :
Maintenant, nous nous croyons capable d'entreprendre la visite de tous les catholiques qui composent cette paroisse ; et la présente est pour vous annoncer que nous -sommes résolu de la commencer. Voici les principales raisons qui nous déterminent à vous aller voir dans le sein de vos lamilles. C'est V pour vous donner l'occasion de faire un nouvel acte de charité, en vous présentant une nouvelle souscription pour achever la maison de la Providence, qui est votre œuvre à tous. A l'exemple de l'Apôtre, nous vous exhortons à préparer d'avance l'aumône qu'il vous plaira de donner, vous souvenant de ce' qui est écrit : Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup ; si vous avez peu, donnez peu, mais de bon cœur. — 2*" Le devoir d'un pasteur étant, avant tout, de connaître ses brebis et d'entrer, autant que possible, dans tous leurs besoins, nous entreprenons cette visite générale de cette ville, plein de confiance €[ue le Seigneur voudra bien la faire servir au salut de chacune de nos brebis. Comme nous sommes redevable à tous, aux pauvres comme aux riches..., nous les visiterons tous indistinctement, en vous proposant l'exemple du souverain Pasteur dont il est écrit qu'il ne fit jamais acception de personne. Nous verrons les riches pour être auprès d'eux l'avocat des pauvres ; et nous verrons les pauvres pour les consoler par l'espoir que nous leur donnerons d'être soulagés par oeux que le Seigneur a chargés d'être leurs économes. — 3° Nous voulons, par cette' visite, nous mettre plus en état de diriger toutes les bonnes œuvres de cette ville, par la connaissance que nous espérons acquérir de toutes les misères spirituelles et corporelles qui y régnent.
Nous comprenons que cette tâche est un peu pénible, et qu'elle nous coûtera beaucoup de temps. Mais nous savons aussi que tout ce que nous avons, et tout ce que nous sommes, vous appartient, de sorte que nous devons toujours être dans cette disposition où était saint Paul quand il disait aux fidèles de son temps : Pour ce qui est de moi, je donîierai encore très volontiers tout ce que Y ai ; et je me donnerai encore moi-même pour le salut de iuos âmes. D'ailleurs le bonheur et l'avantage de pouvoir connaître toutes et chacune de nos brebis, et de les appeler par leurs noms, nous dédommageront amplement de nos peines et de nos fatigues.
Mgr de Montréal consacra ainsi de longs jours à visiter les fidèles ; il réunit 20.000 francs pour VAsile. Plus tard, quand il lui faudra encourager les sœurs, vaincre en elles la répugnance naturelle qu'elles éprouveront à solliciter l'aumône, il leur dira : « Je me rappelle avec bonheur qu'à la première porte où je me présentai, je reçus un affront. Les bons messieurs qui m'accompagnaient, en étaient tout navrés; mais moi, j'étais content de cette bonne fortune. »
Cependant, le Père Timon, que nous avons vu venir, à
Montréal, visiier les lieux choisis et les travaux faits pour les sœurs de France, écrivit à Tévêque cîe Montréal, pour l'informer que la fon.dation de deux nouvelles maisons, à Home et en Algérie, mettra la Congrégation des Filles de la Charité dans rimpossibilité de commencer, au moins pour le moment, un établisesment dans sa ville.
Mgr Bourget se trouve profondément affligé par ce contre-temps, ïl écrit, insiste ; pour le moins, qu'on lui délègue donc deux membres de la Congrégation afin de former des novices canadiennes, à Montréal, et d'initier des âmes bien disposées aux œuvres de bienfaisance qui leur sont familières. La réponse qui lui arrive ne le rassure pas. Il est perplexe, parce qu'il ignore que des voix inamicales se sont élevées à Paris et ont fait comprendre, rue du Bac, qu'à Montréal il y avait, vraiment, peu de besoins qui ne trouvassent à se satisfaire ; qu'en ce lieu, où la charité était déjà fort active, il y aurait peu à faire et de médiocres consolations ! Il y eut, de plus, la crainte de froisser certaines susceptibilités, très puissantes alors, rue de Grenelle et place Saint-Sulpice.
Le digne évoque se réfugia alors au pied du Christ en croix, pour lui confier ses vœux et ses alarmes ; il suppliait Dieu de le conseiller, de lui venir en aide en cet abandon.
Et le divin Maître qui sonde les cœurs, dirige les âmes par les voies mystérieuses qui leur conviennent le mieux et ne demande aux bonnes volontés que l'effort dont elles sont réellement capables, sembla lui dire :
— On te refuse les cœurs et les bras promis ; vraiment en manquait-il auprès de toi ? Imite donc les saints dans toutes leurs œuvres ; crée toi-même les organes de la charité qui te font défaut et que d'autres, avant toi, ont bien su faire à leur usage.
Et Mgr Bourget prit soudain cette déconcertante résolution de fonder lui-même une communauté diocésaine qui réaliserait, provisoirement, ses intentions dans le présent, mais que, dans l'avenir, il confierait aux Filles de Charité, si toutefois elles consentaient un jour à s'en charger 1
Il fit donc appel aux bonnes volontés qui se sentaient un attrait pour une vie commune et dont l'idéal serait l'assis-
tance des pauvres et des malades, aussi les œuvres capables de mener a la perfection chrétienne.
Cinq postulantes se présentent d'abord. Sous la direction d'un prêtre français Oblat de Marie Immaculée, le R. P. Guignes qui devint évêque dans la suite, elles font une neuvaine préparatoire à la prise d'habit. Mlle Durand, la compagne dévouée de Mme Gamelin se joint à elles, et une septième aspirante arrive au cours de la retraite. Ce furent les Mères fondatrices des Sœurs de la Providence. Elle prirent l'habit le 25 mars 1843 sous la présidence de Mgr Bourget qui leur adressa ces paroles encourageantes :
Comme l'archange Gabriel annonça à Marie le mystère de rin-carnation, de même je vous annonce de la part de l'Eglise, que vous êtes chargées d'avoir soin des pauvres, d'être leurs mères. Comme aussi l'ange dit à Marie de ne point craindre, ainsi je vous dis : Ne craignez pas, petit troupeau, la grâce ne vous manquera pas. Vous aurez des croix, vous pouvez vous y attendre.
Vous n'avez pas de maîtresse dés novices, mais je vous remets aux soins de la sainte Vierge. Elle voudra bien, je l'espère, vous servir de maîtresse. Dans vos peines, vos chagrins, vos inquiétudes, allez à cette bonne Mère ; je ne crains pas de vous laisser seules avec cette auguste maîtresse.
Le 26 mars l'évêque revient à la maison jaune donner aux novices leur règlement de la journée. Le i^"" mai suivant, les dames de la charité ayant demandé à Mgr Bourget la permission d'avoir les exercices du mois de Marie dans la chapelle de la Providence, Sa Grandeur en fait l'ouverture avec solennité. Le matin de ce jour, Mgr Bourget se rend à la chapelle de la maison jaune, accompagné du G. V. Hudon, du chanoine Prince et de plusieurs autres membres du clergé. Après le chant du Veni Creator, l'évêque adresse à l'assemblée une touchante exhortation ; faisant part de la joie qu'il ressent en venant inaugurer dans cette humble chapelle les exercices du mois de Marie. « Il n'y a pas encore un an, dit-il, on ne voyait qu'un jardin en cet endroit, où s'élève aujourd'hui une maison qui sera la Providence des pauvres. »
Puis, il énumère les bienfaits de cette Providence envers le nouvel asile. Faisant allusion à la fête de saint Philippe et de saint Jacques, qui se célèbre en ce jour, il ajoute : « Je
regarde cette coïncidence comme très heureuse, car, de même que saint Philippe vit Notre-Seigneur multiplier miséricordieusement cinq pains d'orge et deux poissons pour nourrir cinq mille personnes qui le suivaient dans le désert, ainsi l'on verra, dans cet asile, des aumônes de tous genres se multiplier suivant les besoins, pour soulager toutes les indigences. »
Et parlant de saint Jacques, il continue : « Tous les jours, cet apôtre demeurait absorbé dans la prière pendant de longues heures. Ainsi en sera-t-il d'un grand nombre d'âmes pieuses qui seront admises dans cette maison de la Providence. A l'exemple de saint Jacques, elles feront monter sans cesse vers le ciel, l'encens de leurs ardentes supplications. »
La voix de l'évêque égala ainsi celle des prophètes qui disaient au peuple d'Israël les œuvres et la gloire de Dieu dans l'avenir.
Entourant la communauté naissanle de sa plus tendre sollicitude, Mgr Bourg-et adresse aux sept novices, une lettre pastorale datée du 6 mai 1843, par laquelle il leur confère diverses faveurs spirituelles et leur dit incidemment :
« Pendant que nous étions en Europe, nous visitâmes, le 12 juin 1841, la célèbre église Notre-Dame de Chartres, qui est un des célèbres pèlerinages de France...
« Dans ce superbe sanctuaire, se conserve, avec un soin religieux, la tunique ou voile que portait la sainte Vierge, lorsque, dans î'étable de Bethléem, elle mit au monde son Dieu et son Sauveur. Après avoir rendu à ces objets de piété le culte que nous leur devions, nous visitâmes les archives de cette antique église ; et quelle ne fut pas notre surprise, lorsque l'on nous montra deux colliers de porcelaine, offerts à Notre-Dame de Chartres par les sauvages de ce pays nouvellement convertis à la foi. Sur l'un de ces colliers, on lit ces paroles : Virgini pariturce^ et sur l'autre, celles-ci : Ecce ancilla Domini. L'on nous fit voir aussi les pièces authentiques, qui constataient que ces premiers chrétiens s'étaient consacrés à la bienheureuse vierge honorée dans le temple. Nous voulûmes renouveler cette alliance, et nous consacrâmes à la sainte Vierge notre diocèse, priant de tout notre cœur cette bonne Mère de vouloir bien l'engendrer à Jésus-
Christ... Nous demandâmes une copie des pièces vén'érables qui attestent la piété et la confiance des iiabitants de nos anciennes forets pour Fauguste Mère de Dieu. Nous vous les adressons alin de vous donner l'occasion de vous édifier par le récit si simple et si touchant de ce que firent ces fervents néophytes pour honorer la très sainte Vierge. Vous y verrez que les chanoines de Chartres envoyèrent à ces nouveaux serviteurs de Marie une relique bien précieuse : savoir, une parcelle de ce voile sacré qui couvrait le corps de leur souveraine dame et maîtresse...
« En signe de falliance que nous avons renouvelée avec cette antique église de Chartres, nous avons eu le bonheur d'obtenir une semblable relique, dont nous allons enrichir notre cathédrale...
«Mais auparavant, nous voulons que..., vous ayez en votre possession pendant toute une journée ce précieux reli quaire, qui contient un petit morceau de la sainte tunique •:•. la glorieuse Vierge dont la puissance détruit les erreui^ qui régnent dans le monde ; une parcelle du chef de sainte Anne, mère de cette incomparable Vierge ; et les reliques de deux saints honorés à Chartres : savoir, une particule des ossements de saint Cheron et une parcelle des vêtements de saint Pion.
« Nous permettons que ce reliquaire soit exposé toute une journée à l'un des autels de votre église, ou dans un des oratoires de votre communauté, et que le soir on chante un salut en l'honneur des saintes reliques de la bienheureuse Vierge...
C'est la première solennelle entre cent autres- touchantes manifestations du culte qu'avait Mgr Bourget pour les saintes reliques. Cette piété profonde trahissait chez lui la plus grande confiance dans Fin vocation des saints. Il voyait eu ^.'amour pour les saints, une source de vertus et de- généreuse émulation. Il cherchait à le communiquer, à le répandre ; il voulait, notamment, que chaque sanctuaire eut quelques restes de saint, qu'on y serait allé invoquer comme un aide, un conseiller, un protecteur ; et c'est à Rome qu'il espérait s'en procurer.
Pour obtenir des reliques vénérées, on le voyait à chaque
voyage, dans la Ville Eternelle, errer de sanctuaire en sanctuaire, s'informant, se documentant, et puis il allait là, où on pouvait les combler, exposer ses désirs pieux.
Gomme le digne évêque avait voué à la Compagnie de Jésus une grande vénération et qu'il ne ménagea ni ses soins, ni ses peines, ainsi que nous le verrons, afm de ramener les Fils de Saint-Ignace au Canada, d'où ils avaient disparu depuis un demi-siècle, il obtint du Père Général de cette Compagnie un fragment considérable, le plus important dont on eut alors connaissance de la vraie Croix de Notre Seigneur. Il en fut tout heureux pour ses églises dépourvues, entre lesquelles il distribua son inestimable trésor : En sa bonté, égale pour tous, il voulut que chaque église en eut sa parcelle, et la Communauté naissante de la Providence ne fut pas exclue de cette généreuse répartition.
Plus tard, il put se procurer les corps de sainte Janvière et de saint Zotique. Il pensa faire lui-même la translation de ce précieux trésor ; les accueillir dans sa ville épiscopale avec une si grande pompe, de tels honneurs et tant de marques de piété sincère et communicative que tout le peuple ressentirait sa propre allégresse et prendrait part au culte qu'il pratiquait lui-même envers les serviteurs héroïques de Dieu. Ce n'était pas un défi aux hérétiques et dissidents, nombreux dans Montréal qu'il voulut porter ; mais c'était une affirmation solennelle de la Foi chrétienne en ce qu'elle avait de contraire à leurs errements ; c'était une invite au retour à de meilleurs sentiments pour les uns ; et pour les autres un encouragement d'affirmer leur foi sans crainte, qu'il visait et qu'il rêvait.
Cette manifestation grandiose envers les restes de Saints serait, en effet, d'un grand exemple et instaurerait, en quelque sorte, le culte des Saints au Canada. Il ne négligera rien à cet effet.
Plus tard, en 1862, il obtint encore le corps de saint Pacifique qui fut retiré des catacombes en 1833, et dans un de ses derniers voyages à Rome, nous rapporte les mémoires de l'abbé Poulin, Mgr Bourget obtint aussi du pape Pie IX les reliques de saint Zenon et de ses compagnons, qui étaient déposés dans une petite église près de saint Paul hors des
nuirs. Au sujet de l'obtention de ces reliques, je suis en mesure de dire que la piété de Mgr Bourget envers les saintes reliques était la terreur de ceux qui en possédaient à Rome. Comme je visitais en 1877 la petite église oii se trouvaient jadis saint Zenon et ses compagnons, je remarquai un marbre, à gauche, en entrant dans l'église, oii on lisait ces mots : Locus Zenonis et sociorum ejus. Le gardien me dit : — Il n'y a plus maintenant que quelques fragments. Notre S. P. le Pape a donné la plus grande partie, qui était très considérable, à un évoque du Canada. Cet évêque, ajouta-t-il, aimait tant les reliques qu'il aurait pu déposséder nos sanctuaires de leurs trésors, si on l'eût laissé faire. Comme je souriais :
« — C'est vrai, me dit-il. Est-ce que vous le connaissez ?
« — Mais, sans doute, c'était mon évêque. Il vit encore, mais il est retiré à cause de son grand âge et de ses infirmités.
« — Tout de même, riposta mon custode, il a dû faire une bonne provision de reliques. »
Mgr Bourget avait envoyé ces reliques de Rome, où il était obligé de demeurer encore. Mais il avait notamment recommandé à son administrateur, M. A. -P. Truteau, de faire la translation aussi solennellement qu'il lui serait possible. M. Truteau chargea M. Paré du soin d'organiser cette manifestation religieuse.
M. Paré avait pour bien faire ce dont il se trouva chargé, deux dispositions excellentes : d'abord celle de suivre ponctuellement les instructions de son évêque, qui étaient pour lui choses sacrées, et puis sa grande habileté d'organisation. Aussi, la cérémonie fut des plus imposantes et produisit Timmense sensation qu'en attendait l'évêque. Les reliques, richement décorées, furent placées sur un brancard recouvert de soie rouge avec franges d'or et surmonté d'un baldaquin d'un goût exquis. Des curés de la campagne vinrent se joindre au clergé de la ville pour faire office de porteurs. Il y en avait six en dalmatiques rouges.
C'était un dimanche d'été. Un soleil radieux était de la fête.
Les reliques avaient été préalablement exposées dans l'église de Bonsecours. Après vêpres, le chœur de l'église Notre-Dame, grossi des ecclésiastiques du Grand Séminaire et
de presque tous les prêtres de la ville, se rendit solennelienient à Bonsecours. De ce sanctuaire, la procession se mit en marclie par les rues Saint-Denis et Notre-Dame. Sous le portique de rimmense église Notre-Dame, un grand amphithéâtre avait été dressé et les reliques y furent déposées sur un autel improvisé. Dans une chasse de circonstance, placée sur le devant du portique, et en face de la foule immense qui couvrait la Place d'Armes, l'abbé Martineau, sulpicien, fit un vibrant discours en français, et le P. Lankake en prononça un autre en anglais. Les arbitres bénévoles qui furent à même d'entendre et d'apprécier le mérite des orateurs décernèrent la palme à M. Martineau, en ce tournoi d'éloquence en faveur des héros disparus qui étaient des amis de Dieu. La procession reprit sa marche pour se rendre à la cathédrale, où les reliques furent enfin déposées.
Mgr Bourget, en apprenant les détails de cette belle cérémonie, fut très heureux de voir que son attente avait été même dépassée. De retour è Montréal il envoya encore à chaque paroisse une partie des reliques de ces saints martyrs. C'est ainsi qu'en chaque église, on voit un reliquaire en bois doré et de forme ovale qui semble faire partie de l'ornementation même des sanctuaires du diocèse de Montréal. L'évêque conseilla à chaque curé de choisir un jour dans l'année pour faire honorer les saintes reliques, que la paroisse possédait. Ce jour, qui devait être approuvé par l'Ordinaire, il y a fête et procession. Plusieurs prêtres instituèrent de véritables fêtes publiques, auxquelles les fidèles surent conserver leur caractère religieux par leur fréquentation des Sacrements.
Mgr Bourget établit une octave d'exposition des saintes reliques pour les Sœurs de la Providence, comme pour les autres communaatés de la ville; en plusieurs circonstances, il y présidait.
Il ordonna qu'après cette exposition, les saintes reliques fussent voilées ou déposées à la sacristie, y constituant un trésor spécial. Lui-même avait l'habitude de visiter chaque soir les reliquaires de sa cathédrale. On le voyait souvent à une heure même fort avancée, aller à la sacristie et, là, à genoux devant le reliquaire contenant les restes des saint-s, prier longuement.
Vers le milieu do Tannée 1843, Mgr de Montréal avait perdu l'espoir d'obtenir jamais l'aide des Filles de Charité de France qu'on lui avait pourtant promise et qu'il avait annoncée à ses diocésains avec tant de bonheur. Des amis l'en avisèrent discrètement.
Ce n'était plus fait pour abattre, mais seulement pour stimuler le zèle du vénérable fondateur de l'Asile de la Providence.
Les ventes de charité, les bazars et les quêtes, les dons divers venaient l'encourager d'ailleurs et dans ces secours, multipliés selon les besoins pressants, le serviteur de Dieu voyait, apparente et bénissante, la main de cette Providence sous l'égide de laquelle il avait mis son entreprise charitable.
Bientôt Mme Gamelin et les sept novices placées sous sa protection, peuvent quitter la Maison Jaune pour s'installer à TAsile (24 mai). L'établissement comporte une église et deux ailes de bâtiments susceptibles encore d'agrandissements. Une novice se décourage alors et se retire : Mme Gamelin prend sa place dans la petite cohorte que cette détermination de leur protectrice réconforte et raffermit dans leur vocation.
Le 20 août Mgr Bourget sacre dans l'église paroissiale de Montréal, Mgr Patrick Phelan, nommé coadjuteur de Mgr Gaulin, évêque de Kingston, dont il prendra la succession en 1867.
Ne perdant jamais de vue les pieuses filles de l'Asile, et tenant à les combler d'attentions délicates comme d'insignes faveurs, M^t de Montréal profite de la présence de nombreuses notabilités ecclésiastiques, attirées par le sacre du coadjuteur de Mgr Gaulin, présent lui-même. Il faut bénir la chapelle de l'Asile, consacrer son autel. Mgr Phelan est chargé de ce soin, dont il s'acquitte sous les yeux des évêques de Montréal, de Québec, de Kingston, de Toronto et d'un grand nombre de prêtres ; le vicaire général Hudon prononce le discours de circonstance.
Comme le 23 mai, le Saint sacrement est instauré à demeure dans l'Asile le pieux fondateur dit aux novices toutes réjouies : « Notre Seigneur, au Très Saint Sacrement, sera votre directeur. Dans vos prières, vos doutes, vos inquiétudes,
vous viendrez puiser à cette source de toutes les grâces les secours dont vous aurez besoin. »
Le 8 septembre suivant surviennent plusieurs novices dont la plupart persévèrent, et comme Mme Gamelin doit faire sur ces entrefaites un voyage aux Etats-Unis, Mgr Bourget lui fait ces sages recommandations :
Madame, — comme vous partez pour un voyage qui a pour unique objet l'avantage de l'Asile de la Providence, que le bon Dieu vous a fait la grâce de fonder avec tant de bonheur, je crois devoir vous donner, dans la présente, quelques règles propres à vous diriger :
1° D'abord et avant tout, proposez-vous uniquement de procurer la gloire le Dieu pendant ce long voyage ; et n'y cherchez que les intérêts de la religion et le bien spirituel et temporel des pauvres. Craignez souverainement la dissipation, qui suit presque toujours les voyageurs. Pour cela, évitez autant que vous le pourez de satisfaire votre curiosité, vous S'Ouvenant continuellement que' votre voyage n'est pas une partie de plaisir mais un pèlerinage saint et sanctifiant pour vous et pour ceux et celles en faveur de qui vous le faites. Vous devez à l'exemple dé saint Antoine, le père des solitaires, visiter tout ice qu'il y a d'intéressant pour la charité dans les pays que vous allez parcourir afin dé le mettre en pratique et de perfectionner ainsi de plus en plus votre œuvre, déjà comblée de bénédictions, et qui recevra de jour en jour de nouvelles faveurs, si vous n'y mettez pas d'obstacles. Autant que faire se pourra, sans pourtant rien faire contre les convenances, vaquez à vos exercices ordinaires de piété, confession, communion, lectures, chapelet, etc., que tout aille s-on train comme si vous étiez chez vous. Faites-vous surtout une pratique habituelle de la sainte présence de Dieu. Représentez-vous continuellement les différents voyages de la sainte Famille dont vous connaissez iA)utes les circonstances, l'objet et la fin. Que lé monsieur (M. Lacroix, bienfaiteur) qui doit vous protéger vous rappelle sans cesse le bon saint Joseph qui, sur les avis que lui en donnaient les saints anges, transportait cette auguste famille dans tous les lieux où il lui fallait aller pour se conformer aux décrets de la divine Providence. Que vos vénérables compagnes de voyage soient à vos yeux comme la personne sacrée de la bienheureuse Vierge. N'oubliez pas que votre ange gardien ainsi que celui de la maison de la Providence vous accompagnent en tous lieux ; et qu'ils s'en vont régler eux-mêmes avec les anges tutélaires des personnes et des maisons que vous avez besoin de voir, les affaires que vous avez à y traiter. Enfin, priez le Seigneur avec beaucoup d'humilité et de confiance qu'il daigne vous faire connaître sa sainte et adorable volonté, en vous donnant la grâce de l'accomplir en toutes choses.
2° Visitez dans le plus grand détail les établissements des Sœurs de la Charité, dans tous les lieux où vous en rencontrerez. Tâchez de les voir faire toutes leurs œuvres, et s'il est possible, faites-les avec elles. Entrez dans les plus petites particularités, sans néanmoins manquer aux règles de' la discrétion. Prenez des informations sur leurs écoles, leurs pauvres, leurs orphelins, etc. Demandez comme une grâce une copie de leurs règles, ^.')nstitutions et coutumier. Surtout tâchez d'avoir la règle de saint Vincent à ses Sœurs de la Charité, du moins par emprunt, si on ne veut ni vous la vendre ni vous la donner. Procurez-vous les livres dont se servent ces bonnes sœurs pour arriver à la perfection de leur saint état. Au moins prenez-en une liste, pour les faire' venir d'ailleurs. Faites-vous raconter l'histoire abrégée de chacune de ces fondations... Ecrivez des notés sur tout ce que vous remarquerez d'important, afin de ne rien oublier de ce qui peut rendre votre voyage intéressant. Visitez si vous le pouvez quelques prisons pénitentiaires, hôpitaux, maisons de refuge, loges, etc., et si vous en avez l'occasion, faites avec lés sœurs quelques visites à domicile. Il serait bon de vous mettre avec ces saintes filles en société de prières, convenant de dire chaque jour, les unes pour les autres quelque prière...
3° Vous remarquerez dans les différentes communautés que vous allez visiter aux Etats-Unis, dés usages qui s'éloignent un peu des habitudes de nos communautés. Il ne faudra pas vous formaliser parce que cela est dû aux exigences des lieux où elles sont établies. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'user dé beaucoup de prudence et de discrétion, afin que les perS'Onnes qui vous accompagnent né puissent s'apercevoir des petites misères qui régnent quelquefois dans les plus ferventes communautés. Abstenez-vous, autant que vous pourrez, de parler de la Maison de la Providence, pour ne pas vous exposer au danger de blesser les règles de la modestie qui ne permettent pas de parler de ce que l'on fait pour la gloire de Dieu...,
En 1844, aidé par le chanoine Prince, futur évêque, Mgr Bourget, prend une part plus active encore à la formation des novices de la Providence ; il préside leurs saints exercices, leur explique la règle de Saint-Vincent-de-Paul, qui doit être la leur, et, le 25 mars, les sept premières postulantes entrent en retraite pour se préparer à leur profession religieuse, qui a lieu le vendredi de la Passion, même mois. Avant leur profession, le vénérable fondateur érige canoniquement la communauté par ce mandement :
La charité pastorale, nos très chères filles, a toujours compris que c'était à elle qu'était détolu le soin des veuves et des orphe-
lins et qu'il lui fallait compatir à toutes l^s misères publiques et particulières. Aussi tout pasteur régarde-t-il comme un des plus stricts devoirs attachés à sa icharge, qui est toute la charité, d'être Vœil de Vaveugle, le pied du boiteux, le père des pauvres ; comme l'assurait le saint homme Job de lui-même. Mais comme la multitude des devoirs attachés à cette charge redoutable ne lui permet pas d'entrer dans tous les détails qu'exigerait l'acoomplissement de ce devoir sacré et si consolant d'ailleurs, il lui faut se décharger en partie' sur des âmes charitables et compatissantes de ce soin indispensable.
Ce fut dans cette vue, nos très chères filles, que voulant multiplier, autant qu'il était en notre pouvoir, les œuvres de charité dans cette ville, nous instituâmes le six novembre, mil huit cent quarante-un, la société des Dames de la Charité à l'Asile de la Providence. Nous ne pouvons assez louer le Seigneur des bénédictions abondantes qu'il a versées sur cette œuvre naissante. Dans ce mandement, nous annoncions que plus tard nous introduirions dans cet asile des Sœurs de la Charité, filles de Vimmortel saint Vincent de Paul, pour le service des pauvres et des malades. Notre projet était -alors d'appeler ici des Sœurs de la Charité de Paris, et nous avions pour cela des arrangements particuliers avec lé procureur général de ces admirables héroïnes de la charité. Mais la divine Providence en ayant décidé autrement, nous avons humblement adoré ses desseins, sans pourtant nous croire déchargé de la promesse que nous avions faite aux dames généreuses, qui s'étaient enrôlées dans la société de charité, avec l'espoir d'avoir un jour, pour les aider dans l'exercice des bonnes œuvres, des sœurs spécialement consacrées à Dieu pour être avec elles les servantes des pauvres.
Abandonné à nos propres ressources pour l'établissement projeté, nous ne perdîmes pas néanmoins courage, parce que nous étions convaincu que Dieu voulant cette œuvre, trouverait dans les trésors de sa sagesse d'autres moyens de la faire réussir. Il nous inspira donc de tourner nos regards sur la charité et le dévouement des filles de notre diocèse pour l'accomplissement du projet que nous avions en vue ; et d'ouvrir cet asile à celles à qui il donnerait vocation Tjour l'entreprendre et l'exécuter.
C'est ce que nous fîmes sous les auspices de la glorieuse Mère dé Dieu, au jour heureux de son Annonciation, en vous permettant à vous, nos très chères filles, qui êtes ici décidées à vous consacrer à Dieu, de vous réunir pour vivre ensemble et éprouver votre vocation. Plus d'une année s'est écoulée dans l'exercice et la pratique des devoirs de la vie religieuse. L'on ne vous a pas caché les peines et les souffrances de cette vie vraiment pénible à la nature que vous disiriez mener. Vous avez en, nous le croyons, toutes les épreuves que lé Seigneur a coutume de ménager à celles qu'il veut consacrer à son service. Vous n'en avez pas été effrayées, nos trè-s chères filles, et la grâce qui vous avait appelées, a sou-
tenu évidemment votre courage au milieu des tentations sans nombre qui sont venues vous assaillir.
Par la miséricorde de Dieu, vous êtes tellement affermies dans cet état, que vous nous demandez à vous y fixer aujourd'hui irrévocablement et pour toute votre vie. Oui, pour toute votre vie, vous voulez renoncer au monde et à toutes ses joies, pour devenir les épouses de Jésus-Christ et les servantes de ses pauvres. Ce n'est pas aveuglément que vous faites ce choix ; car vous avez appris par votre expérience personnelle, que désormais vous ne serez plus dans le monde pour assister à ses fêtes et à ses spectacles, mais pour entendre les gémissements des malheureux, pour essuyer les pleurs des veuves et des orphelins, pour donner à manger à ceux qui ont faim, pour soigner les malades, recueillir les derniers soupirs des mourants, ensevelir les morts ; en un mot faire toutes les œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles.
Telle est la sublime vocation à laquelle Y3us vous sentez appelées, et que vous voulez suivre avec la grâce de Dieu. Dans la ferme confiance où vous êtes, que vous ne faites qu'accomplir la sainte volonté de Dieu, en vous offrant à sa divine majesté pour devenir les servantes des pauvres, vous nous demandez à vous donner les bénédictions que l'Eglise a coutume de répandre sur les vierges, la portion choisie du troupeau de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Et comme il est du devoir de notre charge de seconder de tout notre pouvoir tout ce qui peut contribuer à la gloire de Dieu et au salut du prochain, nous avons approuvé et approuvons hautenient, votre pieux et généreux dessein. Non seulement nous l'approuvons, mais encore nous voulons bien le confirmer et le consacrer au nom du Seigneur et de la sainte Eglise.
A ces causes, le saint nom de Dieu invoqué et de l'avis de nos vénérables frères les chanoines de notre cathédrale, nous avons statué, réglé et ordonné, statuons, réglons et ordonnons ce qui suit :
1° Nous érigeons canoniquement V Asile de Montréal your les femmes âgées et infirmes, ouvert dans la Maison de la Providence et déjà reconnu par un statut du parlement provincial, en date du dix-huit septembre mil huit cent quarante-un. Nous établissons aussi canoniquement les Sœurs de la Charité ou servantes des pauvres pour en être tes administratrices ; pour avoir soin dés dites femmes âgées et infirmes ; et en même temps pour visiter lés . pauvres et soigner les malades à domJcile, et faire d'autres œuvres de charité, selon qu'il plaira à Dieu de le leur inspirer.
2" Nous permettons aux sœurs novices sus-nommées et à toutes celles que le Seigneur appellera à imiter leur genre de vie, dte
t faire pour leur vie les vœux simples de pauvreté, chasteté, obéissance et de servir les pauvres.
3° Nous donnons à la nouvelle communauté pour son bon
: gouvernement, premièrement les règles communes des Filles de la Charité, servantes des pauvres malades, instituées en France par
saint Vin-cent de Paul ; secondement les constitutions particulières que nous jugeons devoir contribuer au plus grand bien de ce nouvel Institut ; troisièmement un cérémonial pour les divers offices et cérémonies propres à cette congrégation séculière.
4° Nous les établissons sous notre entière dépendance et juridiction ; et elles seront paroissiennes dans tous les lieux où elles auront des hospices.
4° Nous donnons pour titulaire à la chapelle des dites Sœurs de la Charité la fête de la Compassion de la sainte Vierge, qui s'y célébrera comme dans le reste du diocèse, le vendredi de la semaine dé la Passion, mais sous le rite double de première classe. Nous voulons que saint Vincent de Paul soit le premier patron dés dites Sœurs de la Charité, et que pour cela sa fête soit pour les dites sœurs et leurs chapelains, de première classe et célébrée avec octave. Sainte Elisabeth, reine dé Hongrie, dont la fête se célèbre le dix-neuf novembre, sera patronne des femmes âgées et infirmes ; et sainte Geneviève, vierge, dont la fête se célèbre le trois janvier, sera patronne des orphelines confiées aux soins de^ Sœurs de la Charité.
6° Nous réglons que la dite Maison de la Providence sera le centre de l'association diocésaine de charité, que nous établîmes le vingt-cinq janvier mil huit cent quarante-deux : et en vertu d'un induit du Souverain Pontife en date du onze juillet mil huit cent quarante-ét-un, nous accordons une indulgence plénière, que pourront gagner les dites Sœurs de la Charité, ainsi que tous ceux et celles qui s'aggrégéront à cette association sous leurs soins et directions, aux quatre fêtes susdites de la Compassion de la sainte Vierge, de saint Vincent de Paul, de sainte Elisabeth et de sainte Geneviève, pourvu que lés dites sœurs et leurs associés se confessent avec une véritable douleur, communient et visitent la dite chapelle de la Providence, et y prient à l'intention du Souverain Pontife
De plus, chacun pourra gagner une indulgence de cent jours à chaque œuvre de charité qu'il fera avec dé bonnes dispositions.
Telles sont, nos très chères filles, les dispositions que nous avons jugé à propos de faire, pour que votre consécration à Dieu fût stable et permanente. Daigne le Seigneur Jésus, qui s'est fait pauvre pour nous enrichir de ses biens, avoir pour agréable le sacrifice que vous êtes prêtes à lui faire de vos personnes et def tout ce qui vous appartient. Qu'il bénisse le généreux dessein que vous avez formé, et qu'aujourd'hui vous voulez exécuter aux pieds de ses autels. Qu'il vous fasse la grâce de l'accomplir heureusement, malgré les difficultés sans nombre qui vous attendent. Qu'il vous donne à toutes des cœurs de mère pour vos pauvres et que votre caractère distinctif soit la compassion pour tous les malheureux.
Que votre joie se multiplie, en voyant multiplier votre famille, la grande famille des pauvres. Que pour subvenir à leurs nom-
breux besoins, le Seigneur vous ouvre le trésor de sa providence. Qu'il envoie de généreuses compagnes qui, quittant courageusement le monde avec tous ses plaisirs, trouvent comme vous leur bonheur à être les humbles servantes des pauvres. Enfin que ce Dieu tout bon et tout miséricordieux vous protège et vous garde au milieu des périls sans nombre auxquels vous pourriez être exposées j et qu'il vous fasse entendre au dernier de vos jours ces consolantes paroles de Jésus-Christ notre sauveur.
Venez, les bénies de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès Vorigine du monde ; car j'ai eu faim, et vous Tiiavez donné à manger ; j'ai été étranger, et vous m'avez recueilli; j'ai été nu, et vous m'avez vêtu; j'ai été malade, et vous m'avez visité ; j'ai été en prison, et vous êtes venues à moi.
Donné à Montréal, ce vingt-neuvième jour de mars mil huit cent quarante-quatre, sous notre seing et Sceau et le contreseing de l'un de nos chanoines, pour cette œuvre notre secrétaire.
IG., évêque de Montréal.
Voilà donc l'œuvre de la visite des pauvres assurée par des voies providentielles. Il n'en fallut pas davantage pour que les Sulpiciens et les Sœurs Grises changeassent d'attitude et d'opinion. Celles-ci réclament maintenant, et très instamment, la faveur de participer à cette mission ; elles demandent que la ville soit divisée en deux zones de charité, dont l'une leur soit réservée, et elles supplient l'évêque, qu'elles avaient éconduit naguère, de tracer comme ligne de démarcation de ce champ d'action échUv au dévouement, la grande rue de Saint-Laurent ; ce qui fut accepté !
Dès lors, et pour le plus grand bien des affligés, une noble émulation s'établit entre ces deux communautés ; les Sœurs de la Providence sont toutes dévouées aux œuvres de l'évêque qui les suit pas à pas, les conseille, les guide affectueusement dans le chemin qui mène à la plus grande perfection par une abnégation toujours plus céleste ; il multiplie pour elles ses lettres pastorales et ses mandements ; il étend ses faveurs spirituelles ; il établit chez elles la dévotion à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs qui doit être le modèle de ses saintes filles et leur consolation et il charge Mgr Prince, devenu son coadjuteur, d'ériger dans leur Eglise la Confrérie du scapulaire de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Alors, dans un mandement particulièrement paternel et de circonstance, il se réjouit des bénédictions que le ciel se plaisait à répan-
dre sur la jeune communauté déjà prospère et dont le zèle admirable est pour lui-même un réconfort si grand.
Les Soeurs Grises se dépensent de leur côté, généreusement, sous la conduite des directeurs du Séminaire et avec leur appui ; chaque pas en avant de la Providence amène un nouveau sacrifice chez ces émules que la charité du commun Pasteur a conquises à leur tour.
Les sourdes-muettes sont instruites par la Providence, aussitôt les Sœurs Grises se chargent des aveugles ; celles-ci, jusque-là, envoyaient leurs aliénées à Québec ; Mgr Bourget engage les Sœurs de la providence à commencer un refuge pour ces infortunées et ce fut Torigine de l'asile de Saint-Jeande-Dieu de Montréal.
Et l'on peut dire que si la Providence a tant prospéré, surtout entre 1844 et 1875, elle le doit grandement à son étroite union avec son saint fondateur, à sa parfaite soumission, à ses sages directions. Par réciprocité, si Mgr Bourget a pu se soustraire à la triste sujétion en laquelle Saint Sulpice voulait le diminuer, il le doit également au concours des Sœurs de la Providence. Ce n'est -donc pas sans raison que M. Poulin, dans ses mémoires, remarque que si cet évêque a pu tant de bien, dans le diocèse de Montréal, il en est en partie redevable à ses filles en Dieu, si généreuses dans leur sacrifice permanent ; et que c'est là une ressemblance de plus qu'eut le vénérable /•rélat avec son divin modèle : Il avait eu providentiellement l'aide inestimable de saintes femmes pour ses œuvres admira^ blés.
Tout en bénissant Dieu de cette faveur, il s'appliquait chaque jour à mettre ses coopératrices mieux en état de le seconder ; il les mettait toujours en vedette, et en avant ; il les chargeait avec confiance et abandon de ce que les autres ne pouvaient ou ne voulaient pas faire ; ainsi aucune âme affligée ne restait en détresse sous ses yeux. Aussi, jusqu'à sa mort, il les a enseignées et dirigées. Finalement, pour les consoler, il leur promettait encore son assistance, si, comme \ il l'espérait, il allait au ciel.
Mais il ne voulait pas qu'elles eussent, à cet égard, des illusions : « Vous aurez des croix, dit-il, qui vous fortifleront dans l'humilité.
Ces croix, comme à lui-même, ne leur manquèrent jamais.
Il ne sufllsaît pas à Mgr Bourget d'assurer en des conditions, déjà si laborieuses, le soulagement des malades et l'aide de la vieillesse. Il ne pouvait voir, non plus, la jeunesse abandonnée, livrée à tous les dangers que multiplie l'ignorance dans des milieux où les entreprises des sectaires étaient agressives. Il souhaitait donc des maîtres et des catéchistes pour l'enfance, comme il cherchait des initiateurs capables pour la jeunesse qui aspirait à plus de lumières.
Or, à cette époque (1843), encouragées par le vénérable évéque de Montréal, les demoiselles Eulalie Durocher, Henriette Géré et Mélodie Dufresne résolurent de se consacrer à l'instruction des jeunes filles et elles fondèrent le 28 septembre de cette année, la communauté des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie avec maison-mère à Longueil, d'où elle fut, plus tard, transférée à Hochelaga, paroisse de Montréal.
Les besoins de l'enfance ne faisant que s'accroître avec le développement rapide du pays, Mgr Bourget fonda encore, à Vaudreuil, en 1850, avec l'aide de la Révérende Mère Marie- Anne, la communauté des Sœurs de Sainte-Anne, également vouée cl l'instruction des jeunes filles.
La paternelle sollicitude que le digne évêque manifesta si constamment aux Sœurs de la Providence se retrouvait et se • répétait pour ces nouvelles fondations qu'il sut faire apprécier par le peuple et qu'il plut à Dieu de bénir. Ces bénédictions furent aussi généreuses que les charges du saint et pauvre fondateur étaient plus lourdes, aggravées par ses malheurs ; aussi pour lui, quelles sources de consolations spirituelles !
Si le mérite des serviteurs de Dieu se mesure aux bienfaits que procurent à l'Eglise et à l'humanité leurs œuvres engendrées dans la contrariété et la douleur, voyons après quelques lustres d'années ce que sont devenues ces trois premières fondations de Mgr Bourget ; nous parlerons des mérites que lui valurent les autres au même titre quand nous en traiterons.
Nous trouvons dans le Canada ecclésiastique de 1911 ces renseignements sommaires :
Les sœurs de la Charité de la Providence, dont les règles ont été approuvées définitivement par le Saint-Siège en 1900 compte 87 établissements et 1773 vocales et coadjutrices ; elles sont établies dans les diocèses de Montréal, Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe, Vancouvert, Québec, Ottawa, Valleyfield et Joliette. Aux Etats-Unis : dans les Etats de Vermont. Washington, Orégon, Montana, Idaho, Territoires du Nord-Ouest, New Hampshire, Californie, Territoire d'Alaska et récemment dans le diocèse de Saint-Albert. Cette communauté donna le jour aux Sœurs de la Charité de la Providence de Kingston qui comptent elles-mêmes 174 religieuses.
Les Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie comptaient en 1911 : 1257 religieuses, 110 novices, 81 postulantes, 74 établissements, 32 écoles paroissia'les et 24.208 élèves. Elles enseignent dans les diocèses de Montréal, Saint-Hyacinthe, London, Saint-Boniface, Valleyfield, Sherbrooke, Joliette, et en divers Etats de l'Amérique du Nord.
Quant aux Sœurs de Sainte-Anne, dont la Maison Mère est à Lachine, depuis 1864, elles faisaient état à la même époque de : 927 religieuses, 59 novices, 56 postulantes, 63 établissements et 19.190 élèves. Elles instruisent les jeunes filles dans les diocèses de Montréal, Valleyfield, Joliette, Victoria, Vancouver ; et aux Etats-Unis : dans les diocèses d'Albany, Yukon, Alaska, Springfield, Boston et Providence.
Outre ces fondations, qui lui étaient propres, il y a les institutions pour jeunes filles, déjà existantes, qui participèrent à sa clairvoyante sollicitude : les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, dont l'origine remontait à la naissance de la colonie elle-même, est éclairée et stimulée par sa parole persuasive, par l'émulation qu'il suscite. A son tour, cet Institut prend un nouvel essor, se développe rapidement ; ses écoles primaires, ses académies et pensionnats se multiplient dans le diocèse et son action s'étend dans les diocèses limitrophes, gagne même les provinces maritimes.
Les Dames du Sacré-Cœur sont appelées par lui d'Europe au Canada et dans Montréal, grâce à leur renommée déjà universelle, elles répandent avec leurs lumières, de sensibles
bienfaits. La même initiative de Mgr Bourget fixe à ses côtés, ù Saint-Laurent, les Sœurs Marianites de Sainte-Croix : elles ne sont pas appelées à nuire aux Sœurs de Sainte-Anne, qui exerçaient fructueusement leur apostolat à Lachine ; mais k défricher, de leur côté, un coin négligé d'un vaste champ ouvert à toutes les initiatives heureuses, à tous les dévouements que nécessitaient des besoins pressants.
En 1875, les admirables Sœurs du Carmel apparaissaient à leur tour et les pieuses Sœurs du Précieux Sang les suivent : elles devaient, anges de prières, joindre leurs supplications pour apaiser Dieu et mériter du ciel d'abondantes grâces de miséricorde, de paix et de prospérité par leur abnégation même.
Les Religieuses du Bon Pasteur viendront à la recherche des brebis perdues et, dans plusieurs maisons de ce diocèse elles travailleront à cautériser les plaies qu'engendre la perte de la vertu.
j Et la charité du Christ, malgré les efforts faits et les résul-
l tats consolants obtenus, pressait toujours et plus l'admirable évêque de Montréal. Il était pressé, toujours pressé par jj cette divine charité, qui ne lui laissait voir sans cesse que les orphelins, que les pauvres et les malades, que les vieillards ' infirmes, que les brebis égarées et repenties, que la foule des I infortunés tendant vers lui leurs mains suppliantes ou lui I ouvrant leurs cœurs meurtris. Il s'immolait pour soulager ; il I se donnait, sans compter, d'un mouvement tout naturel qui ne laissait pas d'être constamment héroïque.
Ses œuvres de charité allaient de pair avec ses entreprises d'enseignement; souvent, el'les s'entr'aidaient, se confondaient par une communauté d'efforts, de moyens et de personnes. Sa brûlante charité dilatait l'Hôtel-Dieu ; elle électrisait les Sœurs Grises dont les asiles s'élargissaient sous ses yeux et se multiplaient ; les unes et les autres s'ingéniaient à se prodiguer en de nouvelles fondations de sauvetage et de bienfaisance : l'évêque conseillait, encourageait, bénissait et, la Providence qui tient toujours en toutes choses le rôle le plus harmonieux, fécondait ce concert de bonnes volontés. Les aveugles, les aliénés, les sourds-muets, grâce à Mgr Bourget, avaient des asiles remplis d'anges tutélaires ; un hospice pour ies prè-
très couronne tout ce monument d'une charité invraisemblable él palpable néanmoins.
' Le rayonnement de toutes ces communautés et leur prospérité paraîtra d'autant plus prodigieuse que leur recrutement se fit et se poursuivait dans un pays de mission, à populations mixtes, pauvres en éléments catholiques. Si l'on considère ces ressources limitées et les résultats acquis pour les rapprocher d'oeuvres similaires en Europe et des résultats qu'elles obtiennent, on restera sous l'impression vraie que les oeuvres conçues par Mgr Bourget répondaient à de réels besoins, qu'il plût aux hommes de les adopter et à Dieu de les féconder par ses grâces constantes.
Le bon pasteur passa ses jours et ses nuits dans la peine et l'insomnie, occupé à planter d'arbres choisis 'le champ du Seigneur. Ces arbres ont grandi, ils étendent déjà leurs branches touffues et leur feuillage épais sur de vastes pays ; tout un peuple, à leur ombrage, chante désormais les louanges de D-ieu et les mérites de l'homme de bien qui lui procura cet inestimable bienfait, ot, Dieu merci ! il leur en ménagea bien d'autres.