CHAPITRE V
Mgi' Bourget continuateur de Mrjr Lartigue et VEnseignement public et privé. — Invasion des Immortels Principes quil faut combattre. — Ce cpie pensèrent M. Colas^ supérieur du Séminaire de Montréal et Mgr Taché ^ de Saint-Boniface, de Mgr Bourg et.
Au premier plan de ses obligations épiscopales, Mgr Bourget plaçait le devoir qu'a l'évêque d'enseigner le peuple et de surveiller étroitement l'enseignement qu'on lui fait parvenir en dehors ou en fraude de son autorité.
C'est dans le creux des vallons, c'est dans les vastes solitudes que les. bruits lointains, en échos plus ou moins intelligibles, mais toujours impressionnants se répercutent, et, de plus en plus vagues, affaiblis et troublants se répandent.
Alors, dans le vieux monde, où toutes les libertés mélangées à toutes les licences, avaient trouvé des défenseurs enthousiastes et habiles, où les .pires expériences avaient été facilitées par les malheurs des temps, les soi-disant Immortels Principes de 89 avaient été remis en honneur et redevenaient le bastion formidable autour duquel toutes les forces intellectuelles et morales des peuples, un moment dispersées, se livraient d'homériques combats, le Canada ne cessait luimême de frémir de la fièvre lointaine. Il avait peu souffert de la tourmente qui accumule au-delà de l'Océan tant de ruines matérielles dans nombre de capitales ; mais les répercussions morales de tant de catastrophes et de si vastes bouleversements vinrent cependant on vagues pressées, bien qu'allongées et affaiblies par la distance parcourue, battre encore violemment ses rivages. Un remous effroyable, par ses fleuves lents, coupés de sauts et de rapides, gagna jusque ses lacs
reculés et glacés, d'où montèrent en un sourd murmure répouvante qui accablait l'humanité, folles illusions mêlées de vains espoirs qui lui rendirent la grande épreuve supportable.
Entre autres affaires remis en litige, la brûlante question de l'éducation et de l'enseignement figurait à Tordre du jour européen. En France, sur ce terrain aimé des idéalistes, de véritables Titans étaient aux prises. D'une part, l'Université donnait de toutes ses forces sous la conduite d'hommes de la taille de Villemain ; de l'autre, tout l'épiscopat était debout sur le front de l'armée que constituaient les pères des familles chrétiennes ; Montalembert, Veuillot et bien d'autres s'immortalisaient au premier rang. Et il en fut qui, emportés par leur zèle, s'égarèrent dans la mêlée ; alors, aveuglés, ils portèrent des coups malheureux à ceux-là même qu'ils prétendaient plaindre ou défendre. La question à résoudre :
i\ qui appartient la direction et le contrôle de la formation de la jeunesse ; en d'autres termes, à qui l'esprit, à qui le cœur des jeunes générations : à la famille ou à l'Etat ?
L'épiscopat, soutenu vigoureusement par l'élite de la nation, au nom de la religion et de la loi naturelle, tenait pour le droit inaliénable des parents sur leurs enfants. L'Université, par l'organe de Villemain et de ses aides, revendiquait pour l'Etat comme l'un des attributs inaliénables du pouvoir civil, le droit exclusif d'enseigner l'enfance et la jeunesse ; fallut-il pour cela condamner à l'amende et menacer de la prison la bonne et pieuse dame qui aurait pris la liberté d'enseigner le petit catéchisme aux enfants du village, ou fermer par la force publique l'école gratuite que des Lacordaire ou des Montalembert auraient pu avoir la fantaisie d'ouvrir aux enfants de leur entourage sans s'être préalablement pourvus, sous forme de diplôme, d'une licence universitaire.
C'est à ce point d'oppression des consciences catholiques qu'arrivait, en fait, la tyrannie libérale avec son enseignement, à tous ses degrés, monopolisé au profit de l'Université, qui ne pouvait plus tolérer ni concurrence, ni surtout de termes d-e comparaison.
Mgr Bourget était en ûge et en situation pour bien suivre cette lutt-e mémorable et pour en constater l'effet, qui fut la
conquête de plus de liberté pour les consciences catholiques opprimées.
Il lui fallait bien, néanmoins, se rendre compte à Tusage, par des tendances de plus en plus apparentes et sans cesse plus audacieuses, que les visées des sectaires, les revendications de la démagogie étaient partout les mêmes et que le Canada n'était déjà plus indemne du mal européen que lui communiquaient de plus en plus aisément les journaux, les revues, les écrits divers d'outre-mer, sans compter les missionnaires de la libre pensée Intransigeante.
Evidemment, et lé milieu du reste ne s'y prêtait pas, les rationalistes et les révolutionnaires canadiens n'étaient pas encore rendus au point où leurs congénères de France accomplissaient leurs plus brillantes prouesses et pouvaient, sans se faire honnir, parler d'amende et d'emprisonnement pour réfréner l'exercice du droit naturel le plus sacré, mais ils ne désespéraient de rien. En attendant, à défaut de ce monopole universitaire, tracassier et despotique, ils se contenteraient de certaines concessions. Ils en laissaient déjà deviner l'étendue et la nature en vantant le système des écoles communes, contrôlées exclusivement par l'Etat. Ils assuraient, parce que cela ne les engageaient à rien, mais pouvait mettre à l'aise les ignorants et les timorés, que les enfants, dans l'école commune, seraient élevés proprement^ poliment et sans préjugés ; qu'ils y seraient initiés dans tous les arts comme dans toutes les sciences, dans toute la sagesse des Romains et des Grecs incomparables. Pas de danger surtout pour les croyances reçues, puisque le respect voué à toutes les religions dispenserait de parler d'aucune. On ne parlera donc de Dieu d'aucune sorte et on ne fera de prières qu'à domicile et, à domicile aussi, pour ménager le temps à meilleurs soins, on pourra se donner du catéchisme à discrétion ! En d'autres et plus intelligibles termes pour les Français comme pour les Canadiens, les réformateurs du crû voulaient dès lors, comme ils ont obtenu depuis au Manitoba et autres lieux, la jin des écoles conlessionnelles qui étaient privées ou publiques, selon que la majorité ou la minorité de la population scolaire se trouvait protestante ou catholique, obtenant des subsides proportionnels à leur importance sans distinction de caractère ou de con-
fessionnalité. A ces écoles, où on professait de plein droit la religion de la majorité, vu la liberté qu'avait la minorité d'avoir son école séparée avec des subsides équitables, on voulait donc substituer l'école commune à tous, sans confession officielle pour personne. Ici, afm de mettre chacun à son aise, et à sa place on ne parierait à quiconque de ses intérêts essentiels, qui sont bien ceux qui touchent à la morale des hommes, à la destinée des âmes ; école neutre et nationale, dont toutes les batteries seront installées à côté du Christ en attendant qu'on puisse les diriger contre Dieu.
Déjà, cependant, on laissait entendre que les écoles dissidentes, celles qui feraient opposition et resteraient attachées au système suranné de la confessionnalité des écoles publiques et séparées, seraient privées des subventions des communes comme de celles de l'Etat ; mais que les pères dissidents ne seraient pas moins taxés pour le soutien des écoles neutres dont ils dédaigneraient les avantages et la commodité.
(( Les plus zélés de nos démagogues, constatait l'abbé Laflèche, futur évêque des Trois-Rivières, dans ses Quelques Considérations sur les Rapports de la Société civile avec la religion et la famille {Montréal, 1866), dans l'impatience où ils sont de voir ce beau système d'école sans religion fonctionner ici comme il fonctionne déjà depuis de longues années au pays de leur prédilection, au grand honneur de la chaste et honnête jeunesse qu'il a formée dans la religieuse république américaine ; les plus zélés conseillent prudemment à demi-voix aux pères de famille qu'ils ont réussi à endoctriner, de l'introduire peu à peu dans les écoles sous leur contrôle. Ils leur assurent que le temps passé à l'enseignement du catéchisme &i consacré à la prière à l'école, est un î€mps perdu ; que l'on ne fera jamais des hommes pratiques avec « le catéchisme catholique ».
Mgr de Montréal savait, et les prêtres qui contrecarraient ses généreuses initiatives et battaient en brèche son influence salutaire, n'auraient pas dû ignorer que les sectaires révolutionnaires qu'ils avaient en grand nombre sur leur chemin, ne perdaient pas de vue que l'avenir est nécessairement aux générations naissantes qui se suivent, se poussent, se rempla-
cent continuellement dans la vie des nations ; que ces généralions qui surgissent sans cesse et, comme des vagues de vie, se hâtent serrées d'abord, puis houleuses, tourmentées, se répandent diminuant toujours en force, à mesure qu'elles s'éloignent de leur source pour s'effacer finalement sur l'immensité que représentent les âges écoulés, et l'éternité oii toutes se perdent tour à tour. Les générations, fraîchement écloses, ces espoirs vierges, mais flottants qui tendent vers les réalités de la vie, ces plaques sensibles oià toutes les images et toutes les idées émises viennent se fixer ineffaçables et qu'il importe de n'influencer qu'en vue du perfectionnement réalisable et désirable de l'humanité ; cette puissance à devenir, que la famille oriente vers le meilleur être dans le progrès et TEglise vers les perfectionnements que réclame la félicité des cieux ; le naturalisme, le rationalisme, le libéralisme et la Révolution prétendent les canaliser pour des fins inférieures et s'eulement temporaires : ils veulent s'emparer de la volonté, du cœur, de Tàme de la jeunesse pour la déformer à leur image. Pour atteindre leur but sûrement et en peu de jours, il leur faut l'école et ils ne travaillaient à Montréal même qu'à s'en emparer. Ils comptaient vaincre les préjugés à force de patience, et, s'il le fallait, n'avancer que pas à pas.
Qui mieux qu'un évêque en pays de mission peut connaître et développer ces pensées éloquemment traduites par le P. Félix, disant :
L'éducation détermine le véritable progrès des peuples, parce qu'elle y marque le degré de la valeur humaine et le niveau des civilisations ; réducation distingue le sauvage du barbare, le barbare du civilisé et les civilisés entr'eux. Un civilisé est un homme bien élevé, et le plus civilisé est le mieux élevé. Un barbare est un homme mal élevé ; et celui qui ne fut élevé en aucune manière demeure toujours l'homme-enfant, avec la candeur de moins et la grossièreté de plus.
L'homme est, poursuit l'abbé Laflèche, sur le même thèse, ce que réducation l'a fait. La civilisation la plus parfaite et la barbarie la plus révoltante ne sont pas l'œuvre de la nature ; c'est l'ouvrage de l'éducation. Nous ne nions pas que les hommes en naissant n'apportent des dispositions bien différentes les unes des autres ; que le sang dont ils ont hérité n'influe considérablement sur les qualités morales et inteflectuelles qu'il a plu au Créateur de leur domiûr en les appelant à l'existence. Non : nous savons
que l'âme humaine est naturellement comme une terre plus ou moins fertile, mais impuissante à rien produire par elle-même. Tant qu'une semence, bonne ou mauvaise, n'y aura pas été déposée, elle demeurera improductive et comme frappée de stérilité.
Mais cette terre se couvrira d'une riche moisson, ou produira en abondance des ronces et des épines, suivant que la main qui l'aura cultivée y aura déposé la semence du bon grain, ou qu'elle aura permis imprudemment à toutes les mauvaises plantes d'y prendre racine et de s'y développer.
Nous reconnaissons également qu'il y a des natures tellement perverses et des caractères si rétifs, que les soins les plus assidus ; l'éducation la plus soignée ne peuvent les modifier que bien faiblement ; ce sont là d'assez rares exceptions qui n'infirment pas la règle énoncée ci-dessus, mais qui la confirment, puisque toute exception à une règle est l'affirmation même de la règle, et que l'on dit de tels êtres qu'ils dérogent à leurs familles.
Nous le répétons donc : c'est l'éducation qui fait l'homme ce qu'il est, et non la nature.
L'enfant du sauvage sera sauvage ; et pourquoi ? C'est parce qu'il aura été élevé en sauvage. Prenez, à son entrée dans la vie, cet enfant né de l'homme plongé dans les ténèbres de l'infidélité, et assis à l'ombre de la mort ; transportez-le au sein de l'une de ces heureuses familles qui ont reçu la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde ; confiez-le aux soins d'une bonne et pieuse mère qu'il croira être réellemnt sa mère selon la nature, et vous verrez que, sous le teint cuivré et la chevelure épaisse de cet enfant des bois, la société recevra en lui un chrétien à l'âme noble et au cœur généreux, un citoyen honnête, laborieux, plein de bonne volonté pour concourir, dans la mesure de ses forces, au bonheur de ses semblables.
Prenez, au contraire, l'enfant de cette femme chrétienne, vrai type de la femme forte des livres saints ; confiez-en l'éducation à la femme sauvage, qui ne connaît pas de plus douces jouissances que celle de danser avec la chevelure toute sanglante d'un ennemi récemment massacré, de boire même son sang encore tout chaud, et vous verrez que sous la peau blanche de cet enfant devenu homme, bat le cœur féroce d'un cannibale ; vous verrez que derrière son épaisse barbe et sous sa chevelure blonde habite bien réellement l'âme sanguinaire d'un barbare.
L'étrange transformation de ces deux enfants par l'éducation n'est point une supposition gratuite ; c'est un fait réel qu'il nous a été donné d'observer par nous-même. Perida.it plusieurs années, nous avons voyagé parmi les tribus infidèles qui sont à l'ouest des grands lacs du Canada ; nous avons vécu au milieu des farouches peuplades qui parcourent sans cesse les immenses plaines qui s'étendent de la Rivière-Rouge jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses, et là nous avons rencontré de ces hommes infortunés, arrachés sournoisement, dans leur enfance, aux embrassements
de leur mère chrétienne. Hélas ! ils étaient devenus plus farouches et plus barbares que la plupart des enfants de la barbarie même ; tandis que plusieurs de ces derniers, que nous avions pu soumettre au régime de l'éducation chrétienne, étaient devenus des modèles de douceur et de piété.
Inutile, d'ailleurs, d'appuyer sur cette vérité que personne ne conteste. L'enfant sera ce que son éducation l'aura fait : chrétien sincère, catholique fervent, si son éducation est profondément chrétienne, franchement catholique ; mais il sera protestant ou indifférent, rationaliste ou matérialiste, suivant la forme que ses précepteurs et les livres dont ils se seront servis lui auront donnée... ■
De là les efforts inouis et les tentatives de toutes sortes que Mgr Bourget constatait et qu'il avait tant à cœur de combattre.
Selon lui, ce n'est point douteux : le droit d'élever l'enfant et de lui donner l'éducation appartenait à la société domestique, au père et à la mère qui lui ont donné le jour, et nullement à la société civile, c'est-à-dire au premier venu que le flot mouvant des passions pousse par d'heureuses circonstances et mène au pouvoir ? La famille a ce droit de par son institution divine ; et l'Eglise l'acquiert comme mandataire des familles.
Mgr de Montréal se tenait parfaitement au courant des préoccupations et des besoins du public comme des projets du gouvernement en matière d'enseignement. Ce n'était, au demeurant, un secret pour personne que le gouvernement de la province prenait ombrage de l'action de cet évêque avisé, entreprenant, qui, par ses séminaires, par ses collèges heureusement multipliés, par ses couvents si prospères, contrôlait véritablement l'éducation de la jeunesse dans tout son district. Lui, du moins, put attendre sans vive appréhension la loi sur l'éducation, dont les tendances manifestes étaient d'amoindrir l'influence du clergé dans l'école.
— On veut nous mettre les poucettes, dit-il, marchons ! sans violer la loi : elle tournera à notre avantage en nous ménageant des subventions !
La loi proposée fut adoptée et promulguée ; le D^ Meilleur fut le premier surintendant ; un brave homme, à tout considérer, qui ne pouvait manquer d'avoir des démêlés avec un
évoque aussi vigilant, aussi zélé que l'était Mgr Bourget. Mais (ie part et d'autre on avait de bonnes intentions, et pour cela iiîême on s'estimait réciproquement. Meilleur faisait sa besogne avec bonne foi, et Mgr Bourget exerçait son saint ministère sans défaillance ; ce fut pour le D"" Meilleur une excellente position pour reconnaître, du reste, avec bonne grâce, comme il l'avouait lui-même : que ce n'était vraiment pas commode de faire des affaires avec un saint I
L'évêque de son, côté répétait à qui voulait bien l'entendre : que Meilleur valait mieux que les ordonnances qu'il devait appliquer.
Ctiauveau recueillit la succession de Meilleur.
Autre surintendant, autre manière dont il fallait s'arranger.
L'évêque qui avait des méthodes de rechange modifia sa tactique.
Avec Meilleur, il se montra confiant, bon enfant ; par la douceur et la raison il obtenait les satisfactions qui lui étaient dues.
Avec Chauveau, guindé et rasant, il se mit sur la réserve froide qui déconcerte et glace ; quand il se sentait pressé, il Bd mettait en garde sans dépasser les limites de la défensive prudente.
Chauveau éta^t de l'humeur des universitaires envahissants et ombrageux ; il voulait instaurer au Canada les Immortels principes de 89 en faveur sous d'autres climats.
Algr Bourget fit alors donner la presse et ce pauvre Chauveau, les oreilles tintantes et l'âme en brèche, connut des déceptions amères jusqu'à en être réduit à passer la main à Ouimet, ce qui amena un nouveau déplacement des batteries épiscopales.
Dès que M. de Boucherville arriva au ministère, Mgr Bourget lui suggéra la loi sur féducation qui donne accès aux évêques dans le Conseil de l'Instruction publique avec la légitime influence qui leur revient par leur charge éminente au milieu de populations en majorité catholiques.
— Bien sûr ! faisait observer Mgr de Montréal à ce sujet ; le système n'est pas parfait ; pour le moins, c'est le plus acceptable.
Et il s'en conlenla sans renonoer à mieux^ selon -que les circonstances le pernietlraient.
Ainsi, pendant (|iie des confrères s'attardaient à le critiiquer à propos de bottes et de liturgie, ou faisaient de plus ou moins aimables comnjentaires sur sa façon d'administrer son diocèse, dont il éitait pourtant l'iime vivifiante et le guide vénéré, lui-même donnait sans cesse du collier dans tout labeur (OÙ l'activité épiscopale peut produire des effets de salut. Il réalisait pour l'Eglise un bien matériel et spirituel immense, dont ses successeurs ont recueilli les fruits incalculables. Il rapporta honneurs et biens à son pays. Il rassura les familles, en ce qui nous occupe, en sauvegardant la surveillance de réducation et de l'instruction publique. Ses censeurs bénévoles -eussent bel et bien, par inadvertance ou incurie, abandonné l'éducation de la jeunesse sans contrôle aux pouvoirs publics, sous le fallacieux prétexte qu'il ne fallait rien brus- ^uer^ mais qu'il importait, pour éviter pire aventure, de se retrancher dans un statu quo qui n'aurait mis cependant à l'aise que les esprits bornés, satisfaits du présent à défaut d'idéal pour les convenances de l'avenir.
Et pour se résumer, quant aux positions réciproques de Mgr Bourget d'une part, et des surintendants de rinstruction publique avec lesquels il eut à compter, de l'autre, on peut dire : Il contrôla Meilleur. Il gêna Ghauveau. Il transforma Ouimet par la loi du Conseil des évoques.
Déjà MgT Lartigue, dont Mgr Bourget se recoRïmaissait être le continuateur convaincu et fidèle, avait hautement proclamé que la loi primordiale des êlres raisonnables qui jouiss-ent des bienfaits de la vie ; loi commune et naturelle que les peuples infidèles eaix-mèmes n'ont jamais méconniue, est le droit inaliénable de l'autorité paternelle qui vient de Dieu, droift en vertu duquel les parents donnent à leurs enfants l'éducaiion qui leur convient. Gel évèqne avait traduit ce droit eia pratique, mettant à la disposition des familles chr-étiennes, daiis la mesure de ses moyens limités, l'instruction morale que f Eglise catholique met généreusement à la portée des fidèles jusqu'à ce que, capables de se suffire à eux-mêmes, iis puissent tendre efficacement à leurs fins surnaturelies. Toutes tentatives contraires avaient rencontré sa réprobation.
Mgr Bourget n'avait pas d'autres prétentions, ni moins de sollicitude pour la jeunesse confiée à sa garde. Mgr Lartigue avait favorisé les écoles paroissiales et avait appelé les Frères des Ecoles chrétiennes ; Mgr Bourget leur continua sa bienveillance, ayant pour principe constant de ne jamais détruire ce qui était bon, à rencontre des accusations gratuites de ses adversaires.
Il cherchait nécessairement à améliorer ce qu'on lui avait transmis, n'ayant pas comme lisières indestructibles des us surannés ni des coutumes renouvelables en honneur jusques à ses côtés.
Le désir de mieux faire lui avait déjà inspiré des réformes que l'usage et le temps consacrèrent par des résultats consolants. Il avait dans la même intention favorisé l'établissement de divers collèges, de plusieurs couvents ; les fondations de la Providence n'eurent point d'autres mobiles, ni l'appel des Oblats, Viateurs et des Jésuites. La fondation des communautés des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie et de Sainte-Anne n'était que la poursuite systématique du même idéal élevé ; fondations opportunes dont le moindre mérite ne fut pas de rendre plus souples, plus dociles les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, qui subissaient les directions d'une opposition obstinée.
« Il est de ma connaissance, nous confient les Mémoires Poulin, que le curé de Beauharnois désirait avoir des sœurs pour sa ville naissante. M. Gharland était un prêtre dévoué à Mgr Bourget, et par là même peu intime avec les Sulpiciens. Il résolut d'aller demander des Sœurs de la Congrégation. On le reçut fort mal. Il s'en revint trouver l'évêque qui lui dit (' Eh bien ! allez à Longueil. Vous y trouverez des sœurs qui vous sont si nécessaires. Elles sont de récente fondation, il est vrai ; mais elles feront parfaitement bien votre affaire, puisque vous avez été éconduit ailleurs. » La prédiction s'est en tout point réalisée.
(( Plus tard, et quand les Sœurs de la Congrégation eurent constaté le succès du couvent de Beauharnois, que suivirent ceux de Saint-Timothée, de Sainte-Cécile et de Saint-Louis, elles eurent du regret ; mais trop tard.
« J'ai moi-mômc, consigne M. Poulin, entendu exprimer ce regret, par une sœur de la congrégation.
(( Ce fut certainement une erreur, dit-elle, d'avoir rejeté la demande de M. Charland. »
(( Dans les dernières années de Tépiscopat de Mgr Bourget les mêmes Sœurs de la Congrégation voulurent aller à Saint- Remi, où M. Beaudry désirait les installer. L'évêque s'y opposa, parce qu'elles y auraient été trop voisines de Saint- Michel, où se trouvaient déjà les Sœurs de Sainte-Anne, Saint- Cyprien, Saint-Michel et Saint-Remi ayant les mêmes Sœurs, ces religieuses en étaient moins isolées. Il ne fallait pas qu'elles fussent entravées par une concurrence toujours nuisible et souvent désastreuse. Ainsi donc, dans cette partie du diocès'e, les Sœurs de la Congrégation n'ont que le petit couvent de Chateauguay où elles eurent l'occasion de méditer à l'étroit sur l'isolement que leur ont préparé les vues mesquines de leurs premières supérieures. »
Ce chapitre nous paraîtrait incomplet si nous passions sous silence les témoignages publics de M. Colin et de Mgr Taché, dans leurs éloges funèbres, concernant l'œuvre liturgique et doctrinale de l'illustre évêque Bourget :
Trois objets se sont partagé tous les battements de son grand cœur, proclame M. Colin : son pays, son diocèse, l'Eglise.
Ce qu'il a surtout aimé dans son pays, c'est sa prospérité et son extension. Dans son diocèse, il a aimé son clergé, ses communautés, son peuple. Et dans l'Eglise ce qui a particulièrement concentré ses affections, c'est le Pape, ce &ont ses droits et ses privilèges, ses doctrines et ses principes.
Voilà ce qu'il a aimé. Et de cet amour, devenu en lui comme une puissance féconde et irrésistible, sont sorties toutes ses œuvres qui lui survivent et qui perpétueront à jamais la mémoire de son glorieux épiscopat.
Vous savez assez, mes frères, combien il a été dévoué à son pays : vous sUvez ce qu'il a écrit, ce qu'il a dit, ce qu'il a fait pour ranimer dans les cœurs canadiens le sentiment national ; vous vous souvenez encore de ses appels chaleureux à la population dans le but de l'attacher au sol natal et de développer la grande œuvre de la colonisation. Vous connaissez la peinture charmant© qu'il a faite des richesses du Canada et de ses inépuisables ressources. Vous n'avez pas oublié avec quelle ardeur il a cherché
par tous ΀s moyens à déraciner du milieu de son peuple chéri les vices qui tendent à L'appauvrir, à l'abaisser, à le ruiner.
Toutes ces choses sont encore présentes à votre mémoire.
Mais parlons plutôt des œuvres qull a conduites avec tant de force et d'un regard si étendu et si élevé, qu'il leur a comme imprimé le caractère de îa grandeur et de l'immortalité.
Tout se féconde et prend éclosion sous la chaleur puissante de son zèle et de sa charité.
Œuvre liturgique. — La Sainte Liturgie Romaine commence tout d'abord à occuper ses pensées et son activité. Toute son énergie se dirige d'ans sa pureté, dans son intégrité, dans sa splendeur. II veut qu'elle règne dans son diocèse, qu^elle y soit la loi des cérémonies et des pompes religieuses.. Et sous son impulsion,, on la voit bientôt jeter partout son éclat dans les communautés religieuses et dans les paroisses, puis, de son Diocèse se répandre dans toute la Province et au delà de la Province.
Œuvre doctrinale. — Sans cesse il eut devant les regards cette grave recommandation de l'Apôtre : Attende tibi et doctrinm (1. Tim. 4. 16.) Veillez non seiilement sur vous, mais encore sur la Doctrine ; veillez à sa pureté, à la pureté des dogmes, à la pureté des principes. Toute sa vie ce fut là l'objet de sa constante sollicitude, et jusqu'aux portes du tombeau, le grand Evêque, toujours en éveil,, fut le grand défenseur de la vérité catholique. Afin de rendre invincible ce zèle doctrinal, il s^attache à la pierre fondamentale sur laquelle reposent tous Ie& dogmes catholiques, à la colonne qui soutient toutes les vérités de notre foi,, au Pontife de Rome ; il lui consacre son amour et son dévouement ; et cet amour devenant pour lui un culte sacré, une religion, devenant le mobile de ses plus généreuses ardeurs et le principe de ses plus beaux sacrifices, lui fait embrasser en plénitude toutes les causes du Saint-Siège et répondre avec intrépidité à tous les appels qu'il en reçoit.
Il est à Rome quand est défini parmi les applaudissements d^e rUnîvers le Dogme de l'Immaculée Conceptiom Son âme s'émeut à la voix du Pontife Suprême ; sa foi, sa piété s''attendrissent en contemplant le nouveau diamant qui va enrichir la couronne de Marie, et le mandement, si onctueux, qu'il adressa alors à ses chers fidèles demeure comme un glorieux mionument ée la piété fîlîale envers l'Immaculée Mère de Dieu.
Il est à Rome lorsqu'apparaît la célèbre Bulle Quanta cura avec l'Immortel Sijllabus qui raccompagne. Ce grand code catholique de la philosophie et des sociétés chrétiennes fut invariablement le flambeau qui éclaira tous ses actes. Et l'on n-e saurait assez admirer le sommaire précis, ferme, intelligent qu'il fit aussitôt, puur son troupeau, de cet impérissable document.
Il est encore à Rome, à ïa. définition solennelle de rinfaillîbi- Iftê Pontificale. Dire ce qu'il éprouva en se voyant juge de la foi parmi les Evêques et les Patriarches de Tunivers entier ; dire les
iBipressions gui s'emparèrent de son âme au moment où il eut à donner son placel décisif, nous serait chose impossible ; lui seul p«ut nous le donner à entendre par les remarquables paroles qu'il noua a laissées. « Oui, s'écrie4-il, cela me plaît, je le déclare, jôle proclame, je le juge : le Pape est infaillible, placet. J'en faisais autrefois, avec les plus savants docteurs, ma croyance la plus chère, j'en ferai maintenant avec toute l'Eglise l'aliment et le soutien de ma foi : le Pape est infaillible, placei. C'est ma joie de lô pronancer, ce sera mon bonheur et mon salut de le croire et de l'enseigner à mon troupeau : le Pape est vraiment infaillible dans les dogmes comme dans les principes des mœurs, placet. »
Et la vigilance qu'il déploya en ce qui regarde la doctrine, s'étendant non moins attentivement sur les règles de la conduite humaine et des consciences, il plaça toute la Théologie morale sous la sage autorHé du plus prudent des nwralistes de notre époque, du grand Docteur contemporain, S. Alphonse de Liguori.
0 Pontife ! vous avez bien veillé sur la doctrine ; vous avez soutenu pour sa défense les plus vaillants combats ; vous avez enflammé les cœurs de vos enfants par le feu qui consumait le
r vôtre.
Mai& là ne s'arrête pas, mes frères, ce zèle fécond. Vient l'œuvre des paroisses. Pasteur des âmes, il lui faut répondre au besoin d'expansion de son vaste diocèse, au progrès étonnant qui se fait partout dans la population, à l'accroissement rapide de ces familles pures et chastes que Dieu ne cesse de bénir. C'est par les paroisses que le peuple es groupe et se développe, que la religion se répand d'une manière plus régulière et plus efficace parmi le troupeau. Il crée donc des paroisses, il les multiplie, les affermit, les organise ; et sous sa juridiction, par son initiative, son inspiration, son autorité, 75 paroisses nouvelles sont érigées dans son seul diocèse, soit dans la ville de Montréal, soit dans les campagnes. ..
Nous reviendrons plus lard à cette question des paroisses. Et voyons ce que, dans le même ordre d'idées, Mgr Taché, mieux à Taise à coup sûr, dit à la même occasion :
— Je sens que je n'ai pas besoin d^excuse pour dire que le Canada n'était pas parfait.
Notre chère patrie avait été victime, dans Tordre politique, de ceux qui prêtaient une oreille trop attentive aux pernicieuses erreurs qui débordaient en Europe.
L'Océan qui semblait trop vaste pour que l'ancienne France pût porter seeours à. la nouvelle, avait vu ses boras se rapprocher pour laisser pénétrer jusqu^en Canada les horribles blasphèmes des prétendus philosophes français.
Le poison de Ferreur est si subtil qu'il pénétra dans Tâme d'un
trop grand nombre de Canadiens qui se l'assimilaient sans même sembler s'apercevoir qu'en cela ils se faisaient l'écho de l'homme qui avait le plus cruellement insulté à leurs malheurs. Bien des voltairiens habitaient les rives du Saint-Laurent. Les sarcasmes infernaux de l'ennemi de Dieu et de la société recevaient l'hospitalité dans un trop grand nombre de nos meilleures familles canadiennes.
Il me suffit, mes frères, de me rappeler mes propres souvenirs. Petit enfant, j'ai entendu ce que je n'aurais jamais dû entendre. Petit enfant, j'ai constaté que des hommes qui auraient dû être à la tête de la société pour la porter au bien, lui donnaient l'exemple de l'indifférence et même de l'impiété.
L'égarement intellectuel conduit à l'abaissement moral, et le peuple, à l'époque dont je parle, mesurait des dons du ciel pour offenser Celui qui les lui prodiguait. Dans plusieurs de nos meilleures campagnes le vice affreux de l'ivrognerie faisait des ravages épouvantables, et par la ruine morale de notre peuple, il le conduisait jusqu'à la ruine matérielle.
Heureusement pour notre société canadienne, Dieu s'est souvenu de la foi de nos pères, et il a placé au milieu de notre peuple les (( deux oints de l'huile sainte (1), dont la dépouille mortelle repose ici et que nous contemplons avec un légitime orgueil et une ardente reconnaissance. Ces deux hommes ont compris le mal intellectuel, la plaie sociale qui menaçait le Canada.
Tous deux se sont nais à l'œuvre de notre régénération et y ont travaillé sans relâche. Doués, l'un d'une éloquence irrésistible, l'autre de la puissance d'attraction qui s'attachait à sa voix émue et persuasive, tous deux se sont consumés avec fruit pour le bien des peuples confiés à leur sollicitude.
La sainte doctrine, dans toute sa pureté, a lui, aux regards de ceux qui avaient souci de leurs véritables intérêts. Sans hésitation, sans tergiversation, comme sans compromis, les faux enseignements ont été démasqués, la littérature dangereuse flétrie, les misères soulagées, et rien n'a été omis de ce qui peut rendre le peuple instruit, bon, heureux et prospère.
... Mais tout cela ne suffisait pas encore aux cœurs des deux grands apôtres. Pardonnez si je confonds ici leurs œuvres, celui qui a survécu a souvent répété, pendant sa longue carrière, qu'il ne faisait que réaliser les projets de son vénéré prédécesseur. Il est bien permis de les réunir dans la même admiration comme ils sont réunis tous les deux ici sous le même catafalque. Un zèle identique, une ardeur égale pour le bien, leur ont fait concevoir d'un commun accord ces plans merveilleux qu'on a vus, se dérouler successivement pendant leur glorieux épiscopat.
Mgr Lartigue meurt, mais son esprit lui survit dans son dis-
(1) Mgr Lartigue et Mgr Bourgct doiil il faisait l'éloge funèbre.
ciple et son successeur. A peine monté sur le trône épiscopal, la première pensée de Mgr Bourget est pour le père commun des fidèles et des pasteurs. Son premier regard se tourne vers Rome ; son premier voyage vers la ville éternelle. Il part pour ce pèlerinage qu'il accompli avec tant de foi et de dévouement, qu'il est impossible d'en connaître les particularités sans en être profondément ému et sensiblement édifié.
Il voit le Souverain Pontife, il lui soumet ses vues, il reçoit l'approbation des projets qu'il a conçus avec Mgr Lartigue. Fort de l'approbation et de la bénédiction du Saint-Siège, il reprend le chemin de sa ville épiscopale, bien décidé à ne permettre à aucune considération humaine ou personnelle d'entraver l'œuvre de Dieu, à laquelle il renouvela la consécration de son existence. Persuadé que toutes les forces de l'Eglise ont besoin d'être mises à contribution pour assurer le salut des peuples. Mgr Bourget comprit que le Canada avait une réparation à faire. Il était décidé à lui rendre les secours dont il avait été privé par Vexpulsion des religieux.
C'est 'Sur la voie de Rome que l'évêque de Montréal rencontre l'évêque de Marseille... Déjà depuis quelques années, Mgr de Mazenod a fondé la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée. Ce cœur généreux avait été ému à l'aspect des ruines de toutes sortes, accumulées par la révolution française, il se laisse -entraîner par la noble ambition de réparer ce qu'il pourra des désastres de cette trop regrettable époque. Les Oblats suppléeront autant que possible aux ordres religieux expulsés. La pensée de Mgr Bourget s'identifie avec celle de Mgr de Mazenod. Ces cœurs généreux se comprennent. Mgr Bourget demande des Oblats ; Mgr de Mazenod semble entrevoir que l'évêque de Montréal sera comme un second fondateur de sa Congrégation chérie sur la terre du Canada. Il acquiesce à sa demande, et au commencement de décembre 1841, les Oblats arrivent à Montréal.
Merci, vénéré et bien-aimé père, d'avoir amené dans notre pays la Congrégation religieuse à laquelle je suis heureux d'appartenir. Merci de m'avoir fourni l'occasion et donné la permission de suivre, dans cette Congrégation, la vocation qui a fait le bonheur de ma vie ! ! !...
Les vues de Mgr Bourget étaient trop grandes et trop catholiques pour se contenter d'assurer le bonheur des populations soumises immédiatement à sa juridiction. Son zèle et son cœur d'évêque le poussaient plus loin. Tout ce qui tenait aux missions lui était cher. Sans parler d'autres pays, qu'il me soit permis encora ici de lui offrir mes remerciements pour ce qu'il a fait, non seulement pour le Canada d'alors, mais aussi pour le Canada d'aujourd'hui.
Je n'hésite pas à le dire, c'est à lui surtout que nous devons cette chaîne de missions qui s'étendent depuis Bethsiamits et le
Labrador jusqu'à New-Westminster, sur les rivages de l'Océan Pacifique.
Aux jours mauvais que traversent nos missions du Nord- Ouest, il semble que Dieu avait préparé au protecteur de ces missions une consolation qu'il ne désirait pas, mais qui emprunte aux circonstances un cachet de dévouement digne -de sa grande âme. Non seulement les Oblats de Marie Immaculée ont prêché l'Evangile aux sauvages dans le Nord-Ouest, mais deux d'entre eux viennent d'y ceuillir la palme du martyre, les Pères Fafard et Marchand...
Le sang des martyrs est une semence féconde. Mgr Bourget savait apprécier la valeur de ce sang généreux ; il savait que notre terre du Canada en avait été abondamment arrosée et que ce sang des martyrs coulant sur la terre canadienne avait préparé au ciel des trésors inépuisables de libéralité divine. Il savait qxhe parmi les martyrs dont les noms ornent si noblement les prey mières pages de notre histoire étaient les enfants de la Compa- / gnie de Jésus, les flls de Loyola. / Je le répète, on avait eu peur du chapelet qu'ils portent à leur
/ ceinture, on les avait expulsés ; mais le zèle généreux de
Mgr Bourget avait conçu l'idée de ramener les Jésuites sur Fancien théâtre de leurs travaux et de leur dévouement. Ce projet ne tarda pas à se réaliser. Imbus de fausses idées, des hommes, bons d'ailleurs, s'étaient un peu trop habitués à ne plus voir la bure du pauvre religieux, la pauvre robe du Jésuite, l'habit de ceux qui ont tout sacrifié pour Dieu.
Il y eut un instant d'hésitation chez les uns comme un vrai sentiment de bonheur chez les autres ; mais la lumière ne tarda pas à briller de son plus vif éclat. On comprit ce que le pays devait de reconnaissance à ceux qui revenaient non comme dans une terre étrangère, mais bien au contraire dans leur domaine. Cette terre du Canada, l'ordre célèbre l'avait autrefois conquise non par le glaive et la guerre, mais par la croix et le dévouement ; non pas en versant le sang des autres, mais en versant leur propre sang pour le bonheur de leur terre d'adoption. Aussi le Canada sait gré à Mgr Bourget des avantages dont il l'a remis en possession, et, pour ma part, j'espère que les plaines de l'Ouest reverront bientôt les Jésuites (ils y sont) qui ont été les premiers à les explorer.
Quand on se sacrifie entièrement soi-même, on ne tient guère compte des choses de la terre et du temps. Les âmes ardentes et dévouées qiai soupirent après les richesses impérissables du ciel négligent les trésors si frivoles de la terre, ou mieux, si elles en ont l'occasion, elles savent les tourner au profit de l'himianité souffrante : c'est ce qu'ont accompli les » deux fila de l'onction sainte » dont la dépouille mortelle repose ici.
'Qui pourrait dire tout ce qu'ils ont fait pour les pauvres, les malades, les orphelins, les affligés de toute sorte ; non seulement
ils lettr oiit voué leur cœur et prodigué les consolations les plus douées- et les plus aJ^ondantes; mais ils leur ont sacrifié généreusement tout ce qu'ils pouvaient posséder ou espérer. Aussi, après soixante ans d'un double épiscopat, ces deux généreuses existences se sont éteintes successivement dans le dénûment le plus complet,, ils ne possédaient rien. Le bilan des choses de la terre ne leur aurait pas même permis de pourvoir aux frais de leur sépulture...
Si chaque individu a ses heures de lutte, ses heures de trouble, ceux qui sont à la tête de la société clu-étienne ont une plus large part dans tout ce qui éprouve le cœur.
Qui dira les peines, les sollicitudes, les souffrances de ces deux hommes ? Ils étaient trop grands p'our s'épancher au dehors, mais dans l'intimité de leurs relations,, ils ont versé l'un dans l'autre leur cœur d'apôtre. Mais c'est surtout dans le cœur de leur divin Maître qu'ils aimaient à s'épancher et à chercher la consolation dont le cœur humain est si avide. Qui redira €e qui s'est passé aux pieds des autels, ici même, dans cette cathédrale provisoire, où pendant vingt ans il a prié ? Qui redira les émotions dont cet autel a été témoin ou qu'il a fait naître ? Là dans ce tabernacle se cachait la victime de l'amour, là aux pieds de ce même tabernacle l'amour amenait une autre victime qui, en s'^offrant à son Dieu, lui demandait force et lumière. Cest aux pieds des saints autels que l'on cherche les enseignements véritables et l'inébranlable constance nécessaire pour faire le bien au milieu des luttes et des difficultés. Ne nous étonnons pas de ces luttes, ce sont elles qui justifient ce que j'ai dit tout à l'heure, que la victime qui doit s'attacher à la croix qui brille sur la poitrine de l'évêque est celui-là même qui porte cette croix ; mais ces luttes étant toutes pour Dieu, elles n'ont jamais provoqué de plaintes amères, de paroles acerbes ; quand il n'y a pas de fiel au cœur, il ne peut y avoir d'amertume sur les lèvres.
« De ces luttes que restera-t-il ? un sentiment profond de vénération et de reconnaissance.
<( On a compris que l'évêque doit voir les choses à un point de vue plus élevé que les autres ; plus élevé non-seulement que le commun des fidèles, mais que la plupart des membres de son clergé.
« L'évêque, par son élévation, est placé comme sur une montagne d'où il contemple les choses du Ciel afin de préparer les choses de la terre de façon à ne pas détourner les hommes de leur fin dernière. L'évêque peut avoir des raisons d'un ordre élevé qu'il ne peut communiquer à tous, mais que tous doivent accepter comme l'expression de la volonté de Dieu. Laissez-moi vous en citer un exemple ': — Un cruel incendie avait dévasté la ville de Montréal, c'était en 1852. Le résultat de 30 années de travail et de sacrifices avait été détruit avec l'établissement épiscopal, la cathédrale et le palais étaient en ruine. On vint alors faire des offres
à Mgr Bourget, on ne lui demande qu'une chose, de rester à Saint- Jacques, à Saint-Jacques qu'il aime tant ! où il avait travaillé et prié pendant de nombreuses années, où il avait été sacré évêque, — Saint-Jacques, où le souvenir de son vénéré prédécesseur était si profondément gravé, et où son cœur aurait goûté de si douces jouissances. On ne lui demande que de rester et on lera le reste.
c< Le saint évêque se recueille devant son Dieu, il est éclairé d'une lumière divine, il voit comme les hommes ne savent pas voir, et il se décide à refuser ce qui naturellement lui était si agréable. Il m'a confié les raisons qui l'ont déterminé à une démarche qui a tant surpris et tant contristé ; je ne violerai pas un secret, mais je vous dirai mon appréciation. Dans sa carrière toute marquée au cachet de la grandeur rien ne m'a plus frappé que la détermination qu'a prise Mgr Bourget de venir se fixer ici... Les considérations qu'il m'a données m'ont paru d'un ordre si élevé si au-dessus de ce que l'homme ordinaire conçoit, que je me suis dit : Oh ! qu'il est grand ! Qu'il est héroïque ! Quel acte inspiré !
« Voilà comment j'ai apprécié les motifs d'une démarche que je ne comprenais pas moi-même... »
Les ans écoulés, et l'expérience des hommes ont révélé le secret de Mgr Taché : un immense désir d'apaisement, utile aux âmes, lui faisait saisir l'occasion offerte par le malheur ; il s'éloignait autant du foyer de discorde qu'il se rapprochait de Dieu.