‹ Mgr Ignace BourgetChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Portrait de Mgr Dourget : sa simplicité, sa modestie, sa bonté. — Il est ferme, travailleur iniatigable et fidèle dans ses amitiés ; sa chanté ne connaît ni limites, ni obstacles et son accueil, toujours paternel, est facile pour tous ; pureté de sa doctrine, éminence de ses Vertus. — Les visites pastorales. H appelle les Oblats de Marie Immaculée au Canada, y ramène la Compagnie de Jésus et s'assure le concours de Clercs Paroissiaux du Saint-Visiteur, qui, comme d'autres Institutions, le considèrent comme leur second fondateur.

Après tout ce que nous avons déjà relaté de la Vie et des OEuvres de Mgr Bourget, en vue de tout ce que nous devons en exposer encore et surtout pour atténuer certains faits regrettables, à la charge d'autrui, que le respect de l'Histoire nous oblige pourtant de consigner, parce qu'on ne saurait taire les épreuves, le martyre des héros sans amoindrir injustement leurs mérites et leur gloire, nous croyons utile de donner ici, plus complet, le portrait physique et moral de cet inoubliable évêque.

Nous pourrions le faire, assurément, en recourant à diverses sources amies, sincères néanmoins, mais que la malignité du contradicteur inévitable aurait tôt fait de frapper de suspicion. Nous préférons donc confier au Séminaire de Montréal, lui-même, à cette maison qui bannit Mgr Lartigue de son sein et rendit son ministère ingrat ; à ces « Messieurs » dont Mgr Bourget réformera l'enseigneement et troublera les us et coutumes, ce qui ne pouvait être à leurs yeux, malgré les bonnes intentions et la nécessité, que de noirs attentats ; nous préférons, disons-nous, demander à ces Messieurs, eux-

mêmes, qui furent si exigeants, ce qu'était le digne Evêque Ignace Bourget et ce qu'il faut en penser défmitivement.

Plein d'années, ayant, jusqu'à la lie amère vidé avec une idéale sérénité la large coupe d'une douloureuse destinée, Ignace Bourget avait dit, enfm, à l'imitation de son divin maître : tout pour moi est consommé ; et il avait rendu sa belle âme à Dieu.

Le peuple canadien, qui avait l'habitude de voir le bon ëvêque circuler au milieu de lui, le croyait immortel. L'annonce de sa maladie, qui fut courte, causa de l'étonnement, on apprit presque en même temps sa mort, et ce fut une consternation universelle : toutes les familles se sentaient atteintes à la fois par un grand malheur et toutes les âmes se prirent à gémir dans leur deuil profond.

Alors on décida que les dépouilles mortelles de Mgr Lartigue et de Mgr Bourget seraient réunies dans la mort, comme leurs cœurs avaient été, de si longues années durant, unis dans l'effort et dans la souffrance. Ils iront ensemble à la cathédrale qu'ils avaient construite et qui gardera leurs cendres. Tout le peuple en larmes les y accompagnera, mais à Notre-Dame d'abord. Devant le catafalque commun des deux premiers évêques de Montréal, se trouvèrent assemblés plusieurs évêques, témoins des morts, tout le clergé qui avait coHaboré avec eux, tous les fidèles qui avaient bénéficié de leurs bienfaits. On attendait avec impatience qu'on rendit témoignage à ees morts illustres et quelque énervement se manifesta quand on sut que ce soin était échu à un prêtre de Saint-Sulpice.

Quel témoignage heureux et suffisant pouvait-on bien attendre dès lors ! Ce fut le souci de la plupart, la curiosité des initiés.

Le Séminaire, cependant, sut choisir son organe. II faut admettre que tes paroles à dire, furent aussi avec accord pesées au poid's net du sanctuaire qui comporte autant de respect pour ceux qui s'en vont, que de vérité pour ceux qui leur survivent, surtout quand on juge ces morts face au peuple qui fut leur c-œur et leur héritage.

Donc, M. Colin, le supérieur même du Séminaire de Saint- Sul-pice de Montréal monta en chaire et, en parfaite connais-

sance de cause, son établissement l'ayant, d'ailleurs, maintes fois éprouvée il rendit aussitôt témoignage de la force, de la vigueur de Tillustre défunt, choisissant, ce texte pour mieux développer son éloge funèbre : Dédit ipsi Dominus. lortitudincm ci usque in senectutem permunsit illi virtus^ Dieu lui a donné la force et sa vigueur s'est maintenue jusqu'à la vieillesse.

Les fronts s'éclaircirent à ses mots ; c[uelques esprits délicats eurent un discret sourire ; un parlementaire encore illustre et vivant, se pencha vers son voisin et murmura : « Ça ira sans rancune î »

Oui, mais non sans prudence et restrictions.

M. Colin était au demeurant fort grave, tout pénétré de son sujet ; manifestement, il n'avait nul désir de provoquer des objections ; il rendait un témoignage vibrant, honnête, sincère en tout ce qu'il pouvait aborder décemment ; pour le surplus, qui étaient des affaires particulières à ces Messieurs, c'est-à-dire délicates, il garda le silence. D'aucuns insinuèrent que si un Sulpicien, plutôt qu'un évêque qualifié, à Notre- Dame, prit la parole en cette circonstance, c'est que, chez soi, on veut bien dire la vérité des autres, pas toute la vérité qui n'est pas bonne pour tous ; mais qu'on n'a cure d'y entendre sur son propre conipte de pénibles confidences.

On peut donc croire le vénérable M. Colin, quand il nous fait, de Monseigneur Ignace Bourget, ce portrait véritablement

le :

... Le digne prélat, faible de corps, mais doué d'une organisation intérieure peu commune, avait reçu de Dieu une force d'un ordre supérieur, qui le rendit capable dés entreprises les plus diverses et les plus difficiles.

Cette merveilleuse puissance que révéla en lui l'influence incroyable qu'il ne cessa d'exercer sur les hommes et sur les événements de son époque, il l'a conservée jusqu'au fond de sa retraite solitaire, jusqu'au dernier jour de sa vieillesse ; et il en fait encore sentir les remarquables effets^ après sa mort.

C'est eette force secrète et irrésistible qui au cri : Monseig^ieur Bouryet est mort, a soudain remué toute cette grande cité, tout ce vaste diocèse, toute cette province. C'est cette force qui a ébranlé vos eœurs, qui de toutes parts, de toutes conditions, de tout âge vous a attirés en nombre immense vers ces restes mortels et qui, en ce moment, sous ces voûtes- sacrées, parmi ces emblèmes de

deuil, vous tient pressés, silencieux, autour de ce cercueil, dans l'attitude du respect, de la reconnaissance et de l'amour, avec un indicible mélange de douleur et d'enthousiasme.

Cette force surhumaine élevant notre Pontife à une hauteur où le regard ne peut plus l'atteindre, sans que l'admiration vienne s'ajouter à la vénération, rehausse par là tout ce qu'il est et tout ce qu'il a fait, et imprime la grandeur à sa personne comme à ses actes.

Monseigneur Bourget fut vraiment grand. Il fut grand dans ses vertus, il fut grand dans ses œuvres...

... L'humble et pieux secrétaire de Mgr Lartigue se fit remarquer par des qualités d'intelligence et de cœur qui lui méritèrent de monter à pas rapides jusqu'aux gloires de l'Episcopat et bientôt de recevoir, aux acclamations de tous, l'héritage du digne et vénéré Prélat à l'ombre duquel il avait grandi chaque jour en toutes sortes de perfections.

Ce fut surtout quand cet héritage sacré eut été mis en sa possession et qu'il eut à soutenir lui-même tout le poids de ce redoutable fardeau, que se révélèrent toutes les richesses cachées au fond de son noble et vaste cœur.

Nous n'entreprendrons pas de vous dire tous les dons de nature qui faisaient l'ornement de ce Pontife, de vous représenter ce qu'il avait de doux et de pénétrant dans le regard, de simple et de modeste dans l'attitude, de vous peindre ce reflet du ciel qui paraissait sur son front, ce sourire d'innocence et de paix qui donnait tant de charme à son visage angélique, ce caractère aimable, affectueux et bienveillant, toute cette physionomie enipreinte de bonté et d'énergie et cette rare facilité à accueillir indistinctement les grands et les petits, les riches et les pauvres, avec une patience et une aménité qui ne connaissaient point de lassitu-de.

Laissons à d'autres le soin de rassembler et de décrire ces traits extérieurs.

D'une imagination heureuse, d'un cœur aimant, se plaisant à couvrir tous les défauts et invariablement fidèle dans ses amitiés, d'un esprit facile, vif et clairvoyant, d'un amour pour l'étude et d'une capacité de travail s'étendant à tout et que les longues veillées de la nuit, même après les journées les plus absorbantes, pouvaient à peine satisfaire, Monseigneur Bourget, qu'on croyait avoir fait le' vœu de ne jamais perdre aucun instant, jouissait d'une fermeté de résolution et d'une puissance d'activité dépassant les limites ordinaires.

Rien n'était beau comme de le voir se multipliant à l'infini, faisant face à tous ses devoirs, se prodiguant dans ses visites pastorales à tout le monde, et employant le temps du sommeil à ses correspondances, puis de retour à son évêché, passant des occupations les plus graves aux moindres services de la charité, allant sans cesse de son bureau au parloir, quittant la rédaction d'un mandement pour répondre à im vieillard dans la peine, à une

pauvre femme des faubourgs, laissant en suspens les questions les plus sérieuses pour descendre enseigner le catéchisme aux enfants et leur expliquer l'évangile appris pendant la semaine, et se faisant ainsi à toutes les situations les plus diverses, les plus opposées avec une liberté d'esprit, une sérénité de visage et une égalité d'àme qu'on chercherait en vain à décrire. C'était un spectacle unique, véritable objet de ravissement, pour tous ceux qui en étaient témoins.

Les nombreuses courses pastorales que, malgré ses incessantes infirmités, il fit en tous sens dans son immense diocèse, ne parvinrent pas à épuiser cette infatigable activité. Toujours, comme sous l'empire d'une volonté toute puissante, sa vigueur renaissait quand s'élevait la voix du devoir. Et alors les distances ellesmêmes, les plus grandes, s'effaçaient à ses yeux ; l'Océan et ses tempêtes n'avaient plus pour lui rien d'effrayant, et les traversées, si laborieuses qu'elles fussent à son frêle tempérament, ne pouvaient mettre obstacle à ses déterminations. Comme autrefois le grand Apôtre il voulait voir Pierre, il avait besoin de voir Pierre. Son œil aspirait à se rassasier de cette vision sensible' de la vérité. Il fit sept voyages en Europe et huit à Rome. Mais ces voyages étaient autant de pèlerinages qu'il accomplissait sans jamais se' détourner de sa route. Et toujours il en revenait plus rempli de foi, plus attaché au Pape.

Les souvenirs du catholicisme, qu'il avait puisés à leur centre et à leur foyer, lui servaient à féconder ses pensées, à nourrir ses conversations, à enrichir ses lettres pastorales et ses mandements, au nombre de plus de trois cents et dont plusieurs resteront comme des gloires pour l'épiscopat canadien.

Où trouver plus de force, plus dé puissance d'action, plus de courage et plus d'amour du devoir que dans le développement de cette vie d'apôtre ?

Aucun pinceau ne pourrait rendre sous ses vraies couleurs cette étonnante physionomie, cet homme aux convictions profondes, d'une conscience intègre, d'une pureté de vue hors -de discussion, d'une' capacité d'action incroyable, d'un esprit d'entreprise ne connaissant de limites que dans son amour pour Dieu et pour son diocèse ; âme de feu dans une constitution faible et délicate, volonté infrangible unie à une inaltérable douceur, invincible énergie jointe à une bonté inépuisable, modestie surprenante et cependant courage ne comptant jamais avec les obstacles, tout cela n'est qu'un pâle rayon de cette grande figure historique, de ce prélat qui a exercé sur ses contemporains un ascendant, un prestige dont on n'a pas encore mesuré toute l'étendue, de cet Evêque qui fut sans contredit, pour l'Eglise du Canada, l'homme le plus considérable et le plus prodigieux de son siècle.

Mais ce qui relevait ces brillantes qualités naturelles de Monseigneur Bourget, c'est que la puissance intérieure qui, en lui,.

mettait tout en mouTement, alla s'alimenter à des sources supérieures, aux sources pures de la foi, aux sources de cette toi divine que décrit si admirablement saint Paul et qui rend capable de si merveilleux effets, de cette toi qui illumine, élève, agrandit, de cette toi qui enrichit les facultés et transforme la nature, qui tait le juste et fait l'homme de Dieu.

Monseigneur Bourget vivait de cette toi pure, active, lumineuse, ardente ; elle lui communiquait cette extraordinaire énergie qu'on a peine à s'expliquer ; elle l'établissait dans cette sphère surhumaine où les pensées éclairant son âme et les horizons se déroulant à ses regards, ont plus d'une fois par leur hauteur ou leur étendue, déconcerté les calculs et les raisonnements du monde ; elle le tenait uni à Dieu, plongé en Dieu, en commerce habituel avec Dieu, n'ayant d'aspiration, d'intention et, si j'ose dire, de passion que pour Dieu...

Aussi qui n'a pas admiré en notre auguste Prélat cet amour, ce besoin, cette habitude de la prière par où se reconnaît toujours sûrement l'homme de Dieu ? Qui n'a pas été frappé de son grand esprit de religion dans toutes ses fonctions épiscopales ; de son exactitude et de son pieux respect à l'égard des moindres règles liturgiques ; de sa gravité et de sa dignité au saint autel et dans les cérémonies sacrées ? Comme alors son visage paraissait se transfigurer et son âme se tenir au ciel, tandis que, sous les vêtements pontificaux, il remplissait si parfaitement les rites divins de la Sainte Eglise. Quelle majesté ! s'écriait quelqu'un le voyant pontifier aux funérailles de l'ancien et remarquable archevêque de Québec, quel spectacle ! et ce cri spontané de l'émotion ne faisait que traduire l'admiration qui s'était alors emparée de toute l'assistance.

Et sa piété ! qu'on était touché en la contemplant si aimable et si onctueuse ; en respirant cette bonne odeur de Jésus-Christ que partout elle répandait autour de lui ; en subissant le charme indicible dont elle pénétrait toutes ses exhortations, tous ses discours, toutes ses conversations et jusqu'à ses moindres relations. Piété aussi tendre que solide', il ne pouvait assez en suivre les douces tendances : longues heures dans le recueillement et l'amour en présence du sacrement adorable de nos autels ; visites fréquentes et pleines d'ineffables délices dans les sanctuaires consacrés à la très sainte Vierge ; pratique filiale de dépo&er, avant de -les publier, ses lettres pastorales et ses mandements aux pieds de' Marie Immaculée, comme une offrande à la Mère de Dieu ; inénarrables effusions de foi et de charité devant les reliques des martyrs et des saints ; ce n'était pas assez pour répondre à son insatiable besoin d'épanchement et d'amour, et le matin, longtemps avant les premières clartés du jour, ou le soir bien avant dans la nuit, quand tout sommeillait, quand personne ne pouvait surprendre les secrets de sa vertu, il s'agenouillait à chaque station du

cheuiin de la croix, méditant la passion du Sauveur, et faisant ainsi sou pèlerinage du cœur.

Surtout qui n'a été ravi de son inébranlable confiance en Dieu? de cette imperturbable paix avec laquelle, pénétrant les desseins de la Sagesse éternelle, adorant la main de Dieu au fond de tous les événements, comptant sur sa puissance infime autant que sur son insondable amour, il défiait toutes les épreuves, affrontait toutes les difficultés, se jouait des impossibilités humaines «t demeurait ferme dans ses projets, parfois seul contre' tous, pourvu qu'il sût que Dieu était avec lui ? Son bon cœur s'attristait de la conduite des mondains, qui ne s'appuient que sur leurs richesses et sur eux-mêmes. Et un incendie étant venu tout à coup détruire un de leurs plans les mieux concertés : Ah ! s'écria-t-il, ils se glorifiaient de leurs avantages temporels et voilà pourquoi la main ■de Dieu a tout renversé en un instant : Hi in curribus et hi in eqids ; mais pour nous, nous mettons notre espérance en Dieu : no8 autem in nomine Domini, et Dieu ne nous fera jamais défaut. C'est pourquoi en témoignage perpétuel de cette divine confiance, il voulut que son œuvre d^ prédilection portât le nom de Providence.

... 'Qu'il est grand notre Evoque ! grand par sa foi, grand dans son union avec l'Infini : ciuelle r-eligion, quel esprit de prière, quelle piété, quelle confiance en Dieu ! c'est la grandeur surnaturelle envisagée dans ses effets <du côté de l'éternité.

Mais comme on ne peut s'élever à Dieu sans quitter la terre', l'union à Dieu considérée sous ce nouvel aspect produit trois autres effets dans l'âme. Elle détache des biens de ce monde par le désintéressement ; elle détache de l'entraînement des sens par la mortiiication ; elle détache des séductions de l'orgueil par Thumilité. Oh ! Pontife vénéré, que nous retrouvons admirablement ces merveilleux effets dans votre belle et sainte existence !

Ah ! le Sage se plaît à mettre un homme désintéressé parmi les prodiges du monde et il le regarde comme le plus heureux et le' plus innO'Cent des hommes. On est-il et on le' trouver ? Nous le comblerons de louanges quand nous l'aurons trouvé. Car sa vie est un miracle. (Eccl. 31-8.)

Cet homme désintéressé, ce prodige, es miracle, dont parient les saintes Lettres, nous Pavons trouvé, mes frères. C'est l'illustre Pontife dont les restés semblent encore respirer la vie au milieu de nous. -Qui n'a connu son détachement des biens de la terre ? la simplicité de tout ce qui servait à son nsage ? simplicité dans ses vêtements, simplicité dans son ameublement, simplicité et détaj chement poussés si loin que Ini, qni d'un signe faisait s'ouvrir toutes les mains et toutes les bourses, plus soucieux de la perfection évangélique que de son bien-être en ce monde, pauvre durant sa Tie et pauvre à sa mort, infatigable à réclamer des aumônes pour la gloire du culte, pour la cause du Pape et dé l'Eglise, pour

le soulagement des malheureux, mais constamment oublieux de lui-même, ne possédait rien en propre et s'était lait une loi de ne jamais porter aucun argent.

Il revenait de Kingston ; il perd son passage à Cornwall ; quatre' lieues le séparent de la station à laquelle il lui faut parvenir. Que fera-t-il ? Il est sans argent, il n'a pas même la modique pièce de monnaie dont n'est pas toujours dépourvu le dernier des pauvres ; à la manière des apôtres, qui ont tout quitté, le saint Eveque se met à cheminer, faisant à pied sa route de quatre lieues, priant et bénissant Dieu ; et quand il arrivé à Montréal à dix heures du soir, il est depuis quatre heures du matin sans avoir encore pris de nourriture.

Si son désintéressement fut grand, que dire maintenant, à en juger par ce trait, de sa mortification ? Quelle puissance sur luimême, quelle sévérité pour sa propre personne, avec quel empire ne tenait-il pas sous sa main tous les emportements, toutes les saillies, toutes les émotions de la nature. Ne semble-t-il pas qu'il avait fait avec son corps le pacte de ne jamais rien accorder à ses aises, encore moins à ses caprices, de lui retrancher même' du nécessaire, et qu'il se plaisait à disposer de ce corps comme d'un objet étranger, souvent même à le traiter en ennemi ? Partout se trahissait en Monseigneur son irrésistible attrait à dompter ses sens pour mieux appartenir à Dieu. Sa sobriété était exemplaire, ses jeûnes se multipliaient, ses privations étaient continuelles ; s'il s'asseyait, c'était sans s'adosser, s'il priait, il évitait tout appui ; ses occupations étaient sans trêve ni répit ; les récréations, le jeu, le repos lui étaient inconnus ; la maladie elle-même, si fréquente dans cet organisme épuisé de travail, ne pouvait l'emporter sur cette volonté souveraine qui trouvait dans les souvenirs de la Passion de Jésus-Christ le secret de se jouer avec la douleur. Et quand l'accablement physique dé la souffrance l'obligeait à subir les secours de l'art, alors rien n'était plus édifiant que sa patience; il ne savait ni se plaindre ni murmurer, et ne songeait qu'à témoigner de sa docile soumission à ce qui devenait pour lui le signe extérieur de la sainte volonté de Dieu.

Quand l'homme de Dieu a vaincu le monde et vaincu les plaisirs des sens, tout n'est pas fini, il lui resté encore à se vaincre lui-même en ce qu'il a de plus intime et de plus personnel, à vaincre son amour-propre et son orgueil. Sainte humilité, c'est là ton ouvrage et ton triomphe ! Que cette vertu du ciel, mes frères, était ferme et profondé en notre auguste Prélat ! Comme il cherchait, par une sorte d'inclination secrète, à fuir les regards, comme il était insensible à l'opinion, comme il aimait à s'isoler des spectacles humains, avec quelle impénétraT)le discrétion il taisait tout ce qui le concernait, quelle habileté n'avait-il pas à renvoyer toujours à son peuple, à son clergé, le mérite des œuvres au sujet desquellse on ne pouvait s'empêcher de lui adresser de justes ' louanges. Le sentiment de son indignité, qu'il exprima en termes

si touchants dans le premier de ses mandements, ne fit que croître et se fortifier pendant les mille vicissitudes de son brillant épisoopat. Rien ne paraissait mieux aller à ses attraits que de se faire petit avec les petits et pauvre avec les pauvres. Les emplois les plus bas lui offraient un charme indicible et il s'y prêtait avec un vrai bonheur. Et s'il est un spectacle attendrissant c'est celui de ce grand Prélat quittant la nuit sa chambre épiscopale, descendant silencieux dans la cour pour fendre du bois et emportant ce bois dans ses bras afin de réchauffer l'appartement de son serviteur malade. 0 humilité ! 0 grandeur des vertus de notre vénéré Pasteur !

Voilà, mes frères, le Pontife que Dieu a choisi, selon son cœur, entre tous les hommes. Voilà Thomme de Dieu qui depuis les jours de son enfance et de sa jeunesse n'a jamais quitté les sentiers de la vertu. Voilà celui qui fut notre Pasteur, notre Père, notre Evoque. Le portrait qui vient de vous en être fait est, hélas ! étrangement décoloré. Et cependant sous ces lignes inhabilement tracées, quelle incomparable figure ! Quel rayonnement de grandeur dans les dons naturels comme dans les dons surnaturels, dans les vertus qui unissent à Dieu comme dans celles qui détachent du monde et de la nature.

Aussi ne vous étonnez pas de cet empire mystérieux et irrésistible qu'il a eu toute sa vie' sur son peuple, sur les masses, sur tous les cœurs. Personne n'a pu s'y dérober complètement. Voyez les enfants qui accourent, les infirmes qui avancent à pas lents, Id vieillard qui s'émeut, la mère éplorée portant en ses bras son jeune enfant, cet ouvrier chargé du message de quelque malade, où vontils, que veulent-ils, formant cette longue et perpétuelle ascension vers les degrés du palais épiscopal et plus tard vers la solitude du Sault-au-Récollet ? Ils vont trouver le saint évêque. Ils veulent voir le saint évêque, lui parler, l'entendre, recevoir de lui une parole, une bénédiction, une prière, s'agenouiller avec lui^ et prier un instant avec lui et près de lui...

Le Canada, alors pays de missions, relevait encore ôi Rome de la S. G. de la Propag-ande. Quoi d'étonnant que lEglise mit à la tête de ce troupeau dispersé et dépourvu des apôtres ayant cœurs d'apôtres ? Quoi d'étonnant en ce que, choisit avec soin par des apôtres, ils fissent pleinement honneur à l'Eglise et à leurs modèles ? Les vertus de Mgr Bourget, qui sauvaient les âmes et les attachaient, rayonnaient aux yeux de tous, ne laissant dans l'ombre recherchée que le flam^ beau lui-même, qui répandait toute cette éblouissante clarté.

Difficultés et besoins sont le pain quotidien des apôtres ; Mgr Bourget ne fut, toute sa vie, nourrit d'un pain meilleur et

i?' le trouva pareil à celui q:ue connut son Maître ; il le trouva, pour ce motif, savoureux autant que salutaire.

Nous avons vu les qualités intérieures du bon évêque et quelques-unes des manifestations extérieures de ces qualités ; la prodigieuse prospérité de son Eglise témoigne encore de leur efficacité. Il ne lui suffisait pas, cependant, d'être luimême le guide, le père de son peuple aimé ; il ne se contentait pas d'assurer la pureté de la doctrine, la diffusion de renseignement primaire ; de veiller aux Rites Saints et à leur stricte observance ; de prodiguer autant de soins aux corps qu'aux âmes par les méthodes ; dans la mesure accessibles à ses moyens ; il voulait multiplier encore ces moyens pour une action toujours plus intense, plus étendue, plus efficace.

Ses prêtres, sous son inpulsion, sous ses yeux, faisaient tout ce qu'ils pouvaient ; ils s'épuisaient manifestement dans uïi labeur qui dépassait leurs forces. Il fallait augmenter leur nombre, leur trouver des aides, pour que toutes les parties de son champ fussent défrichées et pour que la moisson ne souffrît d'aucune négligence et fût recueillie à l'heure venue pour la gloire de Dieu. Mgr N. Provencher, du fonds de l'Ouest immense, ne se lassait pas de lui demander des prêtres, des religieux de préférence, et il donnait cent raisons pour justifier cette préférence que les évêques devaient accorder aux religieux dans le travail ingrat des missions. Mgr Bourget écoutait, pesait ces raisons et songea que ce qui se trouvait être excellent pour le Nord-Ouest,, ne serait point mauvais pour le district de Montréal, ni pour les autres. Des Religieux ! la conquête les avait expulsés ou bien les avait condamnés à la' lente et cruelle mort qu'amène fanémie organique, faute de recrutement.

MgT Provencher lui écrivait loujours : « Tâchez donc de me procurer en Europe des prêtres, des Jésuites si possible, pour évangéliser les pauvres sauvages de nos Prairies immenses,' où ils ont laissé des traces indélébiles ; demandez-en eft France, amenez-en de Rome...

• •'•" Ce besoin de miissionnaires religieux se faisait vivement sentir à Mgr Bourget^ lui-même, au cours de ses visites pastoràfès, visites qui donnaient lieu à des retraites auxquelles le peuple était convié.

Dans ces visites et pour ces exercices, Mgr Bourget aine-, n'ait avec lui, faute de religieux, deux prêtres séculiers, zélés, instruits, éloquents, qu'il chargeait, sous sa présidence, d'ins-. truire le peuple de la doctrine et de la morale chrétiennes ; il y avait des sermons, aussi des conférences très goûtées dupublic ; lui-même donnait généralement trois instructions, l'une au début de la mission, l'autre au milieu et la dei'nière à la clôture.

Ces exercices multiples retenaient Tévêque et ses auxiliaires dans chaque paroisse de deux à trois jours, rarement plus longtemps. Le bien qui en résultait était considérable, sans doute ; mais il y avait surmenage pour lui comme pour ses auxiliaires.

D'après ce qu'il avait entendu et pu observer au-delà des mers, on pouvait mieux attendre du ministère de réguliers, ayant reçu une éducation spéciale et subi un véritable entraînement dans ce genre d'apostolat, où le talent féconde le dévouement avec l'aide de l'expérience.

Nous le verrons donc appeler à son aide les Oblats de Marie Immaculée dont il enverra un certain nombre au secours de Mgr Provencher ; il ramènera aussi les Jésuites qui reprendront, mais plus tard, le chemin du Nord-Ouest, et il s'adjoindra les clercs paroissiaux de Saint-Viateurs. Tous ces bons ouvriers de l'Evangile iront sous ses yeux et sons ses ordres, à de vastes champs où erraient nombre d'âmes dans la détresse de l'abandon.

En effet, quand Oblats et Jésuites auront été amenés à pied d'oeuvre, ce sont eux que Mgr Bourget chargera d'organiser les missions, de donner les retraites ; dès lors, luimême se restreindra à conférer le sacrement de conflrmation, à donner les avis utiles à la bonne tenue des paroisses, à contrôler les comptes par lui-même, ou à les faire vérifier par un chanoine qui l'accompagnait. Dans les dernières années de sa vie, le chanoine qui l'assistait donnait diverses instructions au peuple, pour tout ce qui avait trait uniquement à la visite épiscopale.

Mais, avec quel enthousiasme le peuple allait toujours au-devant de son évêque bien-aimé ! Malgré ses pressantes sollicitations pour qu'on s'abstînt de démonstrations exubé-

rantes, il fallait, pour ne point les affliger, céder parfois à la volonté des fidèles, impérieuse en certaines occasions. Il savait bien que si le clergé avait voulu trop contenir les populations, elles s'en fussent irritées ; force était alors de laisser faire, et ce n'était que cortèges pittoresques et d'innocents divertissements.

C'est que, lorsque le bon évêque se trouvait dans la famille paroissiale, tous les cœurs débordaient de joie. Il devenait, naturellement, le sujet de toutes les conversations. Tous ceux qui avaient quelque chpse à lui demander étaient admis à lui parler. Il répondait à tous : maladies, épreuves, afflictions, incertitudes, tout était confié au Père commun. Et chacun s'en retournait soulagé, consolé. Les fidèles se tenaient à l'église, entouraient le presbytère ou occupaient les maisons voisines. Il y avait chez tous un sincère bonheur à le voir aller prier à l'église ou circuler au milieu d'eux. Tous les regarda se fixaient alors sur lui. Mais c'était quand il célébrait la sainte messe que les fidèles se sentaient le mieux pénétrés de la sainteté de leur évêque. Le son de sa voix, l'accent prenant de la foi avec lequel il prononçait les paroles liturgiques, sa figure illuminée, autant par la force de son amour que par un profond sentiment de respect et d'adoration, touchaient les cœurs. Et comme il savait manifester sa grande compassion pour les âmes du purgatoire ! Sa visite au cimetière était si touchante que plusieurs s'en trouvaient émus jusqu'aux larmes. D'autre part, le prêtre dont il était l'hôte, comme il le traitait avec bonté et de quel respect il l'entourait pour fédification de la paroisse. Aussi, jeunes et vieux, riches et pauvres, tous oubliaient le supérieur pour ne voir en lui que le père.

Le prêtre lui confiait tout avec abandon ; ses peines, ses joies, ses espérances et ses craintes. Aucune gêne ne régnait dans ce doux commerce du père avec ses enfants. Pourtant l'évêque trouvait ça et là quelque chose à reprendre ou à réformer. Mais cela même se faisait avec tant de bonté, de charité, de eondescendance que l'on ne pouvait jamais en éprouver le moindre ressentiment.

Mgr Bourget, en s'intéressant ainsi au sort de tous, ne perdait pas de vue ses propres besoins, et il eut fort à cœur de répondre à l'appel du vénérable Provencher.

Aussi, quand, en 1841, il se rendit en Europe, il était préoccupé entr'autres choses de trouver pour son propre diocèse une communauté de prêtres missionnaires qui formeraient son camp volant pour le service des fidèles et de son clerg^é, à découvrir aussi des prêtres dévoués, disposés à s'en aller par la Prairie lointaine à la recherche d'ûmes sauvages. Chemin faisant, il s'arrêta à Marseille, dont le siège épiscopal était alors occupé par Mgr Mazenod. Il avait appris que cet évoque, très zélé, aflligé par Tindifférence qui s'était emparée de l'àme française, venait de fonder une communauté, les Oblats de Marie Immaculée, dont la devise était : Evangelizare paupcrlbus misit me Deas, Dieu m'a envoyé évangéliser les pauvres. Mgr Bourget songea, que, à tout prendre, le Canada n'étant qu'une extension de la France, sans faire une grande violence à leurs statuts, les fils de Mgr Mazenod pourraient fort bien porter leurs pas et la bonne parole jusqu'à Montréal, sa banlieue et... le Nord-Ouest.

Il confia sa pensée à Mgr Mazenod. Quand il eut bien exposé ses besoins et les vœux des autres, le vénérable prélat lui répondit :

— Monseigneur, mes missionnaires n'ont été, jusqu'ici, employés qu'en Provence. Je n'avais pas formé le dessein d'en faire des missionnaires pour l'étranger. Cependant, c'est peutêtre par un dessein particulier de la Providence que vous avez songé à me demander des auxiliaires. Pendant que vous allez accomplir votre pèlerinage à Rome, nous allons mettre à l'étude cette question d'une si grave importance, et nous allons prier afin de connaître là-dessus les intentions de l'Esprit Saint. De votre côté. Monseigneur, j'espère que vous prierez afin que nous soyons éclairés tous ensemble sur ce que nous devons faire.

Mgr Bourget se rendit alors à Rome. Quelque temps après, il reçut une lettre de Mgr Mazenod lui annonçant que la congrégation avait pris la décision d'aller au Canada. Que s'il persistait lui-m§me dans le projet qu'il lui avait soumis en passant à Marseille, il pourrait lui en écrire et qu'à son retour les missionnaires seraient prêts à le suivre.

Et, en effet, revenant de Rome, Mgr Bourget fit embar-

qiier les Pères Oblats qu'on lui avait destinés. C'étaient les PP. Tellemont, Honorât, Beaudrancl et Lagier.

« Le P. Tellemont, dont Tardeur méridionale, dit M. Poulin, ne s'accommodait pas toujours avec les allures de nos populations, fut envoyé à Bytown, c'est-à-dire à Ottawa, quelque temps après. Il y commença l'établissement des Pères Oblats qui est devenu si prospère. Enfin, après quelques années de séjour au Canada, il repassa en France, et mourut à Marseille en 1877. Le P. Honorât, qui lui succéda comme supérieur, alla aussi terminer ses jours dans son pays natal. Enfin, le P. Beaudrand, qui fut le troisième supérieur, s'en alla au Texas où il mourut ; quant au P. Lagier, il fut le seul des quatre premiers Oblats envoyés au Canada qui y demeura constamment jusqu'à sa mort. Deux frères couverts les avaient accompagnés : Louis et Basile. C'était les premiers religieux qui débarquaient sur les bords du Saint-Laurent, depuis la conquête du pays par l'Angleterre (1763). Cet événement, qui se produisit le 2 décembre 1841, fit une énorme sensation, voulue du reste par Mgr de Montréal qui connaissait fort bien lautorité des précédents qu'on rendait acceptables.

Il songeait déjà aux possibilités du retour des Jésuites.

A Rome même, pour mieux répondre à ce que Mgr Provencher attendait de son amitié, il s'était abouché avec le Général des Jésuites. Il semblait, dès lors, bien arrêté que ces religieux iraient à la Pxivière-Rouge, puisque l'évêque de Québec, dont dépendait la mission de Mgr Provencher et son œuvre, put lui écrire en 1842 :

(( C'est chose décidée à Rome, entre Mgr de Montréal et le Général des Jésuites, que vous aurez bientôt des Jésuites pour auxiliaires. »

L'évêque de Montréal n'avait pas demandé pour lui-même des Pères de la Compagnie de Jésus, parce qu'il devait se préoccuper de la situation légale, exceptionnelle, faite aux Jésuites en Canada, où leurs biens confisqués étaient sous séquestre, le recrutement local éteint et l'arrivée de membres étrangers, interdite. C'était déjà, pour l'évêque de Montréal, une intéressante question, dont la solution devait le tenter. Mais il eut été bien aise, par exemple, de ramener les Jésuites,

aux portes du Canada proprement dit, en les poussant d'abord dans le Nord-Ouest, territoires qui, n'étant ni annexés, ni organisés suffisamment, restaient par continuation un domaine réservé à une Gompag'nie à Charte, ombrageuse, sans doute, bienveillante cependant en maintes affaires, indifférentes pour le reste.

La venue des Oblats à Montréal donna lieu à des scènes touchantes. Pour ce qui se passa à l'évêché môme, voici ce que dom Benoît en relate dans sa belle vie de Mgr Taché (1) :

« Quand les six premiers Oblats se présentèrent- à la résidence épiscopale, le jeune abbé Dandurand, nouvellement ordonné prêtre, leur ouvrit la porte et les introduisit ; puis il alla prévenir Mgr Bourget de l'arrivée des missionnaires.

(( Venez avec moi, dit le prélat à M. Dandurand. » Après avoir béni et embrassé les Oblats, qu'il recevait avec bonheur, I\fgr de Montréal leur dit : « Mes révérends Pères, il vous faut des novices pour augmenter votre nombre et faire, sur la terre canadienne, tout le bien que j'attends de vous ; je veux moi-même vous présenter un novice et vous le donner tout de suite ; ce novice, le voici : c'est M. Dandurand, qui n'y a peutêtre pas songé lui-même, mais Dieu y a pensé pour lui. » De fait, l'abbé Dandurand n'avait jamais eu conscience de cette vocation ; il reconnut néanmoins, dans les paroles de son évoque, Texpression de la volonté divine. Le soir même, il disait l'office canonique avec les nouveaux venus, prenait Thabit de novice, partait en mission et commençait cette vie admirable de sainteté et de bonnes œuvres qu'il continue de mener encore en ce moment et qui lui ont acquis un nom si illustre au Canada et dans sa famille religieuse.

« Arrivés à l'évêché de Montréal le 2 décembre, le 3,. au matin, les Oblats étaient encore dans la résidence épiscopale ; ce jour-là était la fête de saint François Xavier, patron des missions et des missionnaires. Les séminaristes furent conduits par leurs directeurs à la cathédrale ; pour s'y rendre, ils passèrent par l'évêché ; Alexandre Taché^ le plus jeune des élèves du Séminaire, était du nombre. Pour la première fois, ii vit les Oblats arrivés la veille. Ses regards, ainsi qu'il Fa

(1) Vie de Mgr Taché, tome I, page 26 et suivantes.

raconté plus lard, s'arrêtèrent « avec une attention particulière sur leurs figures et leurs croix de missionnaires. »

(( Il est des regards, dira-t-il, qui ont une influence marquée sur toute une existence, celui que j'arrêtai alors sur les Pères Honorât et Tellement n'a pas peu contribué à toute la direction de ma vie. »

Le jeune séminariste entrera bientôt au noviciat des Oblats et deviendra l'immortel archevêque de Saint-Bonîface. Mgr Bourget installa tout d'abord ses Oblats dans la cure de Saint-Hilaire qui n'était qu'un pied à terre d'attente.

C'est que M. Berthelet, homme bienfaisant dont la piété égalait la fortune très considérable, ayant donné à Mgr Bourget une riche propriété, qu'il tenait de la succession du Rév. Ghavoyer, curé à Longueil, Tévêque pensa que le meilleur usage qu'il en pouvait faire était de la donner aux Oblats. C'était une maison spacieuse, sise à proximité de l'église de Longueil. Elle est occupée aujourd'hui, après avoir été agrandie, par les Frères des Ecoles chrétiennes.

Les Oblats abandonnant Saint-Hilaire, se transportèrent dans cette nouvelle résidence et c'est dans ce noviciat que le jeune Taché prononcera bientôt ses vœux.

Après quelques années de séjour à Longueil, disent les Mémoires de M. Poulin, les Oblats opérèrent leur troisième et dernière migration, en allant s'établir à Montréal. Quoique les Sulpiciens, dans leur naïve confiance, fussent encore persuadés que leur immense paroisse de Notre-Dane n'avait aucune partie qui fût en souffrance, cependant, il n'était douteux pour personne et nombre de faits l'établissaient, que le faubourg Québec, entrautres, réclamait une desserte plus active et plus immédiate. L'évêque qui songeait déjà au démembrement de Notre-Dame, s'était réjoui de voir entrer dans la nouvelle communauté un prêtre de Saint-Sulpice, le P. Léonard. Cet homme, rempli d'un saint zèle et ne redoutant aucune difflculté, s'était rendu très populaire dans la ville de Montréal, par sa jovialité. Mgr Bourget pensa, avec raison, que les Oblats étrangers au pays, grâce à cet auxiliaire que la Providence semblait leur avoir ménagé, pouvaient tenter un établissement au cœur môme de ce faubourg Québec si délaissé que le vice s'y affichait au grand jour.

Les Oblats acceptèrent la proposition qui leur en fui faite.

L€S généreuses espérances de Tévêque ne furent pas déçues. Les Pères régénérèrent rapidement le faubourg mal lamé et y préparèrent l'érection des trois paroisses qu'il comprend de nos jours. On conçoit sans peine ce qu'il leur fallut d'efforts pour construire leur résidence, la magnifique église qui l'avoisine et la belle maîtrise qui leur est d'un si grand se€0urs pour relever les pompes du culte divin.

Mgr Bourget, qui n'avait pas encore commencé la répartition de la ville en paroisses, avait l'espoir que les Oblats pourraient obtenir à l'amiable une circonscription paroissiale. Il le leur avait même laissé entendre. Cependant, quand il voulut procéder à l'érection de nouvelles paroisses dans ce quartier, il jugea que cela était, du moins pour le moment, impossible. En érigeant la paroisse de Sainte-Brigitte à la place de la modeste succursale que le Séminaire s'était empressé de bâtir dès l'arrivée des Oblats, l'évêque dut renoncer à son projet de rendre l'église (Oblat) de Saint-Pierre paroissiale. Il constatait que la population de ce quartier était mixte, et qu'il faudrait la diviser. Pour ce motif, Ste Marie devint la paroisse des Irlandais groupés dans cette circonscription.

Il est vrai et naturel que les Oblats virent avec chagrin cette détermination de l'évêque ; mais la plupart d'entre eux, cependant, se rendirent à l'évidence et comprirent la pénible nécessité que subissait Mgr Bourget en cette circonstance.

La population, disait l'évêque, est assez dense pour fournir à votre église un contingent suffisant pour l'entretien de l'édifice et même pour votre subsistance. Si l'on détachait de la paroisse Sainte Brigitte ceux qui fréquentent votre église, le curé en perdant ce casuel n'aurait pas de quoi subvenir à ses besoins. Ainsi, il vaut mieux continuer votre œuvre comme par le passé et accepter avec résignation le nouvel ordre de choses.

Pendant les troubles qui survinrent lors du démembrement de Notre-Dame et à l'occasion des polémiques sur le libéralisme, les Oblats se rangèrent généralement du côté de l'évêque. Leur supérieur, le P. Vendenberg était singulièrement Mtaché à Mgr Bourget ; il ne fit donc point de difficulté pour

— iio —

transférer au quartier Québec le P. Lagier qui critiquait parfois l'administration de rOrdinaire.

Il fit davantage à Tégard du P. Boyer, puisqu'il pria le supérieiu^ général de le rappeler en France. Ce Père, assagi par quelques années de séjour à Autun, revint plus souple au Canada.

Bien plus tard, à Tavènement de Mgr Fabre à la tête du diocèse, il se produisit un incident regrettable. Le P. Antoine, alors en France, écrivait à Mgr Fabre qu'il le voyait avec bonheur prendre l'administration du diocèse au lieu et place de Mgr Bourget et qu'il nourrissait l'espoir que la paix allait enfin régner, que tous les torts qui avaient pu se commettre allaient être réparés. Il faisait allusion sans doute au refus de Mgr Bourget d'ériger Saint-Pierre en paroisse. Malheureusement, cette lettre, on ne sait comment ni pourquoi, fut publiée. Mgr Bourget l'apprit dans sa retraite du Sault-au- Récollet, mais songeant au vieux lion assailli stupidement, il garda le silence. Ce procédé suffit, cependant, pour priver le P. Antoine de la confiance comme de l'estime d'un grand nombre de ses amis ; il n'obtint même pas, à ce prix, la faveur qu'il attendait de l'ingratitude, puisque l'église Saint-Pierre resta après comme devant, et n'est pas encore église paroissiale.

Mais, à vrai dire, le P. Antoine ne projeta qu'une ombre fugitive sur le tableau ravissant qu'offre au spectateur l'action concertée de Tévêque de Montréal et des Oblats, dont il eut la bonne fortune d'obtenir le concours dès le début d'un long épiscopat singulièrement agité.

Pour en apprécier par le détail quelques nuances délicates, il nous faut revenir en arrière, au bereeau même de la colonie des Oblats à Montréal, parce que nous y assistons à la rencontre de trois hommes, véritables colonnes qui soutinrent tout l'édifice de Féglise du Canada à l'époque, peut-être, la plus critique de son histoire religieuse ; alors que, en effet, toutes les passions subversives, à la fois déchaînées, menacèrent d'y perdre la foi des aïeux, en même temps que l£ parler de la vieille mère patrie et des traditions plusieurs fois séculaires.

Or, done, Mgr Provencher, à son tour, avait pris le che-

lui a de rEurope. A son passage à Montréal, à Québec, il demandait à tout venant qui pouvait l'entendre, les religieuses, des prêtres nécessaires à ses missions. Ses demandes pressantes n'étaient pas qu'une prière ; c'était le cri d'alarme, de détresse d'un lutteur sublime, pris d'angoisse en perdant pied, en voyant entraîné loin de lui le but flottant et beau pourtant vers lequel tendirent tous ses efforts. Il lui fallait des prêtres pour ces âmes sauvages, qui, effarouchées, comme les bisons qu'ils chassaient, fuyaient sans guides dans l'immense Prairie muette.

Mgr de Montréal lui proposa des Sœurs Grises qu'il accepta avec reconnaissance, mais il n'avait trouvé que deux prêtres qui consentirent à le suivre ; c'étaient Bourassa et Louis-François Laflèche, futur évêque de Trois-Rivières. Celui-ci allait dans la vaste solitude et sous Fœil de la Providence préluder à sa haute destinée.

Les voilà, rapprocfiés, en ligne, à l'entrée de la noble carrière où tant d'aînés, élus, se sont couverts de gloire ; où tant d'autres, appelés au même honneur, se chargent de lauriers ! C'est Dandurand, Bourassa ; c'est l'intrépide Laflèche, et c'est Aubert et le généreux Taché : Le front auréolé de joie et d'espérance, ils vont s'élancer sous l'œil ravi du vaillant Bourget qui mesure l'espace et donne le signal.

— Allez ! dit l'évêque.

Et de suite, Bourassa et Laflèche s'élancent vers Ij Rivière- Rouge, File à la Crosse et le Caribou.

— Allez ] répétera-t-il demain; Aubert et Alexandre Taché iront les rejoindre.

Et ces héros dont Laflèche et Taché deviendront d'admirables chefs, entraîneront des légions dans leur sillage profond, sur leurs pas glorieux.

Mais, que cette -œuvre de Dieu se fit, apparemment, en gestes moins pompeux ?

Mgr Provencher désespérant trouver les ouvriers indispensables à la mise -en valeur du vaste champ qui lui était échu, dit à Mgr Bourget l'espoir qu'il a de rencontrer parmi les Oblats, dont lui-même a trouvé la graine, les auxiliaires qui lui font défaut. L'évêque de Montréal le confirme dans cet espoir et, le 16 avril 1842, avant d'embarquer sur les canots à

Lachine, le pionnier du Nord-Ouest écrit à Tévèque de Québec : « J'ai parlé à Mgr de Montréal au sujet du projet d'avoir des Oblats ; il favorise ce projet qui entre tout à fait dans ses vues. Il a parlé aujourd'hui au Père Honorât, et moi aussi. » Et Mgr Provencher, édifié sur les mérites des Oblats, engage, presse même Tévêque de Québec de les employer dans son propre diocèse.

Mgr Provencher reparaît bientôt dans le bas-Canada, où il apprend qu'un de ses rares missionnaires, M. Darveau, s'est noyé (juin 1844) en se rendant de la Baie des Canards au Pads, sur le Saskatchewan :

u Cette mort, écrit-il à Mgr Bourget me jette dans un grand embarras. Voilà une grande étendue de pays sans missionnaire. M. Laflèche ne sachant pas le sauvage, ne peut rendre aucun service important à ces pauvres gens.

« Il faut des prêtres pour remplacer le mort et remplir bien d'autres places, qui demandent leur secours de leur ministère. Aurez-vous des Oblats à m'envoyer ?

Le Père Léonard écrit ici: u Notre Père Supérieur vient de me dire que trois de nos Pères iront à la Rivière-Rouge l'année prochaine. Je souhaite bien que cette heureuse nouvelle soit vraie. »

Mgr Provencher, étant très affamé, se montrait insatiable. 11 avait obtenu quelques sœurs Grises ; il lui en fallait encore, parce qu'elles faisaient merveille. Et il écrivit à Mgr Bourget, confident de ses besoins comme de ses peines :

« J'ai demandé des prêtres ; mais il me faut auesi des sœurs Grises afin de les répandre dans le pays et de les charger de l'éducation. »

Du moins, et pour débuter, quelques sœurs, le Père Aubert, le sous-diacre Taché avec un frère oblat se rendirent à la Rivière-Rouge en 1845 et ce fut la bonne nouvelle réalisée que Mgr Bourget annonça joyeusement à son ami de la Rivière-Rouge. Elle n'alla pas sans déception pour l'évêque missionnaire, En voyant le jeune Taché, plus jeune encore d'appa rence qu'en réalité, il ne put s'empêcher d'écrire à l'évêque dt Québec : « Je demande des hommes prêts au labeur, et or m'envoie un enfant. » Jl est vrai que peu après il écrira dt

nouveau, mais pour dire: « Des Laflèche et des Taché l on peu<t en envoyer sans crainte. »

Plein de reconnaissance envers Mgr de Montréal qui lui avait procuré de tels nnissionnaires, il le remercie en termes émus, ajoutant cependant :

(( Mais il ne faut pas s'arrêter là ; envoyez-moi encore d'autres Pères l'année prochaine et des religieuses toutes faites pour nos sœurs : des postulantes ne sont pas assez sûres de persévérer, pour qu'on risque de les envoyer si loin. 11 nous faut ici du monde capable de travailler en arrivant. »

Nous ne suivrons pas davantage ici la coopération de Mgr Bourget avec Mgr Provencher pour Tévangélisation du Nord-Ouest Canadien.

Après avoir montré Mgr de Montréal réformateur zélé dans l'enseignement et la liturgie, administrateur énergique et clairvoyant, fondateur pieux d'ordres dont la prospérité et les heureux fruits trahissent l'origine providentielle, nous avons voulu le montrer introducteur avisé et prudent de religieux étrangers nécessaires à l'évangélisation du Canada sauvage. Ils devaient s'y acclimater, se multiplier et produire des œuvres inappréciables, dont le premier mérite remonte à Mgr Bourget, si la gloire en va naturellement à Dieu. Il faut voir aussi Mgr de Montréal, préparant au Canada, honnête et perplexe, une occasion heureuse de réparer une injustice nationale.

Nous avons dit qu'en 1840, sur l'invitation de Mgr Provencher, profitant de son séjour à Rome, l'évêque de Montréal s'était abouché avec le général des Jésuites afm d'en obtenir des missionnaires pour l'ouest Canadien, et que la cause parut si bien gagnée, que Mgr Signay, archevêque de Québec^ en informa l'évêque de Saint-Boniface.

Mgr Bourget, grand admirateur des Exercices de saint Ignace et de ses Constitutions, ne fit jamais mystère du désir qu'il avait de voir reparaître la Compagnie de Jésus au Canada ni de sa résolution de travailler à les y ramener.

Les obstacles, vrais ou imaginaires, à la réalisation de ses vœux ne manquaient pas. Outre une situation de fait que subissait la Compagnie, par suite des actes gouvernementaux qui, sans la dissoudre, la réduisirent cependant à la mort

locale et légale, lente et sûre au moyen de rinterdiction de son recrutement, on redoutait encore les conséquences des revendications que la Compagnie, rénovée, pourrait produire concernant ses biens séquestrés, restés sans affectation particulière, faute d'aliénation dont on s'était scrupuleusement abstenu.

A qui appartenaient les Biens des Jésuites depuis longtemps en déshérence légale ? Aucune décision juridique ou parlementaire ne l'avait laissé entendre ; les uns et les autres, catholiques et protestants, villes et communes, surtout les évêques et certains séminaires élevaient des prétentions, en réclamaient pour le moins leur cote-part (1).

Par bonheur, le pays avait alors des pouvoirs publics honnêtes et des législateurs qui se piquaient de moralité. Pour tous, les jésuites restaient les légitimes propriétaires de leurs biens ; mais les jésuites où donc étaient-ils ?

Mgr Bourget avait bien envie de répondre : ICI.

Pour pouvoir le faire un jour, il usa d'audace avec une élégante crânerie ; qu'on en juge plutôt.

Rassuré relativement sur les dispositions conciliantes d'un gouvernement dont Morin et Lafontaine étaient les interprètes autorisés, Tévêque de Montréal écrit au général des Jésuites, qui était le Père Roothan et lui demandait d'envoyer quelques jésuites pour rétablir leur ordre au Canada.

Le général lui répond avec empressement :

— Ah ! Monseigneur, depuis longtemps nous désirons retourner sur cette terre du Canada qui a été arrosée du sang de nos martyrs.

Mgr de Montréal lui dit que, \ai les circonstances, il serait fort à souhaiter que le choix fût exceptionnel, et que les mérites des Pères puissent les accréditer dans le pays.

— J'ai ce qu'il vous faut, répliqua le général. Mais je vais retarder la reprise d'une autre mission de nos Pères, celle du M-aduré qui n'aura ainsi lieu que plus tard. Je viens de choisir quatre pères qui se proposent en ce moment de partir pour les Indes. Je vais contremancler leur départ et leur dirai de se joindre à vous lorsque vous partirez pour le Canada. J'espère, ajouta le générai, que vous serez content d'eux.

(1) Voir, \ oix Canadiennes, lome ï, les Biens des Jésuites

Certes, le choix fut heureux ; ce qui 3'a prouvé ce l'ut leur sage prudence qui leur valut la sympatiiie de tous. Rappelons que c'étaient les PP. Ghasel, supérieur, Martin, Ilannipaux et Luiset, maître des novices.

Peu après, stimulé par l'exemple de Mgr Bourget, Mgr Gaulin demanda des Pères jésuites pour ses missions ouvertes à rextrémité de son vaste diocèse, dans les parties qui forment aujOurd"hui les diocèses de London, Hamilton et Toronto. Le P. Ghasel fut désigné pour le Sault-de-Sainte-Marie et l'Ile Manitouline. Le général envoya d'autres Pères et remplaça le P. Ghasel à Montréal par le P. Duranquet.

Pour donner aux Pères un pied-à-terre en arrivant, Mgr Bourget leur avait donné la cure de Laprairie, qui tenait les Jésuites par d'anciens souvenirs et des droits non prescrits.

— Je me rappelle, disent à ce sujet les Mémoires de Poulin, que Monseigneur alla trouver le gouverneur et pria M. Lafontaine, premier ministre, d'être présent à l'audience. L' évoque était accompagné des PP. Jésuites. Il voulait saluer Son Excellence et lui présenter comme prêtres séculiers, dont ils possédaient l'habit, ces nouveaux venus. Le Gouverneur les reçut avec beaucoup de bienveillance et de dignité ; mais après l'audience, il dit à Lafontaine :

— Quelques-uns de plus ou de moins ne font pas grand chose aux affaires publiques.

Lafontaine qui ne voulait pas prendre la responsabilité de l'introduction des Jésuites au Ganada, dit au Gouverneur :

— G'est vrai, Excellence, mais ce sont des Jésuites, et ces braves gens, une fois qu'on leur a donné un pied à terre, en prendront bientôt quatre.

Le Gouverneur se mit à rire :

— Eh bien, dit-il, s'ils ne se conforment pas à nos lois, nous y verrons ; en attendant, laissons-les faire.

Le Gouverneur parut ainsi plus accommodant que Lafonj taine lui-même, auquel cependant les Jésuites ne reprochent pas 'ses réflexions ; car, déclarait le P. Martin, « il nous a fait reconnaître franchement par le Gouverneur ».

La situation, en effet, en devenait plus nette.

— J'ai dit, ajoute le Mémoire Poulin, que les Jésuites por-

— notaient alors Thabit des prêtres séculiers du diocèse ; rabat, ceinture et soutane, ordinaire dans le temps. Monseigneur avait conseillé cette mesure par prudence, afin de ne pas donner l'alarme aux ennemis que la Compagnie compte toujours dans le monde. Ce ne fut qu'en 1847, que le P. Fellier, qui s'était dévoué aux soins des pestiférés, à la Pointe Saint-Charles, et qui avait par là-même acquis une certaine célébrité, parut aux sheds en costume véritable de Jésuite.

— C'est assez bien imaginé, disait à cette occasion le D"" Meilleur, alors surintendant de l'éducation. Personne ne peut trouver à redire au costume que vient de prendre le bon P. Fellier. Il a maintenant familiarisé le public avec l'habit de son ordre, et dans quelque temps nous les verrons tous avec le même habit.

Ce ne fut pas long à attendre, en effet.

Les Jésuites, invités par M. G. S. Pvodier, citoyen de Montréal, à prendre la moitié de la vaste maison qu'il occupait. Grande Rue du faubourg Saint-Antoine, ils y établirent leur noviciat.

D'autre part, ils conservèrent la paroisse de Laprairie jusqu'à l'établissement définitif de leur collège Sainte-Marie à Montréal.

Mais, pour revenir à Mgr Bourget, que nous n'avons pas, du reste, perdu de vue, puisqu'il était toujours en scène ou dans les coulisses, en toutes les transactions des Jésuites, et qu'il les favorisait ouvertement, il faut noter en passant son admiration pour les exercices spirituels de saint Ignace.

Désirant que son clergé pût les apprécier, il donna luimême plusieurs retraites pastorales, pendant lesquelles il s'efforçait de faire goûter ces pieuses et doctes pratiques. C'est par ses commentaires que son clergé put connaître toute l'estime qu'il avait pour cette direction spirituelle de saint Ignace. On voyait qu'il était tout pénétré et jamais orateur ne parut plus convaincu de leur importance. Aussi réussit-il à persuader à ses retraitants que cette méthode avait été véritablement inspirée au saint fondateur de la Compagnie de Jésus. Plu-jj sieurs affirmèrent avoir appris qu'un jour, dans un de ses voyages à Rome, il avait manifesté le désir d'entrer dans la. Compagnie de Jésus et de se démettre de son évêché ; mais lej

Général lui aurait fait observer qu'il était d'avis qu'il ferait plus de bien en restant au poste d'honneur que l'Eglise lui avait assigné.

Je l'ai souvent entendu louer l'Institut de Saint-Ignace, dit de son côté M. Poulin : C'est le seul, disait-il, qui n'a pas eu besoin de réformateur. Tous ses membres, ajoutait-il, ne sont pas parfaits ; seulement, s'ils observent bien leurs règles, ils peuvent devenir de grands saints. Gomme il fut heureux de voir commencer l'église du Gésu, qu'il avait conseillé de bâtir grande et belle, malgré les oppositions qu'ils devaient rencontrer et les faibles ressources dont ils disposaient.

Un jour, le P. assistant pour la France auprès du Général à Rome lui reprochant d'avoir engagé les Pères de Montréal h construire une église aussi grandiose, le saint évêque lui répondit : « Nos Jésuites de Montréal ne sont pas inférieurs aux autres, et ils sauront bien se tirer d'affaires. »

Terminons ce chapitre par les Clercs paroissiaux de Saint- Viateur. Les hommes éminents se comprennent dans les belles œuvres qu'ils veulent accomplir. Ce fut le cas de l'hon. Joliette, grand ami de son pays, qui s'adressa à Mgr Bourget dont il appréciait le cœur noble et généreux, aux conceptions hardies et élevées, à la volonté persévérante. L'estime réciproque que professaient l'un pour l'autre ces deux hommes supérieurs ne pouvait produire que de bons effets, non seulement en faveur de la naissante ville industrielle de Joliette, mais encore pour tout le Canada, en général, et encore, par une extension naturelle, pour l'étranger.

M. Joliette, nous rappelle M. Poulin, après avoir bâti à ses frais l'église paroissiale, que l'on y voit encore, et la maison d'éducation qui a grandi, et porte le nom de Collège Joliette, demanda à Mgr de Montréal des professeurs qui seraient en même temps des maîtres industriels.

— En attendant, lui dit l'évèque, je vais vous donner des ecclésiastiques. Je crois que je pourrai obtenir en France des religieux d'une communauté qui s'y forme actuellement et dont les sujets pourront répondre parfaitement à vos vues. Si vous trouvez votre avantage dans la possession de ces instituteurs, j'espère que l'évèque y trouvera le sien, car ils sont

avant tout, ainsi que l'indique leur nom, des clercs paroissiaux. En instruisant nos enfants, en leur enseignant à travailler, ils nous seront d'un grand secours pour former des enfants aux cérémonies du culte divin.

M. Joliette accepta les propositions de l'évêque, et il fut décidé entre eux que Ton aurait les Clercs de Saint-Viateur.

Mgr Bourget qui devait, sur ces entrefaites, se rendre en Europe, se chargea de les amener avec lui à son retour. En effet, les Frères Ghampagneur, Faillard et deux autres arrivèrent bientôt avec lui.

L'évêque, à plusieurs reprises, manifesta le bonheur qu'il éprouvait de posséder ces religieux dans son diocèse. Il les favorisa de tout son pouvoir.

— Ils sont, aimait-il à proclamer, de mon propre choix, et je n'ai pas eu, encore, à m'en repentir.

Les Frères de la doctrine chrétienne, dont le mérite est d'ailleurs incontestable, ont été demandés par le Séminaire avec l'agrément de Mgr Lartigue. (Il n'ajoutait pas que leur liberté en était diminuée). Les religieux de Sainte-Croix ont été demandés par M. Saint-Germain, curé de Saint-Laurent. Je n'ai pas fait d'opposition et, je crois, que ces religieux sont destinés à opérer leur part de bien dans notre pays. Mais les Viateurs sont de moi, et, comme évêque, je trouve qu'ils remplissent une lacune qui existait dans nos paroisses. Ils ont soin des églises et sont professeurs des saintes cérémonies de la religion. Les autres religieux s'occupent aussi de cérémonies, quand cela est indispensable ; mais nos clercs paroissiaux s'y consacrent par devoir et par état.

— Il n'est pas surprenant, pense pouvoir ajouter M. Poulin, que l'affection et la sollicitude de Mgr Bourget pour les Viateurs aient été vivement senties et ouvertement appréciées par ces religieux. La mémoire de ce grand évêque est gardée comme un dépôt sacré dans le cœur de tous les membres de cette communauté.

C'est pourquoi, plus tard, en 1873, à l'occasion des manifestations que provoquèrent les noces d'or de Mgr Bourget. les Viateurs, résidant au Collège de Rigaud, vinrent supplier Mgr de Montréal de leur permettre de prendre son nom comme désignation de leur collège. Ils en avaient déjà de-

mandé l'agrément du ministre de l'Instruction publique. L'évêque se prête volontiers à ce pieux désir de fils reconnaissants. Depuis lors l'institution de Rigaud s'appelle le collège Bourget.

Dans toutes les luttes que l'évêque eut à soutenir, et Dieu en coiinaîl la violence et le nombre, les Viateurs figuraient à ses cotés parmi les plus empressés et les plus fidèles de ses serviteurs.

Quand le généreux et saint prélat laissa la terre pour un monde meilleur, les Viateurs s'empressèrent, par des services funèbres dans toutes leurs maisons, de rappeler au peuple qu'ils s'étaient attachés à ce père tant aimé ; miêrne ceux qui, dans rillinois, desservent des paroisses que les évêques leur ont confiées, ne manquèrent pas de s'associer à leurs frères du Canada dans ces manifestations sympathiques de fidèle souvenir.

Cependant, constate M. Poulin, les Viateurs prirent la conduite du collège de Chambly, grâce à un renfort qui leur venait des Etats-Unis. Les Viateurs de France, sur l'invitation de Mgr Rosati, évêque de Saint-Louis, avaient fondé à Carondelet, faubourg de Saint-Louis, une maison de leur ordre. L'établissement n'était qu'à son début quand Mgr Henrick succéda à Mgr Rosati. Les Viateurs n'ayant plus la même protection reconnurent qu'ils ne pouvaient continuer leur œuvre. Deux Pères de cette communauté furent envoyés aux frères que l'on avait déjà au Canada. Un d'eux, le P. Lahaie put prendre avec quelques frères la direction du collège de Chambly que sa communauté garda quelques années encore.

Ainsi, les Viateurs venaient au secours de Mgr de Montréal dans une œuvre qu'il avait désirée, mais qui ne répondait pas à son attente.

Il admirait les Frères des Ecoles chrétiennes, et il les- favorisait, mais il se rendait compte qu'il restait encore beaucoup à faire dans l'enseignement et que ces frères ne pouvaient pas suffire à tous les besoins, ni accueillir toutes les demandes. En outre, il savait qu'il arrive sauvent qu'une communauté, pour des circonstances particulières, ne pouvant réussir en certains lieux, est avantageusement remplacée par d'autres qui ne rencontrent pas les mêmes difficultés. Ainsi, ce n'était pas

par opposition aveugle aux frères des Ecoles chrétiennes que Monseigneur appelait les Viateurs à son aide, mais bien plutôt pour leur donner des auxiliaires dont le diocèse avait grand besoin.

Mgr de Montréal désirait l'arrivée des Viateurs pour un autre motif. A l'instigation d'un M. Duvert, clerc tonsuré, il avait consenti, avec réserve cependant, à la fondation d'une communauté de Frères enseignants. M. Duvert, ayant réuni quelques associés, qui devaient commencer leur noviciat, prit avec eux la direction du collège de Ghambly. Mgr Bourget leur donna un prêtre comme directeur : M. Venant Pilon, qui devint plus tard chanoine. Mais Tévêque en leur permettant de commencer un noviciat sous le nom des Frères de la Croix, ne tarda pas à reconnaître que cette entreprise n'offrait pas de suffisantes garanties pour le succès que l'on en espérait. Aussi la demande de ^I. Joliette vint à point pour régulariser un début difficile.

A l'arrivée des Viateurs, Mgr de Montréal conseilla aux novices de la Croix d'entrer au noviciat de Joliette. Ce qu'ils firent, en effet. Un seul y persévéra, ce fut le P. Vadeboncœur. Les autres rentrèrent dans le monde.

Il nous faudrait parler aussi des Pères de la Croix qui ne comptèrent pas leurs succès sous l'administration du vaillant évêque, des Frères de la Charité qui l'aidèrent à amender le cœur des jeunes dévoyés ; et que ne faudrait-il pas énumérer encore pour donner la statistique complète des fondations, des agrandissements et des œuvres réalisées par ce créateur avisé et de cet administrateur incomparable! Retenons, particulièrement, que Montréal lui doit son grand et petit Séminaires, le Collège Sainte-Marie, et qu'il fut le protecteur impeccable de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie si méritante et si lésée dans Montréal (1) ; enfin que, le premier, il mit en avant le projet de l'Université catholique et qu'il travailla de tout son cœur à la réalisation équitable de cette vaste entreprise.

M. Colin, dans son oraison funèbre, et pour cause, n'effleura même pas la question du rappel des Jésuit-es au Canada,

Voir : Voix Canadiennes : Vers V Abîme, tome I, IV et V (chez Arthur -Savaète, éditeur, Paris).

ni celle de la liquidation des biens des Jésuites, encore moins l'irritante affaire de la Fondation, faussée par d'autres, de rUniversilé ; pas un mot de la construction de la cathédrale et du palais épiscopal ; rien de leur destruction et reconstruction ; rien encore de tant d'autres affaires palpitantes d'intérêts. Quelques généralités et une gerbe de fleurs ne sauraient contenter la piété durable du peuple de Montréal, ni suffire à l'intégrité de l'Histoire. M. Colin a dit tout ce qu'il pouvait dire, vu ses attaches, en tellieu, en pareille circonstance; il fut trop réservée pour la mémoire du mort, assez prudent pour dérouter la curiosité du critique mal renseigné, mais trop pour décourager la liberté de recherche que revendique l'historien qui ne saurait admettre, au détriment des héros, qu'on escamote élégamment la meilleure partie de leur héritage glorieux.

Nous n'omettrons pas, en terminant ce chapitre, de donner encore un aperçu des résultats magnifiques dûs aux initiatives de Mgr Bourget, appelant ou réintroduisant les ordres religieux au Canada.

En dehors des heureux effets, déjà constatés au sujet des institutions de femmes qu'il osa créer, en vertu desquels d'autres ordres aborderont ces rivages, jusque-là, pour eux du moins, inhospitaliers, nous trouvons maintenant les Oblats de Marie Immaculée, dont un bon nombre ont occupé et occupent encore des sièges épiscopaux avec une grande distinction, ét^iblis dans les diocèses de Montréal, de Québec, d'Ottawa, de Chicoutimi, de Pembroke, de Saint-Boniface, de Saint-Al^ bert, de Trois-Rivières, de Régina, d'Alberta, de Vancouver .: ces diocèses où les vicariats apostoliques du Nord-Ouest, formés par eux, ont une administration distincte qu'on appelle vicariats ou Missions. Du Canada, les Oblats se sont encore répandus aux Etats-Unis où ils se multiplient en des colonies prospères.

D'autre part, la Compagnie de Jésus, qui avait eu des missions au Canada dès la première année de sa découverte, y possède actuellement 25 établissements et environ 400 membres répartis entre les diocèses de Montréal, Québec, Hamilton, Peterboro, Sault-Sainte-Marie, Toronto, Trois-Rivières, Saint-Boniface, et Vicariat de Témiscamingue, Ils s'occupent aussi de nombreuses paroisses et missions.

Enfin, les Clercs Paroissiaux de Saint Viateur, que Mgr Bourget n'introduisit au Canada qu'en 1847, se trouvent maintenant en nombre dans les diocèses de Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe, Valleyfield, Ottawa, Joliette, Saint-Boniface. Aussi bien que les Oblats et les Jésuites canadiens, ils ont essaimé aux Etats-Unis où leurs établissements rendent de précieux services à la cause catholique.

C'est ainsi que le recul des ans fait valoir la bonté des œuvres de Mgr Bourget par les fruits abondants et savoureux qu'ils produisent sur une terre que leur promoteur émérite a su leur rendre favorable.

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