CHAPITRE PREMIER
Origine d'Ignace Bourg et. — Notre-Dame de Chartres. — Jeunesse de Mgr Bourgel, et ses études au Séminaire de Québec. — // est nommé professeur au Collège de Nicolet. — Elévation à répiscopal de MM. Norbert, Provencher et Lartigue. — Ignace Bourg et devient secrétaire de Mgr Lartigue. son coadjuteur et son successeur sur le siège, de Montréal. — // réforme les études ecclésiastiques et introduit au Canada la liturgie romaine malgré V opposition du Séminaire de Montréal et des Sulpiciens.
À la seconde moitié du \\ne siècle, la Ville de la Vierge ou ville de Chartres, en Beauce, n'était plus, certes, l'antique Autricum chère aux druides farouches et mystérieux ; ni même ce sanctuaire commun à miiie formes diverses, où la piété de nos aïeux lointains, remémorant des souvenirs plus lointains encore, autour de leur église d'un gothique charmant, s'évertuaient d'étendre de toutes manières et d'entretenir sans cesse, le culte de la mère de Dieu. Alors, mille madones, sous tous les traits qui pouvaient rendre la Vierge Marie aimable, dans touies les situations qui devaient inspirer pour elle l'amour des fidèles et la piété des foules, attiraient les regards en tous lieux : Sous le porche des églises et des chapelles, à leurs frontons, partout sur les vitraux, dans la pierre ouvragée, sur les autels ; et, en ville, aux coins des rues, sur les portes et les façades de toutes les demeures, la madone aimée apparaissait rayonnante, bénissant la foule des pèlerins qui passaient.
Ils venaient, ces pèlerins, non pas uniquement de la plaine de Beauce, mais de toutes les parties de la France, même de l'Italie ; ils venaient dire à la Vierge qu'en ces lieux vénérèrent mêmes les Gentils, les espérances réalisées par la
venue du Messie, et les espérances entrevues à la clarté de nouvelles promesses ; et, par la même occasion, chacun exposait à la bonne Mère ses besoins.
Cette ardente foi du moyen âge s'était déjà affaiblie ; elle était loin cependant d'avoir disparue, quand, vers 1665, Claude Bourget, de la paroisse de Saint-Sauveur à Blois, diocèse de Chartres, vint en pèlerinage comme tant d'autres en cette ville fameuse.
Claude se proposait alors de chercher au loin un meilleur sort. Il ne voulait pas cependant s'embarquer pour le Canada glacé sans consulter la Vierge sous terre qui faisait tant de prodiges et qui, dans les cœurs pieux, rendait toujours des oracles.
On rapporte que Claude Bourget pria longuement cette Vierge, avec une grande ferveur, pour qu'elle daignât bénir ses desseins, rendre les vents favorables et les cieux qui seront sa nouvelle patrie, cléments pour lui, pour sa postérité.
Afin que la Vierge gardât son souvenir, lui continuât sa protection, comme pour une prière obstinée, Claude grava son nom sur le parvis de marbre du sanctuaire qu'il n'espérait plus revoir jamais.
La Vierge, tutélaire pour ceux qui ne lui demandent que des biens de salut, entendit, sans doute, les vœux de Claude Bourget qui s'embarqua bientôt pour le Nouveau-Monde. Il y partagea le sort des Canadiens-Français. Il vit les fruits heureux de son travail et de sa foi ; mais les siens subirent dans la suite les douleurs de la patrie déchirée, démembrée, conquise ; ils durent passer sous d'autres lois, sans consentir, néanmoins et jamais, à sacrifier à d'autres dieux.
En effet, les descendants de Claude figurèrent parmi les 60.000 Canadiens-Français qui, en 1763, restèrent cramponnés au sol qu'ils avaient conquis et fécondé ; qu'ils jurèrent en leurs cœurs tenaces de reconquérir dans la paix par un attachement invincible à l'ancienne mère-patrie ; par leur fidélité à la langue des aïeux, à leurs traditions et à leur foi.
Et c'est ainsi que nous trouvons le 30 octobre 1799, Pierre Bourget, descendant de Claude, et Thérèse Paradis son épouse, dans leur ferme de la Pointe-Lévis, auprès d'un blanc ber-
ceau : il venait de leur naître, ce jour-là, un fils qu'ils portèrent joyeusement au pied de l'autel et nommèrent Ignace pour servir Dieu.
Nous ne nous attarderons pas à rééditer ici les mille riens, bien que touchants et charmants, qui font la prime enfance des humbles de la terre et des autres. La personnalité se trahit peu au milieu des soins que réclament la faiblesse et de l'insouciance des jeunes ans ; c'est plutôt la mère ;■ '-vouée et pieuse, le père simplement croyant et fortement laborieux qu'il faudrait en ces jours obscurs mettre en un vif relief, et ce n'est point notre tâche, on le suppose bien.
De très bonne heure, cependant, le jeune Ignace fit la joie des siens par sa vive intelligence et son bon cœur ; il était pieux comme un ange, pénétré déjà de la salutaire pensée que le travail était une nécessité qui préserve, aussi bien qu'une peine, relevant à ses propres yeux celui qui l'accepte avec bonne grâce et humilité.
A cette époque, l'instruction était mise enfin en honneur et, dans Québec, de méritoires sacrifices la mettait à la portée d'un plus grand nombre.
Pierre Bourget estima que l'intelligence de son fils était un trésor qu'il avait charge de mettre en valeur ; autour de lui, ceux qui admiraient son enfant, encourageaient sa résolution.
Ainsi le jeune Ignace fut dirigé sur Québec où Pierre, son aîné, l'avait précédé. Il entra à son tour au petit séminaire où, Mus que d'autres compagnons, pourtant heureux, il cueillit d'honorables lauriers. Il jouissait de l'estime de ses maîtres qui fondaient sur lui de grandes espérances. On aimait sa simplicité, son courage ; on vantait la sensibilité de son cœur, la délicatesse de son âme, son souci naissant pour le salut du prochain ; sa piété était aussi une vertu qu'on proposait en lui comme exemple à suivre par ceux qui ambitionnaient les bénédictions de Dieu.
Sa bonne mère le suivait de très près. Elle allait fréquemment à Québec sans apprêts, ni prétentions, contente qu'elle était de sa condition aisée. Elle tenait à stimuler encore l'ardeur de ses fils, Ignace et Etienne, après avoir, elle-même, traité au marché ses affaires ; et, disait le bon évêque plus
tard, les réprimandes de notre mère m'impressionnaient autrement que les observations de notre père plus débonnaire. Aussi bien donna-t-il un minimum de soucis à ses parents qu'il chérissait tendrement ; auprès desquels, à la Pointe-Lévis d'abord, puis à Chateauguay, où son frère Pierre fut curé, il passa ses vacances, ou ses loisirs.
Et pouvait-il en être autrement chez cet enfant de prédilection, qui, déjà pour le seul plaisir de ses camarades, sacrifiait brioches et bonbons que sa mère lui passait de temps à autre, et qui, n ayant pas envie de, mal faire, se chargeait charitablement des péchés du voisin pour le soulager de la peine encourue ! Que d'autres petits incidents semblables survenus dans sa prime jeunesse fixèrent sur lui des yeux attendris, lui gagnèrent des cœurs capables de dévouement.
M. l'abbé Baillargé, lorsque, autrement affligé que Bélisaire, mais pauvre comme lui, Mgr Bourget s'en allait quêter par. tout le diocèse de Montréal à seule fin d'éteindre la dette de l'évêché qu'il avait pourtant quitté, a écrit un opuscule, Çà et Là, où par maints traits touchants, il s'efforçait de ramener les sympathies du peuple affairé sur le grand pauvre qui parcourait ses rues. Ignace Bourget était alors ce pauvre des pauvres du bon Dieu, chargé d'années, courbé sous le poids d'amères déceptions ; et il passait souriant encore par la grâce de la charité qui fut la flamme et la lumière de toute sa vie. Aussi les pleurs de pitié se cristallisaient dans sa sébile en g] Ale d'or...
Mais pourquoi anticiper sur les douleurs dès le printemps de cette vie admirable...
A dix-neuf ans, le jeune Bourget fait son choix d'état : il prend la part la plus belle en se vouant au service de Dieu dans le sanctuaire. Après quelques mois passés au Séminaire de Québec, il est envoyé en qualité de professeur régent au petit Séminaire de Nicolet.
Cet établissement arrêtera un instant notre attention, car nous sommes là en présence d'une œuvre bonne et d'un foyer de lumière qui se répandit sur tout le Canada.
Gomme petit séminaire, l'histoire de cette maison d'éducation commencerait à l'année 1805, mais, comme école, ses annales doivent remonter à 1800 et même au-delà, s'il est vrai
que la pensée généreuse qui la fit naître est aussi un élément utile à son histoire.
Le fondateur de l'école, devenue Séminaire de Nicolet. est, en effet, l'abbé Louis-Marie Brassard, curé de cette localité et de la desserte de Saint-Antoine de la Baie du Pebvre, où il bâtit un presbytère et construisit une église ; c'est lui aussi, qui, quittant l'île Moras, éleva une église dans Nicolet même, en un site ravissant, encadré de bois de pins gigantesques et de chênes touffus. Après l'église paroissiale, le zélé curé, qui prisait à leur juste valeur les bienfaits de l'instruction, alors peu répandue et très onéreuse, projetait d'ouvrir une école primaire pour les enfants du pays. La mort le visita avant l'exécution de son noble dessein, non pas avant qu'il eut pris des mesures efficaces pour en assurer la réalisation.
Il avait choisi l'emplacement de l'école, acheté le terrain . par testament, il dota aussi son œuvre à venir.
L'Hon. Pierre-Louis Deschenaux, juge de la Cour du Banc du Boi, cousin du fondateur et son exécuteur testamentaire, n'eut rien de plus à cœur que de se conformer aux dernières volontés du défunt. L'école fut ouverte dès le 10 mars 1801 avec M. Joseph Grevier, dit Bellerive, comme maître agréé par l'évêque de Québec, ainsi que le stipulaient les clauses et conditions du testament Brassard.
Le premier élève inscrit fut le petit Norbert Provencher, le futur apôtre du Nord-Ouest ; quand, en 1805, l'école de Nicolet fut érigée en petit séminaire, c'est encore le petit Provencher qui y pénétra le premier avec l'intention de se consacrer a Dieu.
Norbert Provencher deviendra l'ami d'Ignace Bourget, ainsi que de Louis-François Laflèche, apôtres du Nord-Ouest et futurs évêques comme lui. L.-P. Laflèche, ami fidèle et compagnon d'armes généreux de Bourget, passera à son tour sous les ombrages de Nicolet, et que d'autres hommes conus qu'il nous faudra citer tour à tour.
Il se trouva, cependant, que le testament fait par le curé Brassard en faveur d'une main-morte, représentée par l'évêque de Québec, qui n'était pas encore reconnue à cette fin, était illégal et que les biens du testateur, à la mort de l'exécuteur
testamentaire (1802), durent aller à l'ayant-droit naturel, le sieur Pierre Brassard, frère du défunt curé de Nicolet,
Mais P. Brassard, aimant plus la bonne œuvre entreprise par son frère que la possession des biens dont la loi lui faisait retour, donna purement et simplement les objets du testament annulé à Mgr Denaut, évêque de Québec, sans charges, ni conditions stipulées. C'est en reconnaissance de cet acte généreux que Mgr Denaut s'engagea, en janvier 1804, à donner dans l'école de Nicolet une pension gratuite aux enfants des filles du sieur P. Brassard, et aux enfants et petits-enfants de ses garçons.
Ces incidents permirent de convertir l'école primaire en école d'enseignement secondaire. Le cours latin débuta en 1803 avec 29 élèves inscrits, dont, et en tête : Joseph Norbert Provencher, futur évêque de Saint-Boniface et Thomas Cooke, futur évêque de Trois-Rivières.
Le nombre des élèves progressant, l'évêque convertit l'école en petit séminaire (1805), et en augmenta sensiblement le personnel enseignant.
La malechance, pour ne point dire l'imprévoyance, mit de nouveau et de même façon la fondation Brassard à deux doigts de sa perte.
Nous avons vu que le frère du fondateur, par un don généreux, sans charges ni conditions apparentes, laissa à Mgr Denaut les biens que, par testament nul, le curé Brassard avait affectés à l'instruction de l'enfance. La destination particulière et permanente de ces biens n'était pourtant point douteuse et l'évêque, bénéficiaire à charge pour lui de se conformer à des volontés connues, aurait dû prévoir les convenances de l'avenir et les assurer légalement.
Il y songea, sans doute ; mais la mort survint avant qu'il eut pris les dispositions qui s'imposaient en pareilles circonstances.
Or, il arriva ceci de particulièrement fâcheux : Antérieurement à la donation de Pierre Brassard, Mgr Denaut avait, par testament, institué sa légataire universelle, sa nièce : Mlle Marguerite Amable Denaut. Forcément, dans ce testament, qui n'avait pas subi de modifications, il n'était point
question du don Brassard et des charges morales, certaines, qui l'accompagnaient.
Et voilà le séminaire de Nicolet comme toutes ses dépendances échu sans contestation possible à l'héritière de Mgr Denaut. Etait-ce la fin de tout ? Dieu ne le voulut pas.
Il inspira au successeur de Mgr Denaut, à Mgr Joseph- Octave Plessis, la pensée de tout racheter à l'exécuteur testamentaire : terre, bâtiments et l'île qui en était la dépendance ; il prédisposa en même temps cet exécuteur de volontés, qui ne pouvaient être qu'honnêtes, de tout rétrocéder au nouvel évêque moyennant mille dollars.
Le Séminaire retrouvait en Mgr Plessis un protecteur avisé et puissant, fermement résolu à tout faire pour la prospérité de cette Maison, pour la mettre en état de former de dignes piètres dont le pays avait un si pressant besoin. Il sut, à cette fin, choisir les hommes les mieux doués et .trouver, pour les soutenir, les meilleurs moyens. Les bâtiments furent améliorés, agrandis ; Mgr Plessis, qui donnait les ordres avec les plans, payait aussi de ses deniers.
Dès 1810, dans le corps enseignant du Séminaire de Nicolet nous trouvons, Norbert Provencher, Gaulin, futur évêque de Kingston, et divers autres professeurs qui finirent archiprêtres, directeurs de Séminaire et vicaires-généraux.
En 1812, nouveaux agrandissements de Nicolet toujours aux frais de Mgr Plessis qui fondait sur cette Maison, chaque jour, de meilleures espérances ; mais, instruit par l'aventure Denaut, il voulait placer cet établissement prospère sous le régime de la Corporation dûment autorisée à recevoir et à posséder. Le personnel enseignant restait des mieux choisis et les disciples devenaient de plus en plus nombreux.
Nous voilà en 1818, année où Ignace Bourget se décide à pénétrer dans le sanctuaire, dont il deviendra l'oracle et la parure. La même année, les vaillants apôtres, N. Provencher et Dumoulin sortent de Nicolet pour prendre leur vol audacieux vers la Prairie mystérieuse de l'Ouest lointain, que la cupidité des trappeurs et des trafiquants de fourrures interdisaient aux prêtres comme aux colons ; ils partent, ces hommes de cœur, brûlant d'amour pour les âmes ; les vœux de l'évêque Plessis les accompagnent avec bonheur.
Mgr Plessis écrit, en effet, à cette occasion, au Supérieur du séminaire de Nicolet : « Voilà votre Séminaire, monsieur le « Supérieur, qui donne deux braves missionnaires à la « Rivière Rouge, à huit ou neuf cents lieues de Québec. Quand « il n'aurait rendu que ce seul service à la religion, ce serait « assez pour nous dédommager, vous et moi, de la sollicitude « qu'il nous donne depuis 12 ans. »
C'est donc dans un asile de science et de vertu que le jeune Ignace Bourget se rendit par ordre de son évêque ; asile placé à égale distance des Séminaires de Québec et de Montréal, pouvant rendre d'éminents services à l'éducation des populations rurales semées entre ces deux cités, déjà centre attrayant et foyer rayonnant des lettres françaises où accourait la jeunesse de Québec même et des provinces du Golfe, comme celle du Haut Canada qui voulait au milieu des Canadiens-Français s'initier à la langue française, aux usages d'une race douée d'une prodigieuse vitalité.
Cette affluence, aujourd'hui, n'étonnerait guère ; mais elle était providentielle à une époque où, faute de moyens de communications rapides, elle manifestait une ardeur qui touchait à l'engouement ; et c'était justice !
L'abbé Ignace Bourget se montra, d'ailleurs, digne du renom de la maison, à la hauteur des maîtres éprouvés parmi lesquels l'introduisait la confiance de son évêque. Il y vécut trois ans dans le commerce intime et réconfortant de MM. J. Raimbault, supérieur ; J.-O. Leprohon, directeur ; C. Aubry ; F. -H. Leduc ; T. -F. Destroismaisons ; Michel Quintal ; Thomas Caron ; John Holmes ; Joseph Asselin ; Joseph Sauvé ; F.-X. Drolet ; Louis-Moïse Brassard ; Félix Hébert et S. -H. Ricard. Il s'occupait de Syntaxe et d'Eléments, tout en se rendant encore diversement utile.
Cependant, en 1819, Mgr Plessis se rendit à Londres et à Rome pour travailler à la division de son immense diocèse, garder contre les prétentions du gouvernement local les droits menacés du Séminaire de Montréal et obtenir une charte pour celui de Nicolet.
Il tenait plus que jamais à créer une corporation (société) qui serait autorisée par le gouvernement à administrer les biens du Séminaire de Nicolet et à laquelle il lui serait loisible
de céder tous les droits qu'il avait acquis sur ces biens depuis 1806 : il avait hâte d'aboutir à cet arrangement pour soustraire le fruit de tant de soins et de sacrifices à des aventures dont celle de Mgr Denaut était un précédent fâcheux ; pour mettre aussi Nicolet à l'abri des conséquences fatales que pouvaient entraîner l'hostilité des pouvoirs civils déjà aux prises avec le Séminaire de Montréal.
Mgr Plessis s'y prit si habilement que, contre toute attente, le gouvernement lui-même proposa l'arrangement que le bon évêque appelait de tous ces vœux.
Ce fut le 10 décembre 1821 que le gouverneur Dalhousie donna des lettres patentes octroyant au Séminaire de Nicolet une existence légale, confiant son administration à une Corporation ecclésiastique composée de l'évêque de Québec, de son coadjuteur, du grand vicaire du district des Trois Rivières, du curé de Nicolet et du doyen des curés du même district, avec pouvoir d'acquérir des fonds suffisants pour constituer un revenu annuel de 2.500 louis, de recevoir les meubles et immeubles qui pourraient être légués par actes entre vifs ou par dispositions testamentaires, à cette Corporation. .
Mgr. Plessis avait déjà, et par acte notarié, en date du 10 mai 1821, cédé à cette Corporation, son Séminaire, ses terres sises à Nicolet et quelques autres propriétés.
Cette année 1821 ne restera pas seulement mémorable dans les annales du bas Canada par le règlement de la situation du célèbre Séminaire de Nicolet, mais surtout par l'extension de la hiérarchie catholique, en face de l'hiérarchie anglicane, au Canada, du consentement inespéré de l'autorité britannique.
Le siège épiscopal de Québec doit à son premier titulaire, Mgr de Laval, un lustre immortel. Il eut des successeurs dignes de lui ; mais aucun d'eux jusqu'alors, ne fut riche de meilleures vertus, ni doué de plus de talents, d'un zèle mieux éclairé et d'un dévouement plus heureux que ne le fut le noble et généreux évêque Plessis. Ce pontife, à l'âme essentiellement apostolique, ne perdait pas un instant de vue que, si le divin Maître avait placé à la tête de son Eglise un chef unique, il avait associé à ce guide suprême les évêques, non pas pour de vains honneurs que dispense le monde frivole, mais
pour coopérer efficacement à l'œuvre du Rédempteur. Car, se disait-il avec la sainte terreur de n'en faire jamais assez, l'Ecriture me le notifie : « L'Esprit-Saint a placé des évêques pour conduire l'Eglise de Dieu », et chacun d'eux y est tenu dans la sphère où il exerce son apostolat.
Mais quelle sphère lui était échue ! Que n'avait-il à tenter pour se montrer pleinement fidèle à cette obligation sainte ! Sa juridiction embrassait entr'autres terres étendues, tout ce qui constitue actuellement la Confédération britannique de l'Amérique du Nord, et c'était un monde, dans sa majeure partie, encore inexploré.
Quand, près de trois quarts de siècle plus tard, le glorieux apôtre du Nord-Ouest canadien, le vénérable et premier archevêque de Saint-Boniface, Mgr Taché, dans la cathédrale même de Montréal, fera l'éloge funèbre des deux premiers évêques de cette cité en deuil, évêques choisis ou désignés par Mgr Plessis, il dira avec une filiale effusion :
« ... Dieu donna à l'Eglise du Canada un autre grand évoque, noble figure que l'Histoire proclame l'une des gloires les plus jeunes de notre race, un des bienfaiteurs les plus signalés de notre pays.
« ... Oh ! que j'aime à me rappeler cet illustre Prélat, placé sur ce Cap élevé, où est assise la ville de Champlain, et dans une attitude majestueuse contemplant le panorama unique qui de ce point se déroule aux regards de l'observateur enthousiasmé ! Oui, là aux pieds de la citadelle autrefois réputée imprenable, sur les bords du majestueux Saint-Laurent, qui va porter à l'Océan le tribut des eaux limpides de nos grands lacs, oui c'est là que j'aime à me représenter Mgr Plessis, méditant, dans sa vaste intelligence et dans son grand cœur les destinées des pays confiés à sa sollicitude pastorale. Il voyait ce fleuve immense couler vers ce que nous appelons les Provinces maritimes, il le voyait venir du pays que l'on appelle maintenant Ontario. Il voyait même au-delà des sources du fleuve géant, les interminables prairies du Territoire du Nord-Ouest, et par delà les chaînes colossales qui s'appellent les Monts Rocheux, il voyait encore toute la Colombie Britannique. C'est dans cette méditation que seul devant son Dieu, il lui disait : Voyez, Seigneur, je ne puis suffire à la tâche,
vous n'êtes pas assez connu, vous n'êtes pas assez aimé dans les limites de cette juridiction que votre Vicaire m'a donnée... »
Dès cette époque donc, Mgr Plessis étendait sa sollicitude pastorale sur les immenses régions du Nord et de l'Ouest, inexplorées, inaccessibles par les rigueurs du climat, sinon par la rapacité jalouse des hommes. Et cependant, dans sa pensée illuminée par la grâce, le grand évêque, conscient de besoins infinis et de détresses morales inénarrables, voyait surgir les diocèses, les provinces ecclésiastiques, qui se formèrent dans la suite si prodigieusement. « C'était autant de phares lumineux qui devaient faire briller l'Evangile de tout son éclat parmi les peuples du Canada ! Il voyait tous ces foyers ardents où la charité divine ferait naître des oeuvres merveilleuses. »
Aujourd'hui, les provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal, d'Halifax, de Toronto, de Kingston, d'Ottawa, de Saint-Boniface, de Vancouver, d'Edmonton, de Régina ; les quarante diocèses et vicariats apostoliques qu'elles renferment prouvent surabondamment que Mgr Plessis connaissait bien le pays et pressentait les desseins de la Providence ; surtout il avait une claire conscience de ce que Dieu attendait de lui, lorsqu'il songeait à la création d'évêchés, tant dans les Provinces Maritimes, que dans le Haut Canada et les Territoires du Nord-Ouest canadien.
Mais si les intérêts éloignés n'échappaient pas à sa constante sollicitude, les besoins immédiats des fidèles, qui souffraient de privation sous ses yeux, le sollicitaient tout particulièrement. Ce bon Pasteur ne détachait pas les yeux de Montréal et des districts environnants qui se peuplaient, prospéraient, et dont l'organisation religieuse, comme ankylosée malgré tous ses eiforts, restait obstinément stationnaire.
Et cependant Montréal, à cette époque déjà, était la première ville après Québec. Elle devait l'éclipser bientôt, devenir et demeurer la métropole industrielle, financière et commerciale de toute la Confédération, aussi sa métropole intellectuelle. Sa population était déjà nombreuse ; la natalité et l'immigration l'augmentait tous les jours. Aussi, s'élevant audessus de toutes les considérations ordinaires, généralement
mesquines, qu'inspirent les compétitions locales ou les intérêts de clochers, intérêts de la terre, ambitions de particuliers, ne cédant qu'aux inspirations supérieures de la Foi et ne consultant que les intérêts supérieurs et permanents de l'immense troupeau commis à sa garde, il voulait l'érection d'un évêché à Montréal ; il le voulait ardemment, fermement, depuis de longs jours. Mais il lui fallut attendre le bon plaisir des autorités civiles ; ajoutons avec un poignant regret qu'il lui fallut attendre la soumission des Prêtres associés de Saint-Sulpice qui régentaient dès son origine la cité de Montréal. Ces prêtres ne voulaient rien abdiquer de leur prétendu monopole, devenu débilitant à force d'insuffisance.
A vrai dire, les Prêtres de Saint-Sulpice de Montréal redoutaient pour eux, à l'égal d'une calamité intolérable, l'établissement à côté, nécessairement au-dessus d'eux, d'une autorité qui pût échapper à leur influence, apprécier peut-être audessous de leur valeur réelle les éminents services qu'ils rendaient, contrôler leur enseignement souvent discuté et méconnaître leurs intérêts considérables, source éprouvée de leur autorité ombrageuse, parfois tyrannique.
Ils combattaient donc les vues de Mgr Plessis, alors même qu'elles n'étaient encore que des aspirations aux prises avec l'intransigeance des hérétiques et des sectaires. Ils se répandirent en violentes récriminations et se retranchèrent dans une opiniâtre hostilité, lorsque, servi par d'extraordinaires services rendus au gouvernement durant l'agression américaine, l'évêque de Québec songea à demander au souverain et pouvait attendre de sa confiance acquise d'insignes faveurs pour son Eglise. Les Sulpiciens savaient que Mgr Plessis ne voulait de meilleures grâces que la possibilité de développer la hiérarchie romaine au Canada par la nomination d'évêques pour Montréal et les Missions de la Ptivière-Rouge (Saint- Boniface).
Les opposants qui devaient à d'opportunes concessions un grand crédit, en profitèrent en haut lieu pour inspirer des craintes chimériques ou de vaines susceptibilités. Ils avaient vu spolier ou expulser les fils de Saint-François et ceux de Saint-Ignace ; et cependant leurs plus instantes préoccupations, à cette heure grave, ne semblaient être encore que de
jouir, libre de compétition ou de concurrence, de biens qui dépassaient leurs besoins, d'une charge qui excédait les ressources du bon vouloir même de leur trop petit nombre.
Quand donc, les Maîtres soupçonneux du Canada cessèrent de redouter la croix épiscopale, qui ne fait d'autre victime, au besoin, que celui qu'on y attache ou qui la porte ; quand le gouvernement fut amené habilement à combler les vœux les plus chers de Mgr Plessis, alors même ces « Messieurs » de Notre-Dame de Montréal ne s'inclinèrent pas. C'est avec une réelle terreur qu'ils virent l'évêque de Québec, résolu de recueillir les efiets de la bienveillance du Trône, partir pour Londres avec l'intention d'y faire agréer ses projets, pour Rome afin de les y faire sanctionner. Ils combattirent ses projets ; ils voulaient les faire avorter. A cette fin, ils firent des démarches pressantes à Paris, ils en firent de plus instantes à Rome même. Mais, au milieu même de ces « Messieurs si agités », la Providence avait marqué l'homme qui devait annihiler leur sourde hostilité.
Pour son long voyage, il fallait à Mgr Plessis un compagnon, « Or, dit encore Mgr Taché dans son éloge funèbre des deux évêques Lartigue et Rourget déjà cité, il lui fallait un compagnon qui pût l'aider dans sa mission difficile et délicate ; un compagnon qui, à de fortes études légales et théologiques, joindrait la prudence, la discrétion, l'esprit ecclésiastique, la connaissance des hommes et du monde. Ces qualités diverses se trouvent rarement à un degré éminent dans un même homme. Mais Dieu, dont les desseins sont inconnus des hommes, les avait réunies dans un enfant de Montréal, plus tard avocat de la même ville et ensuite prêtre du vénérable séminaire de Saint-Sulpice. C'est donc dans l'humble cellule d'un Sulpicien que Mgr Plessis trouva messire Jean-Jacques Lartigue et qu'il se l'associa pour aller, par delà l'Océan, traiter les plus importants intérêts de l'Eglise du Canada.
« Le voyage réussit ; les hommes d'Etat d'Angleterre, en présence de Mgr Plessis et de monsieur Lartigue, comprirent que leur opposition ne pouvait que paraître puérile. Sans demander à leur souverain un assentiment final et entier, il laissèrent entrevoir que les difficultés finiraient par s'aplanir. L'évêque de Québec se rendit à Rome et obtint des bulles pour
celui auquel il voulait confier l'administraiton du district de Montréal. M. Lartigue, déjà si avantageusement connu, s'était révélé dans toute son excellence pendant les négociations poursuivies en Angleterre, et de compagnon de voyage il devint le compagnon en Episcopat de Mgr Plessis.
« Il fut sacré comme évêque de Telmesse le 21 janvier 1821. Voilà donc l'un des oliviers qui reposent ici... (1)
« Le nouvel évêque comprit qu'il lui fallait, à lui aussi, un compagnon doué de qualités spéciales avec lequel il pût cheminer en toute confiance et liberté, au milieu des dangers et des difficultés qui se dressaient si formiadbles devant son administration.
« Mgr Plessis, qui se connaissait en hommes, eut l'honneur et le mérite de ce second choix. Il indiqua à Mgr de Telmesse le jeune abbé Ignace Bourget, comme digne de toute sa confiance.
« Mgr de Telmesse agréa volontiers la suggestion, et M. Bourget devint le secrétaire, le compagnon, l'ami, puis plus tard, le coadjuteur et le successeur de son évêque. Telles sont, mes frères, les circonstances qui ont réuni ces deux arbres précieux, véritables oliviers qui ont fourni l'aliment à un grand nombre de ceux qui avaient faim et soif de la justice, le remède à tant d'affligés et la lumière à bien des cœurs qui sans eux seraient restés dans les ténèbres et l'obscurcissement.
« Ces dernières réflexions nous amènent à examiner quels ont été les résultats de la réunion de deux hommes devenus deux illustres prélats, devenus les deux premiers évêques de Montréal...
«... Il me faut faire effort pour comprimer ce qui se passe dans mon cœur...
« A l'époque dont nous nous occupons, Montréal n'était encore qu'une ville comparativement de peu d'importance... Son district, qui s'appuyait au sud sur les Etats-Unis, s'étendait au nord jusqu'à la Baie d'Hudson, et courait de l'est à l'ouest depuis le district des Trois-Rivières jusqu'aux limites occidentales de notre province actuelle de Québec.
(1) Mgr Taché parlait en présence des cercueils des évêques Lartigue et Bourget réunis dans la cathédrale de Montréal.. 4
« Ce pays riche, fertile, était habité par une population intelligente et active ; cependant il était loin d'avoir le développement qu'il a acquis depuis.
« Un champ immense s'offrait donc au zèle si intelligent de Mgr Lartigue, qui fut généreusement et constamment secondé par Mgr Bourget, jusqu'au moment où ce dernier remplaça son prédécesseur, dont il continua l'œuvre grandiose.
« Dans ce district de Montréal, il y avait bien des misères, mes frères, misères dans l'ordre intellectuel, misères dans l'ordre moral et temporel. Que je ne vous étonne pas, je vous en conjure, veuillez ne pas vous offenser si je prends la liberté de vous inviter à jeter un regard pénible sur une période de notre existence nationale pendant laquelle vivaient un grand nombre de ceux qui nous furent chers.
« L'homme qui fait son examen de conscience n'en est ni plus méchant ni plus méprisable ; l'homme qui reçoit les conseils que la bienveillance inspire, ne peut rien perdre par l'attention qu'il prête à ces avis. Ce qui est vrai pour l'individu est vrai pour la famille, et ce qui est vrai pour l'individu et pour la famille l'est aussi pour la société.
« La société a besoin d'examiner ce qu'elle est ; elle a même besoin qu'on lui dise ce qu'elle doit être... »
Le vénérable évêque de Québec ne se contentait donc pas de mettre ordre dans ses affaires temporelles, en tant qu'elles devaient aider au développement du bien spirituel de ses ouailles ; il s'était rendu compte des besoins de l'administration de son immense mission, et, convaincu que le temps était venu de la diviser, il exposa à la S. G. de la Propagande, les raisons de haute convenance qui lui faisaient souhaiter cette mesure devenue urgente ; il eut le sensible bonheur de faire partager son avis, d'obtenir une promotion épiscopale qui devait le rassurer en le soulageant.
Mgr Plessis désigna son compagnon de voyage, M. Lartigue, pour le nouveau diocèse de Montréal, et M. Provencher pour le vicariat apostolique de la Rivière-Rouge.
M. Provencher, qui se trouvait alors à la cure de Yamachiche, écrivait à Mgr Plessis, le 10 janvier 1821, une lettre admirable, que M. Lartigue n'eut certainement pas désavouée pour son compte ; elle nous apprend en quelles nobles disposi-
tions la grâce de Dieu trouva les collaborateurs que s'était donnés l'évêque de Québec.
Yamachiche, 16 janvier 1821.
Monseigneur, — La même personne qui m'annonce votre arrivée à Nicolet, m'a appris que le gouverneur avait reçu de la part du ministère la notification des promotions épiscopales ; je souhaite que cette partie du bulletin soit vraie, afin que la promotion de Mgr Lartigue soit plus authentique. Je voudrais beaucoup qu'il ne fût question que de lui ; mais j'y suis malheureusement compris ; jusque-là j'approuve de tout mon cœur votre ouvrage ; mais cette dernière partie, qui peut être bien vue du côté de la religion, se présente bien mal du côté du sujet élu : sans science, sans vertu, sans expérience, sans intelligence pour les affaires, que ferait-il, ce pauvre évêque de Juliopolis ? Naturellement timide, aimant la vie retirée et solitaire, il ferait peutêtre un pauvre religieux occupé à se sanctifier lui-même, mais jamais un homme d'affaires, jamais surtout un évêque, qui n'a pour ainsi dire le temps de penser à lui qu'après avoir pensé aux autres. Vous lui avez montré une voie qui va le perdre et qui perdra tout. Il s'agit de fonder une église ; y avez-vous bien pensé? Pauvre église, que tu seras mal fondée ! En vérité je ne vois pas comment je pourrais accepter un fardeau si visiblement au-dessus de mes forces. Vous avez trop bonne opinion de moi, Monseigneur ; vous me croyez capable de tout ; vous croyez me connaître, et je croyais aussi que vous me connaissiez. Elevé par vous, pour ainsi dire, aurais-je jamais pu soupçonner que vous songiez à m'élever si haut ? En entrant dans le clergé, je me suis toujours proposé de me laisser conduire par mes supérieurs, sans hésiter ni murmurer ; je l'ai fait passablement, je crois. Me défiant de ma jeunesse, me confiant dans votre prudence, j'ai tout sacrifié pour exécuter, je ne dis pas vos ordres, car vous ne n'avez jamais rien commandé, mais votre volonté suffisamment marquée. Je ne me plains pas de vous ; vous m'avez toujours donné plus que je ne méritais. J'ai eu des cures de choix ; même dans la mission de la Rivière-Rouge, quoique' moins avantageuse sous tous les points de vue, j'ai toujours connu votre bonne volonté sur moi. Vous m'avez fait grand vicaire, c'était déjà trop ; j'ai accepté cette place, parce que vous vouliez donner un peu de lustre à cette mission qui commençait. On a murmuré contre ma promotion : on n'avait pas tout à fait tort en cela. Que n'en êtes-vous resté là ? Pourquoi me mettre à la tête d'un clergé, quand j'ai peine à me soutenir dans mon état actuel ? Mon Dieu ! que ne suis-je encore dans le simple rang des vicaires ! on ne songerait pas à moi. Hélas ! faut-il qu'en avançant en âge plus qu'en vertu, je me voie forcé de regretter un état pour lequel j'ai eu de l'attrait dès mon enfance ? Ne croyez pas que ce soit la peur des misères et des
fatigues qui me fasse parler ainsi. Je ne me suis pas fait prêtre pour amasser de l'argent; j'irai, s'il le faut, consacrer ma jeunesse à la Rivière-Rouge, mais comme simple prêtre ; parlez, je vous obéirai. Mais pour l'épiseopat; c'est autre chose ; jamais je ne pourrai me persuader que je suis né pour être élevé à un si haut rang. Rome a parlé ; je suis plein de respect pour la Chaire de saint Pierre ; mais c'est sur votre parole ; le Saint-Père ne me connaît pas, et je suis persuadé qu'il ne m'eât jamais admis s'il m'eût connu.
Je m'ouvre à vous aujourd'hui, après y avoir mûrement réfléchi devant Dieu ; il n'y a qu'à vous que je puisse le faire, et vous êtes contre moi ! Le projet de me faire évêque m'avait toujours paru si extraordinaire que je m'en suis peu m s en peine d'abord, pensant qu'il ne se réaliserait jamais ; mais il est temps de rompre le silence ; je n'ai encore rien accepté ; j'ai tout vu sans dire définitivement ce que je pensais, quoique je vous l'aie donné assez à entendre. Je m'arrête, car je suis fécond sur cette matière. On a des moments critiques dans la vie ; mais de la manière dont celui-ci finira dépend mon éternité.
Veuillez recevoir mes souhaits les plus sincères pour la conservation de votre santé. J'ai l'honneur d'être, etc.
Mgr Lartigue, dont les bulles étaient arrivées de Rome en même temps que celles de M. Provencher, fut sacré à Montréal, dans l'église paroissiale de Notre-Dame, le 21 janvier 1821, par Mgr Plessis. Sa promotion fut d'abord tenue secrète, pour lui éviter les embarras de l'opposition contre laquelle, et pendant plus de 14 ans, il n'aura encore que trop à lutter. Quand la nomination fût annoncée officiellement, M. Provencher lui écrivait pour le féliciter, et pour le faire aussi le confident de ses propres anxiétés, disant :
Yamachiche, 16 janvier 1821.
Monseigneur, — Je suis content que tout ce' qu'il y avait de mystérieux sur votre promotion, acceptation et consécration, soit enfin dévoilé.
J'ai toujours grandement approuvé les vues de Mgr de Québec concernant V. G. ; c'est le meilleur coup qu'il ait fait dans son voyage d'Europe. Je n'approuve pas autant ce qu il a fait pour moi ; il m'a bien fait connaître ses vues et ses raisons ; je ne les trouverais pas mauvaises si elles concernaient un autre. J'ai bien de la peine à me rendre. Je passe un bien triste hiver ; dans les plans de Monseigneur, c'est pourtant le dernier que je passerai en Canada.
oo
Il faut que je fasse le mystérieux sur une chose que tout le monde sait et désapprouve généralement. Ce silence de ma part fait croire que je suis content et fier d'être évèque.
M'ouvrir à tout le monde et déclamer contre ce projet, serait créer des embarras à Monseigneur et peut-être devenir la cause que la chose manquerait contre les vues de Dieu, qui peut en tirer sa gloire ; de sorte que je me trouve pris et arrêté de tous côtés. Mon cœur me dit bien qu'il aimerait mieux rester ici, mais peut-être y a-t-il plus d'humain que de divin dans sa manière de raisonner. Ma conscience parle autrement.
La place offerte n'est pas brillante, mais elle est précieuse aux yeux de la religion, puisqu'il s'agit de fonder une église et une chrétienté. Ce beau, ce grand et noble but, que je me sens incapable d'atteindre, me jette dans la crainte et la désolation. Un autre mieux calculé que moi procurerait beaucoup plus de gloire à Dieu, par la conversion des infidèles qui peuplent ces vastes contrées, pendant qu'avec une lampe éteinte comme la mienne, ils resteront encore longtemps dans les ténèbres. Et ce qui m'effraie le plus c'est que je deviens chargé d'eux, et que Dieu me demandera compte de leurs âmes.
Priez donc le' Père des lumières de m'éclairer dans un temps si critique. Je ne voudrais pourtant pas m'éloigner de la volonté de Dieu ; je voudrais la faire malgré mes répugnances, parents, amis, patrie, inclinations naturelles, etc., etc. Mais je vous avoue qu'il m'en coûte pour me décider. On me rendrait le plus grand service en me déchargeant de ce pesant fardeau. Aidez-moi de vos lumières et de vos prières.
<( Je suis plus contre la personne que' contre la chose. Je ne désapprouve pas absolument le plan, quoique un peu prématuré. Je crois bien qu'un évêque donnerait plus de poids à la religion dans cette nouvelle église ; mais Monseigneur devrait me connaître assez pour ne pas songer à moi ; enfin, je suis bien décidé, sans faire grand bruit, à me défendre tant que je pourrai, mais je n'aimerais pas que le monde connût mes sentiments sur cette matière. J'aime mieux que l'on me croie' désireux de l'épiscopat, que de me rendre responsable du mal qui pourrait résulter d'une rupture ouverte. Voilà sincèrement ce que je pense ; dites-moi avec la même franchise ce que vous pensez vous-même. J'ai beaucoup de confiance dans vos conseils, vos lumières et votre esprit de Dieu. Si je ne puis communiquer ces choses à mes confrères et amis, permettez-moi de m'ouvrir à vous.
J'ai l'honneur d'être, etc.
J. N. Provencher, Pire.
Mais la réponse que lui fit Mgr Lartigue fut si encourageante et si remplie de considérations élevées, qu'elle fit taire ces répugnances, et mit fin à ces hésitations.
C'est le 19 mars, jour de la fête de saint Joseph et fête patronale de Mgr Plessis, que M. Provencher offrit à son évoque son acte de résignation en ces termes :
La lettré que j'ai reçue de Mgr de Telmesse, lui dit-il, m'a beaucoup consolé et rassuré ; elle m'a aidé à me rendre à vos vues. J'accepte en tremblant le fardeau qui m'est imposé pour la punition de mes péchés, et pour le salut des infidèles confiés à mes soins.
Dieu se' sert souvent de ce qu'il y a de plus vil pour opérer de grandes choses ; c'est sous ce point de vue que je me considère. Soyez désormais sans inquiétude sur mon compte, j'attendrai les événements ; et pour preuve de ce que j'avance dans cette' lettre, je me souscris (entre nous) du nom de mon titre épiscopal ; c'est le bouquet que je vous présente pour votre fête ; soyez sûr qu'il vient du cœur.
« Je suis avec le plus profond respect, etc.
J. N. Ev. de Juliopolis.
Mgr Plessis n'avait jamais douté du succès de son entreprise ; il savait que Mgr Provencher, malgré toutes les objections apportées dans ses lettres, avait l'âme assez grande pour faire à l'église et à son pays le sacrifice qui lui était demandé. Quelques jours avant de recevoir cette dernière lettre, il avait dit à Mgr Provencher : « Nos affaires n'avancent guère ; mais u si la Providence vous veut à la Rivière-Rouge, elle trouvera « bien moyen de vous y rendre. »
Désormais il n'avait plus qu'à le remercier et à le féliciter pour cet acte de dévouement à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Mgr de Telmesse et Mgr de Saldes, coadjuteurs de Mgr Plessis, écrivirent en même temps à Mgr Provencher, pour lui exprimer la joie que leur causait l'acceptation de ses bulles.
Si étrange que cela puisse nous paraître aujourd'hui, on fut, d'abord, réduit à tenir secrète la nomination de Mgr Lartigue au nouveau siège de Montréal : il fallait lui épargner des embarras, des ennuis que l'opposition systématique de ces « Messieurs » ne manquerait pas cle lui susciter, nonobstant la particularité apaisante qu'il se trouvait un des leurs et qu'il fut recommandable par ses talents et par ses vertus. Ces embarras, ces contrariétés ne lui furent, cependant, pas ménagés
durant les 20 années de son pontificat, rendu ainsi singulièrement laborieux. Mgr Bourget héritera de cette hostilité pour les subir à son tour et toute sa vie.
Il importe donc de souligner dès maintenant et de retenir que la source de toutes ces difficultés se trouvait parmi les Prêtres de Saint-Sulpice, inconsolables de la diminution d'autorité que leur valait l'instauration d'une autorité supérieure dans un domaine qui semblait être et devoir rester leur apanage exclusif.
L'un des premiers effets de l'hostilité de ces prêtres récalcitrants, directeurs de Séminaire et desservants de Notre- Dame, l'unique paroisse de Montréal fut de réduire Mgr Larti- ■gue à quitter le dit Séminaire qui ne consentait pas d'héberger dignement son évêque ! Celui-ci se réfugia à quelques pas de là, à l'Hôtel-Dieu, qui se trouvait à l'encognure des rues Saint- Sulpice et Saint-Paul (1).
Mgr Lartigue, portant ombrage au Séminaire et à ses tenants, avait pris librement pour secrétaire l'abbé Michel Quintal qui était avec l'abbé Ignace Bourget, professeur à Nicolet.
Michel Quintal était jeune : cela se trouva être encore son moindre défaut ; il était, de plus, vif, emporté, nullement endurant, en un mot d'un commerce difficile. De son côté, Mgr Lartigue, à part la jeunesse, avait les mêmes défauts de
(1) Dans son mandement du 20 février 1821, préposant Mgr Lartigue, évêque de Telmesse, au gouvernement spirituel du district de ontréal auxiliaire, suffragant et vicaire général de Québec, Mgr Plessis fait une allusion discrète à l'opiniâtre opposition qu'il éprouva disant : « ... Il aurait été plus flatteur pour nous de le consacrer sous un titre qui exprimât directement les rapports que vous aurez désormais avec lui. La chose n'a dépendu ni de nous, ni du Saint-Siège, qui a été aussi loin que les circonstances du moment le permettaient, en le préposant, par un Bref Apostolique du 1er février 1820 (dont notre mort n'interrompra pas l'effet), au gouvernement spirituel de la cité et du district de Montréal, en qualité de notre auxiliaire, Suffragant et Vicaire-Général. Nous nous conformons donc aux intentions du Souverain Pontife, en vous signifiant par le présent mandement, que vous devrez à l'avenir rendre à Monseigneur de Telmesse, dans toutes les églises du district de Montréal, les mêmes honneurs que vous nous rendriez à nous-même, si nous étions personnellement sur les lieux, et l'y considérer comme spéciâTement et généralement chargé des fonctions épiscopales, telles que la bénédiction des Saintes Huiles, la consécration des églises et des autels, l'ordination des eClercs, la Confirmation, les dispenses, la visite des paroisses, églises, chapelles, monastères et autres lieux de piété, etc., etc.. »
caractère et comme il était harcelé et aigri, quelques autres par surcroit. C'était trop, évidemment, pour que l'intelligence fut de quelque durée entre le nouvel évêque et son secrétaire irascible et boudeur.
N'étant pas faits pour vivre ensemble, faute de support, d'une part, et de mansuétude, de l'autre, il y eut séparation inévitable après trois mois d'essai malheureux. Mgr Lartigue s'adressa à Mgr Plessis pour qu'il lui trouva un secrétaire de rechange plus accommodant.
C'est encore dans le personnel enseignant de Nicolet que r évêque de Québec chercha l'homme de la situation. Ses yeux se portèrent tout naturellement sur le bon et pacifique abbé Bourget.
Mgr Lartigue, connaissant ses besoins d'après ses faiblesses, avait surtout sollicité de la bienveillance de son métropolitain un secrétaire doux et facile.
Le choix de Mgr Plessis reconnaissait donc à Ignace Bourget, ces précieuses qualités, ce qui était déjà flatteur ; mais ce qui l'était bien davantage, c'est que Mgr Plessis dit à cette occasion :
« Si Mgr Lartigue n'est pas content de son nouveau secrétaire, je ne pourrai, pour ma part, lui en donner un meilleur. »
L'abbé Ignace Bourget entra ainsi en fonction auprès de l'éveque de Telmesse.
Ce ne fut pas une sinécure exempte d'épreuves diverses ou d'incidents parfois pénibles.
En changeant de secrétaire, Mgr Lartigue n'avait nullement changé d'humeur. C'était toujours la même vivacité compliquée par la même brusquerie, atténuées cependant par une condescendance intermittente et par un grand fonds de bonté. Mais, plus l'éveque s'emballait, ordinairement d'ailleurs pour peu de chose, plus il était près de l'excuse détournée avantcourrière de la capitulation finale.
Il aurait fallu que les anciennes sœurs de l'Hôtel Dieu, souvent témoins de ces frottements intimes, et qui admiraient la dévorante activité du jeune secrétaire, son endurance filiale et sa constante bonne humeur, témoins aussi des marques de particulière estime que l'éveque lui prodiguait à l'occasion,
eussent pu faire des confidences ! Que de traits typiques et piquants, elles auraient révélé ou confirmé, tous à l'avantage de l'abbé Bourget ; traits édifiants en grand nombre, remarquablement faits pour relever ses gestes, ses paroles, parfois très ordinaires, jusqu'au sublime de l'héroïsme pratique.
Mgr Lartigue se rendait bien compte que, bon gré malgré lui, il aidait considérablement au perfectionnement spirituel de son aide admirable ; il se le reprochait parfois et faisait alors amende honorable, témoignant sans cesse au jeune abbé Bourget plus de confiance. Aussi bien, s'était-il rendu compte qu'il ne lasserait jamais l'imperturbable sérénité de son secrétaire, ni sa parfaite soumission.
Et c'est précisément ce qui faisait dire à l'une de ces vieilles sœurs de l'Hôtel Dieu, attentives et souriantes, que c'était parfaitement extraordinaire à leurs yeux et chose toujours imprévue pour elles : l'évêque risquait la partie, et le secrétaire la gagnait invariablement ; l'humble et doux serviteur était ainsi le maître séant pour le bien des âmes. L'évêque, qui ne s'en doutait guère, n'en prenait pas non plus ombrage.
Cela était si vrai, que, pénétré par la tendre piété de M. Bourget, gagné par ses aimables vertus, enthousiaste déjà de son savoir dire et savoir faire, il l'ordonna prêtre à l'Hôtel- Dieu même et le prit pour son propre confesseur. Il lui conserva cette charge et suivit sa direction jusqu'à son dernier soupir.
Au sujet de son ordination et de l'Hôtel-Dieu, Mgr Bourget disait plus tard avec une persistante tristesse : « J'ai constaté avec peine la nécessité où se trouvaient les bonnes religieuses d'abandonner leur premier couvent, et de détruire leur chapelle pour faire place à ces magasins qu'on y voit aujourd'hui. » — « J'aimais, répétait-il, cette pieuse et modeste église, qui, entre tant d'autres souvenirs, rappelait mon élévation au sacerdoce. Chaque fois que mes occupations me le permettaient, j'entrais pour y prier et me ressouvenir des grâces que j'y avais reçues. »
En toutes circonstances, il recommandait aux jeunes prêtres de garder soigneuesment les souvenirs de leur ordination.
Presque dès le début, Mgr Lartigue confia à son secrétaire
la direction de ses affaires temporelles. C'est grâce à cette circonstance que l'abbé Bourget se- trouva, plusieurs années durant, l'économe de l'évêché. La Providence le voulait ainsi, pour que, mêlé nécessairement aux affaires, il put se familiariser avec elles et les gérer avec compétence. Il fut, de cette manière, à même de surveiller les diverses sources des revenus ecclésiastiques, d'en suivre de près l'administration ; il acquit à le faire un tact exquis, un coup d'œil juste, net et rapide, une véritable maîtrise clans le maniement des hommes et des choses, même financières. Il savait, avec la prudence voulue, aviser aux meilleurs moyens de faire fructifier les deniers dont il avait la gestion. Si bien, en effet, qu'en maintes occasions, des financiers, rompus aux affaires de leur métier s'étonnaient plus tard de le trouver à la hauteur de leurs propres combinaisons. Ignace Bourget, qui agissait vite et bien ; qui prévoyait tout, même les procès ruineux qu'il fallait éviter, se montrait, du reste, aussi économe par tempérament qu'il devait l'être par sa situation d'attente. Il était économe, il avait sa façon de l'être, façon aimable, distinguée, surtout honnête. Très peu exigeant pour lui-même, il donnait à autrui la mesure qui lui était due, toujours avec bonne grâce et souvent avec une certaine grandeur qui révélait déjà l'homme à hautes vues et à larges idées qu'il allait devenir.
Par son entendement en affaires, par son habile administration, il mit la mense épiscopale en une situation si prospère qu'elle fut bientôt, dans le inonde fait pour en connaître, considérée comme l'une des meilleures institutions financières de la ville de Montréal (1).
Et ce bonheur, et cette honnête renommée fut acquise malgré une hospitalité toute patriarcale, très en honneur à l'évêché, et malgré les abondantes aumônes versées aux pauvres qui sont les salariés du bon Dieu.
Plus lard !... p]us tard, hélas ! cette mense, enviable maintenant, connaîtra des tribulations, et le vaillant évêque des angoisses tragiques. La peste, l'incendie, les déplacements onéreux, les contestations ruineuses, les longues enquêtes, les délégations multipliées à subir, même quelques abus de con-
(1) Voir le Mémoire Poulin.
fiance indignement exploités et, aussi, soit dit en passant, une louable générosité mettront cette malheureuse mense en une situation telle, que, retiré et penché déjà sur la tombe, le grand, le charitable, le sublime Bourget se redressera et, le premier parmi les pauvres qu'il aura tant secouru, il ira mendier encore pour sauver l'honneur de ceux qui l'affligèrent, bien qu'ils ne cessassent de parler, et avec raison pour leur confusion, de l'honnêteté des cieux.
Mais encore une fois, n'anticipons pas sur les douleurs que l'amour du Maître dans le ciel et sur la terre réserve, pour leur plus grand bien, aux plus aimés de ses élus.
Or donc, arrivé à Montréal dans le courant de l'année 1821, l'abbé Bourget s'installa à l'Hôtel-Dieu, en compagnie de Mgr Lartigue qui avait fixé là sa résidence ; il y demeura avec lui jusqu'en 1835, année où il suivit son évêque, prenant possession de son palais, construit rue Saint-Denis.
Durant tout son séjour à l'Hôtel-Dieu, le pieux et zélé secrétaire se multipliait donc pour remplir, au mieux des convenances de son supérieur, les devoirs variés de sa charge.
Alors déjà, et chaque jour depuis, Mgr Lartigue avait à se garder et à lutter de toutes ses forces pour rendre acceptable sa position d'évêque et son autorité dans le district de Montréal.
Suffragant de l'évêque de Québec, il avait en face de lui des Pigeons, des Chazoillier, des Saint Germain, concurrents d'abord, puis opposants aigris et opiniâtres. Derrière ces défenseurs d'ambitions rentrées et d'intérêts mesquins en déroute, contre le représentant de l'autorité suprême qui avait charge de tous les intérêts, de toutes les âmes, même de celles que lesdits Pigeons, Saint Germain et autres ignoraient ou méconnaissaient, se tenaient, inlassés et vindicatifs certains Prêtres de Saint-Sulpice, songeant à tirer leurs monopoles du jeu en lardant l'évêque de traits qui paraissaient leur être étrangers.
Il nous coûtera de narrer ces infamies ; il nous en coûterait bien davantage de les taire, et nous ne serions pas de l'école de Mgr J. Fèvre, notre ami regretté, si nous mettions la vérité sous le boisseau sulpicien, à seule fin d'épargner des fantômes malfaisants dont les silhouettes vaporeuses ne
demanderaient qu'à se perdre dans l'équivoque et les fictions imaginées pour tenir lieu d'Histoire.
Ces opposants irréductibles étaient aussi puissants qu'acharnés, d'autant plus opiniâtres qu'on les applaudissait davantage dans certaines coulisses. Si nous mentionnons ici ces dispositions très regrettables, ces défaillances, c'est uniquement pour rappeler qu'en cette occurence le secrétaire de Mgr Lartigue eut maintes occasions de donner des preuves de sa mansuétude et la mesure de son habileté, comme d'expérimenter la duplicité en honneur, en des milieux où elle n'aurait dû trouver ni refuge, ni encouragement ; sa douleur apaisait ; sa prudence extrême désarmait ou abaissait des barrières faites d'animosité, ou encore, supprimait les obstacles : il devenait le trait d'union tolérable, il était aussi le tampon endolori qui amortissait les coups ; le seul canal encore possible des communications entre l'évêque et ses adversaires. Si les récalcitrants se virent finalement réduits à un si petit nombre, ce fut surtout le bénéfice de la grande sagesse de l'abbé Bourget.
La construction du nouvel évêché ne fut pas une négligeable occasion pour le secrétaire de se dépenser utilement? chaque jour : il avait à recevoir les dons et les souscriptions destinés à mener à bonne fin les travaux qu'il avait charge aussi de surveiller. Il s'y appliquait certes avec une assiduité exemplaire qui ne se démentait jamais.
Toutefois, Mgr Lartigue avançait en âge et ses forces diminuaient ; ses travaux apostoliques, ses nombreux soucis, les énervantes contrariétés qu'il subissait ; tout lui faisait souhaiter une aide plus efficace. Il sollicita donc à Rome le secours d'un coadjuteur.
Après entente avec Mgr Plessis, évoque de Québec, l'année même où il allait s'installer dans sa nouvelle demeure épiscopale, c'est-à-dire en 3835, il obtint en qualité de coadjuteur la nomination de M. Tabeau.
« Pierre-Antoine Tabeau, dit l'abbé Poulin dans son mémoire, Grand Vicaire, et coadjuteur nommé de Montréal, naquit à Montréal en 1782, et fit ses études au séminaire de Québec. Ordonné prêtre au mois d'octobre 1805, il fut d'abord attaché à la cure de Québec, en qualité de vicaire, et resta pen-
dant deux années organiste de la cathédrale, où il forma l'abbé PEcuyer qui le remplaça. Après avoir desservi successivement Saint-Jean-Port-Joly, Sainte-Anne-des-Plaines et Boucherville, il fut envoyé par Mgr Plessis à la Rivière-Rouge dans le but d'y ouvrir une mission, qu'il quitta, du reste, dans la crainte d'être fait évêque dans ces régions. Député à Rome pour traiter d'importantes affaires, il remplit sa mission avec un succès marqué ; mais il refusa de devenir coadjuteur de Québec. Il ne s'attendait pas à le devenir de Montréal ; mais il ne put vaincre la constance de Jean-Jacques Lartigue. Des bulles le nommant évêque de Spiga et coadjuteur parvinrent à Québec, le 18 décembre 1834. Tout déconcerté, il annonça dès lors qu'il mourrait bientôt et il laissa, en effet, le monde le 18 mai 1835 à l'âge de 53 ans, sans avoir été consacré.
Après la mort de M. Tabeau, il fallut songer de nouveau à la coadjutorerie. Mgr. Lartigue jeta alors les yeux sur son secrétaire, et commença à travailler à sa désignation. Mais aussitôt, s'organisa dans tout le diocèse une vive opposition à la nomination de l'abbé Bourget. Les opposants toujours les mêmes et inlassablement aidés par les Sulpiciens, résolurent de faire agréer par Rome M. Jean-Baptiste Saint-Germain, opposant et curé de Saint-Laurent. Cet ecclésiastique avait exercé le ministère tout d'abord comme auxiliaire à la cure de Notre-Dame de Montréal. Il avait, de plus, combattu la nomination de Mgr Lartigue et entravé sa liberté.
Une requête fut, en conséquence, signée par un certain nombre de prêtres du clergé du nouveau diocèse de Montréal.
Au milieu de toute cette tempête soulevée à cause de lui, l'abbé Bourget resta calme et souffrit patiemment les mensonges, les calomnies que, du Séminaire, déjà on débitait sur son compte.
En réalité, outre son titre et la préséance qui en résulterait, l'abbé Ig. Bourget avait encore l'irréparable tort de n'être point de Saint-Sulpice, de n'en point solliciter les directions étroites, tendancieuses et, il faut bien le dire, sans réserves, suspectes au point de vue doctrinal. Joseph Vincent Quiblier supérieur du Séminaire était l'âme de cette opposition systématique et sournoise ; il donnait le ton, le mot d'or-
dre ; il montrait le but à atteindre et les moyens à mettre en oeuvre pour y aboutir.
Cependant, l'abbé Rourget, s'il était apte aux combats, n'avait pas l'âme basse de l'intrigant, encore moins l'inquiétude qui déchaîne l'ambitieux. Il voyait l'autorité de trop près ; il trouvait ses responsabilités trop lourdes pour être porté à la convoiter.
Mais l'œil de la Providence fut, en cette occasion, l'admirable Norbert Provencher, l'apôtre du Nord-Ouest lui-même, qui osa pour le secrétaire de Mgr Lartigue, la noble ambition du haut sacerdoce, qui ne doit être, en pratique, qu'une vie de labeurs incessants et de continuelle immolation, ainsi qu'il la vivait lui-même dans les solitudes de la Prairie, parmi les sauvages.
Mgr N. Provencher, d'accord avec Mgr Plessis, avait concouru à la création du diocèse de Montréal ; il ne pouvait donc pas se désintéresser de son développement qu'il désirait normal, consolant, rapide.
Nommé, enfin, évêque titulaire de Montréal, le 13 mai 1836, Mgr Lartigue fut intronisé, le 8 septembre suivant par Mgr Provencher lui-même, qui lui donna aussitôt l'excellent conseil d'envoyer à Rome les noms de ses trois coadjuteurs possibles selon ses propres convenances. Pendant tout son séjour dans le bas Canada, l'évêque de la Rivière-Rouge ne perdit pas de vue cette importante affaire (1).
Peu après avoir installé Mgr Lartigue, il lui écrivait encore :
A présent que vous êtes sûr qu'à Rome et en Angleterre on approuve un évêque à Montréal, ne pourriez-vous pas envoyer immédiatement les noms de ceux que vous voulez présenter ? On semblait disposé à Rome, à nommer en même temps un évêque et un coadjuteur. Le pape m'en a parlé et encore plus la Propagande...
Il y a toujours des difficultés à nommer un successeur à un évêque qui meurt sans coadjuteur, Charlottentown en est une triste preuve.
Votre Grandeur le jugera comme elle le croira plus avantageux à la gloire de Dieu.
(1) Voir : Vie de Mgr Provencher, par l'abbé G. Dugas.
En réponse à cet avis amical, Mgr Lartigue fit connaître à Mgr Provencher les trois noms qu'il pensait envoyer à Rome, celui de l'abbé ïg. Bourget figurait en tête comme le plus digne. Mgr Provencher, qui l'avait déjà désigné à son collègue dans l'épiscopat comme le plus méritant sous tous les rapports, répond aussitôt à l'évêque de Montréal :
Je donne de bon cœur mon suffrage pour les noms que vous mettez sur votre liste. M. Bourget est sans doute le plus au fait des affaires du diocèse. Je crois que sa nomination rencontrera votre très grande approbation.
Je crains bien, cependant, qu'il n'y ait des intrigues. On ne veut point de M. Bourget, parce qu'on pense qu'il sera trop sévère.
Le secrétaire Maï m'a dit que le pape prend toujours celui qui est à la tête de la liste, à moins de fortes raisons.
D'autre part, peu avant de reprendre- le chemin de ses missions, le 21 avril 1837, Mgr Provencher écrit encore à l'évêque de Québec :
Monseigneur, — J'ai fait partir une longue lettre pour Mgr Maï. Je lui parle d'une requête envoyée pour mettre de côté M. Bourget, pour la nomination duquel j'insiste, comme étant le plus propre à soutenir, à défendre et à suivre les affaires temporelles et spirituelles du diocèse. Je lui dis que l'intention des opposants est d'avoir un évoque qui leur laissera tout faire.
Je souhaite que cette lettre remplisse toutes vos vues sur les affaires du pays et sur celles de Rome. J'espère que Dieu prendra sa cause en mains, et qu'il ne permettra pas qu'au centre de la vérité, l'erreur et le mensonge se fassent écouter.
Je vous souhaite bonne santé. Que Dieu répande ses abondantes bénédictions sur vous, et sur le diocèse,, -et sur notre patrie ; qu'il daigne la soutenir au milieu des crises qui la tourmentent au spirituel et au temporel. Ces jours mauvais passeront, entraînant avec eux ceux qui en sont les excitateurs, sans épargner ceux qui en sont les spectateurs.
Ainsi à travers toutes les misères, il faut nous préparer à aller où il n'y en a pas ; et on n'y va que par beaucoup de tribulations. Dieu en a toujours de prêtes : sachons les prendre pour en avoir du mérite. Adieu donc, cher et aimable Seigneur ; je vous remercie de toutes vos politesses et services. Nous ne nous reverront peut-être plus en ce monde. Il y a déjà longtemps que j'occupe la terre inutilement.
Voilà en quels termes dignes et avec quel esprit évangé-
lique de véritables serviteurs de Dieu posaient et défendaient la candidature de M. Bourget. Comme le digne évêque de la Rivière-Rouge en formait le vœu sincère, Dieu, qui connaît les siens, prit en main la cause de l'Eglise qui se trouva être aussi celle de son protégé.
Aussi la joie de Mgr Provencher fut grande quand il apprit la nomination de M. Bourget, en qualité de coadjuteur de Mgr Lartigue, avec le titre d'évêque de Telmesse et future succession de l'évêque de Montréal (10 mars 1837). Il l'exprime au nouvel élu en ces termes :
Vous voilà donc évêque et je m'en réjouis beaucoup. La Providence a tout conduit et a tout réussi. Qu'elle soit bénie pour cette marque de protection donnée à la bonne cause !
Votre consécration s'est faite avec pompe. Que Dieu vous aide à porter avec courage le pesant fardeau qu'il vous a imposé ! Vous ne manquerez probablement pas de croix. Tâchez de vous en réjouir ; c'est le chemin le plus sûr d'aller au Ciel. Plusieurs peut-être feront des efforts pour vous pousser par ce chemin, tâchez donc de les entraîner avec vous ; ils vous auront de l'obligation, comme vous leur en aurez vous-même.
C'est le 24 juillet 1837, que Mgr Bourget fut sacré à Montréal avec une grande solennité.
Préoccupé des besoins de son diocèse, Mgr Lartigue songea aussitôt à utiliser les talents éprouvés de son coadjuteur, en ouvrant à l'évêché même un grand séminaire, où le haut enseignement fut confié au nouvel évêque et à M. J. C. Prince, qui fut plus tard nommé évêque de Saint-Hyacinthe.
Bientôt, cependant, Mgr Lartigue, à bout de force, mais rassuré sur l'avenir de ses œuvres, mourut à l'Hôtel-Dieu ; ce fut le saint jour de Pâques 1840.
Mgr I. Bourget prit alors sa succession et son premier soin fut, tout grief cessant, de s'entendre avec les prêtres de Saint-Sulpice, pour leur faire ouvrir, dans leur collège, un . grand Séminaire. Dès lors, les jeunes clercs, qui étudiaient à révêché, furent remis entre les mains de leurs nouveaux directeurs.
Il est bon de noter ici que le successeur de Mgr Lartigue avait négligé les contrariétés subies par son secrétaire et que, bien qu'il connût tous ceux qui l'avaient combattu sans rai-
son, au-delà môme des conditions admises par la plus vulgaire honnêteté, il ne leur en lit non seulement point de reproches, mais parut môme en avoir perdu jusques au sou- \ enir.
Ce n'est pas à dire cependant que, satisfait et heureux de l'être, Mgr Bourget méconnaissait les dangers d'un certain enseignement, en faveur chez les Sulpiciens et qu'il savait défectueux aux mêmes titres que celui donné par eux alors dans les Séminaires de France : il y eut des explications catégoriques et des pourparlers assez longs à ce sujet. C'est que Mgr Lartigue savait bien ce qu'on pouvait craindre et souvent il avait mis son assistant en garde contre des erreurs redoutables. Ce n'est que toutes satisfactions obtenues que Mgr Bourget se déchargea de l'instruction et de la formation de son jeune clergé qu'il ne voulait ni gallican, ni libéral, ni janséniste, ni rigoriste sans mesure et plus.
Il ne laissait pas tout enseigner, ni tout faire évidemment et c'est surtout ce que les opposants au secrétaire redoutaient (,!u successeur de Mgr Lartigue. A cet égard, qui faut-il louer ou plaindre ; les opposants dépités ou bien l'évêque vigilant ? Poser la question, c'est la résoudre.
Usant donc de son droit, qui était d'enseigner le peuple avec prudence et sûreté, Mgr Bourget commença par ordonner que la doctrine de saint Alphonse de Liguori serait adoptée dans son Séminaire. Il ne voulait pas, de suite, substituer d'autres auteurs à ceux qu'on y étudiait alors, tel que Pothier et après lui Bouvier ; mais il enjoignit aux directeurs de son Séminaire de rectifier par leur enseignement propre, tout ce qu'il y avait de répréhensible dans ces auteurs, qu'ils devaient mettre en harmonie avec saint Liguori.
Certes, et il fallait bien s'y attendre de la part de ces Messieurs de Saint-Sulpice, il y eut des hésitations et des réticences ; mais, tant bien que mal, et assez généralement, l'évêque fut obéi sur ce point, à ses yeux, essentiel.
Généralement, souligne M. Poulin dans ses Mémoires, car quelques-uns de ces Messiurs, étaient trop fortement imbus des doctrines gallicanes, pour s'en départir aisément et tout d'un coup.
On avait vu Deniers à l'œuvre jadis ; Quiblier ne lui fai-
sait point tort, et Granet se raidit fréquemment, tandis que Bilaudèle, son confrère, et même Villeneuve, donnaient plus de satisfaction.
Plus tard, quand les cœurs furent un peu apaisés et les esprits déjà assouplis, Bouvier disparut, à son tour, du programme. Ah! ils y tenaient, ces Messieurs de Saint-Sulpice, à leur Bouvier, qui était évêque du Mans ; ce qui était un titre, sans doute; mais qui fut leur élève, ce qui leur semblait un titre plus imposant encore. Il leur en coûtait de sacrifier Bouvier ; mais enfin, puisqu'il avait été condamné à Rome, il fallut bien s'exécuter avec lui. Cury et Perrone remplacèrent donc Bouvier au tableau. Cependant, ce dernier, à l'usage, parut encore compliqué et trop ardu ; il fut, lui-même, remplacé par Schouppe.
L'évêque triomphait ainsi dans renseignement ecclésiastique; mais, juste Dieu ! après combien de temps et au prix de quels efforts persévérants ; certainement, après des luttes ardentes et des résistances chez quelques-uns, opiniâtres résistances qu'on aurait préféré rencontrer sur tous autres terrains que sur celui de la formation si délicate du clergé paroissial.
Ce furent les premiers démêlés de l'évêque avec Saint- Sulpice. La persistance que Mgr Bourget y apporta ; sa volonté ferme, invincible de n'admettre dans son séminaire qu'un enseignement clair, méthodique et sain, était fort naturelle, obligatoire pour lui et, partant, parfaitement honorable, on le reconnaîtra.
La complication de ses affaires, les soins que réclamaient son troupeau et sa nouvelle église, sa dévotion envers le Saint-Siège, conduisirent fréquemment Mgr Bourget à Rome. Dans la ville Eternelle, il s'informait de tout, s'initiait à tout, se pénétrait, cœur et âme, de l'esprit romain, des traditions, des doctrines romaines.
Entre autres choses, la liturgie romaine avait toute son admiration. Il résolut, enfin, malgré la nouveauté de l'affaire et les résistances qu'il prévoyait de l'introduire dans son diocèse. Gela, non plus, ne se trouva pas du goût des Sulpiciens, qui n'étaient heureux que de ce qu'ils préféraient eux-mêmes.
Sans doute, l'Eglise du Canada était censée suivre le rite romain et, pratiquement, les cérémonies romaines.
En réalité, en mains endroits, le clergé canadien en prenait fort à son aise. Il se complaisait dans l'arbitraire, toujours commode, compatible avec une certaine ignorance compliquée d'incurie.
Ces messieurs de Saint-Sulpice, eux-mêmes, se laissaient aller à des fantaisies à leur usage qui défiguraient bel et bien les cérémonies en honneur dans Rome.
Naturellement, le clergé du diocèse de Montréal leur emboîtait le pas, et souvent surenchérissait.
Cependant, l'unité, en cette matière comme en matière de doctrine, s'imposait, et cette convenance n'échappait pas à la vigilance de l'évêque.
Gomment, néanmoins, redresser ces errements, ramener à l'uniformité si désirable ?
Un seul moyen parut expédient à Mgr Bourget, c'était d'adopter les cérémonies romaines dans toute >la pureté et dans toute l'intégrité qu'elles comportaient. Le vaillant pasteur s'imposa cette tâche dont il ne s'était pas dissimulé les difficultés. Du coup, il eut à compter non plus seulement avec la routine invétérée, avec l'ignorance des uns et les préjugés des autres, mais encore avec le parti-pris dominant dans les diocèses voisins, anciens et nouveaux; Québec qui se prévalait de son ancienneté, se signala par sa mauvaise humeur, par l'intransigeance de ses objections. On alla jusqu'aux attaques personnelles ; on accusa l'évoque de Montréal d'être un réformateur rétrograde, un courtisan de bas étage, un caudataire en quête de distinctions, un brouillon insupportable et un agité dangereux. Le séminaire de Québec, devenu alors et depuis peu, grâce à Mgr Bourget, l'Université Laval, chercha des appuis à Montréal pour combattre l'homme qui lui donna en quelque sorte le jour, et il s'adressa naturellement aux Sulpiciens fort aisés de l'aubaine ; il y eut entente, sinon alliance, pour sauvegarder les errements du passé.
Ces Messieurs de Saint-Sulpice se' trouvaient ainsi dans les coulisses, obscures, parfois dans la lumière crue de la scène, donnant le ton de la chanson perfide et le mot d'ordre qui ralliait les combattants ameutés, faisant feu de toutes
leurs pièces rouilles, abrités derrière les barricades de la routine, du statu quo qui réclamaient tumultueusement les égards dûs à leur vieillesse humiliée.
Les Sulpiciens rendirent certainement l'introduction des cérémonies romaines aussi laborieuse que la réforme de renseignement ecclésiastique ; leur opiniâtreté ne connut pire exaspération qu'en l'affaire du démembrement de leur paroisse de Notre-Dame, qui occupa les dernières années de Tépiscopat de Mgr Bourget,
II. leur fallut encore céder devant la résolution tenace, indomptable, de l'évêque qui, cependant, et fort prudemment, avait fait adopter par les évoques canadiens réunis en concile provincial à Québec, le cérémonial romain de Baldeschi traduit par Favrel. Ce qui n'empêchait pas que chaque détail des cérémonies, qu'il s'agissait d'introduire, devenait l'occasion d'un combat acharné, comme le constatent les Mtmo'u-cs de M. Poulin.
Par exemple, le banc d'oeuvre, affirmation de la puissance des séculiers et l'expression la plus significative du gallicanisme régnant, dut renoncer à sa croix et à ses chandeliers, comme aussi à l'encens et à l'eau bénite que le prêtre était tenu d'y porter.
Je me rappelle à ce sujet, note M. Poulin, en passant, qu'un certain docteur Forbes de la paroisse de Sainte-Geneviève, lie de Montréal, marguillier à son heure, craignant de voir, comme ailleurs, saccager son banc d'œuvre, prit le parti héroïque de faire clouer et river, croix et chandeliers sur ce banc d'œuvre qu'il ne voulait point voir privé de ces ornements symboliques !
Le curé, M. Lefebvre, qui avait le don de prendre toutes choses par leur meilleur côté, ne fut point ému, outre mesure, et pour si peu : avec bonne grâce et sérénité, il fit défaire le travail du forgeron et emporta christ et chandeîiers qui suffirent jusque-là au bonheur du docteur Forbes, brave homme quand même, au service de l'humanité.
L'Evêque changea aussi le fameux bonnet carré, ayant forme de pain de sucre blanc, convenablement renversé ; on tenait à ce monument-là qui fit place cependant à la modeste barrette.
Les ornements romains, qui diffèrent légèrement des ornements français, belges et allemands, furent prescrits au clergé. L'évêque toléra néanmoins l'usage de ceux qu'on possédait déjà, mais il -interdit d\n\ faire confectionner d'autres sur le même modèle : il fallait se pourvoir désormais d'ornements conformes à ceux dont on usait au foyer même de la chrétienté, avis était donné à bon entendeur que la bénédiction serait refusée à tout ce qui ne serait pas reconnu conforme.
Cela, non plus, ne se trouva point du goût compliqué des? Sulpiciens. A une bénédiction près, ces Messieurs n'y regardaient pas el puis, pour tout arranger à leur seule contenance, ils faisaient venir, du dehors, leurs ornements fantaisistes, tout préparés et déjà bénis ; d'autres les imitèrent. Mgr Bourget mit lin à cette plaisanterie. D'ailleurs, nous nous plaisons à le reconnaître : ce n'était là que facéties de quelques pince-sans-rire qui furent promptement mis au pas ; mais c'en était pas moins un nouveau grief pour des cœurs aigris, instinctivement malveillants.
Voilà comment et pourquoi, chaque point des cérémoni à restaurer devenait la cause d'un conflit que l'auteur malicieux du Lutrin eût chanté avec complaisance.
La bataille la plus héroï-comique se livra à propos du petit collet romain qui devait remplacer la bavette, pardon I le rabat français.
Pour cela même, Mgr Bourget obtint, gain de cause et finalement il réussit toutes ces reiormes de forme et de fonds qui rapprochèrent intimement son église lointaine, réellement fervente, du foyer romain, vivifiant et protecteur.
Ah ! sans doute, à tout propos, on surnommait le bon évêque Le Sacristain ; on le disait petit esprit et sot. Tant qu'on ne s'attaquait qu'à sa personne, le vaillant évêque, tout pétri de bonté, de cette humilité vraie qui le rend plus semblable au divin Maître, qu'il servait sans défaillance, n'y regardait pas de près ; il laissait dire : ne devait-on pas, selon les prévisions de Mgr Provencher, hâter ainsi ses pas sur le Chemin du Ciel! Seulement, nous l'avons dit, il ne laissai! pas tout faire. C'est sa constance, inlassable ; c'est l'unité ci la force de son action qui resserrèrent jusqu'à l'intimité, les
liens qui unissaient déjà son troupeau à l'Eglise de Rome, la rendant chaque jour plus réfractaire au poison subtil qu'on distillait obstinément dans son sein. Comme sainte Thérèse, d'ailleurs, qui signalait l'importance des moindres choses dans un ensemble fort et harmonieux, Mgr Bourget estimait que la plus petite pierre avait sa raison d'être dans le monument vénérable de l'église du Christ, qu'on ne pourrait en rien dégrader, dont on ne saurait rien distraire sans porter une atteinte coupable à la sainteté même de cette œuvre des siècles, maintenue par la grâce permanente de Dieu, son fondateur.
Ce qui fit mieux ressortir que tout le reste, l'excellence de sa réforme, c'est que la plupart des diocèses s'y rallièrent tour à tour après quelques hésitations qui ne résistèrent pas à l'expérience.