‹ Mgr Jacquemin, évêque de Saint-Dié, 1750-1832Chapitre 2 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE LA NAISSANCE DE M. JACaUEMlN A LA RÉVOLU- TION FRANÇAISE (17 5 0-1789).

Famille, étude, vicariat et professorat.

Jacques-Alexis Jacquemin, fils de Jacques Jacquemin, maître perruquier, et de Marguerite Thouvenin, naquit le 3 ou le 4 août 1750, sur la paroisse de Saint-Epvre de Nancy. « Sa famille, que rien ne distinguait aux yeux du monde^ était honnête et chrétienne. — Lorsque sa mère le mit au monde, dit M. Michel, elle avait deux autres fils, dont Tun était âgé de trente ans ; elle était elle-même dans sa cinquante-unième année : cette circonstance peu ordinaire parut à plusieurs personnes un présage d'un heureux avenir pour le nouveau-né, dont la constitution physique ne laissa pas d'ailleurs d'être saine et robuste. Il fut

encore plus favorisé par la nature sous le rapport intellectuel et moral. On ne tarda pas à en être convaincu par les succès qu'il obtint dans ses premières études, ainsi que par l'innocence de ses mœurs, l'aménité de son caractère, et par sa vivacité pleine de grâce et de candeur. » Il nourrissait l'espoir, comme plus tard M. Michel, d'entrer chez les Carmes déchaussés, mais les conseils de son directeur le détournèrent de ce parti, et il continua ses humanités.

Il étudia, d'une façon toute spéciale, les mathématiques, sous le célèbre Père Barlet (i). Le frère aîné d'Alexis, nommé Jean-Baptiste, ordonné lui-même prêtre à Toul, le 27 mars 1751, et précepteur chez M. de Custine, à Paris, le fit venir à la capitale et suivre les cours de théologie en Sor bonne. Il reçut en cette Faculté le grade de bachelier et eut pour condisciple M. d'Aret, qui fut plus tard vicaire général de Nancy et qui resta toujours son ami. Nommé maître de conférence de philosophie au séminaire de Saint-Nicolas-du- Chardonnet, il comptait au nombre de ses élèves l'abbé d'Osmond, le futur évêque de Nancy; mais, dès ces premières relations, on remarqua, nous

(i) Voir Appendice I,

ne savons pourquoi, une froideur très visible qui dura toujours entre l'ancien maître et son disciple.

Cependant Alexis poursuivait sa licence. En vain, des lettres dimissoriales furent-elles sollicitées de Mgr Drouas, en juin 1772, pour queTétudiant nancéien, déjà promu à la cléricature et aux ordres mineurs, pût recevoir le sous-diaconat à Paris. Le prélat toulois, qui ne voulait ordonner que des clercs élevés sous ses yeux dans son diocèse, les refusa constamment. D'ailleurs, son frère aîné étant venu à mourir, le jeune abbé prit le parti de revenir auprès de sa mère, qui était veuve, sans fortune, et qui vécut jusqu'à Tâge de 89 ans. Cest à l'Université de Nancy, en suivant les leçons de MM. Mézin et de Baranger, qu'il acheva son cours de théologie, en montrant, d'autre part, le zèle le plus vif pour catéchiser les petits enfants. Après avoir servi de modèle aux écoliers, puis aux jeunes clercs, il reçut enfin la prêtrise à Toul, le 28 mai 1774. Il vécut dès lors avec sa mère et sa sœur, et contribua à leur entretien par le fruit de ses travaux jusqu'à la Révolution. Il voulut vaquer aux exercices du ministère, et prit avec modestie la place de dernier vicaire et chapelain à Saint-Epvre, sa paroisse natale. « Bientôt il s'acquit de la repu-

tation près de ses concitoyens; il se concilia leur estime et mérita leurs éloges par les deux fonctions qui le mettaient sous les yeux du public, c'est-à-dire par son éloquente facilité à exposer en chaire les vérités évangéliques, et par son succès à inspirer une salutaire résignation aux criminels condamnés à mort, que sa charité lui faisait accom pagner jusqu'à Téchafaud. Tous les paroissiens, en s'applaudissant de le posséder au milieu d'eux, reconnaissaient ses droits à un poste plus élevé et plus conforme à son mérite. Le moyen de lui rendre cette justice se présenta en 1778 » (i).

M. de Baranger, professeur de théologie à TUniversité, résolut de se démettre de sa place et de la résigner à Tabbé Jacquemin. Cette résignation, entravée par Tabbé Marc, ancien professeur de philosophie et alors directeur des religieuses de la Visitation, réussit néanmoins, grâce à la réputation non-surfaite de l'aspirant et aussi à l'appui que lui prêta M. d'Aret, grand-vicaire, son ancien condisciple en Sorbonne (2). L'abbé de Baranger remit donc au vicaire-chapelain de Saint-Epvre « la haute et importante fonction de transmettre,

(i) Michel.

(2) Revue ecclésiastique de Nancy et de Saint-Dié, janvier et février 1842.

par renseignement public, le dépôt de la doctrine chrétienne à tous les candidats qui se disposaient à l'instruction et à la sanctification des fidèles. Le jeune professeur (il était dans sa 28* année) débuta dans sa nouvelle carrière avec un talent et une érudition qui justifièrent le choix de son prédécesseur, dont il surpassa bientôt la renommée » (i). On admirait « l'abondance de ses idées, rétendue de ses connaissances, son élocution facile et fleurie, sa grande sagacité à débrouiller les sophismes de Terreur, et sa rare habileté à exposer et à prouver les dogmes catholiques» (2). Il aimait surtout et recommandait à sts disciples saint Augustin ; il le possédait si bien qu'on aurait vainement tenté de lui donner le change et de lui faire croire qu'un texte étranger à ce Père

(i) Sa nomination était faite déjà, quand, le 18 juillet 1778, il fut promu docteur en théologie à la Faculté de Nancy, dans laquelle il allait enseigner. Voir Registre des étudiants et des gradués de la Faculté de théologie de Nancy (manuscrit du Séminaire), p. i>. Sa pension fut d'abord de 1400, puis de 1600 livres. Conformément à l'article XI des Lettres-patentes du 26 septembre 1777, elle lui était payée par la Congrégation de Notre-Sauveur. Voir Recmil des édits et ordonnances de Lorraine^ t. XIII, p. 815, et Comptes du bureau général d'administration des biens des collèges de Lorraine, et des subsides de la Congrégation de Notre-Sauveur (Archives de Meurthe, H. 2303), 1788-1790, fol. 55, 140 et 217.

(2) Michel.

fût de lui. Cest ce qui arriva dans une thèse publique où Tun des jouteurs cita, comme de saint Augustin, un passage qui appuyait merveilleusement ses arguments à lui, sans remarquer que c'était une objection des adversaires de Tévêque d'Hippone. L'abbé Jacquemin s'en aperçut aussi-

tôt et en avertit l'assemblée, ce qui lui mérita beaucoup d'applaudissements, et à son antagoniste, une cruelle mortification.

Ses vertus morales étaient à la hauteur de sa science, et on était touché de la candeur de son âme, de ses inclinations bienfaisantes, de son aversion pour la médisance et les querelles et de son désintéressement. « Doux, agréable dans la société, brillant même dans la conversation, sensible à l'amitié, plein de candeur et de franchise, il attachait le cœur et l'esprit. S'il se laissa quelquefois prévenir, c'est qu'il jugea des autres par l'élévation de son âme, et cette âme était incapable de tromper » (i).

En 1782, le professeur de théologie prononça le discours ordinaire, lors de la messe et de la procession solennelle de l'Université de Nancy. Chatrian nous apprend qu'il s'en tira avec honneur.

(i) Notes manuscrites de M. Chariot.

Les saintes hosties ayant été profanées par d'audacieux voleurs dans l'église de Maxéville, Tabbé Jacquemin présida, le 21 avril 1783, la cérémonie de réparation et d'amende honorable du sacrilège. De 1785 à 1786, il fit partie de la commission, chargée par Tévêque de Nancy de préparer la seconde édition du catéchisme diocésain (i). Il était aussi examinateur synodal.

Nous avons dit, dans la notice de Tabbé Mézin (2), comment, d'après les instances réitérées de Ms*" de Fontanges et des personnes les plus influentes dans le clergé, nos deux professeurs s'étaient déterminés à faire imprimer un cours complet de leçons théologiques pour les élèves de l'Université de Nancy. Le traité de l'Incarnation (3), œuvre de l'abbé Jacquemin, parut en 1787. Chatrian rapporte un jugement fort élogieux de la Théologie de Nancy. « Plus cet ouvrage avance, plus il gagne dans l'esprit des lec

(i) Revue ecclésiastique de Nancy et de Saint-Dié, août 1841, et Thiriet, L'abbé Gabriel Mollevaut, p. 31-32.

(2) P. lo-is.

(3) Tractatus de Incarnatione Verbi divini, in- 16 de 324 pages, Nancy, veuve Bachot, et Paris, Crapart; broché, au prix de 40 sous de France. Voir Journal historique et littérairey'i^ janvier 1788, et Hurter, Nornenclator litterarius, t. m, p. 7S9.

teurs orthodoxes ; la sûreté des principes, rattachement aux sentiments reçus, Téloignement de toute nouveauté quelque spécieuse qu'elle puisse être, continue à s'y montrer partout avec la plus fidèle persévérance. Ce volume sur l'Incarnation est de M. l'abbé Jacquemin. Cet objet fondamental de la foi chrétienne y est développé avec autant de sagesse que de respect; point de questions inutiles, point de recherches superflues et téméraires ; nulle occasion donnée aux reproches de ce genre faits quelquefois à une scolastique trop spéculatrice (sic) et trop inquiète : le dogme y est exposé d'une manière précise, solidement prouvé et victorieusement défendu... Les prophéties qui regardent le Messie sont expliquées avec autant d'érudition que de saine et solide critique : cette partie de l'ouvrage est particulièrement approfondie, et assure à la religion chrétienne un de ses principaux motifs de crédibilité, en montrant l'accomplissement des divins oracles sur le principal objet de la croyance évangélique... » (i). « L'auteur, dit à son tour

(i) Nous pensons intéresser les lecteurs en rapportant ici le jugement cité par le même journaliste sur le Traciatus de Graiia Christi de Mézin, qui parut cette année -là encore : « Il est inutile de nous étendre ici sur le mérite de cet ouvrage : la clarté, la solidité, la prudence sont les caractères

Tabbé de Baranger, critique officiel, développe si habilement les livres prophétiques, il montre si bien la voie au milieu des écueils de l'erreur, il recherche et il trouve si parfaitement les vrais moyens de faire pénétrer la piété dans les âmes, que nul écrivain n'a mieux observé cette règle recommandée par Jésus-Christ : Scrutez les Ecritures, car elles rendent témoignage de moi. » La physionomie scientifique et rationnelle de l'ouvrage est celle des traités antérieurs de Mézin : même soin, même logique dans l'ordre des matières, même emploi continuel du syllogisme, sans allure pédantesque dans l'argumentation.

« Il avait aussi livré à la presse les preuves et la défense d'un autre dogme qui nous présente Tobjet essentiel de notre culte, celui de la Sainte Eucharistie; mais les troubles de la Révolution^

de ce professeur. Non seulement le R. P. Xavier de Feller, ex-jésuite, en a fait Péloge dans son journal de Luxembourg, 2* qumzaine d'août 1787, pages 569 et suivantes ; mais le scélérat obscur, le Gazetier ecclésiastique, qui ne peut rien souffrir sans l'infecter de son souffle impur, irrité du catholicisme que l'auteur a déployé et savamment appuyé dans son Traité de la grâce, s'est répandu dans ses feuilles calomniatrices en un torrent d'injures grossières contre M. Mézin : quelle gloire pour ce savant prêtre! »

qui survinrent vers la fin de l'impression, ont anéanti l'ouvrage » (i)*

(i) Michel. — Cependant le Tractatus de Eucharistia de l'abbé Jacquemin n'est pas entièrement perdu. S'il n'en subsiste aucun exemplaire imprimé, il reste précisément dans la belle bibliothèque de M. Michel, qui se trouve en dépôt au couvent des Dominicains de Nancy, un manuscrit du cours dicté par le professeur en 1784. C'est le cahier de classe de Jean-Baptiste Lénin, élève du Séminaire de Nancy, alors acolythe. (Voir Le Séminaire de Nancy jusqu*à la Révolution^ p. 95.) Autant qu'un rapide coup d'œil nous a permis d'en juger, ce traité ne nous a pas paru indigne des précédents. Il présente les mêmes caractères, développe solidement les preuves d'Ecriture, expose sobrement les discussions de l'Ecole et ne fait qu'indiquer les questions de pratique pastorale ou liturgique.

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