MOLI^VAUT
VI. — Dermiris lettres de Mv de la Fare à propos de sa démission (i).
Après avoir pris connaissance de la correspondance, entretenue par ses vicaires-généraux avec Caprara et Portails, Me' de la Fare écrivait à M. Jacquemin, le ÈO décembre i8oi ;
t Je ne peux que vous savoir gré des témoignages que vous avez cru devoir rendre de moi au gouvernement français et au cardinal légat. Depuis dix ans de proscription et d'exil, loin du troupeau qui m'avait été :onfié et qui m'est demeuré si cher, j'ai lait tout ce qui était en mon pouvoir pour y maintenir la pureté de la foi et de la morale. Laissant de côté, et entre les mains de la divine Providence, les questions politiques, je me sois borné à prêcher Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. Toujours indulgent pourles personnes, j'ai dû élre et je suis resté inflexible sur les principes, et je le serai toujours. L'ordre nous a été donné par noire divin
■s des copies de M, Mollevaul, que
maître d'enseigner et d'apprendre à observer ponctuellement les préceptes qui constituent ia loi chrétienne, sans avoir égard aux temps, aux lieux, aux circonstances. C'est aux institutions humaines à les consulter sans cesse et i s'y plier. Le véritable ministre de Jésus-Christ ne les connaît pas, et ne doit jamais en faire la régie, ni de sa conduite, ni de son enseignement. Quand il a payé le tribut i qui le tribut, l'impôt i qui l'impôt, il rend, sans que rien puisse l'en détourner, à Dieu ce qui est à Dieu. Deux dépôts ont été mis sous sa garde, la doctrine de Jésus-Christ d'une part et la discipUne de l'Eglise de l'autre. Il est de son devoir qu'il ne soit porté d'atteintes ni à l'une ni à l'autre, Deposilum ciistodi. 11 répond de leur intégrité, si Dieu l'a fait évéque de son Eglise ; et sa responsabilité est solidaire avec les évoques de toute TEglise catholique.
Cette obligation indéclinables été le motif du refus suspensif que j'ai du faire de ma démission. Ma déférence pour le Saint-Pére qui me l'a demandée, s'avouant lui-même contraint à cette démarche, m'aurait porté à la lui donner. Mais la circonstance m'a paru, ainsi qu'à un grand nombre de mes confrères, être précisément une de celles où l'Apôtre recommande de n'avoir qu'une déférence raisonnable et motivée : Rationabiie stt obsequiiiin vestrum. Il s'agit du bouleversement total d'une grande et vénérable Eglise, d'une dépossession simultanée de tous les pasteurs du premier et du second ordre, d'un concordat nouveau qui doit statuer sur des objets qui appartiennent à la persécution dont nous sommes les victimes depuis dis ans, et dont la première instruction et le premier jugement nous
sont dévolus par les lois de l'Eglise. Sans avoir instruit l'affaire que personne ne connaît et ne peut connaître aussi bien que nous ; sans avoir préparé un jugement dont les conséquences sont si essentielles, non-seulement pour notre Eglise, mais pour l'Eglise catholique entière ; sans que même la moindre connaissance nous soit donnée ni de ce qui doit être fait, ni des motifs développés qui le font faire, pouvons-nous, devons-nous abandonner simultanément notre Eglise gallicane, au moment d'une semblable crise ; et la déférence qui nous engagerait à le faire serait-elle raisonnable ? Nos pères dans la foi et dans l'épiscopat nous ont-ils tracé une marche pareille ? Est-ce ainsi qu'eussent agi les saint Athanase, les saint Jean Chrysostome, les saint Ambroise et tant d'autres vénérables pontifes, les modèles et les lumières de l'épiscopat ? »
A ces raisons fondamentales, tirées de principes en partie justes, quoique exposés avec trop de rigueur, en partie faux, Ms"" joint une courte analyse des motifs généraux des évêques non démissionnaires. Revenant à ce qui le concerne, il ajoute :
« Dieu m'est témoin que, dans la situation où je me trouve, aucun motif humain n'influe sur ma détermination. Je ne considère que mon devoir et un devoir rigoureux, la gloire de la religion et la stabilité du gouvernement général de l'Eglise.
Je ne pourrais, il est vrai, donner ma démission, sans que mon cœur en ressentît un déchirement inexprimable par ma séparation de mes frères et enfants chéris, des enfants, si j'ose le dire, de ma douleur. Mais, à l'exemple d'Abraham, la foi et la grâce de J.-C.
m'éléveraient à la hauteur de ce terrible sacrifice; et mon obéissance seule à la volonté divine pourrait me faire immoler Tobjet de mes plus chères et de mes plus saintes affections. Recommandez-moi, de plus en plus, aux prières continuelles et ferventes de mon clergé et de mes fidèles * (i).
Cependant, de Nancy, on pressait Mg"" de la Fare de donner sa démission. Le 11 mars 1802, il répond à ses provicaires généraux : « Après vous avoir mandé mon opinion particulière sur le fait des démissions et le parti que j'avais pris à cet égard, je n'avais rien de nouveau à répondre aux désirs empresiés de ceux de mes diocésains fidèles qui croyaient ma démission convenable et utile. Je ne peux que leur savoir gré de leurs motifs, puisque leur objet est, d'une part, le plus prompt rétablissement de la religion, et, de l'autre, l'espérance de me voir, par l'acte même de ma démission, rendu à mon siège et à mon troupeau. Mais ces motifs, fussentils même aussi fondés qu'ils peuvent être illusoires, n'ont pas dû me faire changer ae détermination. Ce , n'est point, en effet, de ma part, l'exercice d'une volonté arbitraire, c'est le résultat de principes certains, évidents et irrécusables ; c'est la conviction intime que ma conscience me défend d'abandonner mon poste, lorsque je ne peux le faire sans porter une atteinte irréparable au gouvernement essentiel et constitutif de r Eglise universelle, à l'existence particulière de l'Eglise de France, et aux droits sacrés et imprescriptibles de
(i) La fin de cette lettre est citée page 95.
l*épiscopat ». Toutefois, le prélat n'a garde de condamner ses vénérables collègues, qui ont embrassé un parti tout opposé au sien. « Pour moi, mes très chers coopérateurs, j'ai fait depuis trop longtemps l'expérience de la vanité et de la malveillance des jugements des hommes, pour m'affecter de ceux que des personnes passionnées, injustes ou prévenues, peuvent porter sur moi. Je prie Dieu qu'il les éclaire et leur pardonne. • Une réponse, du 6 avril 1802, à une lettre de M. Jacquemin du 19 mars précédent fournit sur cette affaire de nouveaux détails : a Ce que vous me mandez sur la division désolante, qu'a mise dans mon diocèse la question des démissions, ne m'étonne aucunement. Quand l'esprit révolutionnaire, trop généralement répandu, n'aurait pas accoutumé chaque individu à saisir, avec avidité, tout ce qui est nouveau et destructif, à juger et à mépriser toute autorité, dès que l'on croit n'en avoir rien à espérer ni à craindre, il suffirait, pour opérer, au milieu de mon troupeau, les effets dont vous vous plaignez, de cette variété de principes, d'opinions et de pratique qui, malgré tous mes soins et les vôtres, n'a que trop existé jusqu'ici Qu'ils me connaissent mal ceux qui se permettent d'interpréter et de calomnier mes intentions ! J'entends les clameurs de ces hommes qui, jugeant sans connaissance et décidant sans examen, ne cessent de répéter que le refus de la démission est un crime de la part de leur évêque ; qu'il faut, pour le bien de la religion, changer avec les circonstances et faire fléchir, devant elle, les anciens principes ; que les exemples des temps anciens ne peuvent s'appliquer à nos temps modernes ; que toute
autre conduite ne peut être dictée par la conscience, mais par des motifs purement humains, que dis-je ? par des motifs de calcul ou d'intérêt »
« Que les fidèles et inébranlables compagnons de ma persécution et de mes infortunes, que les vrais fidèles détournent Toreille des assertions hasardées, des interprétations fausses, des imputations calomnieuses de ceux qui cherchent à les séduire et à les entraîner dans leurs voies ; mais que, les abandonnant toujours au jugement du Maître souverain, qui seul a le droit de sonder les cœurs, de juger et de condamner, ils se gardent bien de traiter ces hommes égarés comme eux-mêmes osent traiter les autres. Jamais l'exemple du mal ne peut être un motif pour s'y livrer. Il faut les plaindre, les éclairer, s'il est possible, et du moins implorer pour eux le Dieu de charité, le Père de toutes les lumières ».
<r Rassurez bien, mon cher coopérateur, et mon clergé et mes fidèles sur les terreurs, dont on cherche à alarmer leurs consciences. Il n'existe ici, ni n'existera aucun danger pour leur foi, ni pour la tranquillité et sûreté de leurs âmes . Dites-leur bien que, tandis que, les membres discoles de mon clergé s'élèvent contre moi, se séparent de moi pour ainsi dire, et se mettent sur la même ligne que ceux, dont ils ont condamné précédemment la défection, en répandant, comme eux, parmi le troupeau, la prévention, l'animosité et la haine contre celui que, tout indigne qu'il en est, la Providence lui avait donné pour pasteur, leur évêque se tient plus que jamais uni à la chaire de Pierre, et sait dire, à chaque instant comme saint Jérôme : ]e suis et je me tiens étroitement attaché à la chaire apostolique. Je vis ici
dans la plus grande union avec Mg"" le nonce de Sa Sainteté, qui, à l'exemple du Saint-Pére, et pour l'instruction et l'exemple de nos détracteurs, n'a pas cessé d'estimer et de considérer les évêques, qui ont cru devoir suspendre l'acte de leur démission ».
Après la publication du Concordat, Ms^ de la Fare adressa, le 20 avril 1802, à ses provicaires une lettre confidentielle, dans laquelle ses pensées intimes sont plus clairement dévoilées que jamais :
t Le voilà donc manifesté ce concordat, si vanté d'une part, et de l'autre, si curieusement attendu ! Il serait difficile de voir la religion catholique plus humiliée, plus complètement asservie à la puissance temporelle, plus entravée dans l'exercice de ses moyens. Ce nouvel ordre de choses m'offre, je l'avoue, une Eglise gallicane dont Bonaparte est le chef ou le despote ; à peu près comme les Eglises d'Angleterre et de Russie, dont les souverains respectifs sont les suprêmes dominateurs. La différence la plus essentielle, c'est qu'ici le Pape lui-même est consentant, acceptant et aidant même de tout son pouvoir et de tous ses moyens ».
« En lisant les dispositions de ce concordat, combien je me suis applaudi de n'avoir pas voulu coopérer, par ma démission, à cet étrange renversement de Tordre et des constitutions ecclésiastiques dans ma patrie et dans l'Eglise ! Que je plains ceux de mes confrères qu'une illusion trompeuse avait engagés à se démettre ! Mais combien plus à plaindre encore sont ceux qui accepteront les nouvelles commissions épiscopales de la main, sous la dépendance et la suprématie du premier consul de la République française ! La cellule que j'habite, de-
puis dis ans, dans le couvent des R. R. P. P. Franciscains, à Vienne, me parait mille fois préférable i toutes les dignités de la nouvelle hiérarchie française »,
n Dans cette subversion si déplorable, j'ai trouvé cependant un point de consolation dans la nouvelle formule d'obéissance et de fidélité, substituée à l'ancienne. Ces mots : au gouvernement établi par la cons tilulion de la république françaae, et non pins directement ; à la constitution et aux lois de cette république, rendent du moins cette prestation plus excusable dans ceux que les circonstances détermineront à la faire. Je me réserve de vous écrire sur cet objet avec plus de développement n.
« lime semble que la connaissance de ce concordat doit ramener facilement aux vrais principes beaucoup des ecclésiastiques et fidéies, que l'annonce de dispositions meilleures et d'intentions plus favorables avait séduits et entraînés. Peut-être reconnaîtront-ils que ceux de leurs premiers pasteurs qui, avant que de les abandonner, ont voulu du moins connaître et juger eux mêmes les nouveaux projets, n'ont fait qu'ol premières lois de la prudence humaine et ren des devoirs les plus indispensables du ministét
Le ton de cette dernière lettre, déjà publi M, l'abbé Guillaume (i), est bien plus accen celui des lettres antérieures. Il fait trop hat entendre que le refus de démission de suspem était, va devenir définitif. Cette résolution, appt
(I) HUMr, d» di«ia di Toul, t. V, p. J3J-3)3-
des principes que nous ne pouvons approuver, provenait d'une erreur de l'intelligence et non d'une rélellion de la volonté. Appliquant avec une rigueur ;xcessive ses idées gallicanes et ne tenant pas assez :onipte des circonstances, M«' de la Fare, fidèle à ses itomesses autant qu'à ses raisons, assura la tranquilitédes consciences de ses diocésains, en transmettant . son successeur la juridiction qu'il croyait garder (i).