‹ Mgr. Joseph-Octave Plessis, évêque de QuébecChapitre 5 sur 8 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Conspiration pour unir le Haut et le Bas-Canada — Lettre à Sir John Sherbrooke — Protestation des Canadiens — MM, Papineau et Neilson députées en Angleterre — Félicitations et avis de Mgr. Plessis à M, Papineau. succès des Canadiens — Patriotisme de Mgr. Plessis — Absence de Mgr. MacDonell — Infirmités — M. Doucet — La pensée de la mort — Maladie et mort — Consternation générale — Funérailles — Eloges et regrets du souverain Pontife et des cardinaux, de Mgr. Poynter, de lord Dalhousie-^Epitre en vers de M. Mermet.

Vers la fin de l'été de 1822, on fut étonné d'apprendre que dans la chambre des communes, en Angleterre, un projet de loi d'un grave intérêt pour le Canada avait été longuement discuté et n'avait été retiré que sur le's instances des amis du pays :

* Cette fête avait lieu le jeudi qui suivait immédiatement le vingt-neuf août ; elle fut célébrée pour la dernière fois à Québec, dans l'année 1822.

Ton avait proposé Tunioii législative du Haut et du Bas-Canada, bas^e sur Textinclion graduelle des institutions françaises.

Le bill avait été présenté, sousla protection du gouvernement impérial, par M.

Wilmot, qui souhaitait le faire adopter avant que les parties intéressées eu eussent connaissance : '' Je vous supplie," avait-il dit, " d'adopter cette loi sui-le-clianip ; car si vous attendez à une autre année, Ton vous adressera tant de pétitions contre la mesure, qu'il vous sera difîicile de la faire réussir, nonobstant les avantages qu'elle présente à ceux même qui la rejettent par ignorance ou par préjugé." Avec l'union du Haut et du Bas-Canada, les auteurs du projet glissaient leurs mesures favorites, l'abolition de la langue française, l'asservissement de l'église catholique, la destruction de l'ancienne jurisprudence du pays, l'injustice la plus odieuse envers les Canadiens-Français dans le nombre des collèges électoraux. Un marchand retiré, qui avait entretenu des liaisons de commerce avec le Canada, fut le premier à donner l'éveil sur l'iniquité de la mesure. Plusieurs membres de la chambre, parmi lesquels Sir James Mackintosh et M. Bright, élevèrent la voix pour protester contre une loi qui allait bouleverser les institutions d'un peuple sans qu'on le consultât, sans môme qu'on l'eût informé. M. Lymburner, alors résidant en Angleterre, et qui en 1791 avait

travaillé dans un sens favorable à l'union, se déclara aussi contre l'introduction de la mesure, parce que, depuis cette époque, des intérêts graves et nombreux s'étaient élevés, basés sur la séparation des provinces. Mu par un sentiment de tardive justice, le gouvernement dut retirer, pour le moment, son projet de loi, à l'exception de quelques clauses relatives à la tenure des terres dans le Bas-Canada et à des règlements de commerce et de finances.

De toutes les parties du Bas-Canada s'éleva un concert unanime de réprobation, contre une mesure clairement élaborée pour soumettre le Bas-Canada à la tyrannie de ses anciens ennemis.

Fermement persuadé que les premiers moteurs de ce projet vivaient dans la province et méditaient l'annéantissement de la religion catholique et l'asservissement des Canadiens,* Mgr. Plessis se hâta de recourir à ses amis, en Angleterre ; il s'adressa à Mgr. Poynter, à M. Lymburner et à quelques autres. Comme il connaissait Sir John Sherbrooke sincèrement attaché à la prospérité du pays, il lui écrivit la lettre suivante :

"La brèche qui séparait nos deux chambres s'est élargie au lieu de se refermer,

En général les choses ont été mal depuis votre départ, et cette circonstance justifie

* Lettre à Mgr. Poynter, 17 décembre 1822.

la douleur très-sincère que j'avais de vous voir laisser cette province, avant d'avoir eu le temps de consolider le bien que votre

présence y avait opéré Le remède qui

fut suggéré le printemps dernier, à la chambre des communes tf Angleterre, ferait assurément plus de mal que de bien. Réunir les deux provinces dans un parlement commun, attaquer la religion du pays, prendre des mesures pour faire disparaître la langue de la très-grande majorité des habitants, voilà des mesures dont on suppose que le parlement impérial ne se serait jamais occupé, si elles n'avaient été suggérées '^l'ici par quelqu'un de ces per sonnages que vous connaissez et qui, à la faveur du nouvel ordre de choses, espéreraient concentrer de nouveau l'autorité dans leurs mains et écarter des affaifes les personnes les plus intéressées au bien général du pays. Aussi la masse des Canadiens s'est-elle réunie pour pétitionner le roi et le parlement impérial, afin que rien ne fût changé à la constitution, telle qu'elle existe depuis 1791. Quant à la réunion des esprits, elle s'opérera par tout gouverneur qui, à ses autres excellentes qualités, saura joindre celle de se défier des gens qui l'obsèdent, et de se rendre commilnicatif à tout le monde. Ce fut par ces moyens que vous parvîntes à rétablir la paix entre des gens qui étaient aussi opposés les uns aux autres qu'ils le sont présentement."

L'éveque de Québec songea aussi à faire appel à la justice et à la prudence de lord Bathurst ; mais après y avoir sérieusement réfléchi, il crut qu'il valait mieux attendre le succès des adresses, qui se préparaient dans toutes les paroisses du Bas-Ganada, et le résultat des représentations que feraient les députés en Angleterre.

Messieurs Papineau et Neilson furent chargés de présenter au roi et aux deux chambres du parlement impérial la requête contre l'union, portant près de soixante mille signatures. Partout les Canadiens s'étaient empressé de protester contre le joug qu'on leur voulait imposer, pour le profit des habitants de la province supérieure : le bon sens du peuple ne pouvait en effet se laisser tromper par les minauderies de ses anciens adversaires.

Alors malade et retenu à l'Hôpital-Général, Mgr. Plessis dut désobéir à son médecin pour adresser à M. Papineau une lettre, dans laquelle il lui transmet de précieux renseignements.

" On ne saurait, " écrit l'éveque à l'éminent patriote, " donner trop d'éloges à votre dévouement pour votre patrie. Il est d'autant plus méritoire que vous avez en tête des ennemis obstinés et puissants qui cherchent à vous fermer toutes les avenues et qui ont le secret d'amalgamer leurs intérêts avec ceux du gouvernement. Aussi n'osé-je me flatter que vous ayez accès

auprès des ministres. J'ai dernièrement écrit à Sir John Sherbrooke, à M. Adam Lymburneretau docteur Poynter^ Tévêque catholique de Londres, auquelj'ai transmis une copie du Bill d'Union^ tel que projeté Tété dernier par le gouvernement impérial M. Adam Lymbiirner, qui demeure

à Londres peut vous être d'un très-bon

conseil. C'est un ami de ce pays, où il a passé une partie de sa vie, et vous savez qu'il fut député de la province pour l'obtention du statut de 1791.

" Atlendez-vous que la plupart de

ces messieurs blâmeront la chambre d'assemblée du Bas-Canada d'avoir refusé, dans sa dernière session, la liste civile telle

Sue demandée, au nom du roi, par lord falhousie. Je ne doute pas que ce refus n'ait été la cause qui a amené ce Bill d' Union^ ûoni vous pouvez croire que toutes les clauses sont parties d'ici. " *

Pour l'honneur et l'avantage de l'Angleterre, les ministres se décidèrent à repousser les projets tyranniques des amis de l'union, du moment qu'ils eurent été éclairés sur les véritables sentiments du peuple canadien.

La députation obtint un plein succès :

messieurs Papineau et Neilson ayant été informés, par le secrétaire des colonies, que le gouvernement n'avait pas l'intention de soumettre au parlement la mesure de

* Lettre à M. Papineau, 4 janvier 1823.

l'union'des provinces, n'eurent pas môme à présenter les requêtes qui leur avaient été confiées ; on leur avait déclaré que si la question revenait sur le tapis, on en donnerait préalablement avis aux Canadiens, afin qu'ils pussent défendre leur cause devant le parlement britannique.

Pour conjurer le danger que courait le Bas-Canada, dans cette attaaue concertée avec une habilité machiavélique par ses ennnemis ordinaires, Mgr. Plessis déploya toute son énergie auprès du clergé et du peuple pour favoriser les démarches qui furent faites afin d'obtenir de nombreuses signatures aux requêtes contre l'union.

Depuis longtemps il s'était accoutumé à résister aux attaques de la haine et du fanatisme contre la liberté religieuse et civile de ses compatriotes ; aussi il pouvait toujours désigner les hommes du pouvoir, qui tramaient dans le secret pour opprimer les Canadiens, et comme dans les premières années de son épiscopat, il était prêt à défendre son pays contre leurs tentatives pour l'asservir.

Pendant que l'orage grondait au dehors et manaçait toute la population canadienne, la petite guerre intérieure se continuait à Montréal. Deux brochures furent publiées contre les droits de Mgr. de Telmesse ; deux autres parurent pour défendre l'autorité des évoques ; quelques écrivains s'an nonçaient comme devant continuer la lutte.

Mgr. Plessis jugea qu'une plus longue discussion devenait inutile ; qu'elle scandaliserait les fidèles et réjouirait les protestants, sans qu'il en résultât d'avantage pour la religion. Car les deux partis ayant donné toutes leurs raisons, on ne pouvait guères que rebattre les questions déjà traitées ou se lancer dans le système des personnalités. A force d'énergie avec les uns et de prudence avec les autres, il réussit à empêcher les combattants de continuer la guerre de brochures. Bien entendu que les journaux, qui n'étaient pas sous son contrôle, continuaient à débattre la question, sur un terrain bien éloigné de celui où elle avait d'abord été placée.

L'évêque de Québec avait soumis son mandement au saint-siége, il attendait avec patience la décision de Rome, qui fut retardée par la mort de Pie VII, et fut ensuite remise d'année en année. Il eut cependant, avant sa mort, la consolation d'assister à la consécration de l'église de Saint-Jacques, bâtie sur un terrain dû à la libéralité de l'Hon. DenisBenjamin Viger, et où l'évoque de Telmesso avait l'intention de fixer son siège épiscopol, lorsque le district de Montréal serait érigé en diocèse séparé.

En 1823, Mgr. MacDonell passa en Angleterre, afin d'engager les ministres à ne plus mettre d'obstacles à l'érection du Haut- Canada en éveché. Pendant son absence,

le gouvernement ecclésiastique de cette province échut à Mgr. Plessis : c'était pour lui un surcroit de travail. Heureusement il trouva, sur les limites de la province supérieure, un respectable ecclésiastique, M. Manseau, qui fut nommé grand vicaire et chargé de l'administration du district épiscopal confié à Mgr. de Rhésine. La sagesse et la prudence de l'administrateur lui méritèrent de sincères remerciements de la part de l'éveque de Québec.

Cependant l'âge et les infirmités commen raient à se faire sentir sur ce tempérament naturellement fort et robuste, mais qui n'avait jamais été ménagé ; les inquiétudes, les veilles, le travail assidu l'avaient peuà-peu miné. Depuis plusieurs années il semblait se préparer plus prochainement à la mort, dont il s'était toujours occupé, même dans le temps où elle semblait pour lui bien éloignée. Vers cette époque il en parlait souvent, et il se plaisait à rappeler aux autres qu'elle ne pouvait tarder longtemps.

M. André Doucet, qui avait été curé de Québec, et grand vic.aire, avait acquis une grande part dans l'affection de Mgr. Plessis. Homme aimable,brillant, excellent orateur, chéri de tous ceux qui le connaissaient, il manquait d'une qualité bien nécessaire à un curé, surtout au curé d'une ville comme Québec : il ne savait point mettre d'ordre dans ses affaires. Ce défaut lui causa des

embarras si sérieux, qu'il se découragea, résigna sa cure (1814), et quitta enfin le diocèse. Ses amis regrettèrent sincèrement son départ ; mais il sentait le besoin de la retraite, et passa une année à la Trappe d'Aigues-Belle ; puis il se dévoua aux missions que son évoque affectionnait tant.

Il était depuis plusieurs années curé d'Argyle, dans la Nouvelle Ecosse, lorsqu'il se décida à demander à rentrer dans le diocèse.

Dans la réponse de l'évoque, se présente cette pensée de la mort, qu'il avait devant les yeux.

" Quant à moi, mon cher enfant," écrit-il, '' je vous verrai ici avec beaucoup de plaisir ; vous connaissez mon affection pour vous ; elle ne s'est pas démentie

'' Vous courez sur quarante-un ans ; j'en ai complété soixante : voyez comme les années passent. Je ne vous dirai pas comme Horace : Eheu ! fugaces^ Posthume^ Posthume ^ labuntur anni ! mais plus chrétiennement et à la suite de notre divin Sauveur :

Ambulate dûm lucem habelis ; venit nox in quâ nemo potest operari. La vie la plus longue est celle qui, c'omme la vôtre et la mienne, a été morcelée par un plus grand nombre d'événements et de changements de lieu ; mais qu'est-ce que tout cela en comparaison de l'éternité vers laquelle nous courons ? "

* Lettre à Doucet, 12 avril 1823.

Depuis plusieurs années il était attaqué d'un rhumatisme inflammatoire, qui lui donnait peu de repos. De. plus, une plaie qu'il s'était faite à la jambe s'était agrandie considérablement et devenait un sujet d'inquiétude pour ses amis. Ses souffrances étaient telles, qu'il lui fallait un courage extraordinaire pour soutenir le poids de ses travaux. Forcé néanmoins de céder, à certaines époques périodiques, à la violence du mal, il se dérobait quelques jours aux grandes affaires et se retirait à l'Hôpital- Général, pour se mettre sous les soins de son médecin.

A la fin de 1825, un accès plus grave de sa maladie l'obligea de cesser son travail ordinaire, et de retourner à l'Hôpital ; ce fut de là qu'il écrivit à l'éveque de Telmesse, le vingt-neuf novembre : '^ Voilà la première lettre que j'écris depuis six jours, et il a fallu m'y reprendre à plusieurs fois."

Malgré l'avis de son médecin, il s'occupait des affaires de l'église. Une de ses dernières pensées fut pour Rome ; la magnifique basilique de Saint-Paul avait été détruite par le feu. Le souverain pontife en appela au zèle de tous les fidèles de l'univers pour contribuer à son rétablissement.

L'éveque de Québec, qui avait une dévotion particulière à Saint-Paul, et qui avait visité avec vénération l'église où l'on honorait l'apôtre des nations, accueillit la

demande du saint Père avec empressement, et publia une magnifique lettre recommandant une quête en faveur de l'œuvre.

En informant Téveque de Telmesse de rappel qu'il venait de faire à la charité de ses diocésains, il lui disait un mot de luimôme.

" Il n'est pas nécessaire de vous dire que j'ai été assez malade pour donner l'alarme à nos messieurs d'ici, qui ont fait venir Mgr. le coadjuteur. Me voilà un peu mieux, sans être bien."

Le lendemain, dimanche, quatre décembre, il avait entendu la messe dans une des salles et y avait reçu la sainte communion ; vers deux heures de l'après-midi, il conversait avec son médecin et venait de prononcer avec éloge le nom de M.

Lefrançois, curé de Saint-Augustin, qui, à force de vigilance, avait réussi à bannir le luxe de sa paroisse, lorsque la parole lui manqua subitement. Il s'affaissa sur luimême ; le médecin donna l'alarme ; on s'empressa d'accourir : déjà il n'était plus.

Dans un clin d'œil la nouvelle de sa mort fut portée dans toutes les parties de la ville de Québec et accueillie avec la plus profonde douleur.

Cette mort semblait produire un vide que rien ne pourrait combler. L'évêque de Saldes surtout étaitaccablé de la perspective de recueillir cette succession: ''Vous ne sauriez croire dans quel embarras nous nous

trouvons ici^" écrivait-il à Mgr. Poynter ; " et que puis-je faire, moi, à mon âge de soixante-treize ans, pour Texpédition des affaires, qui se multiplient toujours de plus en plus."

La première stupeur passée, Ton songea à rendre à l'illustre défunt les honneurs qui lui étaient dus à si juste titre. D'abord, commeilavaitàplusieurs reprises témoigné n'avoir aucune répugnance à ce que son corps fût ouvert après sa mort, les docteurs Fargues, Painchaud et Parant furent chargés de faire cette opération, en présence de plusieurs membres du clergé. Son cœur fut réservé pour être placé dans l'église de Saint-Roch.

Le six, son corps fut transporté à l'église de l'Hôtel-Dieu ; il était accompagné d'une garde d'honneur, du clergé de la ville çt des paroisses voisines et d'une foule immense de fidèles.

Le lendemain, il fut transféré de l'église de l'Hôtel-Dieu à la cathédrale, au milieu d'un concours empressé de citoyens de toutes les classes et de toutes les dénominations. A la suite du cercueil marchaient le gouverneur général, lord Dalhousie, les officiers supérieurs de la garnison, les membres du conseil exécutif et du conseil législatif, les juges de la cour du banc du roi. En vertu d'un ordre général, toutes les troupes de la garnison, composée des soixante-onze et soixante-dix-neuvième ré-

gimerits et d'un détachement de l'artillerie royale, assistaient sous les armes ; le canon tirait de minute en minute ; les magasins et les boutiqjes étaient fermés : rien ne manquait pour prouver que c'était un deuil général.

A l'arrivée du convoi dans la cathédrale, rafBluence du peuple devint si considérable, que cet édifice, quoique spacieux, ne put en contenir qu'une partie. Le service fut chanté par monseigneur l*anet, accablé encore plus par la douleur que par les années. M.Demers, supérieur du séminaire, et qui avait été nommé vicaire général dans le mois de juin, prononça l'oraison funèbre avec une éloquence qui répondait au besoin de tous les cœurs.

Il était près d'une heure lorsque les restes du vénéré prélat, regretté si sincèrement par son troupeau, furent déposés dans une voûte de briqué, pratiquée du côté de l'évangile, sous la partie du sanctuaire qu'il avait indiquée lui-môme, et où il avait coutume de faire son action de grâces, et de passer un temps considérable en adoration devant le saint sacrement.

Le môme jour, vers deux heures de l'après-midi, le cœur de Mgr. Plessis, renfermé dans un vase de cristal de forme cylindrique, fut transporté solennellement de l'Hôpital-Général à l'église de Saint- Roch. Un nombreux clergé précédait le brancard sur lequel était posé le précieux

vase. Les syndics faisaient l'office de por teurs, et les citoyens du faubourg Saint- Roch, accourus en fouie, marchaient à la suite de la procession.

Le quatorze décembre suivant, un service solennel fut chanté dans l'église de 3aint- Roch par Mgr. Panet.M. Ranvoyzé, curé de Sainte-Anne du Nord, fit l'oraison funèbre de l'illustre défunt. Pendant cette cérémonie, à laquelle assista une foule immense des citoyens de toutes les parties de la cité, le cœur du prélat, déposé dans une urne funéraire, apparaissait au-dessus du catafalque. Après le service, le vase de cristal, qui le contenait, fut renfermé dans une Doite de plomb, et placé dans une excavation pratiquée à l'intérieur du mur de la chapelle de Saint-Roch. Sur une plaque de métal, recouvrant le mur, fut gravé le nom du défunt.

Le vingt-un décembre suivant, Mgr.

Panet mandait à l'évoque d'Halie la perte que venait de faire le Canada :

" C'est avec peine que j'annonce à V. G.

la mort prompte et inattendue de mon prédécesseur que nous pleurons tous. Elle a eu lieu le quatre du courant, au moment que son médecin lui disait, en conversant, qu'il le trouvait mieux. C'est une perte irréparable pour le diocèse. Ici surtout tout le monde, protestants comme catholiques, tous en ont été très-afBligés. "

Mgr. Poyiiter lui répondait dans les termes qui méritent d'être consignés ici :

'' Je m'unis sincèrement aux sentiments de Votre Grandeur, à l'occasion du triste événement qui a privé le diocèse de Québec d'un prélat si distingué, les lldèles d'un père affectionné et tendrement aimé, le clergé, de son modèle et de son soutien, et je me ferai l'honneur d'ajouter, qui nous a enlevé à vous et à moi, un ami bien cher." *

Les mômes éloges sortaient des bouches les plus vénérées ; c'est ainsi que M. Robert Gradwell, grand vicaire et agent de Mgr.

Plessis à Rome, faisait connaître la profonde impression qu'avait produite cette nouvelle sur le souverain pontife et les cardinaux qui connaissaient Mgr. Plessis :

" Peu de jours après ma dernière lettre à Monseigneur Plessis, j'ai eu la douleur d'apprendre que l'Eglise avait perdu ce

grand prélat Le Pape et les membres de

la propagande ont été profondément affligés de cette nouvelle. " §

" Très-cher seigneur, " écrivait le cardinal Somalia, préfet de cette vénérable congrégation, j " nos âmes ont été frappées de la plus profonde douleur en apprenant la lamentable nouvelle de la mort de l'illustre évoque Jos. Oct. Plessis. "

* Mgr Poynter, 27 janvier, 1826.

M, R. Cradwel!, 12 mars 1826.

Le cardinal Somalia à Mj^r. Panet, i3 février, 1826.

Les autorités civiles s'associaient à ces témoignages de regret universel. Lord Dalhousie voulut les consigner dans une dépêche officielle : *

'' Prenant une part sincère dans le deuil général, je me permettrai de vous offrir mes condoléances sur la perte affligeante que nous avons éprouvée par la mort de Mgr. Plessis, évêque catholique romain du diocèse de Québec* Le peuple de cette province, de toutes les classes delà société, a rendu justice à ses vertus et à son caractère ; l'Eglise a perdu un prélat véné rable ; le peuple un gardien ferme et infatigable de ses intérêts spirituels; le roi 3, perdu un sujet loyal et fidèle. Comme le représentant de Sa Majesté, en ce lieu, je suis particulièrement heureux de reconnaître son attention continuelle et ses bons procédés à mon égard ; ils ont produit cette harmonie qui a existé dans tous nos rapports ; et vous pouvez juger que j'éprouve une sincère douleur avec tout le pays, dans cette triste circonstance."

C'est ainsi que l'ont jugé tous ceux qui ont eu l'avantage de le connaître. Parmi les pontifes qui ont gouverné l'Eglise du Canada, il tient avec Mgr. de Laval le premier rang, par le zèle, l'esprit d'ordre, la fermeté à maintenir la discipline, le courage à soutenir les intérêts de l'Eglise

Lord Dalhousie à l'évêque de Saldes, 9 décembre, 1826.

contre les grands et les puissants, le désintéressement le plus complet. Modèle de son troupeau par ses vertus, il l'éclaira par sa science, le guida par sa sagesse, et le protégea par sa prudence. Aussi le peuple canadien conservera-t-il toujours le respect le plus profond, une sincère reconnaissantîe et une estime inaltérable pourson vénérable évoque, Tillustre Joseph-Octave Plessis.

Notes et Keetifieations.

Dans le cours de la notice biographique de Mgr. Plessis, des erreurs et des omissions me sont échappées ; je dois signaler ici les prin cipales, pour que ceux qui écriront au long la vie du grand èvêque ne soient pas exposés à se tromper, s'ils suivent mon travail. Je dois beaucoup de reconnaissance à Sir L. H Lafontaine, à M. le curé de Lotbinière et à M. le secrétaire du diocèse de Québec, qui m* ont fourni des matériaux soit pour compléter mon ouvrage, soit pour faire des corrections reconnues nécessaires.

Le nom de baptême du père de Mgr. Plessis

et de Marguerite French. Dame Marie- Louise Ménard mourut au mois de janvier 1790 ; le sieur Joseph-Âmable I lessit^ Belair fut inhumé le vingtcinq août 1810, âgf* de soixante dix-sept ans. La famille Ménard était de Saint- Aument, en Artois. Elle était différente de celle de £oucherville.

Autre erreur A corriger : la famùle Plessis ou Plessy arriva au Canada, non au milieu du dixseptième siècle, mais au commencement du dixhuitième.

Le vingt sept février 1713, fut célébré, à Montréal, le mariage de Jean-Louis Plessy,

surnommé Belair. marchand tanneur, âgé de trente cinq ans, fils de Jean Plessy, aussi marchand tanneur, et de Françoise Mathusson, de la paroisse de St. Sulpice, ville et évêché de Metz, en Lorraine, avec Marie Anne Petit, fille de Jean-Petit de Bois-Morel, huissier royal, et de Marie Bailly.

Il existe encore, aux environs de Metz, des *^ Plessy " qui signent comme l'ancêtre de l'évêque de Québec.

Une des tilles du sieur Jean-Louis Plessy, Marie-Céleste, épousa, en 1743, Charles Gervaise. Charles Gervaise et Marie-Céleste Plessy sont les bisaVeux de l'honorable George-Etienne Cartier.

Les notes ci-dessus sont dues à la bienveillance de Sir L. H. Lafontaine.

Voici l'extrait d'une lettre écrite par Mgr.

Plessis à M. Perras ; l'évêque donne des détails sur le jeune Vallières et sur ses progrès dans les humanités :

'^ Je songe sérieusement à envoyer mon Rémi au séminaire, en métaphysique, vers la fin du mois prochain. Cette éducation m'assujétit trop, depuis dix-neuf mois qu'elle est commencée.

D'ailleurs ce n'est pas, comme l'on dit, pour le vanter, mais il est capable Je l'ai exercé depuis quelque temps à la poésie latine et française. Hier, il venait de voir les règles du rondeau j je lui prescrivis d'en faire un qui eût pour refram : ^^ En bien dormant." Peut-être aiùierez-vous à voir comment il s'en est tiré. Je vous l'envoie à son insçu :

** En bien dormant, sur un méchant grabat, Quoique je sois gros comme un moyen rat, Ne songeant plus à Taffreuse misère Dont on sait bien que je ne manque guère, Je me crois presque un riche potentat ; Quoiqu'il* en soit mon sommeil est ingrat. Car en effet je ne profita guère En bien dormant.

" Tous les matins on me fait le sabbat ; Ce qui n'est pas sûrement pour me plaire.

Lève-toi, gueux, polisson, scélérat.

Me dit cent fois, ma tante trop sévère, Pour mon bonheur, j*endure l'impropère En bien dormant."

'^ Il réussit mieux dans les vers héroïques.

Voici la traduction qu'il m'a donnée du discours de Jupiter à Hercule, Unéide, liv. 10, vers 466 et suivants :

Jupiter à son fils adresse ce discoure :

'• Les destins, des mortels ont su compter les jours ; Leur vie est d*un moment ; l'instant qui les vit naître Est quelquefois celui qui les voit disparaître ; Le temps ne revient pas, et la seule vertu Peut conserver un bien, qui sans elle est perdu. Ah ! combien de héros, des dieux toute la joie. Ont répandu leur sang, sous leshauis murs de Troie ; Le vaillant Sarpédon, des héros le plus fort, Sarpédon, mon cher lils, a partagé leur sort. Le généreux Turnus, avec tout son courage Sera rendu bientôt à la fin de son âge."

Québec, 10 décembre, 1804.

Epître à Monseigneur J. O. Plessis, Evéqttede Québec, lors de son passage en France.

Dis-le moi franchement, Prélat du Nouveau-Monde ; Faut-il louer ton zèle, ou faut-il qu'on le fronde ? Quand, du même coup- d'oeil, tu parcours tant de mers, Tant de fleuves lointains, tant de climats divers ; Ne dois-je pas penser qu« la belle Italie Par un pont invisible, au Canada s'allie ; Et que par un effet qu'on n'imagine pas, Du Saint-Laurent au Tibre on ne compte qu'un pas ? Tu voles sur les lacs, tu franchis le grand fleuve ; D'un œil tu vois Québec, de l'autre Terreneuve.

Je fixe avec effroi la nacelle tremblante Qui t'offre pour palais une écorce fluttante : J'entends le nautonnier dont la vieille chanson Bat le tems à la rame et guide l'aviron :

Tu pars, tu vas braver des routes incertaines, Répandre tes bienfaits sur des plages lointaines ; Et pour mieux exercer ton zèle gen reux, Descendre du plus haut des sommets noumeux, Au golfe redoute, témoin de tant d'orages, Si fertile en écueils, si fécond en naufrages. ^

Aux cruels Algonquins tu donnes d'autres mœurs; En leur montrant le Christ, tu subjugues leurs cœurs. L'Esquimaux, par tes soins, doit changer de nature, Livrer son âme à Dieu, ses bras à la culture : L'Ontario n'a plus de sauvages errans ; L'Huron voit à tes pieds ses féroces enfans.

Et sur un sol nouveau, sur d'effrayauts rivages, Tu fais du Rédempteur respecter les images.

Les gouffres, les torrens, les rochers sourcilleux Qui font du plus beau fleuve un fleuve périlleux ; Les monstrueux écueils, les colosses de glace Qui, roulant de ses bords, hérissent sa surface ; Les Autans, les frimats, les débris du malheur. Rien n'arrête l'essor de ta piteuse ardeur.

La hutte du sauvage et le chaume rustique Bénissent, en tout tems, ton zèle apostolique ; Et les deux Canadas, heureux de tes bienfaits, Quand ♦u fuis le repos, prospèrent dans la paix.

Ce sont-là tes travaux, ton triomphe et ta gloire ; Et n'est-ce pas aussi ta plus belle victoire ? Pourquoi, héros chrétien. Pontife révévé.

Donner un plus long cours à ton zèle sacré ?

Pourquoi de la fortune essuyer les caprices, Quand elle veut qu'en paix tu goûtes ses délices ? Lorsque le Nouveau-Monde est heureux partes soins, Pourquoi d'un monde usé prévenir les besoins ? Ces immenses forêts, ces lacs dont l'étendue Avec celle des mers nous parait confondue, Ces îles, ces rochers, ce golfe périlleiLx Ne sufiQsaient-ils pas à tes élans pieux ?

Devais-tu donc, guidé par une sainte envie.

Pour visiter nos morts, sacrifier ta vie ; Pour fixer une fois le pompeux Vatican, Franchir deux fois les monts, et deux fois l'Océan ; Et, pour un jour heureux que ta présence assure. D'un siècle de regrets nous offrir la mesure ? Devais-tu donc enfin passer, à si grand prix, Des Français de Québec aux Hurons de Paris ?

" Que viens-tu faire ici ? te diront nos faux sages : '• Crois-tu voir parmi nous des hordes de sauvages ? '* Viens-tu nous présenter tes fanatiques lois. Comme à des Esquimaux, comme à des Iroquois ? Crois-tu que nous rampons dans d'épaisses ténèbres, Qu'on refuse à nos morts jusqu'aux accens funèbres, Que, sous le plus grand Roi, le parjure annobli Peut fouler à ses pieds la mérite avili ; '^ Que, chez nous, les vertus ne sont que des offenses.

a it «I

Et que le crime seul conduit aux récompenses ?

Non, non, sors de l'erreur et ne t'y trompes pas : " Nos écrits éloquens, nos discours pleins d'appas, " Nos modernes leçons qui chassent les premières, " Ne te montrent que trop le siècle des lumières ; " Et seul, ce mot nouveau, perfectibilité, " Doit détruire à tes yeux l'ancienne vérité. " Pourquoi donc parmi nous viens-tu de l'Evangile " Répandre arrogamment la semence inutile ?

'* La raison nous tient lieu de ce code inhumain,

Et chez nous Massillon reparaîtrait en vain.

Oui, tout n'est que matière, et notre âme ravie, •* Sans penser à la mort, ne tient qu'à cette vie.

Tels sont, digne Prélat, tels sont nos esprits faux, Tels sont nos faux Français et nos faux libéraux. Quitte le sol barbare, où la voix du sophisme S'élève inpunément, pour prêcher l'athéisme.

Rejoins le Nouveau- Monde, il vaut mieux que l'ancien ; On s'y conduit en sage", on y pense en chrétien. Mais daignez me bénir, Apôtre des deux mondes. C'est ainsi qu'à mes vers il faut que tu répondes. Pars mes vœux te suivront : ils vont au Dieu-Sauveur Qui seul peut à ton zèle égaler ion bonheur.

J. Mermet.

Marseille. 27 mars, 1820.

Epitaphe de Mgr. Plessis. écrite sur un marbre élevé audessus de sa tombe, dans le chœur de laCathédr^e de Québec, du côté de l'Evangile.

Hic Jacet

Illust, et Rev. J O. plessis,

Episcopus Quebegensis,

Ingenio perspicaci,

SlNGULARI IN REBUS AGENDIS PeRITIA,

GONSTANTI TUENDiE DISCIPLINEE STUDIO,

MULTISQUE DOTIBUS ALIIS ORNATUM PRiBCLARIS

VlX PAREM BEPERIAS.

EXIMIA PIETATE, ZELO, SUMMA PBUDENTIA

AC DOCTRINA, NEC NON ELOQUENTIiE GBAVITATE,

GaNADENSI, PER quatuor LUSTRA PRiEFUIT EcCLESli*:.

scientiabum studiis honorem.

Patrice decus, religioni splendobem

Attulit.

Magna moliri, ardua vincere.

Gonsiliis adversa suis patienter sustinere

IpSI PRiECLABA LAUS FUIT.

QUEM ITER TRANS MARE A6GREDIENTEM, QUO BONIS AMPLIORIBUS AFFLUERENT OVES DILECTiE,

Anxia VIDERAT, HOMA REDUCEM POST XIII MENSES, ET VOTIS REODITUlf,

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