‹ Mgr Ignace Bourget et Mgr Alexandre TachéChapitre 1 sur 2 · Mgr Ignace Bourget et Mgr Alexandre Taché · texte numérisé non relu

Mgr Ignace Bourget et Mgr Alexandre Taché

ES cheveux' T5iancs comme l'aube qu'il revêtait pour l'office divin ; les yeux bleu pâle, le regard doux et placide que donnent la vertu et l'habitude de la méditation ; le front haut et saillant, tous les signes de l'énergie dans le haut de la figure, et de la douceur dans la bouche, dans le sourire errant presque continuellement sur ses lèvres ; le teint frais et coloré de la jeunesse ; une figure rayonnante d'un sang riche et abondant ; une voix pénétrante, au timbre métalli-

que et monotone ayec quelque chose de plaintif.

Tempérament sanguin, vif et nerveux, se traduisant par des mouvements saccadés ou par un continuel changement de position. Taille moyenne, mais assez forte ; peu de chair, mais de bons muscles, une organisation physique délicate et vigoureuse en même temps ; une attitude modeste ; une physionomie pleine de douceur, de bienveillance et de recueillement, frappant l'homme le plus indifférent et le forçant à s'incliner avec respect ; type accompli que l'artiste, pour peindre la vertu sous des traits humains, aurait pu prendre comme modèle.

Combien de fois, à la vue de certains

tableaux représentant quelques-uns des hommes vénérés par l'Eglise, n'avons-nous pas entendu dire :

« Comme ce portrait ressemble à Mgr. Bourget » !

Caractère doux, aimable, affable, modeste, timide même et cependant susceptible de résolutions énergiques, capable d'entreprendre les choses les plus difficiles, les luttes les plus sérieuses : un arbre délicat aux branches chargées de fleurs et de fruits, avec des racines de chêne. Exemple frappant de la puissance du sentiment religieux. "^

Aimant à rire et à plaisanter, et sachant le faire avec délicatesse ; conversation enjouée, intéressante.

Esprit vif et délié, formé par le tra-

vail plus que par la nature, recherchant le beau et le vrai. Imagination ardente embellissant de fleurs les douces émanations de sa foi et de sa piété. Plusieurs des mandements de Mgr Bourget resteront des œuvres remarquables où la justesse des aperçus et l'énergie du raisonnement se mêlent aux agréments du style, aux inspirations poétiques de la religion et de la patrie.

Religion et Patrie ! Lorsqu'il parlait de ces deux choses sacrées, on sentait en quelque sorte les battements de son cœur. Pour elles, il était toujours prêt à faire les plus grands sacrifices.

Il se multipliait à l'infmi pour remplir les devoirs innombrables que

son ministère et son zèle lui imposaient. On se demande comment, à un âge avancé déjà et malgré la maladie qui menaça si souvent de le ravir à l'affection de son diocèse, il put vaquer à tant de choses et s'occuper en même temps de questions si importantes.

Tard, bien tard dans la nuit, on voyait souvent une lumière briller à une fenêtre de l'évêché ; c'était l'évêque de Montréal qui prenait sur son sommeil les heures dont il avait besoin pour compléter ses laborieuses journées. Et cette lumière se rallumait à quatre heures du matin.

Le dernier au sommeil^ le premier à la prière et au travail. Tel il était

écolier et plus tard ecclésiastique et simple prêtre, tel il fut évêque, soumis à la règle, assidu à tous les exercices de piété, poussant jusqu'au scrupule le désir de donner à chacun de ses actes le cachet delà perfection. On connaît les œuvres de son dévouement pour le salut des âmes et de sa charité pour toutes les misères ; notre ville est remplie des communautés qu'il a fondées, des refuges bénis qu'il a ouverts à toutes les infortunes physiques et morales. On l'a vu au milieu des épidémies, au sein des hôpitaux et des prisons, dans tous les asiles consacrés à la souffrance ou au repentir, ces glorieux champs de bataille où jamais la charité catholique n'a été vaincue.

Partout il a laissé des traces ineffaçables de son passage.

Lorsque des milliers d'Irlandais, frappés d'une maladie terrible en abordant nos rivages, se tordaient dans la douleur, et répandaient autour d'eux le venin de la contagion, quelle est l'ombre bienfaisante qui plana sur les scènes lugubres dont les bords du Saint-Laurent furent alors les témoins ? Quel est le dévouement qui allégea les souffrances de ces infortunés par les consolations de la religion, et donna aux enfants de ceux qui succombèrent d'autres pères et d'autres mères ?

Ceux qui ont survécu n'oublièrent jamais cette figure qui leur apparut tant de fois, dans leur désespoir,

comme une vision céleste, un symbole d'espérance.

Des vieillards, des hommes dans la force de l'âge, mais abattus par la douleur, des femmes, des jeunes gens gravissaient tous les jours les marches de pierre de l'évêché de Montréal : ils allaient demander des consolations ou des secours à leur pasteur, le refuge des affligés.

De loin venait une mère à la figure rougie par les larmes, aux yeux creusés par l'insomnie ; son enfant était atteint d'une maladie que les médecins disaient incurable ; elle venait le porter à Monseigneur pour qu'il le guérisse. Le bon évêque l'accueillait avec bienveillance ; il comprenait ces inquiétudes ma-

ternelles et s'appliquait à les dissiper. Ces pauvres mères s'en retournaient consolées et rassurées.

Plus d'une attribua la guérison de son enfant aux prières de Mgr Bourget.

Un exemple entre mille de sa bonté, de sa charité. Un jour, Mgr Bourget fut surpris par l'un de ses prêtres, à quatre heures du matin, allumant la fournaise de l'évêché.

A ce prêtre qui lui demanda avec étonnement ce qu'il faisait, il répondit qu'il avait cru devoir remplacer le chauffeur malade afm de lui permettre de se reposer, de se lever plus tard que d'habitude.

J'ai mentionné sa piété. Elle a été l'auréole de sa vie, l'arôme de ses

vertus et le principe fécondant de ses œuvres. C'est à elle qu'il a dû en grande partie l'énergie qui le soutenait et lui donnait les moyens de triompher de son humilité. Il aurait succombé sous le fardeau de sa responsabilité, sans la confiance illimitée dans l'efficacité de la prière.

Il pouvait dire comme le Christ, son divin modèle : Misereor super turbam. J'ai pitié de la foule. Paroles sublimes que les disciples de l'Homme ne cessent de faire entendre depuis dix-neuf siècles sur les misères humaines et qui suscitent dans le monde entier des prodiges de dévouement !

Oui, il avait pitié de la foule, des

souffrances de l'humanité, et il s'évertuait à les soulager.

Lorsque, dans son immense désir de faire le bien, il avait demandé la bénédiction du Ciel sur un projet qu'il croyait avantageux au salut des âmes et à la gloire de la religion, il ne s'arrêtait plus devant aucun obstacle ; le sentiment religieux donnait alors à son énergie naturelle une force extraordinaire. Quelques-uns même s'en plaignaient et disaient que Mgr Bourget ne tenait pas suffisamment compte des exigences de notre société ou des intérêts publics et personnels qui s'opposaient à la réalisation de ses désirs. Les hommes à fortes convictions, qui parlent ou agissent sous l'empire d'un sen-

22 Mer ignace bourget.

timent profond de leur responsabilité et de leur devoir, doivent être jugés avec beaucoup de respect et de réflexion. On ne tient pas toujours assez compte de la pureté des motifs et de la puissance des raisons qui les inspirent. Et il arrive souvent que les évêques, comme les hommes d'État, ne peuvent faire connaître ces motifs et ces raisons.

Mais esquissons rapidement les principaux traits de la vie qui nous occupe.

C'était en 1821. L'illustre évêque de Québec, Mgr Plessis, avait triomphé de tous les obstacles qui s'étaient opposés à l'exécution du projet qu'il poursuivait depuis longtemps pour établir l'Église du Ca-

nada sur des fondements solides et durables. Il avait obtenu la division de son vaste diocèse de Québec, et l'abbé Lartigue, prêtre du séminaire de Saint-Sulpice, avait été nommé évêque auxiliaire pour Montréal, à la grande joie de la population catholique. Le nouvel évêque ayant demandé à Mgr Plessis de lui donner pour secrétaire quelqu'un qui pût l'aider dans l'exercice de ses nombreuses et délicates fonctions, l'évêque de Québec lui indiqua un jeune ecclésiastique enseignant au collège de Nicolet. « On le dit un peu scrupuleux, ajoutait Mgr Plessis, mais nul cependant ne fera' mieux votre afîaire ».

Ce jeune ecclésiastique était né,

le 30 octobre 1799, dans une concession de la Pointe-Lévis, connue sous le nom de « Arlaka ». La chaumière où il vit le jour est devenue célèbre Les habitants de l'endroit la montrent avec orgueil aux touristes :

« C'est là qu'est né Mgr Bourget ».

Son père, Pierre Bourget, et sa mère, Thérèse Paradis, étaient à la tête d'une famille de treize enfants.

Ignace était le onzième. Après avoir fréquenté la petite école Gingras, dans la paroisse de Beaumont, voisine de celle de Lévis, il était entré au séminaire de Québec où il avait fait son cours classique. Quelquesuns de ses compagnons de classe furent Mgr Magloire Blanchet, le grandvicaire Gauvreau, l'abbé Chartier,

le juge Bédard, le docteur Bardy.

Il avait embrassé l'état ecclésiastique, et après avoir étudié la théologie au séminaire de Québec pendant quelques années, il était passé au collège de Nicolet.

L'abbé Raimbault était alors supérieur de cette maison naissante et en même temps curé de la paroisse ; l'abbé Leprohon était directeur du collège.

La vie du jeune lévite avait été, jusque là, douce, modeste et vertueuse ; sous le toit paternel comme sous le toit du collège, il avait grandi dans les bonnes pensées, les généreuses aspirations. Sous les dehors simples et modestes de cet enfant, les directeurs du séminaire de Que-

bec et du collège de Nicolet n'avaient pas tardé à découvrir un caractère d'élite. Ce fut aussi la manière de voir de Mgr Plessis qui se connaissait en hommes, ainsi qu'il l'avait prouvé plus d'une fois, notamment lorsqu'il prit sous sa protection le pauvre petit être qui devint le célèbre Vallières.

Lorsque le jeune Bourget partit pour Montréal, en mai 1821, il ne se doutait point qu'il devait devenir un jour le successeur de l'éminent évêque aux côtés duquel il allait travailler. Il arriva dans cette ville au milieu des nuages qui assombrirent les premières années de l'épiscopat de Mgr Lartigue. On savait couramment que de graves difficul-

tés avaient forcé l'évêque de laisser le séminaire et d'aller demander l'hospitalité aux dames de l'Hôtel-Dieu.

Donner à l'évêque une église et un évêché fut alors le mot d'ordre de la population catholique de Montréal. Les citoyens du faubourg Saint-Laurent se distinguèrent par leur zèle en cette grande entreprise.

Messieurs Denis-Benjamin Viger et Louis- Joseph Papineau firent don du terrain où a été érigée l'église actuelle de Saint-Jacques.

Les souscriptions furent généreuses, et tout alla si bien que, le 20 septembre 1825, Mgr Lartigue et son secrétaire entraient dans le premier évêché de Montréal.

Le jeune secrétaire fut d'un grand

secours pour le succès de cette œuvre ; son zèle, son activité et le dévouement avec lequel il remplissait les devoirs de son ministère, lui gagnèrent en peu de temps la confiance de son évêque et l'afîection du peuple. Aussi, lorsqu'en 1836 Mgr Lartigue fut définitivement nommé évêque titulaire du diocèse de Montréal se hâta-t-il de s'adjoindre comme coadjuteur celui qui, depuis dix ans, partageait ses labeurs. Le 25 juillet 1837, le modeste enfant de Lévis était consacré évêque de Telmesse, dans la nouvelle cathédrale. Ce fut un grand jour pour le diocèse de Montréal.

Trois années plus tard, la population de Montréal se pressait dans

la même enceinte pour rendre ses derniers devoirs aux restes mortels du premier évoque de Montréal.

Mgr Lartigue était mort le 19 avril

Son successeur était tout nommé d'avance. Mgr Bourget prit possession du siège épiscopal de Montréal, le 23 avril 1840. Il annonça cet événement le 3 mai suivant, dans un mandement imprégné d'humilité et du sentiment de la responsabilité immense qu'il assumait.

Après avoir déploré dans des termes pleins d'amertume la mort de l'illustre défunt, il ajoutait :

)) Le regret que vous cause sa mort est d'autant plus amer que vous ne pourrez, Nos Très Chers

Frères, vous consoler de cette perte immense en voyant le fardeau de l'épiscopat passer à un sujet si peu qualifié pour remplacer auprès de vous ce savant et vertueux prélat.

Hélas ! que Nous sommes loin d'avoir les dispositions nécessaires pour remplir dignement les sublimes fonctions de l'apostolat ; et qu'il est à craindre que Dieu n'ait permis Notre élévation que pour Nous punir de Nos innombrables péchés et vous châtier vous-mêmes du mépris que vous auriez fait des grâces que vous avez reçues par le ministère de cet excellent pontife ».

Paroles sublimes que la religion catholique seule peut inspirer î

Le pieux évêque se mit à l'œuvre et se consacra plus que jamais à cette vie de prière et de travail à laquelle il était déjà habitué ; il laissa couler

de son cœur cette source intarissable de foi et de piété dont les eaux bienfaisantes fécondèrent durant plus d'un demi-siècle le diocèse de Montréal.

Il faudrait bien des pages pour énumérer les bienfaits, pour raconter les événements glorieux de son épiscopat. Tout ce que son ardente charité a pu lui inspirer pour détruire le vice et l'erreur, pour augmenter la foi et faciliter le salut des âmes dans son diocèse, il l'a fait.

Il a fondé une quinzaine de communautés, de maisons de charité et d'éducation, et une vingtaine de sociétés, de confréries ou de pieuses congrégations. C'est à lui que nous devons, notamment, l'établissement

à Montréal de la Société de Jésus, des Pères Oblats, des Dames de la Providence, du Bon-Pasteur et de la Miséricorde, des Frères Joséphites et des Clercs Saint- Viateur, des Pères et des Sœurs de Sainte-Croix, de l'Institut des Sourds-Muets, de l'Association des Dames de la Charité»

de la Société Sainte-Blandine pour les filles de service, de l'hospice Saint Joseph pour les prêtres invalides, de plusieurs salles d'asile, etc.

Il s'est associé à toutes les généreuses aspirations, à tous les dévouements tendant à développer la vocation religieuse dans son diocèse.

Il eût été heureux de n'avoir qu'à frapper la terre du pied pour en faire sortir des légions de prêtres, de mis-

sionnaires et de religieuses qu'il aurait voulu envoyer dans toutes les parties de l'Amérique pour y porter le flambeau de la foi.

Il a écrit trois ou quatre cents mandements et lettres pastorales dont plusieurs sont, comme nous l'avons dit, des plus remarquables.

En particulier, son mandement sur les tables tournantes a reçu, même en France, les plus grands éloges pour les connaissances théologiques et philosophiques qu'il renfermait.

Citons aussi ses mandements sur l'Université Laval, sur l'incendie de Montréal en 1852, sur l'épidémie de 1847, sur les orphelins irlandais immigrants, sur les infortunes de Pie IX en 1848, sur l'usure, sur l'in-

dépendance et l'inviolabilité des Etats pontificaux, sur le denier de saint Pierre, etc. Dans plusieurs de ces mandements, il fait appel au sentiment national de la population en faveur de la colonisation, de l'industrie et des autres choses utiles au pays. Dès 1848 il déplorait les dangers de l'émigration et suppliait les Canadiens-français de rester sur le sol de leurs pères et d'en exploiter les ressources. Toute sa vie il a ardemment combattu l'ivrognerie par la prédication et par l'établissement de sociétés de tempérance ; il a organisé contre ce vice destructeur des croisades bienfaisantes.

Il fit cinq voyages à Rome, et chaque fois il revint plus zélé et

plus attaché au trône pontifical.

On comprend les jouissances que le pieux évêque dut éprouver au milieu des merveilles et des souvenirs les plus glorieux du catholicisme.

Il s'efîorça de rendre ses voyages utiles à son diocèse. Le Souverain Pontife se plut en efîet à satisfaire tous ses pieux désirs et l'honora même d'une façon toute spéciale.

C'est dans l'un de ces voyages, en 1854, qu'il composa un ouvrage sur le Cérémonial des Evêques, d'après les usages et traditions de V Eglise de Rome. Cet ouvrage lui valut des félicitations de la part du pape et des premiers personnages de la Cour romaine.

Il avait déjà écrit un traité sur ces

questions, lorsque les Pères du premier concile de Québec avaient résolu d'adapter la liturgie romaine.

A son retour, en 1856, après deux années d'absence, il entreprit d'introduire dans son diocèse les rites et coutumes de cette liturgie. Le peuple, qui tenait à ses vieilles cérémonies françaises, les abandonna à regret, mais fit entendre quelques murmures. La tempête ne fut cependant pas de longue durée ; on finit par se soumettre de bonne grâce aux réformes prescrites par l'évêque, et par s'habituer au collet romain et à l'absence du crucifix sur le bancd'œuvre.

Depuis 1852, l'épiscopat de Mgr Bourget a été marqué par des évé-

nements importants ; c'est l'époque de ses épreuves et de ses luttes.

Outre la question de la liturgie, il s'en est soulevé plusieurs autres qui ont vivement passionné l'opinion publique.

Le 8 juillet 1852, la cathédrale et le palais épiscopal, qui constituaient l'un des plus beaux édifices du Montréal d'alors, devinrent la proie de ce terrible incendie qui dévora une partie considérable de la ville.

Lorsqu'il s'agit de rebâtir la cathédrale et l'évêché, des difficultés s'élevèrent entre l'évêque et les citoyens du quartier Saint-Jacques. Il souriait assez à Mgr Bourget d'aller s'établir sur le plateau alors vacant qui faisait l'encoignure des rues

Saint-Denis et Sherbrooke où on lui offrait un magnifique emplacement.

Mais n'ayant pas trouvé satisfaisants les avantages que présentait ce site en vue des projets qu'il formait au sujet de la future cathédrale, il alla se fixer au Mont-Saint- Joseph où il bâtit provisoirement une chapelle et un évêché. Il est naturel que la population canadienne-française ait vu avec peine son évêque s'éloigner d'elle ; mais le temps devait donner raison à l'évêque.

Puis est venue la fameuse question de l'Institut Canadien, qui, après avoir parcouru plusieurs phases, a atteint son point culminant dans l'affaire Guibord.

Que la minorité ait bien fait de

quitter l'Institut Canadien, c'est douteux. Elle aurait dû rester là pour réformer, et non détruire une institution nationale et pleine de souvenirs patriotiques. Mais une fois la séparation faite, une fois connu et constaté le fait que l' Institut Canadien avait des livres dangereux pour la jeunesse, celui qui avait reçu la mission et fait la promesse de veiller sur les âmes confiées à ses soins pouvait-il s'abstenir ?

A ces brûlantes questions vint se joindre celle, plus importante encore, du démembrement de la paroisse de Montréal, et qui mit l' évoque aux prises avec le gouvernement et avec le séminaire.

Croyant que, dans l'intérêt de la

population catholique, il était opportun de diviser la paroisse de Montréal, Mgr Bourget entreprit d'efîectuer cette division. Or, le séminaire, qui, depuis un temps immémorial, possédait de par la loi et les autorités ecclésiastiques, le titre et les droits curiaux de la paroisse de Montréal, et qui croyait répondre suffisamment aux besoins de la population en établissant des succursales, soumit au Souverain Pontife ses objections au projet de l'évêque.

Plusieurs de ces objections furent maintenues, d'autres furent écartées; il y eut des concessions de part et d'autre, et finalement intervint un décret autorisant l'érection canonique de nouvelles paroisses à la con-

dition que les curés seraient désignés par le séminaire et nommés par l'évêque.

De nouvelles difficultés surgirent au sujet de l'interprétation de ce décret. Le séminaire prétendait que le décret ne conférait aucunement à l'évêque le droit d'établir des paroisses ordinaires. Mgr Bourget procéda néanmoins à l'érection de nouvelles paroisses canoniques suivant le sens qu'il donnait au décret.

Mais, lorsque les curés des nouvelles paroisses demandèrent des registres, les autorités judiciaires refusèrent de leur en donner, en alléguant que la loi ne reconnaissait pas les paroisses canoniques et que, seul, le curé de la paroisse civile pouvait tenir

des registres. Pendant ces discussions, le séminaire en appelait à Rome de la décision prise par Mgr Bourget. La législature a mis fin à ces difficultés en accordant des registres aux nouveaux curés.

En cela, comme dans tous les autres actes de sa vie, la pensée de , Mgr Bourget était de soumettre complètement l'Eglise du Canada aux doctrines et à la discipline romaines, de faire prévaloir le principe de l'autorité ecclésiastique dans toute sa plénitude vis-à-vis des fidèles et du pouvoir civil. C'est le principe que le séminaire et l'évêque ont de concert cherché à faire triompher dans l'affaire Guibord. En vue des complications que l'avenir peut nous ré-

server, nous avons tout intérêt, pendant que nous le pouvons, à mettre à l'abri des orages l'édifice de nos libertés religieuses et nationales.

Réaliser cet objet est une bonne œuvre ; mais cela doit se faire avec prudence, par les efîorts réunis de l'autorité civile et religieuse. Leur division serait certainement fatale à l'une et à l'autre et deviendrait un malheur pour notre nationalité.

Les difficultés provoquées par la division des paroisses étaient à peine terminées que l'évêque de Montréal entrait dans une lutte beaucoup plus grave encore. La croisade entreprise contre le libéralisme de Cartier et de ses amis, à propos de la division des paroisses, prit des propor-

lions considérables et finit par se tourner contre le parti libéral.

Durant plusieurs années, la province de Québec fut en ébulition.

On combattait les libéraux ou les réformistes en les assimilant aux libéraux d'Europe, et, de leur côté, les réformistes soutenaient qu'on les traitait injustement en leur prêtant des idées et des intentions qu'ils n'avaient point. Les autorités romaines mirent heureusement fm à ces nouvelles difficultés qui produisaient une irritation déplorable.

De toutes les questions qui agitèrent l'opinion publique, à cette époque, la plus brûlante fut celle de l'Université Laval. Mgr Bourget favorisait les vues de ceux qui vou-

laient avoir à Montréal une université indépendante. Le but était louable ; mais le séminaire et les autorités religieuses de Québec auguraient que cette division dût faire un grand dommage à l'Université Laval, et ils invoquaient les grands sacrifices qu'ils avaient faits pour cette institution patriotique.

La lutte fut longue, acerbe et vioente ; l'Ecole de Médecine de Montréal était au premier rang des combattants et déployait une énergie formidable. Les délégations se succédaient sans relâche à Rome et accablaient le Souverain Pontife de leurs réclamations et de leurs doléances.

Le résultat fut la création à Mont-

réal d'une université quasi-indépendante attachée à Laval par un fil aussi doux que léger. Rome avait rendu justice aux parties intéressées sans violer les droits acquis aux uns et aux autres.

Mgr Bourget a été aussi l'un des patrons de l'école ultramontaine et programmiste dont le but était de faire prévaloir au Canada les doctrines catholiques dans toute leur intégrité. C'était une entreprise dangereuse aux yeux de ceux qui croyaient que, dans un pays comme le nôtre, nous devons prendre garde de provoquer, sans de fortes raisons, des conflits funestes à nos intérêts religieux et nationaux. Les chefs des deux grands partis politiques,

la plupart de nos hommes publics engagés dans la politique active étaient naturellement hostiles à un mouvement qui les mettait dans une position difficile vis-à-vis de leurs collègues ou alliés anglais.

Au Canada, plus peut-être que dans aucun autre pays, la voie de la conciliation est la plus utile et la plus favorable à l'un et à l'autre pour régler les différends susceptibles de s'élever entre l'Eglise et l'Etat. Demander le plus grand bien est assurément un devoir ; mais se contenter du moindre est souvent sage et même nécessaire au point de vue religieux aussi bien qu'au point de vue national.

L'orthodoxie rigide de Mgr Bour-

get, son zèle inaltérable pour le salut des âmes et sa foi entière à la vérité catholique le portaient naturellement à vouloir, à chercher en toutes choses le triomphe absolu de cette vérité. Il s'aperçut qu'en voulant atteindre à ce but, il était obligé de heurter des sentiments respectables et de froisser des intérêts estimables, et son cœur en souffrit beaucoup.

En 1876, le mauvais état de sa santé ne lui permettant plus de donner à la direction du diocèse le soin qu'il aurait voulu lui donner, Mgr Bourget fut nommé archevêque in pariibus, et Mgr Edouard Fabre le remplaça à la tête du diocèse.

Mgr Bourget lutta victorieusement pendant plusieurs années contre la

maladie qui avait si souvent menacé de mettre fm à sa carrière fructueuse.

En 1877, n'ayant pour toute fortune que ses vêtements, il quittait l'évêché de Montréal au milieu des regrets de la population, et s'en allait pour le reste de ses jours au Sault-au-Récollet, dans la maison quasi-princière que Mgr Vinet, ancien curé de cette paroisse, avait mise à sa disposition.

« Connaissant — dit M. l'abbé Charles Beaubien dans son Histoire du Sault-au-Récollet — le mauvais état des finances épiscopales, Mgr Bourget ne voulut rien exiger, rien recevoir. Mais parmi les nombreuses âmes qu'il avait formées à la générosité et au sacrifice, il en sur-

git une animée du sentiment de la plus vive reconnaissance, c'était la Révérende Mère Caron, supérieure des Sœurs de la Providence ».

Sœur Caron se chargea de subvenir aux dépenses que devait entraîner la résidence de Mgr Bourget au Sault-au-Récollet, en demandant pour lui l'aumône que tant de fois il avait sollicitée pour les autres pauvres.

En partant pour le lieu de sa retraite, Mgr Bourget avait dit qu'il n'était désormais bon qu'à prier ; mais son besoin d'activité et la confiance qu'on avait dans ses lumières ne lui permirent guère de jouir du repos absolu auquel il s'était résigné.

Saint-Janvier — c'est le nom qui fut

donné à la maison de Mgr Vinet — devint un lieu de pèlerinage. Prêtres et laïques y affluaient de tous côtés pour recevoir les conseils et solliciter les prières de l'hôte vénérable de ce palais champêtre, dont les vertus commençaient à répandre partout un parfum de sainteté. Les malheureux, les infirmes continuèrent de recourir à lui, et les mères de lui porter leurs enfants malades et d'espérer en son pouvoir avec la foi qui provoque les miracles.

En 1880, malgré son très grand âge, Mgr Bourget sortait de sa maison du Sault-au-Récollet pour venir au secours de l'évêché et, en allant lui-même tendre la main dans toutes les paroisses du diocèse, pour l'ai-

der à payer les dettes contractées pour construire la nouvelle cathédrale. On conçoit avec quel bonheur le clergé et les fidèles revirent leur vieil évêque que l'objet de sa dernière tournée pastorale rendait plus admirable encore que jamais. Les questions brûlantes auxquelles il fut mêlé dans les dernières années de sa vie, et les discussions parfois violentes et les divisions souvent profondes que ces questions suscitèrent parmi le clergé et les catholiques en général, ne diminuèrent cependant pas le respect et la vénération qu'ils lui portaient. Ceux même qui ne partageaient pas ses vues rendaient hommage à l'ardeur et à la sincérité de ses convictions ; et plus d'un

se demanda s'il n'était pas téméraire de combattre les opinions de Mgr Bourget. Il n'y a pas de doute que, dans le feu de la discussion, on a fait quelquefois un usage immodéré du nom et des opinions de l'évêque de Montréal. Mais il passa à travers tous ces tracas, à travers ces controverses passionnées comme le phénix traverse le feu, sans rien perdre de son prestige, intact. On en eut la preuve imposante et solennelle lorsque le glas de nos églises, en juin 1885, annonça la mort de Mgr Bourget. Le deuil fut général, les regrets et les éloges unanimes ; grands et petits, riches et pauvres vinrent se prosterner devant sa dépouille mortelle, la plupart pour le prier

plutôt que de prier pour lui. Véritablement, Mgr Bourget est mort en odeur de sainteté, aussi voulaiton, de partout, femmes, hommes, prêtres et enfants, non seulement voir une dernière fois ses traits vénérés, mais rapporter à tout prix quelque chose, un objet quelconque, un chapelet, un scapulaire, une médaille qui eût touché son corps, une relique.

La translation des restes du défunt donna lieu, du Sault-au-Récollet à r Hôtel-Dieu de Montréal et de l'Hôtel-Dieu à Notre-Dame, à une éclatante manifestation du sentiment public. Plus de quatre cents voitures escortèrent le char funèbre depuis le Sault-au-Récollet

jusqu'à Montréal, et dans le cortège se remarquaient des centaines de prêtres et nombre d'évêques venus de toutes les parties du Canada et des Etats-Unis, et aussi des représentants de tous les grands corps de l'État. Le long des rues ornées de tentures et d'insignes de deuil, des masses énormes de population assistèrent au défilé de l'imposante procession avec des marques sincères de respect et de chagrin et se signèrent au passage de l'illustre dépouille. Et lorsque les bourdons et les cloches de Notre-Dame appelèrent les fidèles à ses funérailles, toute la population, à ce qu'il sembla, se mit en marche vers la vaste église ; le plus grand nombre ne pouvant

trouver place dans l'église envahie longtemps avant l'heure du service funèbre, assista de la rue à l'office des morts et s'agenouilla dans la poussière du chemin.

Le supérieur du séminaire, l'abbé Collin, eut bien raison de dire, avec l'accent de conviction intense qui marquait sa haute éloquence : « Cette assistance empressée et émue, cette pompe lugubre et ces manifestations extérieures semblent plutôt un triomphe qu'un tribut payé à la mort )>.

Les oraisons funèbres prononcées par l'abbé Collin, à Notre-Dame, et par Mgr Taché, à la cathédrale, furent dignes du défunt, de l'assistance et de la réputation des deux

orateurs. Les vertus et les œuvres du défunt fournirent en effet aux orateurs, devant ce concours de peuple inouï, une source d'inspiration dont ils firent un usage admirable. A preuve cet exorde de l'oraison de l'abbé CoUin :

« En présence de cette vie éteinte à laquelle se rattachent tant de souvenirs et de grandeurs, en face de la dépouille mortelle de ce pasteur, de ce pontife qui, pendant un demisiècle, a comme tenu en ses mains les plus graves intérêts du Canada, devant cette figure inanimée qu'environne encore je ne sais quel rayonnement surnaturel, au milieu de cette assistance empressée et émue, de cette pompe lugubre et de ces manifestations extérieures qui semblent plutôt un triomphe qu'un tribut payé à la mort, on se demande

ce qui doit l'emporter dans l'âme, de l'admiration ou de la douleur, et on sent l'impuissance où l'on est de dire tout ce que renferme d'extraordinaire cette longue carrière de quatre-vingt cinq ans, cet illustre sacerdoce de soixante-deux ans, ce prodigieux épiscopat de quarantehuit ans.

)) Le digne prélat, faible de corps mais doué d'une organisation intérieure peu commune, avait reçu de Dieu une puissance d'action, une force d'un ordre supérieur, qui le rendit capable des entreprises les plus diverses et les plus difficiles. Dédit ipsi Deus fortitudinem 1

)) Cette merveilleuse puissance que révéla en lui l'influence incroyable qu'il ne cessa d'exercer sur les hommes et sur les événements de son époque, ill'a conservée jusqu'au fond de sa retraite solitaire, jusqu'au dernier jour de sa vieillesse : et usque in

senedutem permansit illi virtus ; et il en fait encore sentir les remarquables effets après sa mort : Permansit illi virtus !

» C'est cette force secrète et irrésistible qui, au cri « Mgr Bourget est )) mort )), a soudain remué toute cette grande cité, tout ce vaste diocèse, toute cette province. C'est cette force qui a ébranlé vos cœurs, et qui, de toutes parts, de toutes conditions, de tout âge, vous a attirés, en nombre immense vers ces restes mortels et qui, en ce moment sous ces voûtes sacrées, parmi ces emblèmes de deuil, vous lient pressés, silencieux, autour de ce cercueil, dans l'attitude du respect, de la reconnaissance et de l'amour avec un indicible mélange de bonheur et d'enthousiasme : Permansit illi virtus !

)) Cette force surhumaine élevant notre pontife, à une hauteur où le regard ne peut plus l'atteindre sans

que l'admiration vienne s'ajouter à la vénération, rehausse par là tout ce qu'il a fait, et imprime la grandeur à sa personne comme à ses actes.

)) Monseigneur Bourget fut vraiment grand. Il fut grand dans ses vertus, il fut grand dans ses œuvres.

Et c'est ce double caractère de grandeur que nous nous proposons de faire ressortir dans ce discours :

grandeur dans les vertus, grandeur dans les œuvres.

)) 0 pontife vénéré, ce que nous allons rapporter de vous, dans l'effusion de notre âme, sera loin de répondre à la valeur de vos mérites ; mais votre noble vie parle elle-même si haut et rayonne d'un si pur éclat que l'impression qu'elle a déjà formée depuis longtemps dans les cœurs suppléera à l'imperfection du tableau que nous essaierons de retracer ».

L'oraison prononcée par Mgr Taché est d'un ordre d'idées moins élevé, d'une inspiration moins puissante, mais elle est plus touchante, plus à la portée de tous les esprits et de tous les cœurs. En voici l'exorde :

« Nous sommes au dernier jour d'une semaine bien grosse d'émotions, non seulement pour cette riche cité, mais même pour ce vaste diocèse et pour tout notre cher Canada.

Je ne suis point monté dans cette chaire pour ajouter à l'abondance de vos larmes, ni à l'intensité de vos regrets. Il faut, au contraire, m'efforcer de comprimer les sentiments qui se pressent dans mon cœur comme dans les vôtres, afin d'être en état de vous adresser quelques paroles.

» Dimanche, une nouvelle se répandit non seulement avec la viva-

cité de l'électricité, mais bien encore avec l'ardeur du sentiment le plus affectueux et le plus reconnaissant ; cette nouvelle a fait vibrer dans les cœurs les élans de l'amour et de la reconnaissance la mieux sentie. Cette nouvelle disait que Mgr Bourget était bien malade et qu'il touchait même à ses derniers moments. La surprise fut si grande que l'on se refusa pour ainsi dire à croire à la possibilité du trépas de celui qu'on aimait tant. Lundi, une autre nouvelle vint non seulement confirmer la première, mais apporter le comble à notre douleur : il était mort I

)) Et depuis ce jour, toute la ville de Montréal est en émoi, le diocèse de Montréal ressent la perte immense qu'il a faite. Tout le Canada comprend que le ciel s'est enrichi aux dépens de la terre en la privant de l'un de ses plus grands citoyens.

)) L'écho des voix douloureuses

■•54, irraaa

que l'on entend de toutes parts retentit même au delà de notre patrie pour se répercuter jusqu'à l'étranger.

» On comprend la juste douleur qui anime tous ceux qui sont ici présents, la juste douleur qui anime le vénérable prélat qui succède à celui qui l'a précédé avec tant de gloire et de distinction. On comprend enfin que nous sommes des enfants attendris qui pleurent sur la mort d'un père qui avait toute notre tendresse et notre affection.

«Puis, jeudi, on a vu se dérouler un convoi funèbre tel que cette ville n'en avait jamais contemplé. Oui, jeudi, sur un parcours de sept milles entiers on a vu les populations se presser avec un enthousiasme recueilli, avec un sentiment tellement profond de respect, d'amour et de reconnaissance que le convoi qu'elles venaient grossir avait plutôt l'ap-

parence d'une marche triomphale qu'une procession funèbre.

» Et qui redira, mes frères, ce qui s'est passé hier dans la magnifique église Notre-Dame ? Qui redira ce concours imposant d'évêques venus de points différents et de grandes distances, pour affirmer leur respect envers celui qui, depuis de longues années était leur doyen dans l'épiscopat, envers celui qu'ils ont toujours regardé comme leur modèle ?

Qui redira ce nombre si grand de prêtres qui se pressaient autour de l'autel, non pas tant, ce semble, pour prier celui qu'ils pleuraient que pour remercier Dieu des grâces si abondantes qu'ils ont reçus par son intermédiaire ? Qui redira le spectacle offert par cette foule innombrable qui, non seulement a envahi la vaste enceinte de l'église, mais qui s'est répandue sur la place pubUque et dans les rues avoisinantes ?

.•Sa fggaz:

» Il serait impossible de décrire les émotions qui ont fait vibrer le cœur de cette multitude lorsqu'elle a vu le char funèbre, qui avait reçu la dépouille mortelle de Mgr Bourget, prendre non pas la route qui conduit à cette cathédrale, mais celle qui conduit à l'église où reposaient les restes de son noble et illustre prédécesseur. Là, un autre char funèbre devint le char de triomphe sur lequel on plaça ce qui reste du corps de Mgr Lartigue, premier évêque de Montréal. C'est ainsi que ces deux grands prélats, qui s'étaient tant aimés pendant leur vie, furent réunis après leur mort et transportés ensemble par les rues de cette ville qui leur fut si chère et dont le bonheur fut si longtemps l'objet de leurs travaux, de leur dévouement.

Quel spectacle, pour la première ville de notre Canada, que la vue de ces deux cercueils renfermant ce qu'il y a

de périssable de deux existences qui se sont consumées pour sa gloire, son agrandissement et sa sanctification !

» Ce spectacle nous rappelle tout naturellement la vision qu'un ange fit briller aux yeux du prophète Zacharie en lui montrant deux oliviers placés en un endroit élevé et environnés de lumière et de gloire.

Le prophète demanda à l'ange :

« Que signifient ces deux oliviers » ? Et l'envoyé céleste lui répondit :

« Ce sont les deux oints de l'onction » sacrée qui assistent devant le Do- » minateur de toute la terre ». Oui, les deux prélats qu'on a vu transporter à travers les rues de cette ville hier sur des chars funèbres, peuvent être comparés aux deux oliviers du prophète ; car ils ont été les deux oints qui, les premiers, ont reçu l'onction suprême qui les a mis à la tête de ce diocèse où « ils ont assisté de-

» vant le Dominateur de toute la » terre » pour lui préparer un peuple d'adorateurs. Nous avons marché à la suite de ces deux nobles oliviers ; nous sommes groupés en ce moment autour de ces deux oints de l'onction sacrée ».

Près de vingt ans plus tard, le 24 juin 1903, une foule immense, dans laquelle on remarquait une douzaine d'évêques, des centaines de prêtres et l'élite de la société canadienne, se réunissait, en face de la cathédrale, autour d'un magnifique monument que la reconnaissance populaire élevait à la mémoire de Mgr Bourget.

Des discours furent prononcés par Mgr Bégin, archevêque de Québec, par sir William Hingston, représentant la population irlandaise, par

Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, et par l'honorable L.-O. Taillon, représentant la province de Québec.

Il semblait qu'après le sermon prononcé par l'éloquent Père Louis Lalande à la messe solennelle qui préluda à la cérémonie du dévoilement, il restait peu de choses à dire ; cependant ces orateurs distingués montrèrent qu'il est des sujets inépuisables et des hommes dont la vie est une source de nobles inspirations.

Pour faire voir l'esprit poétique et national que l'on trouve souvent dans les mandements ou les sermons de Mgr Bourget, l'archevêque d'Ottawa rappela quelques-unes des paroles qu'il prononçait un jour, pour encourager les cultivateurs à garder

leurs enfants au pays en les établissant sur des terres nouvelles.

« Quel bonheur, enfants, ce sera pour vous d'établir vos naissantes familles à la porte du foyer qui vous a vus naître, de pouvoir à votre gré visiter ce toit chéri qui garde tous vos doux souvenirs d'enfance, de participer, au retour des jours traditionnels, aux joies innocentes des fêtes domestiques avec les frères, les sœurs et les voisins amis, afin de porter, de présenter aux embrassements des grands-parents vos jeunes enfants, fruit de votre union avec des épouses vertueuses et justement chéries. 0 colon canadien, il est juste que la charrue laboure en temps de paix une terre que ton épée a défendue avec tant de courage et de succès pendant la guerre » I

L'archevêque de Montréal, Mgr

Bruchési, dont la parole s'approprie

si bien à toutes les circonstances, termina ainsi cette belle démonstration :

« Il sera, ce monument, dans sa majestueuse beauté, la réponse de notre foi, de notre piété filiale et de notre reconnaissance à la prière touchante de Mgr Bourget, gravée en lettres d'or sur le piédestal de son monument : « Mes enfants, gardez » le dépôt sacré des traditions : Sou- » venez-vous de mes labeurs ».

Ce monument se dresse en effet, «dans sa majestueuse beauté», en face de la cathédrale, tout près du parc Dominion, à quelques pas de la statue de John-A. Macdonald, dans un décor grandiose. Il est plein de vie, comme toutes les autres œuvres de Philippe Hébert, notre sculpteur

Jd

national. L'ensemble en est saisissant, comme l'a fait remarquer notre critique d'art, M.-J.-B. Lagacé, et les détails admirables. « C'est, ajoute M. Lagacé, une page vécue qui raconte en signes et en symboles, non seulement l'histoire du grand archevêque, mais encore l'histoire religieuse des cinquante dernières années du siècle passé ».

En efïet, le ciseau de l'artiste a évoqué quelques-unes des grandes œuvres accomplies ou encouragées par Mgr Bourget, œuvres de foi, de patriotisme et de charité. Tout est beau, tout émeut dans ce monument, depuis la statue qui le domine jusqu'aux bas-reliefs qui ornent le piédestal. L'étranger le con-

Page 1