‹ Mgr Ignace Bourget et Mgr Alexandre TachéChapitre 2 sur 2 · SEE · texte numérisé non relu

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temple avec admiration et rend hommage aux vertus de celui qui l'a mérité et au talent de celui qui Ta sculpté. Il fait honneur à la religion et à la patrie.

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EA famille Taché est l'une des plus anciennes et des plus remarquables familles du pays ; elle s'est distinguée dans les armes et la politique, dans les sciences et les lettres, par son dévouement à la religion et à la patrie.

Jean Taché, le fondateur de cette famille au Canada, arriva à Québec en 1739 et devint syndic des marchands de la ville. Il y épousa Marguerite Jollet, petite-fille du découvreur du Mississipi. C'est lui que les négociants du Canada chargèrent d'aller à la cour de France pour y

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faire des représentations contre l'administration Bigot. Il faisait un commerce assez considérable pour tenir une ligne de navires entre la France et le Canada. La guerre de la conquête l'ayant ruiné, il devint notaire public sous la domination anglaise.

Charles, l'un de ses fils, s'établit à Saint-Thomas de Montmagny et eut trois fils, Charles, Jean-Baptiste, et Etienne qui devint sir Etienne- Pascal. Charles, l'aîné, après avoir servi comme capitaine dans le régiment des Voltigeurs canadiens, s'établit à Kamouraska. Il épousa Henriette Boucher de la Broquerie, arrière-petite-fille du fondateur de Boucherville et arrière-nièce de Ma-

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dame d'Youville, l'illustre fondatrice des Sœurs Grises de l'Hôpital Général. De ce mariage naquirent Louis Taché, qui fut shérif de Saint- Hyacinthe, Joseph-Charles Taché, Tun de nos écrivains les plus estimés, et Alexandre-Antonin Taché qui devint archevêque de Saint-Boniface et qui fait le sujet de cette étude.

Il fut peu d'hommes plus populaires que Mgr Taché parmi les populations françaises et catholiques de l'Amérique du Nord. Et nous nous rappelons encore le sentiment d'admiration et d'attendrissement que le peuple éprouva, lorsqu'il vit le jeune Alexandre Taché renoncer au brillant avenir que le monde lui promettait, pour se consacrer à la vie

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pénible des missions. Ce sentiment a été longtemps entretenu par le récit des souffrances et des travaux héroïques de l'évêque bien-aimé de la Rivière-Rouge.

Il naquit à la Rivière-du-Loup, le 23 juillet 1823. Il n'avait pas encore trois ans lorsqu'il perdit son père.

Après la mort de son mari, madame Taché alla résider à Boucherville avec sa jeune famille, chez M. de la Broquerie, son père.

Madame Taché était une de ces mères admirables qui font les grands hommes et les grandes nations. Elle remarqua de bonne heure les bonnes dispositions de son fils Alexandre et s'appliqua à faire pénétrer dans son âme, avec les premières lueurs

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de la raison, les vertus et les nobles sentiments qui ornaient la sienne.

A l'école comme au collège, le jeune Alexandre se fit remarquer par la douceur de son caractère, sa gaieté franche et naïve, sa vive intelligence.

Le collège de Saint-Hyacinthe eut l'honneur de former cet élève destiné à de si grandes choses.

Son cours terminé, il prit l'habit ecclésiastique, passa quelques mois au grand séminaire de Montréal et au collège de Chambly, et retourna à Saint-Hyacinthe pour y enseigner les mathématiques.

Mais sa vocation religieuse l'appelait ailleurs ; il fallait un autre champ, des horizons plus vastes à son zèle apostolique. Son âme le

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poussait aux grands sacrifices ; il avait la soif du salut des infidèles.

C'est sous l'empire de cette irrésistible vocation qu'il entra au noviciat des Oblats, à Longueuil, et c'est là que la Providence l'attendait pour lui faire connaître sa destinée.

C'était en 1845. Le Saint-Siège venait de détacher du diocèse de Québec le territoire de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, et de l'ériger en vicariat apostolique. Ce vicariat, devenu depuis le diocèse de Saint- Boniface, fut confié à Mgr Provencher, l'un des plus illustres et des plus dévoués missionnaires de la Rivière-Rouge.

Ce saint évêque, voulant assurer à son vicariat les services d'un ordre

religieux, avait jeté les yeux sur les Oblats, établis au Canada depuis quelques années, et le Frère Taché eut tout de suite la pensée d'ofïrir ses services à Mgr Provencher pour participer à l'œuvre que l'évêque assignait aux Oblats, de se consacrer à une vie de peines et de privations de toutes sortes pour convertir les sauvages de l'immense désert qu'était encore le Nord-Ouest canadien.

Mais cette pensée ne laissa pas, néanmoins, que d'effrayer d'abord le Frère Taché — et il y avait de quoi ! Il avait vingt et un ans, l'âge où les fibres qui attachent l'homme au sol natal, aux amis de son enfance, aux personnes qui l'ont aimé, sont si difficiles à briser. I

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n'avait pas encore éprouvé ces désenchantements et ces misères de la vie qui aident le sacrifice. Il n'avait connu que les joies de la famille les gâteries d'une mère adorée.

L'amour qu'il portait à sa mère lut précisément le moyen dont la Providence se servit pour le décider à accomplir le grand dessein qui fermentait en son âme. Madame Taché étant bien malade, Alexandre demanda à Dieu la guérison de sa mère en retour du sacrifice auquel il allait consentir. Ce dévouement fut sans doute agréé du ciel : madame Taché recouvra la santé et vécut encore de longues années.

On conçoit l'affection, la reconnaissance dont fut l'objet ce fils qui.

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pour prolonger les jours de sa mère, se voua si généreusement à une vie de privations et de sacrifices. Aussi, jamais mère, jamais fils ne s'aimèrent d'un amour plus profond ; leur correspondance est des plus édifiantes à cet égard. A peine parti pour ses lointaines missions, le Frère Taché écrit à sa mère et lui communique toutes ses impressions. Il ne cessa de lui écrire tant qu'elle vécut. Le 24 juin 1845, le Frère Taché partait de Montréal avec le Père Hubert pour la mission du Nord- Ouest. C'était la fête patronale des Canadiens-français, la Saint- Jean- Baptiste, un jour que l'on aurait pu dire choisi entre tous pour rendre plus amer et plus méritoire encore

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le détachement du sol natal, l'adieu à la patrie. Partout, sur son passage, ses yeux humides déjà de nostalgie virent des signes d'allégresse, son cœur débordant d'émotion traversa la fête ; c'est en entendant les chants joyeux de la patrie, ces airs nationaux dont chaque note lui martelait l'âme, qu'il prit le chemin de l'exil.

Que ce départ dut être déchirant I

Il écrivit lui-même les sentiments qu'il éprouva en quittant le sol de son pays :

« Nous arrivions à l'une des sources du Saint-Laurent ; nous allions laisser le grand fleuve sur les bords duquel la Providence a placé mon berceau ; sur les eaux duquel j'eus la première pensée de me faire missionnaire de la Rivière-Rouge.

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Je bus de cette eau pour la dernière fois ; j'y mêlai quelques larmes et lui confiai mes pensées les plus intimes, mes sentiments les plus affectueux.

» Il me semblait que quelques gouttes de cette onde limpide, après avoir traversé la chaîne de nos grands lacs, iraient battre la plage près de laquelle une mère bien-aimée priait pour son fils, pour qu'il fût un bon oblat, un saint missionnaire.

» Je savais que, toute préoccupée du bonheur de ce fils, elle écoutait jusqu'au moindre murmure du nordouest, jusqu'au moindre murmure de la vague, comme pour y découvrir l'écho de sa voix demandant une prière, promettant un souvenir.

J'exprime ce sentiment parce que, depuis vingt ans, le souvenir de l'émotion qu'il m'a causée me permet de mieux apprécier le généreux dévouement de ceux qui dépensent

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ici leur vie pour le salut de leurs semblables.

)) La hauteur des terres était comme le seuil de la porte qui nous laissait pénétrer dans notre nouveau séjour ; c'était comme la barrière qui allait se fermer derrière nous.

Quand le cœur est en proie à une vive émotion, il a besoin d'un aliment plus fort. Pour calmer le mien, je lui dis de considérer tout ce qu'il y a d'inculte et de sauvage dans la nature du sol que je foulais aux pieds. Je lui dis surtout de se rappeler tout ce qu'il a de misère à soulager dans un grand nombre des habitants de ce sol. Je compris alors toute la grandeur du sacrifice imposé au missionnaire ; j'en calculai ou, du moins, j'en acceptai toutes les conséquences. Je fis à ma patrie un adieu que je croyais éternel, et je vouai à mon pays adoptif un amour et un attachement aux-

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quels je ne voulais et ne veux encore donner d'autre terme que celui de ma vie. Dieu acceptera, j'espère, le sacrifice qu'il m'inspira, la prière que je lui adressai -.

Il est difficile d'exprimer de plus nobles sentiments dans un plus beau langage.

Le missionnaire arriva à Saint- Boniface le 25 août, après soixantedeux jours d'un voyage pénible.

En ce temps-là, le canot d'écorce était encore le seul moyen de transport de Montréal à la Rivière-Rouge; les portages étaient longs ; il fallait souvent faire plusieurs milles à pied, à travers les bois, les marais et les rochers.

Oui, le voyage fut rude, et la

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réception par Mgr Provencher, à Saint-Boniface, ne fut guère plus douce. Lorsque le Père Hubert, après s'être prosterné devant le vénérable évêque, présenta son compagnon :

« — Frère Taché* sous-diacre ;

— Sous-diacre, sous-diacre, fit Mgr Provencher ; mais ce sont des prêtres qu'il nous faut !

— Je le sais, Monseigneur, reprit le Père Hubert ; mais le Frère Taché n'avait pas encore l'âge canonique pour être ordonné diacre avant de partir de Montréal... Comme le voyage a été long, il a atteint cet âge en route, et Votre Grandeur pourra l'ordonner diacre et même prêtre quand Elle le désirera.

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— A la bonne heure, s'écria le prélat rassuré. Il nous est venu des ecclésiastiques qui n'étaient pas capables d'être prêtres... Ici, il faut du premier choix ».

Un instant après, jetant un regard furtif sur le sous-diacre dont la physionomie n'accusait même pas son âge, l'évêque ne put s'empêcher de penser tout haut :

« — On m'envoie des enfants. Ce sont pourtant des hommes qu'il nous faut » I

Mgr Provencher ne devait pas tarder à revenir de sa première impression et à écrire à l'évêque de Québec : « Des Taché et des Laflèche, vous pouvez m'en envoyer sans crainte ». Bientôt même, il pren-

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dra ce sous-diacre, cet enfant, et lui confiera ce qui lui est plus cher que la vie, son église de Saint-Boniface et l'évangélisation du grand désert de l'Ouest.

Le premier dimanche après son arrivée à Saint-Boniface, le Frère Taché fut en effet ordonné diacre, et, le 12 octobre suivant, il était fait prêtre par Mgr Provencher et reçu dans l'ordre des Oblats par le Père Hubert.

C'était la première fois que des vœux étaient prononcés sur les bords de la Rivière-Rouge et, coïncidence digne de remarque, le jeune oblat qui les prononçait était le descendant de celui qui, le premier, arbora le drapeau de la France dans ces ré-

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gions lointaines, le célèbre Varennes de La Verendrye, allié par sa mère aux La Broquerie.

Au mois de juillet de l'année suivante (1846), le Père Taché commença cette vie de voyages épuisants, d'aventures émouvantes et de dévouements sublimes que les Annales de la Propagation de la Foi ofïrent à notre édification. Il partit pour r Ile-à-la-Crosse où le Père Thibault avait fondé une mission l'année précédente. Il avait pour compagnon cet illustre apôtre de la Rivière-Rouge, Mgr Laflèche. Les deux hardis missionnaires prirent deux mois pour faire les trois cents lieues qui séparaient rile-à-la-Crosse de Saint- Boniface.

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LePère Taché n'avait encore voyagé qu'en été ; il avait beaucoup marché, sillonné bien des lacs et bien des rivières en canot d'écorce ; mais il n'avait pas encore éprouvé les rigueurs d'un voyage d'hiver dans ces régions où le froid descend facilement à 25 et à 30 degrés sous zéro.

Il connut ces rigueurs. A peine arrivé à r Ile-à-la-Crosse, il reçut l'ordre de se rendre au lac Vert pour y baptiser un vieux chef sauvage qui avait jusque là refusé de se faire chrétien et que la grâce céleste avait enfin touché, et de là il se transportait au lac Caribou, à une centaine de lieues au nord-est de l'Ile-à-la- Crosse.

Mgr Laflèche a décrit ainsi les

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voyages des missionnaires de la Rivière-Rouge :

« Les préparatifs du départ sont bientôt faits. Une planche large de 40 centimètres. Je me place dessus, gardant de mon mieux l'équilibre. Quelques chiens sont attelés, et me voilà parti. Les chutes sont fréquentes, mais peu dangereuses, parce qu'on ne tombe pas de bien haut. Que le vent soufïle ou que la neige tombe, on marche.

Le soir, il faut dormir, et la maison se trouve partout; le premier bois que l'on rencontre est choisi pour le campement. L'un écarte un peu la neige, l'autre allume le feu; dans un instant le repas est préparé et pris de bon appétit, puis on étend sa couverture et l'on dort s'il plaît au sommeil de venir ».

En voyant cet homme passer, tout

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couvert de frimas, le fouet à la main et traîné sur une planche par des chiens, au travers de la neige et de la tempête, nul aurait pu s'imaginer rencontrer l'un des jeunes gens les plus distingués du Bas-Canada d'alors ; un libre-penseur n'aurait pas cru que ce jeune homme parcourait ainsi les forêts et les plaines du Nord- Ouest dans le seul but de conquérir des âmes à Jésus-Christ. On comprend plus facilement, en effet, qu'un marchand bouleverse le monde pour trouver de l'or, qu'un guerrier traverse les mers et affronte les périls pour conquérir des empires. On ne s'arrête pas à considérer, dans le monde, ce qu'il faut de courage et de persévérance, d'héroïsme plutôt,

pour passer sa vie à instruire les sauvages dans la foi, au milieu des privations et des sacrifices qui répugnent le plus à la nature humaine, surtout lorsqu'on aurait pu jouir, à son choix, de toutes les douceurs de la vie et aspirer aux bonheurs que les hommes recherchent si avidement.

Ne peut-on pas supposer que, plus d'une fois, le dégoût a dû entrer dans l'âme du jeune missionnaire ?

Lorsqu'après avoir marché tout le jour dans la bise cinglante, il n'avait, à l'étape, qu'une nourriture dont les chiens auraient à peine voulu, pour lit le sol couvert de neige, pour abri les branches dégarnies des arbres, croit-on que l'image de la

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patrie et les souvenirs de la famille heureuse ne lui apparaissaient pas quelquefois avec toutes leurs séductions ?

Mgr Taché a ainsi fait des voyages de quatre et de cinq cents lieues, partie à pied, partie à la raquette ou avec des chiens. Dans un de ses voyages il a couché soixante nuits à la belle étoile. Que de fois il a parcouru des trente et quarante lieues dans le seul espoir de convertir un malheureux sauvage, de sauver une âme, au péril de sa vie, malgré |

tous les dangers, même des menaces "|

de mort. Mais quelque farouche et grossier qu'il soit, l'être humain ne peut se défendre d'admirer le cou- ;

rage et le dévouement poussé à ce {

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degré d'héroïsme ; bien rarement la cabane du sauvage restait fermée devant la robe noire du voyageur ; le tomahawk s'inclinait devant le crucifix, et l'infidèle, vaincu par la grâce, confessait que la robe noire était envoyée par le Grand-Esprit.

Il faudrait des volumes pour dire tout ce que Mgr Taché a fait dans le Nord-ouest, pour dénombrer ses actes de vertu et de dévouement. Il n'y a pas un arbre de ces solitudes, pourrait-on dire, pas un petit ruisseau qui n'ait été témoin de quelque grande action de l'apôtre de la Rivière-Rouge. Mais comment rendre justice à une vie dont chaque instant a été marqué par un sacrifice ? Si l'on transmet à la postérité le nom

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du soldat qui, dans l'enivrement de .v

la bataille, s'est exposé à la mort

pour sauver son général, que dire de

celui qui, pour sauver des âmes, \

s'expose résolument et chaque jour au même danger, sans aucun espoir de récompense humaine? D'ail- f

leurs, il est quelque chose qui l'em- j^

porte, à notre point de vue, sur ces V'

actions brillantes qui sont le prix :

de la gloire ; c'est une vie consacrée à s'humilier, à endurer toute espèce de souffrances physiques et morales, c'est le sacrifice obscur et continu, sans trêve ni repos, l'immolation de soi-même passée à l'état d'habitude.

Le prêtre-missionnaire occupe une large et glorieuse place dans l'histoire de notre pays. Il a été l'ange |

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gardien de la Nouvelle-France à son berceau, le compagnon, l'ami de nos pères dans leurs courses à travers le continent américain, dans leurs luttes contre la barbarie, leur consolateur dans leurs épreuves et leurs souffrances. Il était à côté d'eux lorsqu'ils tombaient sur les champs de bataille et mouraient pour la France. Pour faire connaître et adorer le Christ, il bravait les tortures et expirait en bénissant ses bourreaux. Pionnier de la foi et de la civiUsation dans l'Amérique du Nord, on trouve partout l'empreinte de ses pas et les fruits de son saint labeur.

Mgr Taché était de cette trempe ; il a été le continuateur des premiers

missionnaires dont s'honore le Canada.

Ses vertus et ses bonnes œuvres l'avaient rendu aussi populaire sur les rives du Saint-Laurent que sur les bords de la Rivière-Rouge, et ses supérieurs n'avaient point tardé à s'en apercevoir. Aussi lorsque Mgr Laflèche, à cause de ses infirmités, refusa le poste de coadjuteur auprès de Mgr Provencher, en 1850, le vénérable évêque de Saint-Boniface s'adressa au Père Taché. Il n'avait que vingt-six ans et il ne croyait pas qu'on pût sérieusement l'appeler à l'épiscopat. Mais, en arrivant à la Rivière-Rouge, il comprit que la chose était sérieuse. Il y trouva en effet une lettre du fondateur de la

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Congrégation des Oblats de Marie- Immaculée, de Mgr de Mazenod luimême, qui lui commandait de se rendre à Merseille. Il obtempéra à l'ordre de son supérieur suprême, sans cependant croire ce qu'il attendait de lui ; et malgré ses hésitations, malgré toutes ses objections, il fut sacré évêque dans la cathédrale de Viviers, le 23 novembre 1851, des propres mains de Mgr de Mazenod, assisté de Mgr Guibert alors archevêque de Paris.

Ce que pensa le Père Taché de son élévation à l'épiscopat, il le dit luimême dans ses Vingt années de missions :

« Le nouvel élu avait malheureusement assez de vanité pour être flatté

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du choix qu'on avait fait de lui.

Malgré cette faiblesse et pour des motifs d'un ordre plus élevé, il avait toujours désiré se conformer aux vues et aux desseins de ses supérieurs qui lui donnaient une marque non équivoque de leur estime et de leur confiance ; un sentiment qui vaut mieux qu'une sotte vanité lui causa une satisfaction véritable.

)) Mais ce n'est pas tout. L'élection à l'épiscopat n'éteint pas jusqu'aux dernières lueurs de la raison.

Nonobstant sa vanité, nonobstant même une certaine et noble complaisance, il restait au nouvel élu assez de sens pour croire que le poids de l'épiscopat, si lourd de sa nature, est vraiment un fardeau écrasant pour des épaules et une tête de vingtsept ans. Il avait travaillé assez consciencieusement pour savoir que les devoirs sont une charge, et que c'est se torturer soi-même que d'ac-

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cepter une plus grande responsabilité.

» Que pensaient les autres ? Ceux qui ne connaissent pas nos missions, qui ignorent la grandeur et la nature des courses que doit faire ici le premier pasteur, durent hausser les épaules en voyant que l'on choisissait un tout jeune prêtre pour en faire un prince de l'Église. Eût-on même dit que c'était une sottise que nous ne nous en étonnerions pas ».

Après son sacre, Mgr Taché alla à Rome ; il trouva, auprès du Souverain Pontife et sur les tombeaux des martyrs, la force dont il avait besoin pour accomplir ses destinées.

Il partit de Rome, en février 1852, pour le siège lointain de son épiscopat, et s'arrêta quelque temps au Canada où les plus vives sympathies

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lui furent prodiguées. On ne pouvait se lasser de voir et d'entendre le jeune et populaire évêque de la Rivière-Rouge ; on le regardait avec un sentiment d'admiration et d'orgueil national ; on aurait voulu l'empêcher de repartir et le garder. Il lui fallut faire un effort pour s'arracher aux affections qui le rattachaient au sol natal.

Il repartit en mai, passa quelques jours à Saint-Boniface auprès de Mgr Provencher, et arriva enfm au siège de sa mission, à l'Ile-à-la-Crosse le 10 septembre. La joie fut grande parmi les sauvages lorsqu'ils virent revenir parmi eux, avec la croix d'or des évêques, leur bien-aimé Père Taché.

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Dès son retour au Nord-ouest, Mgr Taché se remit à l'œuvre et s'occupa immédiatement d'agrandir le royaume de Jésus-Christ en jetant les fondements de nouvelles paroisses. Loin d'adoucir son sort, son élévation à la dignité épiscopale ne fit qu'augmenter son zèle et redoubler ses fatigues. Il se multiplia pour se trouver partout, pour porter aux extrémités du Nord-ouest le flambeau de la foi. A son appel, d'autres missionnaires et des religieuses allèrent partager ses travaux et participer à sa sainte mission.

On a vu, sous le souffle de son dévouement, surgir des écoles, des collèges et des couvents dans ces immensités jusque là livrées à la bar-

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barie ; et presque en chaque petit village, le clocher d'une église catholique fait voir que le nom de Dieu y est honoré aujourd'hui.

En 1872 l'immense diocèse de Saint-Boniface était démembré ; Mgr Taché devenait archevêque, et Mgr Grandin était sacré évoque du nouveau diocèse de Saint-Albert.

L'œuvre de Mgr Taché à la Rivière-Rouge n'est pas seulement religieuse ; elle est de plus éminemment nationale. Fidèle aux traditions de ses ancêtres, il a toujours mené de front le triomphe de l'Evangile et la gloire de sa patrie.

Grouper dans le Nord-ouest canadien un peuple français et catholique et en faire l'avant-garde de la natio-

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nalité canadienne-française dans l'Amérique du Nord fut le but des efforts de Mgr Taché, l'objet de toutes ses pensées.

Il s'est attaché au sort de ce pauvre petit peuple de la Rivière-Rouge, il s'est appliqué à relever son intelligence, à ennoblir ses sentiments par le culte de la religion et de la patrie.

On peut se faire une idée des angoisses de Mgr Taché lorsqu'il vit l'orage sur le point de fondre sur la colonie de Manitoba et menacer de détruire le fruit de vingt années de travail et de sacrifice.

La vente des Territoires du Nordouest par la Compagnie de la Baie d'Hudson au Gouvernement Canadien et les procédés arbitraires et

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injustes des officiers de ce Gouvernement avaient produit une irritation profonde au sein de la population inétise. Un Gouvernement provisoire avait même été organisé ; Louis Riel en avait été nommé président et Ambroise Lépme commandant militaire. |

Mgr Taché voulut conjurer l'orage i

et vint au Canada pour exposer aux autorités les griefs des Métis et engager le gouvernement à ne pas les exaspérer en changeant, sans les consulter, leur situation politique.

Malheureusement on sut fort peu apprécier les motifs patriotiques de cette démarche de Mgr Taché, et l'on ne tint pas compte de ses sages conseils. A quelque temps de là, Mgr Taché partit pour prendre part

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au concile œcuménique qui allait s'ouvrir à Rome, et M. McDougall, nommé lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-ouest se mit en route pour la Rivière-Rouge.

On sait ce qui arriva. Les Métis indignés ne voulant point se laisser imposer un gouvernement dont ils redoutaient les projets forcèrent M.

McDougall et sa suite de rebrousser chemin. Les ministres canadiens comprirent, mais trop tard, qu'il aurait été plus sage d'écouter les conseils de l'évêque du Nord-ouest.

Effrayés de l'attitude énergique des Métis, les ministres s'adressèrent finalement à Mgr Taché et lui demandèrent de venir à leur secours pour conjurer les troubles.

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Oubliant les justes susceptibilités qu'il aurait pu faire valoir, Mgr Taché quitta le concile et revint au Canada. Après de nombreuses entrevues avec Sir John A. Macdonald, sir George-Etienne Cartier et d'autres membres du gouvernement, il partit pour la Rivière-Rouge, chargé de promettre aux Métis que, s'ils déposaient les armes, il serait fait droit à leurs demandes, et une amnistie entière serait accordée à tous ceux qui auraient pris part à l'insurrection.

Toujours dociles à la voix de leur évêque et croyant à sa parole comme à celle de Dieu lui-même, les Métis mirent bas les armes et laissèrent les troupes anglaises et canadiennes

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prendre possession du fort Garry.

Inutile de dire combien Mgr Taché fut sensible à la violation des promesses dont il s'était jusqu'à un certain point porté garant, combien il ressentit douloureusement les justes mécontentements des habitants de la Rivière-Rouge.

Au fait, il s'est trouvé dans une des positions les plus difficiles que l'on puisse imaginer, comme il le confessera lui-même. Obligé de concilier ses sympathies pour une population dont il était le protecteur avec les exigences politiques et ses devoirs envers un gouvernement qu'il estimait, il ne lui a pas été possible de satisfaire tout le monde. Mais s'il a péché, c'est par excès de confiance

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dans les promesses du gouvernement, dans la parole d'hommes dont il ne pouvait soupçonner la bonne foi.

Comment aurait-il pu mettre en doute la sincérité de sir John-A.Macdonald et de sir Georges-Etienne Cartier lorsqu'ils affirmaient que «c'etait r intention de Sa Majesté d'accorder r amnistie et qu'ils se chargeraient eux-mêmes de la faire proclamer, que cette amnistie serait de fait proclamée après la passation de Vacte de Manitoba )) ? Comment aurait-il pu penser que sir Georges-Etienne avait l'intention de le tromper lorsqu'il lui disait à lui-même, le ou vers le 15 juillet 1870, que « V amnistie avait été promise et qu'elle ne pouvait tarder à être promulguée ;) ?

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Lorsque Louis Riel, l'instigateur et le chef de l'insurrection métise de 1870, et son premier lieutenant Ambroise Lépine, arrêtés pour crime de trahison, réclamèrent l'accomplissement des promesses ministérielles, Mgr Taché fit tout ce qu'il put pour répondre à leur appel et justifier leur confiance dans ces promesses.

Mais Cartier mourut avant d'avoir fait ce que l'honneur et la foi jurée exigeaient, et Macdonald ne voulut rien admettre. Tout ce que les chefs métis purent obtenir du gouvernement Mackenzie qui prit les rênes du pouvoir en 1873, fut une amnistie partielle en vertu de laquelle Ambroise Lépine avait à choisir entre 18 mois de prison au 5 ans

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d'exil et Louis Riel était banni pour 5 ans.

Poursuivi, traqué comme une bête fauve, Riel dit un jour à des amis :

« Si jamais on force encore les Métis à prendre les armes, ils se méfieront cette fois des promesses qu'on pourra leur faire, et ils sauront prendre les moyens de se protéger eux-mêmes ».

Aussi, lorsque ces pauvres Métis, de nouveau poussés à bout par des mauvais traitements et des injustices insupportables, se décidèrent, en 1884, à défendre par la force leurs droits méconnus et leurs propriétés menacées, n'écoutèrent-ils les conseils de personne. Riel, pour les soustraire à l'influence de leurs prê-

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très, leur prêcha une religion nouvelle, et il décida les sauvages à lever la hache de guerre.

On connaît les tristes événements et les résultats lamentables de cette nouvelle insurrection de 1884, les massacres commis par les sauvages, la défaite sanglante des insurgés à Batoche, l'arrestation, le procès, enfin l'exécution de Riel.

Ces malheurs mirent au cœur de Mgr Taché une blessure qui ne devait pas se refermer. Dans une brochure exposant La Situation, il a lui-même exprimé les sentiments qu'il éprouva :

« Il me serait bien impossible d'exprimer les douloureuses émotions, les cruelles angoisses, les regrets

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amers que j'ai éprouvés depuis un an. Obligé par ma position de maintenir un calme apparent que tout bannissait de ma pensée, gardant le silence lorsqu'il y aurait eu tant à dire, confiant dans un remède qui aurait peut-être eu son efficacité, mais qu'il m'était impossible d'appliquer, acceptant sans hésitation les imprescriptibles exigences du devoir et ne pouvant et ne voulant chasser de mon cœur les affectueuses sympathies de toute ma vie, craignant à chaque instant des complications dont les autorités elles-mêmes ne paraissaient pas se préoccuper, qui ont été à deux doigts de se produire et qui auraient entraîné le pays tout entier dans une ruine complète, ignorant les moyens matériels qui pouvaient être mis à contribution (et c'était la clef de la situation, puisque quelques centaines de carabines et quelques milliers de cartouches pou-

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valent consommer notre ruine), je le répète, j'ai souffert plus que je ne puis le dire. Non, le public ne saura jamais ce que j'ai enduré, ni quelles appréhensions j'ai eues ».

Mgr Taché pubha cette brochure dans le but de faire connaître la vérité sur les troubles du Nord-ouest, pour protester contre des accusations malveillantes et des insinuations malicieuses, pour faire entendre le langage de la justice et de la miséricorde. Il y signale les injustices et les mauvais traitements qui ont poussé les Métis à la révolte, déplore l'exécution de Riel qu'il tient pour irresponsable de ses actes, et se plaint des préjugés d'une partie importante de la population anglaise :

« Nos compatriotes d'origine anglaise, écrit-il, qui agissent et écrivent souvent comme si nous n'étions pas capables de ressentir les affronts qu'on veut nous infliger, nous reprochent notre origine française. Or, cette origine française est assez noble pour que ceux qui ne la partagent pas dussent la respecter. Nous pouvons nous consoler à la pensée que ceux qui nous vilipendent tant ne nous connaissent point. Forçons ceux-là mêmes qui ne parlent pas notre langue — malheureusement pour eux et pour nous, ils sont trop nombreux I — forçons-les à étudier l'histoire du Canada, non seulement l'époque héroïque du régime français, mais aussi l'époque postérieure à la conquête. Notre histoire est toute enrichie de faits honorables pour nous ; aucun Anglais de bon sens ne peut étudier cette histoire sans voir se dissiper au moins une

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partie des préjugés que lui et les siens caressent avec complaisance ».

Puis, s'adressant à ses compatriotes, les Canadiens-français :

« Avant de prendre congé de vous, encore un mot qui, bien sûr, ira à vos sympathies comme aux miennes.

Sans doute qu'il ne nous est pas possible de rendre la vie aux morts ; mais il peut être possible de rendre la liberté aux prisonniers. Demandons grâce pour tous les prisonniers politiques, pour tous les Métis que l'insurrection a conduits au pénitencier, à la prison ou à l'exil.

Demandons grâce pour les pauvres sauvages qui ont pris part à ce mouvement insurrectionnel, sans tremper leurs mains dans le sang des victimes du meurtre ou de l'assassinat.

Je crois pouvoir assurer que cet acte de clémence, au lieu de provoquer des divergences d'opinion, rencon-

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trera l'assentiment des hommes raisonnables de toutes les nationalités et de toutes les croyances ».

Il n'y a pas de doute que les remontrances et les prières de Mgr Taché contribuèrent grandement à adoucir le sort de ces Métis et de ces sauvages.

L'insurrection métise du Nordouest et l'abolition des écoles séparées dans le Manitoba furent les deux plus cruelles épreuves de sa vie.

Après tous ses efforts et tous ses sacrifices pour continuer l'œuvre de Mgr Provencher et des premiers missionnaires, après avoir réussi à établir dans le Nord-ouest des écoles françaises et catholiques, on peut se faire une idée de la douleur qui

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l'accabla lorsque le parlement du Manitoba adopta, en 1890, une loi abolissant l'usage de la langue française dans les plaidoyers et procédures des Cours de justice de la province du Manitoba, décrétant que les actes adoptés par la législature manitobaine ne seraient imprimés et publiés que dans la langue anglaise, et supprimant les écoles catholiques dans le territoire de la province.

Mgr Taché avait remué ciel et terre pour empêcher la consommation de cette injustice flagrante ; il s'était adressé aux membres du gouvernement du Canada, comme à ceux du gouvernement manitobain ; il avait publié dans les journaux français et anglais un véhément

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mémoire dans lequel il invoquait les lois constitutionnelles du Canada et du Manitoba, les négociations qui avaient eu lieu en 1870 et les déclarations et promesses faites par les membres du gouvernement canadien aux représentants des Métis. Pendant quatre ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, il plaida la cause des écoles catholiques et de la langue française avec un zèle, une activité, une vigueur d'argumentation et une logique admirables. Les lois constitutionnelles du Canada lui offraient trois recours contre les ordonnances néfastes : requête en désaveu de la législation manitobaine par le Parlement fédéral, remédiation par les tribunaux, appel au Gouverneur-en-

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conseil. Il est certain que le remède le plus efficace eût été le désaveu ; aussi a-t-on reproché à Mgr Taché d'avoir trop tôt renoncé à le requérir, pour accepter le recours aux tribunaux suggéré par le gouvernement Macdonald.

Il repoussa cette accusation en disant que le désaveu par le Parlement fédéral était impopulaire, tant parmi les libéraux que parmi les conservateurs, et que le Parlement fédéral avait unanimement adopté une résolution aux termes de laquelle l'Exécutif ne devait pas désavouer une loi scolaire provinciale avant jugement des tribunaux. Le 5 mai 1890, Mgr Taché écrivait à un ami de Trois-Rivières : « Les lois les plus

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odieuses et les plus inconstitutionnelles ont été passées contre nous, et, à Ottawa, l'on n'a pas l'air de s'en occuper, ni de désirer y porter remède ». Mais Dom Benoit, l'auteur d'un ouvrage considérable sur la vie et les œuvres de Mgr Taché au Nord-ouest exprime l'opinion que l'archevêque de Saint-Boniface craignait d'irriter les ministres conservateurs et de donner inutilement des armes aux libéraux à la veille des élections générales. Il croyait aussi la cause des catholiques du Nordouest si bonne et si forte qu'il avait toute confiance dans l'arrêt des tribunaux. Mais son espoir fut malheureusement déçu. Le Conseil privé décida que la loi adoptée par le Par-

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lement du Manitoba n'était pas inconstitutionnelle, et les catholiques du Nord-ouest furent déboutés des fins de leur action.

Mgr Taché fut extrêmement affecté de cette décision du Conseil privé.

Lorsqu'il la communiqua à ses amis, à l'évêché de Saint-Boniface, c'est à peine s'il pouvait parler tant l'émotion l'étreignait. Mais il reprit vite courage et résolut de recourir au troisième moyen que lui offrait la constitution et d'en appeler au Gouverneur-en-conseil. Mais le travail, les démarches épuisantes et aussi le chagrin avaient aggravé le mal dont i] se plaignait depuis quelques années et qui devait le mener au tombeau avant qu'il pût connaître

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les résultats de cet appel suprême.

D'ailleurs, les résultats de cet appel devaient livrer de nouveau cette grave question au jeu des partis politiques, aux passions nationales et religieuses.

La maladie de Mgr Taché fut longue et cruelle ; mais les souffrances qui marquèrent sa fm ne l'empêchèrent point de travailler jusqu'au dernier moment, et même de préparer les fêtes qui devaient avoir lieu, le 21 juin 1894, pour célébrer le cinquantenaire de l'arrivée des Sœurs Grises à la Rivière-Rouge.

C'est lui qui devait prononcer le sermon de circonstance. Mais ce devait être là son dernier effort et son dernier jour. Il mourait en

effet le lendemain, 22 juin 1894, à l'âge de 71 ans.

Prélats et hommes d'État, protestants et catholiques s'inclinèrent devant cette tombe ; tout le pays n'eut qu'une voix pour célébrer les vertus et les exemples de ce mort.

Pour compléter cette étude, qu'on veuille bien permettre à l'auteur de rapporter la silhouette qu'il traçait de Mgr Taché, en 1876.

Mgr Taché n'est pas grand de taille, mais il a toutes les apparences de la vigueur et de la santé. Il a pris de l'embonpoint en vieillissant,

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et l'on ne dirait pas, à le voir, qu'il a supporté tant de fatigues, qu'il n'a souvent subsisté que de pémican, qu'il a souffert du froid, de la soif et de la faim. Son regard est doux, sa figure animée et agréable.

Sa conversation est convaincante, spirituelle et parfois piquante. Il a l'esprit vif et pénétrant, l'âme enthousiaste de tout ce qui est beau et bon. Par un heureux privilège, il joint à l'imagination et à la sensibilité du poète l'esprit subtil du savant, un talent prononcé pour les sciences positives ; il est toujours un peu resté le maître de mathématiques qu'il fut au collège de Saint- Hyacinthe. Si, sans gratter beaucoup, on trouve le poète dans ses

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Vingt années de missions, on trouve également le savant dans le livre qu'il a composa pour faire connaître les ressources du Nord-ouest.

On a critiqué ce livre. On a voulu faire croire que Mgr Taché l'avait écrit avec l'arrière-pensée d'empêcher l'annexion de ce territoire à la Confédération en diminuant la haute idée que l'on s'en faisait. L'auteur n'a cependant eu d'autre tort que celui de dire la vérité, de faire une peinture exacte de ces territoires à une époque où les gelées, les sauterelles et autres sérieux obstacles inspiraient des appréhensions au sujet de leur développement agricole.

Dans ses Vingt années de missions^

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Mgr Taché a écrit l'histoire des missions du Nord-ouest. îl y règne, depuis le commencci^ nt jusqu'à la fin, un enjouement et une bonhomie qu'on est surpris de rencontrer dans un pareil ouvrage.

Son Esquisse du Nord-ouest est l'ouvrage le plus complet qui ait été publié sur les ressources de la région de la Rivière-Rouge, la nature de ses produits et les diverses races d'hommes et espèces d'animaux qui y vivent.

Comme ses écrits, les discours et les sermons de Mgr Taché se distinguent par l'abondance des pensées, par une simplicité et une facilité d'expression qui ressemblent parfois à de la néghgence. Il parle sans

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effort et sans prétention, d'une voix égale et d'un ton peu varié ; mais sa parole remue néanmoins les âmes et les esprits, car elle est forte, solide, onctueuse et colorée, elle porte l'accent de la conviction et coule d'une source intarissable.

Il vint plusieurs fois au Canada demander des secours pour l'œuvre de la Propagation de la Foi et pour les établissements d'éducation et de charité fondés par lui, et, chaque fois, il s'en retourna les mains pleines. Notre population aimait le voir et l'entendre, admirait son courage, son zèle apostolique, son patriotisme ardent, son renoncement au monde, son dévouement et sa tendresse pour sa mère. L'imagination

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populaire entourait sa figure de l'auréole qu'elle se plait à mettre au front des héros et des martyrs.

Aussi, lorsque, de sa voix émue, avec l'éloquence saisissante qui le caractérisait, il faisait le récit émouvant de ses travaux et de ses voyages pénibles et aventureux pour la conversion des sauvages et l'établissement d'un peuple catholique et français dans le Nord-ouest, et qu'il demandait qu'on l'aidât à continuer son œuvre, les larmes coulaient de tous les yeux et les bourses s'ouvraient presque d'elles-mêmes.

Il alla aussi en France et prêcha dans plusieurs églises en faveur de ses missions lointaines. Partout sa parole était admirée, partout les

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fidèles répondaient généreusement à ses touchants appels.

J'ai parlé de sa charité ; elle était inépuisable. Dom Benoit en donne de nombreux exemples. En voici quelques-uns :

« Tous ceux qui soufïraient, excitaient sa compassion. Si, en hiver, il rencontrait une vieille femme transie de froid, il la faisait monter dans sa voiture, l'enveloppait avec soin et allait descendre à la porte de sa cabane. Une pauvre sauvagesse, objet un jour de cette faveur, s'en allait disant partout : « Ce n'est pas la dame du Gouverneur qui peut, comme moi, embarquer dans la voiture de Monseigneur et être conduite chez elle par ce grand personnage ».

» Monseigneur donnait toujours, dans son propre palais, l'hospitalité à quelques vieillards infirmes et dé-

laissés, auxquels il portait un grand intérêt. 11 les visitait souvent et leur portait son propre dessert, ou bien du tabac, des pipes, etc. Qu'on juge du bonheur de ces heureux pauvres î Durant leurs maladies, il multipliait ses visites.

)) Une femme, rongée à la figure par un cancer hideux et infect, était la pénitente préférée du grand évoque, qui l'admettait dans ses appartements avec une bonté touchante.

Comme elle demeurait assez loin de l'église, le prélat lui dit de venir coucher à l'évêché quand elle devait s'approcher des sacrements. Or, un jour d'hiver, elle se présente pour passer la nuit à l'évêché. On lui dit qu'on n'avait pas de couverture à lui donner pour son lit, et on l'invita à aller en chercher une dans une maison voisine. Mais elle savait que tout le monde croyait son mal contagieux et répugnait à lui prêter

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des objets ou à lui donner l'hospitalité. Elle se résolut donc à retourner chez elle. Comme elle s'en allait, elle rencontra le bon prélat qui lui demanda où elle portait ainsi ses pas. La malade lui raconta son aventure. « Venez, lui dit ce » tendre père tout ému ; je vous )) trouverai bien une couverture ».

Il monta dans sa chambre, prit une couverture qui était sur son lit et la rapporta à la vieille femme, en lui disant : « Voici qui est chaud, vous serez bien, priez pour moi », et il se déroba vite à ses remerciements. La pauvre malade se mit à fondre en larmes de confusion et de reconnaissance.

» Le compatissant évêque s'intéressa aux enfants de cette malheureuse, mais vertueuse chrétienne.

Il plaça ses trois filles à l'orphelinat des bonnes Sœurs Grises, prit son fils à l'évêché, et comme l'enfant

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avait des dispositions pour l'étude, il l'envoya faire son cours classique dans son cher collège de Saint-Hyacinthe où il avait été élevé.

» Le prélat a rendu le même service à plusieurs autres jeunes gens.

Il a souvent pris son nécessaire pour procurer le bienfait d'une instruction supérieure à des adolescents pauvres, mais donnant des espérances.

» Afin de multiplier ses aumônes, il vivait lui-même dans la plus stricte économie. Toutes les personnes de Tévêché s'étudiaient à imiter son esprit de pauvreté et s'interdisaient soigneusement toutes les dépenses qui n'étaient pas rigoureusement nécessaires. Mgr Grandin raconte que c'est pendant ce premier séjour de l'Evêque à la Rivière- Rouge qu'on cessa de faire usage de sucre à sa table. Les missionnaires eux-mêmes demandèrent à prendre le thé sans sucre. Un seul

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des commensaux protesta. C'était un Frère des Ecoles Chrétiennes qui abandonna plus tard son saint état et se maria. On continua à mettre le sucrier devant ce Frère jusqu'à son départ : ensuite, il ne parut plus sur la table. Mgr Taché et tous les autres convives ne prenaient du sucre qu'aux grandes fêtes.

Cette pratique de pauvreté et de mortification dura de longues années, pendant vingt-cinq ans environ, à l'évêché de Saint-Boniface, jusqu'à ce qu'un économe crut que les progrès de la civilisation réclamaient la présence quotidienne du sucrier sur la table.

)) Mgr Taché était le suprême consolateur de tous les affligés, la providence de tous les malheureux.

Sa bonté était si connue, qu'on recourait à lui dans toutes les nécessités, de quelque nature qu'elles fussent, la nuit comme le jour. Par

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une nuit froide et ténébreuse d'automne, un homme vient frapper à la porte de l'évêché. Monseigneur se lève et va ouvrir.

Qu'y a-t-il, mon ami ?

— Je viens vous demander, Mon- )) seigneur, de me prêter un fanal » pour aller à la recherche de N...

)) qui tarde à rentrer chez lui, ce qui )) fait que sa femme s'alarme sans )) bon sens ».

» C'était une famille canadienne récemment arrivée à la Rivière- Rouge et qui avait grande peur des sauvages. L'évêque va chercher la lanterne, y met lui-même une bougie, l'allume et la remet au solliciteur en lui disant de l'attendre.

« J'irai avec vous, dit-il, pour ras- » surer cette femme désolée qui croit )) sans doute son mari mangé par les » sauvages ».

Monseigneur part en efîet ; sa présence et ses paroles rassurantes cal-

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ment les angoisses de la pauvre femme, qui ne sait exprimer ses remerciements que par ses larmes. Bientôt le mari arrive et Monseigneur retourne seul à son palais.

» Une famille écossaise, composée de la mère et de sept enfants, cinq garçons et deux filles, qui avait abjuré l'hérésie au fort des Prairies, aujourd'hui Edmonton, grâce au dévouement apostolique du Père Lacombe, vint s'établir à Saint-Boniface. La mère tomba malade peu de temps après l'installation de l'évêque dans sa cathédrale, et le fit appeler. « A ma troisième visite, » raconte le prélat à sa mère, je l'ad- )) ministrai. Bientôt après elle per- » dit connaissance et elle mourut.

» En apprenant cette mort, ma pre- » mière pensée fut pour les enfants » qui restaient sans appui, sans amis, » sans parents. Le plus jeune en- » faut fut adopté par sa marraine.

)) qui est fortunée ; l'aîné était déjà )) engagé. Nos bonnes Sœurs Grises )) voulurent bien se charger des deux » petites filles, dont l'une devint » religieuse dans le même couvent.

)) Je pris ici deux petits garçons qui » sont pensionnaires à l'école des )) Frères. Restait un jeune homme » de treize ans. Je voulais l'adop- )) ter aussi ; mais voilà que Dieu » veut le réunir à sa mère ; il est )) mort hier en disant : « Priez pour )) moi, je suis heureux de partir, le » bon Dieu vient me chercher ». Je l'avais administré deux ou trois heures auparavant ». Plus tard deux des enfants de cette femme vinrent mourir à l'évêché, où Monseigneur leur prodigua les soins du meilleur des pères.

» Dans une de ses tournées apostoliques, l'évêque, se trouvant à cheval, aperçut au loin dans la prairie une petite cabane, d'où s'échappait

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un peu de fumée : ce qui indiquait qu'elle était habitée. Il s'y rend et trouve làunpauvresauvage qu'une lèpre purulente et infecte tient relégué de toute habitation, privé par conséquent de tout secours. Emu d'une tendre compassion, il adresse au malheureux des paroles de consolation et d'espérance, puis retourne en toute hâte à l'évêché, et fait partir une voiture pour aller chercher le malade. Il lui fait de suite préparer une chambrette dans les dépendances de son palais. Là le pauvre malheureux est visité, consolé et assisté tous les jours jusqu'à sa mort par le compatissant prélat et reçoit les soins dévoués des bonnes Sœurs Grises, qui se trouvent soutenues et encouragées dans leur besogne rebutante à la nature par l'exemple de leur premier pasteur ».

De tout ce qui précède il faut

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conclure que, chez l'archevêque de Saint-Boniface, le cœur était à la hauteur de l'intelligence et que sa vie fut un exemple édifiant de ce que l'amour de Dieu et du prochain, l'esprit de sacrifice et de dévouement peuvent produire de bon, d'utile et de grand. Mgr Alexandre Taché a mérité d'être placé au premier rang des évêques qui ont honoré l'Eglise et la patrie canadiennes.

M. Prendergast, membre du gouvernement manitobain, l'un des représentants les plus autorisés des Canadiens-Français du Nord-ouest, eut raison de dire, en apprenant la mort de Mgr Taché : « La patrie pleure un grand citoyen, l'Église un fils glorieux, le troupeau un incompa-

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rable pasteur, l'Ouest canadien celui qui était véritablement son père ».

L'honorable juge Dabue qui fut l'ami intime de Mgr Taché, disait avec non moins de raison :

« Mgr Taché est l'un des hommes les plus remarquables du Canada français. Sa vaste intelligence, ses connaissances étendues, son zèle d'apôtre, son patriotisme éclairé, son incomparable énergie, son éloquence entraînante, son grand et généreux cœur, ses vertus admirables le placent parmi les plus grands prélats de la Sainte Eglise ».

BX David, Laurent Olivier

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