‹ Mgr. Joseph-Octave Plessis, évêque de QuébecChapitre 4 sur 8 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Arrivée de Mgr. Plessis à Liverpool — Il apprend qu'il a été nommé archevêque — Sir John Sherbrooke — Lonores — L'évêque Poynter — Trois mémoires présentés à lord Bathurst — Cirencester — Visite à lord Bathurst — ^Arrangements pour la division du diocèse de Québec.

C'était alors une entreprise fort sérieuse qu'un voyage en Europe ; on s'y préparait de longue main, et un homme prudent ne se mettait eu route qu'après avoir rOglé toutes ses affaires temporelles et spirituelles. Pour peu que l'on eût à séjourner dans le vieux monde, l'on ne pouvait s'attendre à être de retour en Amérique avant une année. Aussi Mgr. Plessis prit des précautions, afin que rien ne souffrît pendant son absence, lors môme que son voyage serait prolongé; il consacra trois semaines à régler ses affaires tant ecclésiastiques que temporelles, et appela à Québec son vénérable coadjuteur, auquel fut remis le soin de sou diocèse ; de ce côté il était sans inquiétude, car la prudence et la sagesse de l'évêque de Saldes lui étaient connues.

Accompagné de messieurs Lartigue et Turgeon, et escorté par un grand nombre d'ecclésiastiques et de citoyens de sa ville épiscopale. il s'embarqua, le trois juillet lol9, sur le George Symes^ brick du port

de deux cent quatre-vingt-cinq tonneaux, commandé par le capitaine Bushby. Les dames de rHôpital-Général lui avaient^ prêté un de leurs serviteurs affidés, connu'* sous le nom de John, autrefois esclave aux Antilles et attaché depuis plusieurs années à leur maison en qualité d'homme de confiance. SoigneuXjintelligent et bon chrétien, ce noir fut un trésor pour les voyageurs et un objet de curiosité pour quelques badauds européens, qui le regardaient comme un type remarquable des Canadiens.

Il est bon de se rappeler qu'alors, en France, l'on y était tout surpris d'apprendre qu'audelà de la grande république américaine était une province anglaise où se parlait généralemenf le français.

L'on np peut guère aujourd'hui se figurer l'inquiétude que causa parmi les catholiques du Canada le départ de l'évêque de Québec; depuis le jour où Mgr. Èriand avait pris possession de son siège, aucun évoque de Québec n'était passé en Europe.

Le clergé et le peuple s'étaient accoutumés à la marche régulière que communiquait aux affaires ecclésiastiques la main vigoureuse du premier pasteur ; le timon était maintenant confié à un vieillard, dont les forces pouvaient défaillir d'un jour à l'autre ; et si quelque accident survenait en route à Mgr. Plessis, que deviendrait le diocèse ! Les braves gens des faubourgs de Québec, particulièrement attachés à leur

évêque, remarquaient bien des signes fâcheux : une comète venait de se montrer dans le ciel; pendant qu*on chantait une •messe pour obtenir un heureux voyage au prélat, tous les cierges placés sur l'autel s'étaient éteints d'eux-mêmes. Plus tard, on fit courir le bruit que l'évoque et ses compagnons, en traversant les Alpes, avaient été tués et mangés par des sauvages ; c'était une vraie légende des guerres iroquoises.

Cependant le George Symes poussé par un vent favorable, s'avançait rapidement vers l'Angleterre, et le deux août les voyageurs débarquaient à Liverpool, après une traversée heureuse et considérée alors comme fort courte.

La première exclamation de l'évoque, après qu'il eût mis pied à terre, fut un cri de détresse. Accoutumé aux vastes horizons des environs de Québec et à la pureté de l'air qu'on respire sur les bords du Saint- Laurent, il ne peut s'empêcher de tracer ces lignes dans son journal :

'' Quelle ville que celle-ci ! Quel bruit !

Quelle obscurité ! Comme les premières rues que l'on rencontre sont étroites I cruelle puanteur occasionnée par la vapeur du charbon de terre ! Tout en est affecté :

têtes, poitrines, linge, murs, appartements.

Il faudrait beaucoup de temps pour détailler tout ce que Liverpool offre d'abord de curieux et ensuite de désagréable aux yeux d'un étranger, surtout lorsqu'il n'a pas encore voyagé en Angleterre."

Obligé d'attendre des renseignements qu'on lui devait envoyer de Londres, Mgr.

Plessis fut condamné à passer dix jours à Liverpool, quoiqu'il n'y eût point d'affaire. Il employa ce temps à visiter les institutions catholiques, et à recueillir des renseignements sur l'état de la religion dans cette partie de l'Angleterre.

" Les étrangers " écrit-il " ne soupçonneraient pas... que la religion catholique eût autant de ressources, dans un royaume où elle a été en proie à de si nombreuses et si violentes persécutions. Mais Dieu s'y était réservé des élus, et Ton peut dire à la louange des catholiques anglais, qu'ils sont les sujets de l'empire les plus paisibles. Le gouvernement leur rend cette justice, mais n'a encore pu se résoudre à leur émancipation, par diverses considérations politiques do t la plus vraisemblable est la jalousie qu'en éprouverait le peuple

d'Irlande, auquel on ne veut point

l'accorder."

" On pourrait ajouter à cela l'opposition constante du clergé anglican dont les prélats croient apercevoir leur ruine dans l'émancipation des catholiques : ceux-ci continuent de pétitionner le parlement pour leur émancipation, parce qu'ils voient avec peine les familles nobles de leur communion exclues des places auxquelles leur naissance les appelle. 11 est remarquable que le premier duc et le premier comte

d'Angleterre soient catholiques. * Ajoutez-y plusieurs autres lords et barons, obligés de vivre dans leurs terres, sans prendre aucune part aux affaires publiques, privation qui devient pour eux une tentation presque continuelle d'abandonner la religion catholique, et qui les fait trembler

pour la persévérance de leurs enfants

Du reste, sous une infinité de rapports, l'émancipation ferait plus de mal que de bien aux catholiques,en réveillant la vanité, l'ambition de parvenir aux places qui leur seraient ouvertes, et en les jetant, au préjudice de leur foi et de leur morale, dans les sociétés protestantes. "

Ces prédictions se sont en partie réalisées ; car lorsque l'acte d'émancipation eût été accordé aux catholiques, quelques-uns des grands seigneurs qui avaient conservé extérieurement la religion de leurs pères, plutôt par un sentiment d'orgueil que par attachement à la foi, renoncèrent au catholicisme, qu'ils regardaient comme plus gênant dans ce monde que le protestantisme.

A la suite de ces réflexions sur l'état de la religion catholique en Angleterre, révoque tourne ses regards vers le Canada, " Les habitants du Canada, " dit-il, '' se félicitent beaucoup de n'avoir jamais eu à gémir sous les privations qu'endurent les

* Le duc de Norfolk, et le comte de Shrewsbury,

catholiques en Angleterre. Hélas ! s'ils considéraient la chose sous le rapport de la religion, ils reconnaîtraient qu'ils n'y ont rien gagné. La liberté de la religion ne consiste pas précisément à faire des processions dans les rues, à porter les sacrements au dehors avec solennité, à faire marcher la croix et le clergé à la tête d'un convoi. Cet extérieur a assurément son avantage et donne à nos cérémonies une pompe dont Dieu peut tirer sa gloire.

Mais, indépendamment de tout cet extérieur, on peut dire que la religion est libre, lorsque les fidèles peuvent, sans être inquiétés, en faire les exercices dans leurs maisons et leurs églises, entendre la parole de Dieu, chanter ses louanges et participer aux sacrements. Les catholiques anglais ont cet avantage et l'apprécient beaucoup."

Ce qui avait retenu l'évoque de Québec à Liverpool était le désir de connaître la résidence de Sir John Sherbrooke ; il avait besoin de voir cet ancien gouverneur du Canada, qu'il savait devoir trouver avant d'arriver à Londres. En effet on l'informa que ce gentilhomme demeurait au village de Calverton, entre Notlinçham et Southv^ell ; et il se dirigea de ce coté.

Sir John Sherbrooke était infirme, mais conservait une mémoire exquise, un jugement très-sain, et un cœur ouvert et loyal ; le vieux général aimait toujours le Bas- Canada et s'intéressait au bonheur du pays,

plus vivement qu'on n'aurait pu l'attendre d'un homme complètement retiré des affaires. Il répondit, avec un tact admirable et la meilleure grâce du monde, aux nombreuses questions que l'éveque lui adressa sur les différents objets de son voyage.

Après une conversation prolongée, Mgr.

Pfessis se sépara du général, avec la douloureuse pensée qu'il ne reverrait plus ce bienveillant ami du Canada, qui peut être regardé à juste titre comme l'un des plus sages gouverneurs de la province.

Arrivé à Londres le quatorze août, le prélat ne donna que peu de temps à la curiosité ; il regardait comme plus essentiel de s'occuper de suite des affaires importantes qui l'avaient amené en Angleterre.

Aussi se borna-t-il à rencontrer les personnes qui pouvaient lui être utiles, se contentant dans ce i)remier séjour de visiter Pabbaye de Westminster, l'église de Saint- Paul et l'asile de Chelsea.

Un des premiers personnages avec qui il se mit en rapport fut le docteur Poynter, évêque titulaire de Halie et vicaire apostolique du district de Londres, homme qui par sa prudence et sa modération avait su, sans compromettre les principes de la foi ni les règles de la discipline, s'attirer le respect des secrétaires d'état, en môme temps qu'il jouissait de la confiance du Saint-Siège. Les conseils et le crédit du vicaire apostolique ne pouvaient manquer

d'être fort utiles àTévôque de Québec, dans ses négociations avec la cour d'Angleterre.

Peu après. son arrivée à Londres, Mgr.

Plessis fut fort surpris d'apprendre par une lettre du Canada, que, peu d'heures après son départ, l'on avait reçu des bulles du SaintSiége, le nommant archevêque de Québec, érigeant son église en métropole, et lui donnant, pour sufTragants et auxiliaires, deux évêques, dont l'un était chargé du Haut-Canada et l'autre du Nouveau-Brunswick et l'île du Prince- Edouard : le premier était M. Alexandre MacDonell et le second M. Bernard Mac- Eachem.

L'érection du diocèse de Québec en métropole déconcertait tous ses plans ; car, comme le gouvernement britannique n'en avait pas été informé, on pouvait craindre que les ministres ne chercnassent à mettre des obstacles aux divisions nouvelles qu'il s'agissait de créer.

Aussi l'évêque ne s'adressa qu'avec appréhension et inquiétude à lord Bathurst, secrétaire d'état pour les colonies, auquel il avoua franchement l'état des choses.

Cette information excita en effet la mauvaise humeur du ministre, qui, dès le lendemain, appela le docteur Povnter pour se plaindre à lui de la cour de Rome et le prier d'en témoigner son mécontentement.

Cependant Mgr. Plessis présenta à lord Bathurst trois courts mémoires : dans le

premier, ildemandait l'agrément du cabinet britannique pour solliciter auprès du saintsiége deux nouvelles divisions de son diocèse, savoir, celles du district de Montréal et des terres arrosées par les rivières qui se déchargent dans la baie d'Hudson.

Dans le second, il sollicitait des lettres patentes, pour assurer Texistence du séminaire de Nicolet, et pour rétablissement d'une corporation chargée de gérer les affaires de cette institution.

Le troisième mémoire avait été composé pendant la traversée ; il renfermait des observations politiques, propres à détourner le ministère du dessein de dépouiller les Sulpiciens de leurs propriétés. Sans discuter les droits du séminaire de Montréal, Tévêque établissait que le gouvernement retirerait peu de pront des biens de cette maison, et il exposait les funestes effets qu'une semblable spoliation pourrait produire sur la population catholique du Canada. Après avoir exprinié le regret qu'il éprouvait, en apprenant que le gouvernement provincial dn Bas-Canada songeait à s'emparer des propriétés des Sulpiciens, il continuait dans ces termes :

" Si cette demande procède de la persuasion que ces ecclésiastiques ne sont pas vrais propriétaires des biens qu'ils occupent, ils offrent de donner des preuves satisfaisantes et péremptoires de la légalité de leur possession. Si cette attaque a été suggérée

sous le prétexte du profit qui en pourrait revenir au gouvernement, le soussigné se permet humblement de présenter les considérations suivantes : lo Ce profit se réduira à peu de chose, quand on en aura retranché les frais d'administration, l'acquittement des charges et l'entretien de la communauté, qu'on n'a vraisemblablement pas l'intention de détruire. "

" 2o -Quand môme il en devrait résulter un profit de quelque conséquence au gouvernement provincial, cet avantage ne saurait balancer le mécontement et la désaf fection qu'un tel procédé exciterait dans les esprits des sujets catholiques de S. M.

en cette province, principalement de ceux du district de Montréal, témoins journaliers de l'emploi vraiment exemplaire et honorable que les ecclésiastiques de ce séminaire font de leurs revenus. "

" 3o Le gouvernement de S. M., ayant toujours traité les sujets catholiques du Canada avec une bonté sans exemple, avant même que leur loyauté lui fût bien connue, ce n'est pas au sortir d'une guerre, où ils en ont donné des preuves si éclatantes, qu'ils doivent s'attendre à nne mesure rigoureuse et de nature à les alarmer tous."

''4o Eu dépouillant de ses biens le séminaire de Montréal, on prive l'église catholique du Canada d'une de ses principales î'essources pour l'instruction de la jeunesse et la formation et la propagation de son

ergé."

"5o Ce dépouillement d'une des communautés ecclésiastiques ne peut être considéré par les habitants du pays que comme le signal du dépouillement de toutes les autres."

" 6» Attaquer les biens du clergé, c'est paralyser son influence sur les peuples ; or dans un pays presque tout catholique, où depuis soixante ans de conquête les efforts du clergé ont été constamment et efficacement dirigés à inspirer aux fidèles la dépendance, la soumission due au roi et à son gouvernement, on ne peut affaiblir cette influence sans blesser le nerf le plus puissant qui attache le peuple de ce pays au gouvernement de Sa Majesté, savoir, celui de la religion qu'il professe."

" Le soussigné prie Dieu de ne pas le laisser vivre assez longtemps pour être témoin des funestes suites de la mesure dont il s'agit, si elle est mise à exécution. En attendant, il prend la liberté de conclure que ceux qui l'ont suggérée au gouvernement n'ont consulté ni sa dignité, ni sa gloire, ni les vrais intérêts et le mérite d'une province, qui par sa fidélité soutenue jparait avoir des droits particuliers à la bienveillance et à l'affection paternelle de son souverain."

Cet appel chaleureux à la justice et aux intérêts de l'Angleterre avait été d'avance soumis au jugement de Sir John Sherbrooke, qui l'avait approuvé ; aussi pro-

duisit-il un heureux effet; car plus tard M. Lartigue déclarait que, si les ministres avaient alors cessé de poursuivre cette affaire, il fallait l'attribuer principalement à Tinfluence de Mgr. Plessis.

Peu de jours après avoir remis ces mémoires, Pévèque de Québec apprit que lord Bathurst était parti précipitamment pour sa maison de campagne, sans avoir fait connaître ses intentioufs. Il s'inquiétait du retardement qu'en éprouveraient ses affaires, lorsqu'il reçut une lettre dans laquelle sa seigneurie Tinvitait à l'aller voir, la semaine suivante, àCirencester.

Quoique Cirencester soit à quatre-vingt dix railles de Londres, Mgr. Plessis n'hésita pas à entreprendre un voyage qui pouvait avancer ses affaires ; l'ayant recommandé à Dieu, il se mit en route avec son secrétaire, le six septembre, par la voie de la diligence. Le prélat fut comblé d'honnêtetés par lord Batnurst et sa famille, et forcé d'accepter l'hospitalité qu'on lui offrait dans le château. La comt<îsse se montra pleine de bienveillance envers les voyageurs, qui lui avaient été recommandés par son frère le duc de Richmond. Dans une audience qu'il eut le lendemain matin, Mgr. Plessis amena directement sur le tapis les questions traitées dans les trois mémoires. Le ministre déclara qu'il ne voyait aucune difficulté au sujet de l'octroi de lettres

f)a tentes pour le séminaire de Nicolet ; sur e second mémoire relatif au séminaire de

Montréal, il voulut entrer en composition, et proposa que le séminaire de Montréal cédât ses seigneuries au gouvernement, en conservant autant de maisons, de fermes, de rentes, qu'il serait nécessaire pour la subsistance de ses membres actuels et de leurs successeurs. Cette proposition avait déjà été faite à M. Roux par le duc de Richmond, et avait été rejetée. Aussi Mgr.

Plessis répondit, qu'à la vérité Tévôque exerçait une surveillance générale sur tous les biens ecclésiastiques de son diocèse,mais qu'il ne lui était pas permis d'en disposer, parce que ceux qui les possédaient en avaient le domaine direct ; que d'après les instructions données en différents temps aux gouverneurs du Canada, les séminaires de Québec et de Montréal devaient être maintenus dans la possession de tous les biens dont ils avaient des titres valables à la conquête du pays, que par conséquent Sa Majesté ne prétendait point déposséder messieurs les Sulpiciens, s'ils prouvaient qu'à Tépoque de la conquête, ils étaient propriétaires légaux de leurs biens. Or ils se croyaient munis de pièces suffisantes pour prouver cet article ; un des membres de leur maison, M. Lartigue, était alors à Londres, et pourrait donner là-dessus des preuves satisfaisantes ; au surplus il serait toujours temps d'en venir à une transaction, si le séminaire contre l'attente de l'évêque ne réussissait point à prouver ses droits.

Lord Bâthurst parut satisfait, et consentit très-volontiers à recevoir le député du séminaire de Montréal. Il montra beaucoup plus d' opposition à admettre les deux nouvelles divisions du diocèse de Québec suggérées par l'évêque ; mais celui-ci s'aperçut que le ministre résistait en homme qui ne veut pas désobliger. Il insista donc sur la nécessité d'adopter sans délai la mesure proposée, parce aue la saison le pressait de partir pour ritalie, et qu'il ne pouvait se mettre en route, sans être muni du consentement du cabinet de Saint-James à la division qu'il demandait pour le plus grand bien de ses compatriotes. " C'était dans cette unique vue," ajouta- t-il, "qu'il avait entrepris un voyage pénible et dangereux, et comme son motif était pur il était aussi digne d'une attention particulière." Lord Bâthurst parut céder un peu et déclara à l'évoque, qu'il enverrait une lettre sur ce sujet au bureau colonial à Londres.

Après avoir pris congé du ministre et de sa famille, Mgr. Plessis ne songea plus qu'à regagner la capitale, où il arriva le neuf septembre, fatigué de son voyage, mais tout joyeux du succès de sa négociation.

La lettre promise lui fut en effet envoyée par M. Goulburn, sous-secrétaire des colonies ; elle était conçue de manière à permettre de postuler à Rome des bulles pour messieurs Xartigue et Provencher, dont le

premier devait être chargé du district de Montréal, et le second du territoire du Nord-Ouest. Le prince régent approuvait le choix qui avait été fait par le prélat.

'^ Comme vous exprimez clairement," •' était-il dit, que les personnes à être nommées dépendront de vous, en votre qualité d'éveque catholique romain de Québec, S. A. R. le prince régent, plein de confiance dans votre honneur, votre zèle et votre loyauté pour le gouvernement de Sa Majesté, a bien voulu consentir à l'arrangement que vous avez proposé et permettre à M. Lartigue de se fixer à Montréal, et à M. Provencher de demeurer sur le territoire de la Baie-d'Hudson, afin d'y exercer respectivement une autorité ecclésiastique subordonnée à la vôtre, et de vous donner l'assistance requise dans ces parties des domaines de Sa Majesté, à l'avantage de ceux qui professent la religion de l'Eglise de Rome."

Si, dans cette réponse, le mot d'évéque n'est point articulé, il ne faut pas en être surpris ; car alors en Angleterre la force despréiugés contre la hiérarchie catholique était telle, que, dans des occasions comme la présente, les ministres devaient agir avec les plus grandes précautions pour ne point se compromettre. L'autorité que l'évoque catholique de Québec avait besoin de faire exercer par ces deux ecclésiastiques, outre les fonctions ordinaires des grands vicaires,

était celle de conférer des ordres et de donner la confirmation ; ils devaient donc être revêtus du caractère épiscopal, comme il l'avait explicitement demandé ; ainsi le ministre d'état et Tévêque s'entendaient, quoique, par circonstance, ils ne pussent employer tous deux les mêmes expressions.

Toutefois, lord Bathurst ne consentit à cet arrangement qu'avec la condition expresse que les nouveaux évoques ne seraient pas reconnus comme titulaires par le gouvernement.

En comparant les concessions qu'il venait d'obtenir avec les difficultés qu'avait rencontrées monseigneur Briand, cinquante ans auparavant, l'évêque de Québec ne pouvait s'empêcher d'apprécier les changegements survenus en faveur du catholicisme. " Après dix-huit ou vingt mois de postulations," dit-il dans son journal, " M.

Briana n'obtint rien du tout ; seulement on lui fit savoir indirectement que s'il se faisait consacrer, ie gouvernement n'en dirait rien et fermerait les yeux sur cette démarche. Ah! quel changement en mieux depuis cette époque, et combien l'église du Canada ne doit-elle pas à la divine providence pour avoir amené doucement et fortement les choses au point où nous les voyons I "

Aussi, à- son arrivée à Douvres, il s'empressa de remercier lord Bathurst. " Muni de cette pièce," disait-il au ministre, " je

solliciterai des bulles eu cour de Rome pour les deux messieurs que S. A. R. le prince régent a daigné agréer pour mes coopérateurs."

Calais — L'Angleterre et la France — MM. Desjardins — Paris — I^yon — Le Cardinal Fesch — Prêtres savoisiens — Piémont — Turin — Mezzofante — Prières des Hurons à Lorette.

Monsieur Lartigue restait en Angleterre pour régler les affaires du séminaire de Montréal, pendant que Mgr. Plessis et son secrétaire se rendaient en France.

Les voyageurs débarquèrent à Calais le dix-sept septembre. Malgré sa prédilection pour l'Angleterre, l'éveque de Québec se réjouissait d'entendre enfin parler le français. " On se croit presque chez soi, " écrivait-il, '• lorsqu'après avoir entendu parler une langue étrangère pendant six semaines, on se trouve au milieu de gens qui parlent la sienne. Il en résulte un sentiment de délectation dont on n'est pas maître. "

Cependant, accoutumé aux usages britanniques, il avait peine à se faire aux habitudes françaises ; les diligences, les hôtelleries lui semblaient bien inférieures à ce qu'il avait vu en Angleterre. Voici comme il rend compte de ses premières observations en France.

" Après avoir voyagé dans les élégantes voitures d'Angleterre et y avoir été conduit par des chevaux luisants et noblement enharnachés, on recule presque d'horreur à la vue des lourds et sombres carosses de France, portés sur des roues aussi épaisses que celles des chariots, et conduits par des chevaux assez vigoureux, mais maigres, sales, attelés de cordes ou de mauvais cuir, avec des attels de colliers larges comme des cangues et surmontés de quatre à cinq livres de laine bleue ou rouge

'' Les chemins, quoique inférieurs à ceux d'Angleterre, étaient néanmoins beaux, et nous les avons trouvés semblables par

toute la France Les hôtelleries de

France ne valent pas celles d'Angleterre du côté de l'ordre et de la propreté. On n'y connaît point l'usage des tapis, quoique les appartements aient généralement des pavés au lieu de planchers, ce que les étrangers trouvent fort incommode pour les pieds et encore plus pour les genoux, quand ils veulent prier. "

D'un autre côté, les campagnes lui parurent plus riantes eii France qu'en Angleterre. " Plus de ruisseaux, " écrit-il, '^ plus de bosquets ; les arbres, même isolés, ne présentent pas la même monotonie ; les vallées sont plus variées ; les champs, plus vastes, ne sont pas divisés, comme dans l'autre royaume, à l'instar des carreaux d'un damier On y a un soin extrême

d'entretenir une rangée d'arbres de chaque côté des grands chemins, et il y a très-peu d'endroits où ce soin soit négligé. "

Il était dix heures et demie du soir, lorsque le dix-neuf septembre,les voyageurs entrèrent dans Paris. En descendant de la diligence, Tévêque de Québec, à sa grande surprise, entendit prononcer son nom et vit s'avancer vers lui un homme qu'il n'avait jamais rencontré : " Vite, " lui dit l'étranger ; " mon frère vous attend avec impatience ; je suis chargé de vous conduire aux missions étrangères. "

Celui qui adressait une si bienveillante invitation et qui était le frère de M. l'abbé Desjardins, ami intime de Mgr. Plessis, était depuis plusieurs jours aux aguets, pour recevoir l'évêque de Québec et son compagnon au sortir de la diligence. Ce respectable laïque, doué comme ses frères d'un caractère franc, ouvert, obligeant et généreux, tenait le bien paternel à Messas, près de Beaugency ; il se trouvait à Paris pour ses affaires, et s'était chargé de recevoir les deux voyageurs canadiens, et de les conduire au séminaire des missions étrangères. Un quart-d'heure après, Mgr. Plessis était auprès du vénérable abbé Desjardins.

On conçoit mieux qu'il ne serait possible de l'exprimer la joie sincère qu'éprouvèrent, dans cette rencontre, les deux amis séparés depuis dix-sept ans.

Ancien chanoine de Bayeux, puis doyen

de la collégiale de Meung et vicaire général de Tévéque d'Orléans, monsieur Desjardins avait été forcé, par la révolution, de chercher un asile en Angleterre, où il arriva en 1792. Il y connut le célèbre Edmond Burke, qui s'intéressait beaucoup au sort des prêtres français, et qui s'était lié avec réveque de Saint-Pol-de-Léon, dispensateur des dons de la générosité anglaise. Ces deux hommes avaient proposé au gouvernement d'envoyer au Canada quelques personnes, pour examiner s'il serait possible d'y trouver des asiles pour les ecclésiastiques et les laïques français qui affluaient alors en Angleterre. Le projet fut accueilli avec faveur par le ministère, et messieurs Desjardins, Gazel et Raimbault se chargèrent d'aller reconnaître, sur les lieux, les chances de succès ; ils étaient accompagnés par un canadien, M. de La Corne, chevalier de Saint-Louis. De New- York, où ils débarquaient, le huit février 1793, ils se rendirent par terre au Canada. Les évoques et le clergé les reçurent de la manière la plus obligeante. M. Desjardins s'occupa de recueillir les renseignements nécessaires

Sour l'objet de sa mission, et visita le [aut-Canada, où un certain nombres d'émigrés désiraient s'établir. L'année suivante, plusieurs prêtres le rejoignirent et parmi eux se trouvait son jeune frère, monsieur Desplantes.

Successivement grand vicaire desévêques

Hubert et Denaut, M. Desjardins se lia d'une étroite amitié avec M. Plessis, alors curé de Québec. Sa santé chancelante l'obligea, en 1802, de retourner en France, où il emporta avec lui les regrets des nombreux amis qu'il s'était attachés par ses belles qualités et par le charme de sa conversation. Au Canada, il avait eu à souffrir des mauvais procédés d'un lieutenant-gouverneur, qui le traita assez njal ; après son retour en France, il eut à subir de plus rudes épreuves, car il devint l'objet des soupçon^ de l'empereur. Nommé en 1806 curé des Missions-Etrangères, h Paris, il prit son domicile au séminaire du môme nom. A Québec, il avait eu des rapports avec le duc de Kent, qui lui adressa à Paris quelques lettres dictées par la bienveillance ; c'en fut assez pour le faire soupçonner de déloyauté par Napoléon.

Au mois d'octobre 1810, il fut saisi par la police et transféré à Vincennes ; on le relégua ensuite à Fenestrelle, puis à Campiano et enfin à Verceil. Durant quatre ans il subitun exil non mérité, au préjudice de ses affaires, de sa santé, de son ministère, et ne rentra en France qu'après la chute de l'empire.

Pendant cette longue persécution, l'abbé Desjardins dut rompre toute communication à l'extérieur ; mais, après son élargissement, il reprit sa correspondance avec ses amis du Éanada, et surtout avec Mgr.

Plessis, et la continua toujours ensuite fort régulièrement.*

Pressé d'arriver à Rome, le prélat ne s'arrêta que peu de jours à Paris ; cependant, dans le peu de temps qu'il y passa, il eut occasion de faire la connaissance d'un grand nombre de prélats français. Les uns étaient d'anciens évoques ; les autres, nommés en vertu du concordat de 1817, n'avaient pu encore retirer leurs bulles des bureaux du secrétaire-d'état, par suite du mauvais vouloir du gouvernement, qui était peu désireux de voir augmenter le nombre des évechés, quoique cette mesure fût d'une nécessité urgente pour le bien de la religion.

La réorganisation de l'église de France n'avançait point ; le concordat de 1801 était

* M. Desjardins refusa, en 1817, l'évêché de Blois, et en 1823 eelui de Châlons-sur- Marne. En 1819, le cardinal de Pén|^ord, archevêque de Paris, le nomma grand vicaire et archidiacre de Sainte-Geneviève, et lui donna un logement à l'archevêché. Lors du pillage de l'archevêché, en 1831, il perdit sa bibliothèque, ses tableaux, ses meubles et tout ce qu'il possédait d'argent. Il était alors à Conflans, d'où il s échappa avec Mgr. de Quélen, archevêque de Paris. L'abbé Desjardins mourut le 18 octobre 1833. C'est à lui que le Canada doit un grand nombre de beaux tableaux, qu'il fit vendre dans le pays, à un prix si modique que plusieurs fabriques de la campagne en achetèrent pour remplacer des toiles de peu de vsdeur. Ces tableaux, enlevés pendant la révolution aux monastères, aux couvents, anx églises, avaient été entassés dans un grenier, d'où on les tira au commencement de l'empire pour les vendre à l'encan. Désireux d'enrichir le Canada de quelques bonnes toiles, M. Desjardins les acheta et les envoya à son frère, alors chapelain de l' Hôtel-Dieu de Québec. Jusqu'à sa mort il fut le protecteur et l'ami des jeunes canadiens qui allaient étudier à Paris.

maintenu quant au nombre et à la circonscription des diocèses. Les évoques s'accommodaient peu de ce concordat ; mais il valait mieux conserver celui-là, que de n'en avoir point du tout, ce qui serait arrivé si l'arrangement eût été laissé au gouvernement apathique de Louis XVIIL

A première vue, Paris ne paraît pas avoir répondu à l'idée que s'en était formée Mgr.

Plessis. " En effet," dit-il, '' si l'on excepte les boulevards, la nouvelle rue de Rivoli et celles qui sont sur les quais de la Seine, tout le reste des rues de cette ville, tant vantée pour sa beauté, sont si étroites, si sales, si puantes, si bruyantes, que la nécessité seule peut engager à y exposer la façade de sa maison. Depuis cinquante ans on vante l'illumination des rues de Paris pendant la nuit. Mais quelle illumination ! Des lanternes suspendues au milieu des rues, à cent pieds de distance les unes des autres, plus propres à favoriser les malfaiteurs qu'à leur en imposer. Quelle différence de cette illumination à celles des grandes villes d'Angleterre et de Londres en particulier, où les lanternes, à une distance de moins de trente pieds, placées de chaque côté des rues, au-dessus des trottoirs, font de la nuit

une sorte de jour I " Depuis cette époque

Paris a bien changé et aujourd'hui il a pris son rang à la tôte des plus belles villes de l'Europe.

Comme la saison favorable pour voyager

allait bientôt finir, Tévôque de Québec se mit en route pour Rome, le vingt-huit septembre, avec monsieur Turgeon et le fidèle John. Il conservait l'espoir de revoir à son retour plusieurs ecclésiastiques et laïques respectables, dont il avait reçu beaucoup d'nonnêtetés ; de ce nombre était le vénérable cardinal de Périgord, archevêque de Paris, qui lui avait témoigné une bienveillance toute particulière.

Accoutumés à la grande et belle nature des bords du St. Laurent, les deux voyageurs trouvaient monotones les paysages de Tintérieur de la France. Toutefois, la loyauté leur arrachait de temps en temps des aveux assez compromettants pour la patrie.

A trois lieues de Lyon, ils étaient descendus de. voiture; engagés parle beau temps et Tétat favorable des chemins, ils parcoururent, à pied, l'espace d'une lieue, tandis que leurs compagnons de voyage déjeu naient. Arrivés à un point élevé, ils découvrirent un admirable paysage ; la vue s'étendait sur des champs, des vignes, des châteaux, des vergers, des bosquets, des maisons de plaisance ; au-delà de ce vaste tableau, vers le nord, s'étendait un rideau de montagnes étagées les unes au-dessus des autres ; un si magnifique spectacle frappa profondément l'évêque de Québec, qui, dans son journal, ne peut s'empêcher de tracer ces lignes : " Dieu semble avoir voulu réunir dans ce point

unique toutes les richesses de la belle nature, qu'il ne distribue ailleurs que par portion et avec une sorte d'économie.

Soyons de bonne foi : il faut avouer que la vue de la côte du Nord, prise de Québec, vue si justement vantée, est inférieure à celle-ci. Reste à savoir si la suite de ce voyage nous procurera la vue d'un paysage préférable, ou môme comparable, à celui de Saint-Joachim." Cependant, tout en reconnaissant la beauté du paysage, M.

Turgeon fit remarquer à l'évêque qu'il faudrait transporter le Saint-Laurent au milieu de ce tableau grandiose et brillant, pour l'élever à la hauteur de celui des environs de Québec. Tous deux reconnurent

3ue l'absence d'une rivière ou d'un lac iminuait l'effet des beautés réunies sur ce point. Il en coûte toujours à un ôanadien d'avouer qu'il se trouve de plus belles vues que celles que l'œil embrasse des hauteurs du cap au Diamant.

Comme les voyageurs désiraient connaître la célèbre ville de Lyon, ils se décidèrent à y passer quelques jours ; ils souhaitaient surtout recueillir les traditions de l'antique église de Saint-Irénée et étudier sa liturgie, apportée de l'orient par ses premiers évoques.

Depuis plusieurs années, l'archevêque de Lyon, Je cardinal Fesch, oncle de Bonaparte, était retenu loin de sa ville métropolitaine. Nommé archevêque au

concordat de 1801, Mgr. Fesch avait réparé les églises de Lyon, dévastées pendant la révolution ; il avait travaillé énergique ment à rétablir le culte dans sou diocèse, et profité de sa faveur auprès de Terapereur, pour remettre sur pied plusieurs établissements religieux, dont les autres diocèses de France demearaient privés.

Proscrit par la restauration, ainsi que toute la famille Bonaparte, il s'était retiré à Rome ; quoique éloigné de son diocèse et sans espoir d'y pouvoir retourner, il s'occupait constamment des intérêts de son église et éprouvait une vive satisfaction, quand on lui apprenait que tout y était maintenu dans l'ordre.

A la tête de l'administration ecclésiastique était M. Courbon, premier vicaire général du cardinal. Cet homme, d'un grand mérite, était alors l'âme du diocèse ; son âge, son savoir, sa piété lui attiraient le respect et l'estime du peuple et du clergé de Lyon. L'éveque de Québec eut baaucoup à se louer des honnêtetés et à s'édifier de la conversation du vénérable grand vicaire, qui l'invita à s'arrêter dans cette ville lorsqu'il reviendrait, afin d'y faire les ordinations du carême.

La mauvaise saison s'avançait ; il fallait arriver à. Rome avant que les pluies n'eussent rendu les chemins tout-à-fait mauvais ; aussi Mgr. Plessis ne resta que quatre jours à Lyon, et en partit le onze octobre pour l'Italie.

En vertu d'un marché, écrit et signé par M. Turgeon, il s'était assuré, jusqu'à Milan, les services d'un voitarin, qui pour quatrevingts piastres donnait l'intérieur de sa voiture aux deux ecclésiastiques et plaçait John dans le cabriolet.

En traversant la Savoie, l'évêque de Québec eut avec les prêtres du pays des rapports qui lui inspirèrent une haute estime pour ce clergé : il se rappelait l'effroi qu'avait autrefois causé dans le Canada la proposition de Sir Frédéric Haldimand, qui parlait d'y introduire des ecclésiastiques savoisiens. " Mais, certes," fait remarquer le prélat, " s'ils étaient alors aussi bien formés qu'aujourd'hui, l'acquisition n'eût pas été mauvaise. Ces sujets sont tous sortis du séminaire deChambéry, où l'évoque a soin d'appeler pour directeurs des prêtres du premier mérite et de la plus grande régularité."

Après avoir parlé de leur attachement au pays, il ajoute : ^* Toute petite qu'est la Savoie, il n'est pas rare d'y trouver des ecclésiastiques, devenus curés, qui ne sont jamais sortis de leur patrie. Celui qui a été jusqu'à Turin, ou de l'autre côté, jusqu'à Grenoble, passe pour un homme qui a beaucoup couru. C'est bien autre chose s'il a vu Lyon, ou Milan, ou Gênes ! les autres se rangent autour de lui et l'écoutent en silence, pendant qu'il raconte les choses merveilleuses qu'il a rencontrées dans

ces longues et extraordinaires excursions.

Quelle doit donc être leur surprise de voir chez eux des hommes venus du Canada !

La géographie leur apprend qu'il existe une telle contrée ; mais que Ton ose venir de là dans leur pays, c'est une entreprise dont la hardiesse peut à peine leur entrer dans la tête."

Dans le passage du Mont-Cenis, le froid rappela aux voyageurs qu'ils avaient éprouvé quelque chose de semblable au Canada ; mais bientôt ils descendirent dans une contrée qui leur sembla fort agréable, comparée aux lieux qu'ils venaient de parcourir.

"Le Piedmont," écrit l'évoque, " est un

i>ays fertile, bien fait pour contraster avec a maigre Savoie. Les champs, très-étendus, sont cultivés comme des jardins. Les vignes ne sont pas comme en France, des arbriseaux elles sont très-hautes et trèsgrosses ; chacune est attachée à un arbre.

Ces arbres, qui sont communément des ormes, sont plantés sur toutes les terres en

ligne droite et à perte de vue Cette

manière de réunir la vigne aux arbres et d'en orner les champs ensemencés n'est pas particulière au Piedmont ; elle est commune à toute l'Italie, où le bon vin abonde, quoique on n'y trouve point de vignoble proprement dit. Qui, en voyant cette manière d'unir la vigne aux ormeaux, ne se rappellera le lUmisque adjungere vîtes

de Virgile ? Dès le temps de ce poète Toa avait déjà, sans doute, adopté en Italie le genre de culture qui s'y pratique encore."

•' Presque partout, dans le Piedmont, on trouve d'espace en espace, sur les bords du chemin, non-seulement des croix plantées^ mais de petites chapelles, ou plutôt des colonnes carrées, hautes d'une douzaine de pieds et sur lesquelles sont peintes des images pieuses. Dans les villages, les boutiques ont souvent pour enseignes des peintures de ce genre, appliquées sur le

mur; il faut avouer que des yeux

catholiques retrouvent avec délectation ces monuments de la piété publique. On sent qu'on approche du centre de la religion."

Dans la sacristie de l'église métropolitaine de Turin, Mgr. Plessis eut à soutenir un rude assaut, de la curiosité des chanoines. Tous se pressaient autour de révoque étranger : les anciens le questionnaient en italien ; les autres écoutaient ses réponses données en latin à une foule de demandes qui supposaient dans ces ecclésiastiques une bien faible connaissance du nouveau monde. Y a-t-il dns chrétiens en ce pays? lui demandait-on. — Les habitants sont-ils noirs ou blancs ? — 'Ce nègre qui vous suit est-il l'un d'entre eux ? — Y a-t-il longtemps que vous avez laisse l'Europe pour aller demeurer si loin? — Croyez-vous y retourner ? Turin ne fut pas le seul endroit où il lui fallut subir uu semblable

interrogatoire, qui prêtait successivement à rii* et à s'impatienter.

Milan, Parme, Bologne, Ancône et Lorette, passèrent tour à tour sous les yeux de^voyageurs. A Bologne, le cardinal légat voulut procurer à Tévêque de Québec le plaisir de connaître un homme dont on commençait alors à parler. C'était l'abbé Mezzofante, devenu depuis célèbre dans tout l'univers comme le linguiste le plus extraordinaire qui ait jamais existé.

Mgr. Plessis en parle avec étonnement dans son journal: ''C'est quelque chose d'étonnant " dit-il, " que la facilité avec laquelle cet ecclésiastique, qui parait être âgé de quarante ans ou environ, se met dans la tête toutes les langues qu'il veut apprendre. Ainsi, il n'a jamais été en France, ni en Angleterre ; néanmoins, soit qu'il parle anglais ou français, c'est avec une pureté de langage et une exactitude de prononciation qui feraient croire qu'il a passé la moitié de sa vie dans un de ces deux royaumes, et la moitié dans l'autre ! "

L'évêque de Québec exprima plus tard au cardinal légat le plaisir avec lequel il avait vu l'abbé Mezzofante. " Ilabékucoup de mérite," répondit l'éminence ; " malheureusement il est fils d'un menuisier." Il n'en parut que plus estimable au prélat canadien, accoutumé à mesurer les hommes par leur mérite et non par leur naissance !

" mais," fait-il observer, " en Europe, la

noblesse a une manière différente de voir les choses." ^

A Lorette, en parcourant le trésor de la Santa Casa^ où sont déposées les offrandes envoyées de toutes les parties du monde, il fut bien surpris de trouver afiBchée aans un trumeau la prière suivante, en français et en latin : " Vœu de la nation huronne, envoyé à Laurette pour supplier la bienheureuse Vierge de procurer la conversion des sauvages de toute la Nouvelle-France, Tan 1673."

" Marie, servante de Dieu par excellence ; comme nous avons appris que toutes les nations qui ont eu, avant nous, le bonheur de se soumettre à votre domaine, vous envoient pour marque de leur reconnaissance, quelque régale de ce qui est le plus estimé parmi elles, nous avons cru que nous étions obligés de les imiter en vous offrant ce que nous avons parmi nous de plus précieux : et comme notre pauvreté ne nous fournit rien qui le soit davantage que notre porcelaine, Inquelle est panni nous ce que sont les perles parmi les peuples les plus riches, nous avons tous conspiré ensemble, par un consentement général, de vous en préparer un collier et d'y graver vos propres paroles, qui vous ont élevée à la dignité de Mère de Dieu. Nous désirons que ces caractères de porcelaine tiennent la place de nos cœurs, et qu'ils soient un témoignage immortel de la part que nous

prenons à toutes vos grandeurs. Souffrez donc, sainte Vierge, que nous vous fassions ce petit présent. Ce sont tous vos sujets de ce nouveau monde qui viennent vous rendre hommage et vous reconnaître pour reine dans la maison où vous ne vouliez être que servante "

L'évoque chercha inutilement à se procurer quelque information touchant le collier de porcelaine dont il y est fait mention, mais il n'en put trouver de vestige.

Ce collier avait été dans le temps envoyé par le P. Chaumnnot, fondateur de la mission huronnede N. D. de Lorette ; il en parle dans ces termes : " Je fis donc faire par mes Hurons un beau grand collier de porcelaine : la blanche en composait le fond et la noir en lettres bien formées exprimait ces divines paroles : Ave Maria^ gratia plena» Le P. Jésuite, pénitencier des Français, auquel on l'avait adressé, le fit enchâsser dans un cadre doré, avec une inscription* qui marquait que la nation huronne, nouvellement convertie à la foi, offrait ce présent à la Mère de Dieu."

Rome — Le pape et les cardinaux — Bulles de messieurs Lartigue et Provencher — Départ de Rome — Turin — Comte Joseph de^ M aistre — L'abbé Gazel — Lyon— De Roanne à' Orléans — Messas — Paris — M. Mermet — Départ.

Ainsi que la plupart des voyageurs qui arrivent à Rome pour la première fois, révoque de Québec fut grandement surpris de la solitude qui règne aux abords de la ville éternelle. '' Les approches de cette ville fameuse, " écrit-il dans son journal, " seront apparemment des vergers, des châteaux, des campagnes cultivées et riantes. Ainsi s'amusent dans leur imagination ceux qui n'y sont jamais allés ; mais ils se trompent. Dans toute cette distance, il n'y a pas un arbre, pas un champ tant soit peu soigné, pas môme une habitation, si ce n'est quelques maisons éparses, que l'on aperçoit à une très-longue distance, et deux maigres villages. Cette partie du patrimoine de Saint-Pierre est une vraie Thébaïde, triste et ennuyeuse par son extrême solitude. On croit approcher du bout du monde, plutôt que de la grande cité qui depuis longtemps en est regardé comme le centre. "

Arrivés à Rome le douze novembre, les deux voyageurs qui devaient y passer trois mois,se décidèrent à louer des appartements dans une maison privée, plutol que de demeurer à l'hôtel où ils étaient descendus.

Ils en obtinrent de convenables, grâces à la complaisance d'un ami du marquis de Montmorency, qui leur avait remis des lettres de recommandation à Paris.

Sincèrement attaché à la foi et aux traditions de réglise catholique, Mgr. Plessis éprouvait un- véritable bonheur de se trouver au sein de la capitale du monde chrétien, de visiter les lieux consacrés par la présence des saints apôtres Pierre et Paul et de tant de vénérables pontifes, de fouler un sol arrosé du sang de milliers de martyrs.

D'un autre côté, après avoir étudié sérieusement les classiques latins comme ii l'avait fait, il ne pouvait parcourir sans un vif intérêt les différentes parties du théâtre où s'étaient passés les grands événements de l'histoire romaine.

" Rome " écrivait-il, '' n'est pas la plus belle ville du monde, mais elle est assurément la plus curieuse, la plus célèbre, la plus digne de fixer les regards d'un étranger et d'exalter son imagination, par des souvenirs de toute espèce, par les monuments profanes et religieux, anciens et modernes, dont elle est remplie. On se sent élever l'âme, en réfléchissant que l'on marche sur les mêmes places et dans les mômes rues que foulèrent autrefois les pieds du sage Numa, du sobre Quintus Fabius, des Camille, des Scipion, des Pompée, des Cicéron, des César, des Constantin. Mais ce sentiment acquiert bien une autre énergie,

lorsqu'un chrétien y reconnaît les lieux arrosés des sueurs des apôtres et du sang des martyrs ; lorsqu'il voit le chef de rEglise catholique régner en souverain et faire régner la vraie religion et toutes les vertus, sur le même trône où tant de scélérats et d'impies s'assirent autrefois en maîtres, et dans la même ville qui fut si longtemps livrée au culte sacrilège de ton tes les fausses divinités."

On aimera sans doute à connaître le jugement que portait un homme si sage, sur le gouvernement pontifical et sur les chefs de l'état ; son journal nous fournit à ce sujet les passages suivants.

" Considéré sous le rapport politique, le souverain pontife a une autorité sans bornes. Sa volonté fait loi; mais il s'en faut bien que ce despotisme tende à molester le peuple. Au contraire, il est avoué que le gouvernement de l'état ecclésiastique est le plus doux et le plus paternel qui existe au monde. S'il y avait quelque chose à lui reprocher, ce serait moins un abus d'autorité qu'un défaut d'énergie.

" Des écrivains mal intentionnés, les uns protestants, les autres mauvais catholiques, se sont beaucoup récriés sur le luxe des cardinaux et les ont donnés comme tout occupés de vanité et menant une vie oisive . et délicieuse. Rien de plus calomnieux que ces imputations. Les cardinaux sont gébéralement des personnages qui ne sont

conduits à cette dignité que par leur piété, leur savoir et les services qu'ils ont rendus à l'Eglise, dans des situations moins importantes. Parvenus à la pourpre, ils mènent une vie fort retirée, mangent rarement au dehors et donnent encore plus rarement à manger chez eux. S'ils habitent des palais, s'ils ont des domestiques et des équipages, ils ne font en cela que ce que font les ambassadeurs étrangers, les princes et les nobles de l'état pontifical, qui tous leur sont inférieurs en dignité. Car chacun des cardinaux peut parvenir au souverain pontificat, et ils sont réellement à la cour de Rome ce que sont les princes du sang dans les autres cours. D'après cette observation, on n'a pas droit de trouver mauvais qu'ils gardent un certain décorum ; on a

fdutôt à s'édifier de leur modestie et de 'emploi que font de leurs revenus ceux d'entre eux qui sont riches par eux-mêmes ; les autres, réduits au traitement de cinq mille scudis par an, qui leur est alloué par le pape, n'ont pas le moyen de faire grande figure, quand on leur en supposerait Tinclination. Mais ils sont plus remarquables par leur régularité et leur piété, que par ce prétendu luxe qui leur est attribué par la malveillance de ceux qui veulent que tout soit mauvais dans la cour de Rome, et par l'ignorance d'autres qui, ne l'ayant pas vue, sont les dupes de ces calomnies."

Le dix-sept novembre, Téveque de Québec soumit à la congrégation de la Propagande les affaires qui l'avaient conduit a Rome.

A la suite de plusieurs conférences avec le cardinal Fontana, préfet, et quelques autres membres de la môme congrégation, il présenta un mémoire tendant à faire partager «on diocèse. Deux divisions avaient déjà été acceptées par la cour de Rome, celles du Nouveau-Bru nswick et du Haut-Canada ; il demandait que le reste fut partagé en trois parties. La première renfermerait le .district de Montréal ; la seconde serait formée des pays situés au nord et au nordouest du Canada, et arrosés par les rivières qui tombent dans la baie d'Hudson ; les .districts de Québec, des Trois-Rivières et âe Gaspé composeraient la troisième, et resteraient sous les soins immédiats de révêque de Québec, tandis que chacune .des quatre autres serait confiée à un évoque suffragant. Il déclara en môme temps, que pour lui et pour ses suffragants, il était impossible de veiller sur cette partie de TAmérique-du-Nord qui s'étend entre les montagnes Rocheuses et l'océan Pacifique.

ïl renouvela aussi la demande déjà faite depuis plusieurs années, (jue l'île d'Anticosti et la portion de la côte du Labrador, qui est au nord de la rivière Saint-Jean, fussent confiées au vicaire apostplique de Terreneuve, vu qu'elles avaient été réunies, jeu 1809, par vin acte du parlement britan-

nique au gouvernement civil de cette colonie.*

Peu de temps après, il fut présenté au souverain pontife, qui le reçut avec bonté ; Pie VII lui accorda une seconde audience au mois de janvier 1820, et une troisième le quatre février suivant. Dans cette dernière, révoque demanda la permission de ne point prendre le titre de métropolitain, tant (jue le gouvernement anglais s'y montrerait opposé.

Le mérite bien connu de Mgr. Plessis et le crédit dont il jouissait auprès du ministère britannique engagèrent le souverain pontife à approuver cette mesure ; ainsi Pie VII lui laissa la faculté de décider du moment où la prudence lui permettrait de s'intituler publiquement archevêque de Québec.

Plusieurs privilèges furent accordés au prélat en faveur des églises, des communautés religieuses et de quelques institutions pieuses. Lui-même fut fait comte romain et assistant au trône pontifical.

Pendant son séjour à Rome, ses belles qualités lui acquirent l'amitié du cardinal Pacca, camerlingue de la sainte église

^ * Depuis quelques années l'île d'Anticosti et le pays qui s'étend de la rivière Saint-Jean jusqu à Blanc-Sablon ont été rendus à l'archevêque de Québec. Cette partie de la côte du Labrador, maintenant réunie au Canada, a une longueur d'environ cent cinquante lieues ; Blanc-Sablon se trouve à deux cent soixante-quinze lieues de Québec. *

romaine et celle du cardinal Consalvi, secrétaire d'état, qui tous deux, lui donnèrent plusieurs fois, dans la suite, des marques de leur estime.

Ce fut pour le digne évoque une grande satisfaction, lorsqu'il apprit que le souverain pontife approuvait le projet de diviser le diocèse de Québec. Le premier février, le saint Père signa les bulles de M. Provencher, nommé évoque de Juliopolis, et chargé du gouvernement spirituel du territoire du nord-ouest ; le même jour, furent données celles de M. Jean-Jacques Lartigue, nommé évoque de Telmesse et administrateur du district de Montréal.

L'époque fixée d'avance par Mgr. Plessis, pour son départ de Rome, approchait ; et il lui restait encore bien des objets intéressants à voir dans la ville et dans les environs. Le marquis de Fuscaldo, ambassadeur de Naples, l'engageait fortement à visiter ce royaume ; l'évoque refusa de se rendre à cette invitation, parce qu'aucun motif religieux ne l'appelait de ce côté. La seule excursion qu'il regrettait d'avoir manquée était celle d'Ostie, où, en examinant l'ancienne embouchure du Tibre, il aurait eu la consolation d'honorer le lieu qui vit mourir la mère de saint Augustin.

Déjà il était Impatient de se mettre en route ; et comme il craignait que les bureaux, une fois fermés pour le carnaval, ne s'ouvrissent plus du carême, il fit les plus vives

instances pour obtenir, avant son départ, les brefs apostoliques et les solutions d'une partie des difficultés qu'il avait proposées a la Propagande. Quant aux autres documents, qui ne devaient être livrés que quel?

ques mois après, il laissa sur les lieux un agent chargé de les lui transmettre.

Le neuf février il fit ses adieux à ses amis, et alla recevoir une dernière bénédiction de Pie VII, pendant que M. Turgeon retenait une voiture. Le dix, les voyageurs, après trois mois de résidence à Rome, laissaient la ville éternelle et se tournaient du côté de la patrie. En passant, ils visitèrent Sienne et Florence ; dans cette dernière ville ils apprirent la mort de George III ; avant de quitter Rome ils avaient été informés de celle du duc de Kent. Mgr. Plessis avait espéré rencontrer à Florence Sir Gordon Drummond,qui semblait s'être fixé pour la vie dans cette ville ; mais le général en était parti l'automne pour passer l'hiver à Naples. Ils étaient à Turin le vingt-sept février ; le second dimanche de carême fut passé dans cette ville superbe, qui était alors considérée comme une des plus belles de l'Europe.

Invité à dîner chez le marquis d'Azeglio, révoque de Québec eut l'avantage d'y rencontrer le comte Joseph de Maistre, dont la réputation n'était pas encore répandue comme elle le fut quelques années plus tard.

" Cette homme instruit, " dit l'évêque

dans son journal '" publia, pendant sa

légation de Russie, un ouvrage sous le titre de Considérations sur la France^ qui fut bien accueilli par le public et lui a donné de la réputation. Il venait d'en publier un autre ayant pour titre : Du Pape, L'évoque

de Québec lui exprima combien il

serait flatté d'en recevoir un exemplaire de la main même de l'auteur, et celui-ci le lui apporta le soir à son hôtellerie. " Ce livre, orné de la signature du philosophe chrétien, se conserve précieusement dans la bibliothèque de l'archevêché de Québec.

L'évoque et son compagnon traversèrent les Alpes par le montCénis ; la saison était fort rude pour un semblable trajet, et il leur fallut, dans la partie la plus élevée, démonter le carrosse, mettre les roues et le brancard sur un traîneau, la chaise sur un autre, et faire conduire le tout par six mulets, dressés à ce genre de travail. Dans certains endroits la neige s'était amoncelée à une hauteur de six pieds, et lorsque le vent soufîiait, il soulevait une vraie poudrerie canadienne.

En faisant route vers l'Italie, l'année précédente, les deux voyageurs avaient promis à Dom Bernard, gardien de l'hospice au mont Cénis, de le venir voir au mois de février; c'était le vingt-neuf de ce mois qu'ils y revenaient. " Nous sommes fort heureux," leur fit observer le bon religieux,

" que Tannée soit bissextile ; autrement nous n'aurions pas eu l'honneur de vous voir en février."

A Chambéry se trouvait l'abbé Gazel, qui avait émigré en Angleterre, au commencement de la révolution française, et était passé de là au Canada, où il demeura pendant trois ou quatre ans. En 1821, il remplissait les fonctions de chanoine de la cathédrale et de professeur de dogme au grand séminaire. Averti que l'évêque de Québec s'était arrêté à une hôtellerie de la ville, et qu'il devait repartir presque aussitôt, l'abbé s'empressa de venir passer auprès des voyageurs le plus de temps qu'il put, pour avoir le plaisir de converser du Canada.

Comme Mgr. Plessis avait promis à M.

Courbon et au cardinal Fesch de s'arrêter à Lyon, pour conférer les ordres sacrés aux ecclésiastiques qui se disposaient à les recevoir ; il demeura pendant quelques jours dans cette grande ville et y ordonna plusieurs prêtres, parmi lesquels se trouvait l'abbé Deguerry, devenu depuis un des orateurs les plus célèbres de Paris.

Dans l'ardent désir qu'avait M. Desjardins l'aîné de recevoir les deux amis de son frère à sa maison de Messas, il leur avait conseillé de passer par Orléans pour regagner Paris, et les avait engagés à se rendre en voiture de Lyon à Roanne, puis à descendre la Loire sur un bateau. Un

ancien maire de Roanne, M. ^ars, procura aux voyageurs un batelier, qui, pour une somme de cent vingt francs, se cnargea de les mener à Orléans, avec leur bagage, sur un petit bateau. Cette embarcation n'avait que douze pieds de longueur, et était conduite par un seul homme, qui la faisait avancer en goudillant. Partis de Roanne le vingt-trois mars, ils mirent cinq jours à parcourir les soixante-dix lieues qui se trouvent entre les deux villes. Ils furent reçus avec beaucoup d'honnêteté par IM^r.

de Varicourt, nouvel évoque d'Orléans, qui avait d'avance offert l'hospitalité à son coELfrère du Canada. M. Jacques Desjardins les attendait depuis quelques jours pour les conduire à Messas, où l'évêque de Québec fut reçu avec la joie la plus franche, non-seulement par ses hôtes, mais encore par la population entière du village.

"Qu'on ne s'attende pas" écrit Mgr.

Plessi?, " de trouver des beautés physiques dans ce village. Il a une demi-lieue de long, mais pas un arbre, pas un jardin tant soit peu orné. Les maisons, uniformément construites, sont très-basses et n'ont que de petites fenêtres. Celles qui donnent sur la rue principale ne lui présentent que le pignon

'' Sous le rapport moral, celui de Messas est excellent. Veut-on trouver la simplicité antique, les mœurs patriarcales, des pères vigilants, des enfants soumis, des filles

modestes, des garçons sobres ^et réservés ?

C'est à Messas qu'il faut venir. Il semble que ce petit endroit ait été préservé seul des funestes ravages de la révolution."

" L'arrivée d'un évoque, dans ce lieu où il n'en a pas paru de temps immémorial, fait une sensation inconcevable. Les fuseaux tombent des mains des femmes ; les vignerons qui ont de l'ouvrage au champ, même en cette saison, en reviennent avant l'heure ordinaire et bordent les rues, revêtus de leurs blouses ; les enfants courent en bandes après la voiture ; tout le monde est dans la joie. M. Desjardins, père et ami de tous ces villageois, et auquel la commune en général et chacun de ses membres en particulier ont des obligations, leur fait voir, avec jubilation, l'évêque étranger qu'il leur a amené et son secrétaire, et, aussitôt que ceux-ci ont mis pied à terre, il se hâte de leur présenter sa sœur, sa bonne sœur, l'ange de sa maison. Ragael n'était pas plus transporté de joie que lui, à l'arrivée du jeune Tobie et de son compagnon de voyage. "

Les voyageurs laissèrent cette hospitalière demeure avec l'intention d'y revenir de Paris, avec l'abbé Desjardins et monsieur Frayssinous, qui devait prêcher à Orléans.

Ils arrivèrent à Paris le premier d'avril, et reprirent leur logis au séminaire des missions-étrangères, où ils trouvèrent l'abbé Desjardins, qui y résidait encore occa-

sionnellement, quoiqu'il eût transféré sa demeure principale à l'archevêché et eût été remplacé dans sa cure par M. Desgenettes.

" Réparation d'honneur à la capitale de de la France, " écrit Mgr. Plessis, en arrivant pour la seconde fois à Paris ; " elle a de plus belles rues que ce journal ne lui en avait d'abord accordé ; preuve qu'on voit mieux à deux fois qu'à une seule. Il ne faut pas croire, au reste, que ces rues, dépourvues de trottoirs, puissent, en aucune manière, entrer en comparaison avec celles de Londres ou menie de Turin. * D'un autre côté, les parcs de Londres, qui en sont les plus belles promenades, ne saurait approcher de celles de Paris. "

Cette fois, l'évêque de Québec put s'arrêter un peu plus longtemps dans la capitale de la France ; il visita avec beaucoup d'intérêt les établissements publics, les institutions de charité et surtout les églises. Il assista à une conférence de l'abbé Frâyssinous, alors le premier prédicateur de Paris, et entendit deux sermons de l'abbé MacCarthy, qui tenait la seconde place dans les chaires de la capitale. " Cet abbé MacCarthy, " fait remarquer Mgr.

Plessis, " est dans la réalité un père jésuite, car la compagnie de Jésus cherche à se rétablir en France sous le nom de Pères de

* Il faut répéter : les choses ont changé, et Paris est aujourd'hui la plus belle ville du monde.

— 2ilîl —

lia Foi. Elle en est quitte pour qualifier ses membres de monsieur l'abbé, et pour donnera ses collèges le nom de séminaires.'*

L'abbé Barruel, qui était aussi jésuite, -s'était réuni à ses confrères, dans leur •maison de la rue des Postes, où Féveque de Québec l'àlla voir. Le bon abbé était plus convaincu que jamais qu'on était alors redevable aux francs-maçons de toutes les plaies qui désolaient l'Europe depuis trente ans. Il prétendait avoir fait à ce sujet de nouvelles découvertes, depuis la publication de ses mémoires surPhistoiie du jacobinisme.

Par l'entremise de l'éveque de Chartres, grand aumônier du comte d'Artois, devenu depuis roi de France sous le nom de Charles X, Mgr. Plessis fut présenté à ce

Î)rince, qui était alors considéré comme 'ancre de salut des Bourbons. Quant à voir le roi, il n'y songeait point, lorsqu^il apprit que la marquise de Villeray * lui avait obtenu une entrevue avec le monarque .français, par l'entremise du duc de la Chastre, premier gentilhomme de Louis XVIIL L'affaire était si avancée, lorsqu'il .le sut, qu'il n'était pas honnêtement possible de reculer. Il fut réglé que ce serait le dimanche trente avril, entre le déjeuner du roi et sa messe, que la présentation aurait lieu. L'éveque s'y rendit ponctuellement. C'était une audience privée:; le roi lui parla avec bonté, lui fit des. questions

sur Tétat de la religion au Canada, se recommanda à ses prières et le chargea de dire à ses diocésains que leur ancien souverain ne les avait pas oubliés, et que si les conditions stipulées en leur faveur par les traités n^étaient pas observées par l'Angleterre, la France ne manquerait pas de réclamer. Retenu par un reste de goutte, Louis XVIII devait entendre la messe dans ses appartements, où Ton préparait un autel, lorsque Tévêque se retira, satisfait de l'accueil bienveillant qu'il en avait reçu.

Les circonstances rempêchèrent d'aller

Ï casser quelques jours à Messas, comme il 'avait projeté ; mais il eut le plaisir de voir M Jacques Desjardins, qui vint à Paris se mettre à ses ordres, et lui rendit de nombreux services. Il ne quitta Tévêque que lorsqu^il fut entré dans la diligence et lui renouvela ces protestations d^estime»

de dévouement et de respect, qui ne peuvent être dictées que par un cc&ur plein de bienveillance et de générosité.

Pendaint son séjour à Paris, Téveque de Québec eut l'occasion de rencontrer plusieurs membres des familles canadiennes, qui avaient émigré en P'rance après la cession du pays a l'Angleterre, Le flls du célèbre baron de Léry, dans une lettre écrite

* Mad!am<e de Villeray descendait de la femHle du sieur Rouer de Villeray, venu au Canada avec M. de Lauzon. Il s'y maria à Québec et devint plms tard conseiller au coaseîl supérieur. La famille a: disparu de lia colonie ver& le teSBpSrde Un conquête.

à ses parents, au Canada, mentionne avec combien de plaisir il avait vu Tévêque du pays où était né son père.

11 était en France un homme que Mgr.

Plessis aurait grandement désiré revoir.

C'était M. Mermet, qui a chanté si noblement la victoire de Chateauguay. Ce poète •distingué avait passé plusieurs années au •Canada en qualité de lieutenant, puis de capitaine dans le régiment de De Watteville, composé de prisonniers enlevés aux armées françaises durant les guerres de Tempire, et commandé par des officiers lègitimfistes qui avaient émigré en Angleterre. Après la guerre américaine, le gouvernement anglais avait accordé des terres, sur rOttawa, aux officiers et aux soldats de ce régiment qui voudraient demeurer dans le pays. Bien peu d'officiers profitèrent de <;ette offre avantageuse ; les autres, après le rétablissement des Bourbons, crurent •que la fortune leur sourirait en France, et -que le souverain ne manquerait point de 'récompenser la fidélité des légitimistes.

Un avenir heureux souriait à M. Mermet, homme d'une belle intelligence, sincèrement attaché à la religion catholique et aimé de tous ceux qui le connaissaient Ses rapports avec l'évêque de Quiébec :avaient été fréquents et amicaux ; plusieurs fois il avait adressé au prélat de fort jolies pièces de vers. Comme ses compagnons, il -crut que la fortune rattendalt en France,

et se décida cV rejeter un bien-ôtre certain au Canada pour de grandes espérancesdans sa p,atrie. L'éveque de Québec s'efforça inutilement de le retenir, en lui représentant qiie dans un pays nouveau, au milieu de ses nombreux amis canadiens, il était sûr de trouver, toujours une position convenable à ses talents et à sa capacité, et qu'il lui serait facile de pourvoir au bienêtre de sa famille. A peine fut-il rentréen France, qu'il regretta amèrement la démarche imprudente qu'il avait faite ; le nombre des légitimistes était grand, et il restait peu d'emplois à'ia disposition du souverain ;. M. Mermet, confondu dans la foule des demandeurs, obtint la croix de Saint-Louis, mais rien de plus. La gène dans laquelle il se trouva l'afiQ-igeait profondément, surtout ppur ses deux fils, qu'il aurait voulu rendre capables d'entrer dans l'état ecclésiastique. Il vivait à Marseille dans la retraite et l'obscurité, lorsqu'une lettre de l'éveque de Québec, revenant de Rome^ vint lui rappeler ses amis du Canada* et lui retracer les moments de bonheur qu'il y avait passés. Sa réponse au prélat est pleine de reconnaissance, d'afTection et de respect ;. mais elle est empreinte detristesse et montre une pirofonde inquiétude pour l'avenir.*

* Lettre dé M. J. Mermet à l'éveque de Québec, 27' mars ifitow.

"J'ai baigné des larmes de la recon naissance," écrit M. Mermet, '' la gracieuse épître dont votre Grandeur a bien voulu m'honorer, et après Pavoir lue et relue, je me suis écrié, avec autant de vérité que

de vénération: undc hoc mihif Ah!

Monseigneur, si je suis si sensible aux marques d'affection que votre Grandeur me témoigne avec tant de bienveillance, j'aime à penser qu'elle voudra bien concevoir toute l'étendue des regrets qufe j'éprouve si justement, en me voyant privé de la douce consolation de revoir le plus digne des

prélats... Je suis infiniment sensible,

Monseigneur, aux félicitations dont votre Grandeur daigne si gracieusement m'honorer sur la marque de distinction que le roi m'a accordée, comme la seule récom-

Eense de vingt-cinq campagnes et six lessures, reçues sous les drapeaux de la légitimité. J'accepte avec autant d'humilité

Sue de gratitude les souhaits que votre randeur daigne m'adresser, et surtout celui qui se rattache à l'espoir d'une vie meilleure : c'est en lisant la pieuse expression de ce dernier vœu que nous avons versé, en famille, les larmes de la plus juste reconnaissance.

" Dans l'épître que je me permets

d'adresser à votre Grandeur, je peins, d'une manière trop noire, peut-être, la situation de la France. Cependant, notre épidémie vient de se communiquer à

— 2FB —

l'Espagne, et je tremble powr l'Europe entière, surtout pour le saiut-siége. Si on ne met pas un frein à Timpiété^ nous verrons trop tôt l'église gallicane se régler sur l'anglicane, et les autres églises suivre ce torrent dangereux. Alors la main du Tout-Puissant étendra sur nous le voile qui couvre déjà l'Asie et l'Afrique : la religion de notre divin Sauveur fleurira en Amérique ; Québec peut-être deviendra la capitale du monde chrétien, et le Tout- Puissant, après nous avoir assez punis, répandra sur toute la terre les bienfaits de la révélation.

" Oui, je regrette sincèrement de m'être vu dans l'impossibilité de suivre les sages conseils que votre Grandeur daigna me donner, avec tant de bienveillance, le soir du vingt-six août 1816 : " Croyez-moi, restez en Canada, " me disait eîle avec

bonté Hélas ! j'ai quitté mes amis du

Saint-Laurent ; j'ai abandonné cinq cents arpents de terre pour me trouver isolé et sans fortune au sein de mon ingrate patrie "

Cette lettre était accompagnée d'une épître en vers, dans laquelle le poète chantait les louanges du prélat et rappelait quelques souvenirs du Canada.*

Le premier mai les deux voyageurs quit-

* Des extraits de cette épître seront donnés à la fin de cette notice.

tèrent Paris pour retourner en Angleterre ; la veille ils avaient fait leurs adieux a\i vénérable abbé Desjardins, qu'ils voyaient pour la dernière fois, et qui les aurait volontiers accompagnés pour rencontrer, avant de mourir, son frère bien-aimé et ses vieux amis du Canada

Perplexités de M. Lartigue — George IV — Départ pour r Amérique — Arrivée à New- York ^ Philadelphie — Baltimore — Présentation, à Montréal, de M. Lartigue — Lettre de M. Emery — Passage à Nicolet — Députation des citoyens de Québec envoyée jusqu'à Trois- Rivières — ^Arrivée tnomphale à Québec — Te Deum d'actions de grâces.

Monsieur Lartigue était resté à Londres jusques vers le milieu du mois d'octobre 1810, dans l'espérance d'obtenir une an dience de lord Batburst, auquel il avait envoyé ses mémoires eu faveur du sémi naire de Montréal. Gepelidant le noble lord n'avait fait à Downing-Street qu'une courte apparition, dont le député de messieurs de Saint-Sulpice n'avait pas eu connaissance.

Aussi celui-ci, lassé d'attendre inutilement, alla passer quelque temps chez ses confrères de Paris. Sa santé se trouvait alors si mauvaise, qu'il dut renoncer au projet de faire le voyage de Rome. Au mois de décembre il retourna à Londres, pour presser l'importante affaire dont il était chargé. EUe

n'avait pas avancé depuis le départ de Mgr, Plessis pour Rome ; mais du moins le projet de spoliation semblait paralysé par une force mystérieuse. La raison en étail que le mémoire, présenté par Mgr. Plessis.

avait fait impression sur Tesprit des ministres, et les avait engagés à suspendre indéfiniment l'exécution d'une mesure qui

Eouvait avoir de funestes conséquences, l'on fut tellement convaincu, parmi les Sulpiciens, des heureux effets produits par le mémoire de Mgr. Plessis, que M. Roux lui en adressa des remerciements.

Avant de quitter Londres pour se rendre à Rome, l'évêque de Québec avait informé M. Lartigue qu'il avait l'intention de le proposer au saint-siége pour le gouvernement spirituel du district de Montréal. Ce digne prêtre témoigna une extrême répugnance à se laisser imposer une charge semblable ; il consentit enfin à l'accepter, mais à la condition expresse qu'il obtiendrait avant toul l'approbation de M.

Duclaux, supérieur général des Sulpiciens.

M. Duclaux donna son consentement après s'être assuré de celui de M. Roux.

Ces deux messieurs, cependant, comprenaient que le district de Montréal serait détaché du diocèse de Québec, et s'élaient expliqués formellement sur ce point; M.

Lartigue s'attendait lui-même qu'il en serait ainsi; aussi fut-il surpris lorsqu'il apprit que, p3ur ne point causer d'ombrage a la

cour de Londres, qui avait exprimé Tintention de ne reconnaître officiellement que l'évoque de Québec, le saint-siége s'était contenté de nommer les nouveaux dignitaires, non pas évoques diocésains, mais auxiliaires et suffragants de l'archevôque de Québec.

" Vous m'annoncez," écrivait M. Lartigue à Mgr. Plessis, '^ que vous êtes porteur de deux brefs apostoliques : l'un m'institue évoque d'un lieu dont je n'ai pu déchiffrer le nom, l'autre m'établit auxiliaire, suffragant et grand vicaire de l'évoque ou >

archevêque de Québec. Vous avez eu raison de penser que je n'apprendrais point cette nouvelle avec plaisir, car je n'aurais pu me résoudre à prêter mes épaules au pénible fardeau de l'épiscopat, qu'autant que j'aurais cru que cette dignité m'aurait mis à même d'être utile à l'Eglise. Or, permettez-moi de le dire, avec toute la franchisequi convient à la critique situation où je me trouve : je suis persuadé que cet arrangement fera plus de mal que de bien, si on le réduit eu pratique."

'' D'abord vous perdez la plus belle occasion que vous pouviez avoir de former votre diocèse en une province régulière de six suffragants, les évêques de Montréal, du Haut-Canada, de la Baie d'Hudson, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de Terreneuve, dont votre siège de Québec aurait été la métropole. Et c'était

là sans doute votre premier plan Par

les termes de votre dernière lettre, je vois que ce premier arrangement est tout-à-fait mis de côté. Encore si, par une séparation du district de Moutréal d'avec le reste de votre diocèse, ce district eût été érigé en vicariat apostolique, comme le sont les divers districts épiscopaux d'Angleterre, cela eût semblé un acheminement à l'ériger

en titre dans un temps plus opportun

Le but de votre mémoire est donc absolument manqué, et ce n'est pas un petit inconvénient. Ensuite je suis convaincu que ce nouveau plan déplaira à tout le district de Montréal, et particulièrement au séminaire, qui, j'en suis presque sûr, ne me recevra pas comme un de ses membres, si je me présente simplement comme votre auxiliaire." *

Dans la prévision des grandes difficultés qu'il apercevait pour l'avenir, M. Larligue finissait par supplier qu'on ne lui imposât point le fardeau de Tépiscopat.

Au mois d'avril suivant, il écrivait de nouveau sur le môme sujet : " Les choses ne sont donc plus dans l'état où elles devraient être pour valider mon acceptation conditionnelle, dépendante de la volonté de mes supérieurs, qui n'ont consenti à mon épiscopat que comme indépendant du siège de Québec, sauf vos droits de métro-

* Lettre de M. Lartigue à Mgr. Plessis, 24 mars 1820.

ipolitain ; et, si je suis frustré des ressources que je prétendais trouver dans la maison de Montréal en requérant son assentiment, je ne puis, d'après la persuasion où j'étais bonâ fiie de mon droit de domicile en. ce séminaire,etre obligé d'accepter, en quittant une société à laquelle je suis véritablement attaché et que je n'aurais abandonnée qu'en vue d'un plus grand bien."

" Loin donc de regarder comme du réchauffé l'obtention d'mi ordre du saintsiége pour mon acceptation, je la considère comme indispensable pour l'acquit de ma conscience, et comme le moyen le plus efficace d'assurer mes droits de résidence au séminaire de Montréal, dont je ne puis

me départir Si vous persistez à me

'Croire propre au fardeau que vous voulez m'imposer, et auquel la connaissance parfaite de mou incapacité se refuse absolument sans cela, vous avez encore tout le temps de témoigner au saint-Père par le préfet de la Propagande, ou par toute autre voie, la véritable frayeur que j'ai de cette 'Charge et de recevoir sa réponse avant votre départ d'Europe. Alors seulement et dès que j'aurai entendu le vicaire de J.-C en terre me dire, Pasce oves meas,. je. ferai taire aussitôt toutes mes répugnances et je in'hésiterai pas un moment à me soumettre, jje ne puis dire, avec joie, mais du moins avec la résignation la plus entière."

Tersuadé que les objections soulevées

par M. Lartigwe étaient dictées par la déli-^ catesse de sa conscience, Mgr. Plessis ne voulait point recourir à Rome pour demander une nouvelle nomination : il savait que personne n'était plus propre que M.

iartigue à remplir dignement la charge à laquelle il avait été appelé par la voix de ses supérieurs ; il lui permit cependant d'adresser lui-môme ses représentations, bien assuré qu'elles ne produiraient aucun effet.

Quant à l'espoir d'obtenir quelque modifica-tion aux premières décisions du gouvernement britanniq^ue, il n'y fallait pas songer : " Les ministres britanniques changent," faisait observer le prélat, " mais l'esprit du ministère ne change point. L'on ne peut se flatter d'un nouveau système qiu'àutant qu'il viendrait du roi, et Ton ignore jusqu'à préseni; la manière dépenser

d^uf roi par rapport aux catholiques La

€our de Rome a fait ce que j'ai voulu ;. il n'en' a pas été de même de celle d'Angleterre ; je n'en ai obtenu mes deux derniers suffragantfr qu'avec beaucoup de peine, et seulement comme grands vicaires revêtus ducaractère épiscopal. Le gouvernement n'a paa voul'u? me reconnaître comme métropo- Rtain,. en sorte que mon diocèse n'est réellement pas démembré comme je l'au'rais voulu,, mais- seulement divisé en districts poRr des évéq,ues in partibus souimis à mon aatorité. "

Après son retour en Angleterre, Mgr.

Plessis obtint encore plusieurs audiences du secrétaire-d'état pour les colonies, qui lui remit une lettre officielle ^our lord Dalhousie, nommé gouverneur du Canada.

Le comte Bathurst informe ce dernier des arrangements qui avaient été faits avec la cour de Rome, pour l'avantage des catholiques du Canada, et de l'approbation que S. M. avait donnée à ces mesures, concernant la division du diocèse de Québec. De plus des ordres allaient être envoyés pour l'expédition de lettres patentes d'amortissement en faveur du collège de Nicolet ; enfin le gouvernement semblait oublier le projet de s'emparer des biens du séminaire de Montréal.

Le roi lui-même témoignait de sa bonne volonté envers ses sujets canadiens : lorsque l'évêque de Québec lui fut présenté, George IV le reçut avec une bienveillance marquée, il lui parla des services rendus durant la guerre américaine par les catholiques du Canada, et il témoigna la confiance qu'il avait dans la loyauté du peuple et du clergé de la province.

Un succès aussi ample qu'il le pouvait, vn les circonstances, avait couronné les négociations de l'évêque ; il avait hâte de rentrer dans son diocèse avec ses bonnes nouvelles. Aussitôt que possible, il s'embarqua pour l'Amérique, avec ses compagnons de voyage messieurs Lartigue et

Turgeon. Arrivé k New- York le vingt-un juillet 1820, il dut visiter quelques villes des Etats-Unis ; sur la demande que lui en avait faite le préfet de la Propagande, il se rendit de New- York à Philadelphie et à Baltimore, pour s'enquérir des difficultés suscitées dans plusieurs diocèses par des prêtres schismatiques qui rejetaient Fautorité des évoques. Les l'apports de Mgr. Plessis servirent surtout à appuyer auprès de la cour de Rome les justes réclamations de Mgr. Maréchal, archevêque de Baltimore, qui se plaignait que dans la nomination de nouveaux évoques pour les Etats-Unis, on ne consultait pas assez les anciensj déjà au fait de l'esprit et des institutions du pays.

Le sept août, 1820, les voyageurs arrivèrent a Montréal, où Tévôque de Québec présenta aux prêtres du séminaire leur ancien confrère à qui allait être remise la direction spirituelle de ce district ; Mgr.

Plessis espérait que ce serait pour eux une nouvelle preuve de la confiance et de l'estime qu'il avait toujours accordées aux membres de leur maison. *

Personne, en effet, ne doutait que la qualité de membre de la congrégation de Saint-Sulpice eût eu un grand poids en faveur de M. Lartigue, lorsque l'évêque de

* Mélanges Religieux : Notice Biographique de Mgr. Lartigue.

Québec avait voulu choisir un premier pasteur pour sa ville natale. Formé et instruit par les disciples de M. Olier, Mgr.

Plessis avait conservé pour ses premiers maîtres et pour leurs successeurs un pro fond respect et une sincère affection, et dans bien des occasions il avait déjà donné des preuves de la confiance qu'il reposait en eux.

Ce fut surtout après sa promotion à répiscopat qu'il s'était efforcé avec plus d'efficacité de leur venir en aide. Pendant qu'il n'était encore que coadjuteur, il favorisa puissamment l'admission dans la province de plusieurs de leurs confrères, appelés pour partager leurs travaux. Son appui dans cette circonstance avait été si efficace que M. Emery, supérieur général de Saint-Sulpice, crut devoir lui en témoigner sa reconnaissance, dans les termes les plus flatteurs. " On ne m'a point laissé ignorer," écrivait-il au prélat, " les sentiments pleins de bonté dont vous êtes pénétré pour les prêtres de ma compagnie, qui travaillent dans le Canada. Vous leur en avez déjà donné de grandes preuves; ils en sont très reconnaissants et désirent que je vous en témoigne moi môme ma propre reconnaissance ; c'est ce que je fais dans l'efTusion de mon cœur. Je crois inutile de vous prier de vouloir bien continuer de les traiter de môme, lorsque la divine providence aura appelé dans son sein le digne

prélat auquel vous êtes destiné à succéder.

Ils vous prouveront par leur obéissance, leur docilité, leur zôle àTcmplir vos vues et à exécuter vos ordres, qu'ils n'en sont point indignes." *

Ces sentiments d'affection et de respect pour le séminaire de Montréal, Mgr. Plessis les conservait encore dans toute leur vivacité, et il était heureux d'en pouvoir donner une nouvelle preuve dans le choix qu'il avait fait, pour une charge de la plus haute importance, d'un prêtre de cette maison, aussi remarquable par ses vertus, qu'éminent par ses talents et sa science.

Avant de se rendre à la capitale où il était impatiemment attendu, le prélat voulut s'arrêter pendant quelques jours à son séminaire de Nicolet, qu'il revoyait toujours avec un sensible plaisir. Au milieu d'un nombreux concours de prêtres, venus de toutes les parties de la province pour lui souhaiter la bienvenue, l'évêque de Québec présida aux examens des élèves, dont il reçut les félicitations, avec toute la joie d'un père rendu à ses enfants après une longue séparation.

La nouvelle de l'heureux retour du premier pasteur du diocèse s'était répandue en peu de temps : partout sur la route qu'il devait suivre s'organisaient des démonstrations en son honneur. " Je ne vous peindrai

* Lettre de M. Emery, 24 décembre 1800.

poinV dit M, Raimbault,* " cette scène attendrissante, dont plusieurs d'entre vous ont pu être témoins, lorsque au sortir de Nicolet, où il s'était reposé quelques jours, au milieu de fêtes simples et naïves, aux accents de la joie vive et pure des jeunes étudiants de son collège^ il mit le pied sur le sol des Trois-Rivières. Rappelez-vous cette députation nombreuse et honorable, déployant l'oriflamme sacrée sur les eaux du fier Saint-Laurent. Je crois entendre leurs acclamations redoublées, se mêlant aux cris de joie dont la ville faisait retentir les airs. Avec qu^l plaisir il recevait et rendait les saluts î Avec quel touchanl Abandon chacun se félicitait de revoir s(ni évoque après une si longue absence 1 Mais ce n'était là que le début du triomphe qu'on lui préparait dans la capitale, <et dont chacun a lu ou entendu la description. Une seconde députation flottante remontait le fleuve comme pour accuser de lenteur celle qui avait précédé ; une population impatiente, parcourant les rues de la ville, se répandant sur les quais, tous les vaisseaux de la rade pavoises, les citoyens les plus recommandables rivalisaat d'ardeur et de joie... Quelles acclamations ! quelle ivresse! •quelles touchantes démonstrations d'amour ret d'allégresse ! "

Dans cette description, tracée avec verve

* Oraison funèbre de Mgr. Plessk.

par le panégyriste du grand* évêque, il* n'est rien d'exagéré. Aujoiîrd'hui l'on anrait peine a se figurer le mouvement que causa à Québec l'annonce de l'arrivée prochaine de Mgr. Plessis. Pendant quarante ans il avait habité la capitale, dont il ne s'était auparavant éloigné que pendant de courts intervalles ; comme curé, il avait formé la génération alors placée à la tête des affaires et du mouvement ; depuis vingt ans, il était le premier représentant de l'autorité ecclésiastique au Canada et le citoyen le phis distingué du pays. Les habitants d'origine britannique le respectaient et Testimaient à cause de ses éminentes qualités de tout genre ; son absence prolongée avait laissé parmi les catholiques un vide qiri attristait tous les rangs de la société.

Aussi la joie de la population '"de Québee^ fut-elle générale, lorsque fut annoncée la prochaine arrivée du prélat dans sa ville métropolitaine. Pour aller au-devant de lui les principaux citoyens nolisèrent un bateau-à-vapeur, le Car-of- Commerce^ qui était alors regardé comme le roi du Saint- Laurent.

Ce bâtiment chargé de plusieurs centainesde voyageurs, parmi lesquels étaient des membres distingués de la législature, du clergé, du barreau, s'arrêta aux Trois- Rivières au moment même où Tévêque et ses compagnons- y arrivaient de Nicolet :.

de vives acclamations accueillirent le prélat, surpris de se trouver tout-à-coup entouré de ses amis de Québec.

Le lendemain, seize août, de grand matin, le bateau-à-vapeur commençait sa marche triomphale vers Québec ; sur le gaillard, des groupes nombreux se succédaient autour de révoque pour le voir et pour l'entendre ; le canon répondait aux vives fussilades qui se renouvelaient à chaque village ; sur les deux rives du fleuve un mouvement inaccoutumé témoignait de la part que prenaient les habitants à la joie commune.

Entre les deux villes, le bateau-à-vapeur fut rejoint par un autre, qui était tout pavoisé et apportait une seconde députation de la capitale.

L'empressement des habitants de Québec à revoir leur premier pasteur et à l'accueillir avec honneur surpassa toutes les manifestations de ce genre qu'on avait vues jusqu'alors.

Peu après midi, les quais, les galeries, le* toits des maisons étaient couverts de monde ; de nombreux spectateurs s'étaient embarqués sur les navires mouillés dans la rade ; les mâts et les vergues étaient garnis de matelots. Lorsque le canon annonça l'approche des deux bateaux-àvapeur, d'immenses cris de joie retentirent de toutes parts : aux clameurs de la multitude et aux grondements du canon se joignirent les fanfares de la musique

militaire du soixantième régiment, et les sons joyeux de toutes les cloches de la ville. Sur le débarcadère se pressait la foule, avide de recevoir la bénédiction de son évoque ; un si grand nombre de personnes le suivirent pour assister au Te Deum^ que la cathédrale, malgré ses vastes

Sroportions, ne put contenir qu'une partie es assistants.

De nombreuses adresses lui furent présentées ; de tous côtés il reçut des témoignages de la vive satisfaction que causait son retour au milieu de son troupeau.

Inquiétudes au sujet de nouveaux changements — Hésitations de M. Lartigue — Décision de Rome — ConsÀ:ration de Mgrs. Lartigue, MacDonell, MacEachem, Provencher — Mgr. Lartigue se retire à l' Hôtel- t)ieu de Montréal — Mandement de Mgr. Plessis — La Gazette de Québec — Difficultés suscitées à Mgr. Lartigue.

On s'occupait beaucoup dans le clergé et parmi les laïques des changements qui, par ordre de la cour de Rome, allaient être introduits dans l'administration du diocèse de Québec. * Déjà une partie des arrangements nouveaux étaient connus ; mais, sur plusieurs points, les décisions du saintsiége restaient encore enveloppées d'un

* Le Bas-Canada renfermait alors 337,119 catholiques, dont 109,000 dans le district de Québec, 39,000 dans le district des Trois-Rivières et 189, 119 dans celui de Montréal.

certain mystère ; et cette circonstance inspirait des inquiétudes à beaucoup d'ecclésiastiques. Afin de tranquilliser les esprits Mgr. Plessis, dans la réunion qui eut lieu peu après son arrivée, pour célébrer la fête du sacerdoce, annonça à son clerçé les dispositions adoptées par le souverain pontife, pour l'avantage de l'église du Canada.

Il proâta de la circonstance pour informer ses prêtres que leurs réunions annuelles,

Eour la célébration du sacerdoce, devaient ientôt cesser, attendu que la fête ellemême était contraire aux règles de la liturgie romaine.

Dans son allocution, le prélat exposa les mesures adoptées par les cours de Rome et de Londres touchant les arrangements faits pour l'organisation des autorités ecclésiastiques.

On s'attendait qu'à la suite de cette communication la consécration des évoques élus aurait bientôt lieu ; mais plusieurs raisons forcèrent à la remettre.

MM. MacDonell et MacEachern étaient éloignés ; M. Provencher arrivait de sa mission et déclarait n'être pas encore prêt ; quant à M. Lartigue, il attendait un ordre formel du saint-siôge, et ne voulait pas être sacré avant que la décision finale du souverain pontife ne lui eût été signifiée. Il était d'ailleurs efirayé des difficultés qui s'offraient pour l'avenir ; on l'avait averti.

que comme évoque, il ne pourrait plus demeurer au séminaire de Saint-Sulpice, et il se voyait ainsi privé de Tassistance et des conseils de ses anciens confrères.

" L'on m'a signifié hier," écrivait-il le premier septembre 1820, "que mon séjour dans le séminaire, avec le caractère épisco-

pal, n'était pas possible J'ai regardé cet

incident comme une des marques les plus sensibles que la Providence ne me destine pas au poste que vous aviez l'intention de me confier, et j'en prends occasion de faire un nouvel efl'ort, pour vous supplier de ne pas me charger d'un fardeau trop pesant pour mes faibles épaules."

Après avoir énuméré et exagéré ses prétendues misères spirituelles, il ajoutait : "Je crois qu'en pesant devant Dieu ces raisons et plusieurs autres, jointes au retardement de la demande que vous aviez faite à la cour de Rome d'un ordre pour m'obliger à accepter, et dont je suis fermement résolu à attendre l'issue avant de me décider, vous verrez dans tout ceci des signes non équivoques de la Providence divine, qui réserve un plus digne pasteur à cette partie de .votre diocèse et vous

facilite les moyens de demander un

sujet plus propre à gouverner ce district, au lieu d'un homme fait pour vivre dans un séminaire et qui ne désire que d'y

mourir en paix Je suis trop convaincu

de votre déférence envers le saint-siége

pour ne pas croire qu'avant de passer outre, vous attendrez comme moi, avec patience, son jugement sur une affaire que vous avez vous-même soumise à sa décision."

La décision finale du souverain Pontife arriva à Québec au mois d'octobre et fut immédiatement communiquée à M. Lartigue,qui, dans une lettre du trente octobre, 1820, exprimait à l'évêque de Québec ses sentiments d'obéissance :

" Mon premier mouvement, après avoir lu dans la lettre du cardinal Fontana Tordre positif du saint Père in virtute sanctœ ohedientlœ^ d'accepter ma promotion à l'épiscopat, a été de me jeter à genoux, pour acquiescer de cœur à la volonté de Dieu, qui m'a paru aussi évidemment manifestée par celle de son vicaire, que si Jésus-Christ m'eût parlé en personne. Je n'ai donc pas

hésité un instant à me soumettre; j'ai

accepté en gémissant le fardeau, quelque incapable que je me sente de le porter."

Après son acceptation définitive, il crut devoir s'occuper de ses projets d'avenir. Il se proposait d'aller demeurer dans une paroisse de la campagne, au sud du Saint- Laurent. "Cet arrangement," écrivait-il, ne produira aucun changement dans les

usages du séminaire, et je gouvernerai

mon district dans une paroisse de la campagne, avec moins de tracasseries qu'en ville. Si dieu me prête vie, je ne désespère point d'établir un jour ma résidence à

Montréal, quand certains préjugés seront

effacés; mais le temps n'est pas encore

arrivé Non-seulement nos messieurs

désirent que je sois sacré à Montréal, mais encore ils veulent bien que, si cette cérémonie a lieu dans le cours de l'hiver, je demeure avec eux jusqu'au printemps."

M. Alexandre MacDonell, nommé évoque de Rhésine, fut sacré le dernier jour de Tannée 1820. Plusieurs circonstances retardèrent la consécration de M. Lartigue, qui n'eut lieu que le vingt-un janvier, 1821.

Mgr. Plessis voulut faire solennellement cette cérémonie dans l'église paroissiale de Montréal. ''C'était," ditM. Lanocque, dans l'oraison funèbre de Mgr. Lartigue, '' un grand nom qui s'en associait un autre ; et le vingt-un janvier prenait ainsi place parmi les époques qui appartiennent a l'histoire de la religion en ce pays. En ce jour à jamais mémorable, Mgr. Lartigue, en se chargeant de l'administration du district de Montréal, posait les bases d'un siège épiscopal en cette ville, qui en a retiré depuis et en retire journellement de si précieux avantages."

L'église paroissiale de Montréal convenait particulièrement à cette cérémonie, puisque, outre l'avantage d'être la plus ancienne et la plus remarquable du diocèse, elle avait des titres particuliers au respect des deux prélats. Là en effet le consécrateur et le consacré avaient reçu le saint baptême

et fait leur première communion ; là ils avaient reçu les premières leçons de la doctrine chrétienne et avaient préludé aux augustes fonctions du sacerdoce et de Tépiscopat, en s'exerçant aux cérémonies comme simples enfants de chœur,

M. Bernard Angus MacEachern, nommé évêque de Rose, fut consacré à Québec le dix-sept de juin suivant ; c'était un vénérable missionnaire écossais, ancien ami de Mgr. MacDonell. Depuis longues années, il parcourait les villages écossais et acadiens de nie du Prince Edouard, se reposant bien rarement de ses travaux apostoliques. La présence du bon évêque allait être d'autant plus nécessaire dans ces missions, que Mgr.

Burke, évêque de Sion, était mort le vingtneuf novembre précédent, laissant pour administrateur du diocèse, son neveu, M.

Carroll, jeune prêtre qui se trouvait fort embarrassé de l'administration d'un diocèse et qui se voyait menacé de porter ce fardeau pendant un assez long temps. M. Maguire, curé de Saint-Michel, qui avait été demandé par Mgr. Burke comme son coadjuteur, refusait fermement d'accepter cette cnarge ; il fallait ainsi attendre que Rome eût choisi un autre successeur à l'évêque défunt : or, dans les circonstances où se trouvait l'église de la Nouvelle-Ecosse, c'était une opération fort difficile.

Quant au sacre de M. Provencher, nommé, en attendant, curé de Machiche, il dut être

difTéré jusqu'au douze mai 1822, afin que le nouvel éveque eût le temps de^ se préparer à une charge, qui serait pour lui environnée de nombreuses difficultés dans son district éloigné et encore sauvage.

Mgr. Lartigue comprenait que les circonstances dans lesquelles le plaçait sa position actuelle, ne lui permettaient pas de demeurer au séminaire. En attendant deô temps meilleurs, il accepta la bienveillante invitation des dames de rHôtel-Die*u, qui mirent à sa disposition quelques appartements réservés pour des prêtres malades.

Sa résidence dans cette maison fut plus longue qu'il ne s'y attendait d'abord, car il renonça au projet de se retirer à la campagne, convaincu que sa présence à Montréal serait plus avantageuse pour son di^rict épiscopal.

Après son retour à Québec, Mgr. Plessis informa officiellement les fidèles du district de Montréal que Mgr. Lartigue allait exercer parmi eux les fonctions d'évôque suffragant et auxiliaire.

" Le vingt-un du mois dernier. " annonçait il dans son mandement de février 1821, *' nous donnâmes la consécration épiscopale à Mgr. Jean Jacques Lartigue, titulaire de Telmesse. Il aurait été plus flatteur pour nous de le consacrer sous un titre qui exprimât directement les rapports que vous aurez désormais avec lui. La chose n'a dépendu ni de nous ni du saint-siége, qui

a été aussi loin que les circonstances du moment le permettaient, en le préposant par un bref....au gouvernement spirituel de la cité et du district de Montréal, en qualité de notre auxiliaire, suffragant et vicaire général. Nous nous conformons donc aux intentions du souverain pontife, en vous signifiant par le présent mandement, que vous devez à l'avenir rendre à Mgr. l'évèque de Telmesse, dans toutes les églises du district de Montréal, les mômes honneurs que vous nous rendriez à nous-mêmes si nous étions sur les lieux, et l'y considérer comme spécialement et généralement chargé des fonctions épiscopales. Ainsi c'est notre intention positive que vous recouriez désormais à lui, dans tous les cas où vous recouriez ci-devant à nous, sauf à lui de nous référer les atïaires qu'il estimerait ne pouvoir terminer par lui-même. " *

Son intention était de ménager les susceptibilités ministérielles, tout en laissant à l'évùque de Telmesse la plus grande latitude possible dans l'exercice de ses fonctions pastorales. Cependant, malgré sa prudence dans la conduite de cette affaire, l'indiscrétion d'un journaliste faillit causer de l'embarras dans les rapports entre lord Bathurst et Mgr. Plessis. Si le ministre avait quelque bon vouloir pour l'évoque catholique, ses dispositions bienveillantes

* Mandement du 20 février 1821.

s'évanouissaient quelquefois, devant la crainte d'être attaqué sur ce sujet, dans les chambres. Grandes furent donc ses inquiétudes lorsqu'on lui montra sur un journal de Montréal un paragraphe annonçant " que l'archevêque de Québec avait sacré le docteur Lartigue et l'avait installé comme évoque de Montréal. " Le ministère était alors fortement menacé par ses ennemis, et l'article désigné pouvait devenir un instrument d'attaque entre les mains de l'opposition. Lord Bathurst adressa immédiatement une dépêche au gouverneur général du Canada, pour lui faire part de la surprise que lui avaient causée ces lignes, ei en même temps pour demander quelques explications sur l'exactitude du malencontreux article. Une communication analogue fut envoyée à l'évêque de Québec par monseigneur Poynter.

" J'ai vu ce matin M. Goulburn, " écrivait le prélat ; " il me dit que lord Bathurst était fort intrigué au sujet d'un article qui avait paru dans la Gazette de Québec, et qui était de nature à lui causer

de l'embarras Lord Bathurst faisait

observer que c'était contrevenir à l'arrangement conclu entre lui et votre Grandeur.

Je répondis qu'il y avait évidemment une

méprise dans le rapport ; que vous ne

preniez point le titre d'archevêque, mais

seulement celui d'évêque de Québec ;

que M. Lartigue avait été sacré non comme

évoque de Montréal, mais comme évoque de Telmesse ; qu'il était votre grand vicaire, avec le caractère épiscopal, pour le district de Montréal, et que c'était là précisément ce dont vous étiez convenu avec sa seigneurie.

" M. Goulburn parut satisfait et m'informa qu'il expliquerait l'affaire à lord Bathurst." *

L'évoque de Québec s'empressa de donner à Mgr. Foynter des explications capables de calmer les inquiétudes du secrétaire d'état.

" Je n'ai reçu aucune lettre de lord Bathurst," répondait Mgr. Plessis, '^mais il a écrit à lord Dalhousie, notre gouverneur en chef, qui m'a transmis le paragraphe....

en question, me priant de lui faire savoir ce qui en était, pour l'information du secrétaire d'état Ma réponse est parfaitement conforme à celle que votre Grandeur a donnée à M. Goulburn, et ne pouvait être différente. Personne n'a plus que moi à se louer des procédés de lord Bathurst; et indépendamment de ce que me commandent mqji état et ma position vis-à-vis du gouvernement de S. M., si j'étais capable d'user de duplicité ,1a reconnaissance m'empêcherait de le faire envers lord Bathurst et de l'exposer à quelque désagrément.

Sans être fort avancé en politique, je conçois toute la délicatesse de la position

* Lettre de Mgr. Poynter, 7 avril 1821.

d*ua secé taire d'état et à quels ménagements il est assujéti. Vous me ferez beaucoup de plaisir, si vous trouvez Toccasion de communiquer la présente à lord Bathurst,"

La lettre de l'évêque de Québec et les explications du comte Dalhousie parurent satisfaisantes, et Mgr. Poynter annonçait, peu après, que cette affaire avait perdu toute rimportance dont l'avait revêtue la circonspection extrême du ministre.

"J'ai présenté votre réponse à lord

Bathurst et à M. Goulburn, qui l'ont lue et sont restés convaincus que l'article de la Gazette^ au sujet de Mgr. Lartigue, renfermait des erreurs, et que la conduite de V. G. était digne d'approbation." * ^

Mais si la manière d'agir de Mgr. Plessis lui méritait des louanges, celle de lord Bathurst semblait annoncer de la lenteur et de la timidité. Depuis un an, il était convenu d'informer le gouverneur du Canada des promesses faites au sujet du séminaire de Nicolet et des arrangements conclus par rapport aux nouveaux évoques :

cependant aucune dépêche officielle n'était encore parvenue à lord Dalhousie. Aussi l'évêque crut-il devoir profiter de la circonstance, pour offrir au gouverneur quelques explications sur l'état des choses.

'' En conséquence," écrivait-il, " d'un

mémoire que j'eus l'honneur de soumettre

*" Lettre de Mgr. Poynter, 31 août 1803,

à la considération de lord Bathurst, en 1819, sa seigneurie eut la bonté de me signifier, par une dépêche de la môme journée, que le gouvernement de S. M.

admettait mon plan ultérieur, en ce sens qu'il ne désapprouvait pas que messieurs Lartigue et Provencher fussent revêtus, sous ma dépendance, de telle autorité ecclésiastique que je jugerais nécesaire.

Gomme l'assistance que j'attendais d'eux requérait qu'ils fussent revêtus du caractère épiscopal pour la confirmation et les ordres, j'obtins aussi du saint-siége, en 1820, des évôchés inpartibus^ après en avoir prévenu le ministère britannique. A la fin de 1818, le saint-siége jugea à propos d'ériger mon église en archevêché. Je n'en fus instruit qu'au mois d'août 1819, après son arrivée à Londres, et j'en donnai moi-même avis à lord Bathurst ; mais apercevant que ce nouvel ordre de choses ne convenait pas à la cour d'Angleterre, je m'abstins de m'en

prévaloir mais je ne voudrais point

me rendre responsable de la fantaisie qu'aurait un gazettier de me qualifier d'archevêque."

Les instructions touchant la position des nouveaux évoques furent enfin communiquées, avec une grande réserve, à lord Dalhousie, par le secrétaire des colonies, qui craignait toujours.de se compromettre.

Quant aux lettres patentes, en faveur du séminaire de Nicolet, elles furent accordées

au mois de décembre 1821, au grand contentement de Mgr. Plessis et de ses amis.

Peu de temps après la publication du mandement de février 1821, des troubles, plus sérieux que ceux qu'avaient causés le paragraphe du journaliste canadien, commencèrent à agiter les esprits dans la ville de Montréal et dans une partie du district du même nom ; les contestations qui suivirent remplirent d'amertume les dernières années de l'éveque de Québec. Les difficultés, annoncées comme devant naître de la position douteuse dans laquelle se trouvait l'éveque de Telmesse, apparurent de suite dans toute leur étendue ; les marguilliers de la paroisse de Montréal s'occupèrent de régler les honneurs qu'on accordait à Mgr. Lartigue, et de décider si on laisserait à sa disposition le trône épiscopal. Plusieurs personnes qui n'étaient point intéressées dans la question se mêlèrent de la discuter ; on en vint môme à attaquer le mandement de l'évoque de Québec, qui, suivant certains écrivains, ne pouvait transmettre à un autre les honneurs appartenant à l'ordinaire. Pendant deux ou trois ans, les journaux de Montréal furent remplis de correspondances dans lesquelles les autorités ecclésiastiques n'était pas toujours ménagées.

Monseigneur Plessis était profondément attristé de l'opposition soulevée contre des mesures qu'il avait prises pour la gloire de

Dieu et le plus grand bien de son troupeau, et qu'il avait adoptées d'après l'avis des personnes les plus sages de son clergé.

Toutefois plein de confiance dans la justice de sa cause et dans la protection de la Providence, il entretenait le ferme espoir que le temps et la réflexion rétabliraient le calme dans les esprits et que l'orage s'épuiserait par sa violence môme.

Aussi tous ses conseils étaient dictés par la modération et la patience, moyens qui lui avaient réussi dans ses luttes contre le gouvernement provincial.

A Mgr. Lartigue qui demandait à être traité comme un autre Jonas et jeté à la mer pour apaiser la tempête, il répondait :

— *' On m'a envoyé un long mémoire pour prouver par raison démonstrative que tous les honneurs que je vous abandonne et auxquels vous prétendez sont abusifs. Je ne disputerai point avec l'auteur ; mais je ferai passer en cour de Rome mon mandement du vingt février et me soumettrai au jugement du saint-siége. En attendant, ne contestez pas ; mettez les procédés de votre côté. Si on vous pousse reculez-vous. A défaut du trône, contentez-vous d'un priedieu ; à défaut d'un prie-dieu, mettez-vous sur le bout d'un banc, ou ce qui serait encore mieux, cessez d'assister à la paroisse qui n'est pas plus cathédrale que toute autre église de la ville ; et adoptez l'église de l'Hôtel-Dieu ou toute autre. "

" Les sottises sont pour ceux qui les font. Vous auriez tort de vous chagriner des mauvais procédés qu'on a envers vous....

Continuez d'agir avez charité et compassion.

Cette conduite est bien plus agréable à

Dieu et édifiante pour l'Eglise Dans toute

espèce de débat, heureux celui qui sait mettre les bons procédés de son côté. "

Comme, à propos de l'effervescence qui avait suivi la division de son diocèse, on lui faisait connaître que plusieurs lui reprochaient de ne pas assez consulter, il répondait à l'ami qui lui donnait cette information : *' Quand on veut le bien, on ne répugne pas à recevoir des avis de ceux qui le veulent aussi. J'ai néanmoins éprouvé que des hommes, d*ailleurs amis du bien, déraisonnaient dans les choses où leur intérêt personnel se trouvait concerné.

Cette considération m'a souvent empêché de consulter. Hors de là, je l'ai fait un très-grand nombre de fois. Vous seriez .étonné si je vous donnais une liste de mes consultations, encore plus si j'y ajoutais la liste des réponses qui me sont venues. Mais, comme je pourrais m'aveugler dans les affaires où mon amour-propre est concerné, je m'estimerais heureux d'avoir en vous un moniteur qui puisse dissiper mes illusions. "

Charité de Mgr. Plessis envers les émigrés irlandais — La loi de i8oi sur les écoles — Lettre d'un ancien curé — Tentatives infructueuses pour obtenir une loi plus équitable sur les écoles — Lettres à Mgr. Poynter et au secrétaire des colonies — Réponse de lord Bathurst — La question des subsides — Seconde visite dans le district de Gaspé — Suite des contestations dans le district de Montréal — Mandement. — Abolition de la fête du sacerdoce.

Au milieu de toutes les sollicitudes que lui causaient les affaires du district de Montréal, il n'oubliait point les intérêts de la partie du diocèse qu'il s'était réservée, non plus que ceux du Bas-Canada en général.

Dans l'été de 1820, des familles irlandaises étaient arrivées à Québec dans l'espérance d'y améliorer leur sort. N'ayant pas rencontré les avantages qu'elles y attendaient, elles se voyaient réduites à une profonde misère. Comme la saison rigoureuse de l'hiver approchait, le cœur du charitable prélat fut attristé de leur position; il essaya d'en placer quelques-unes dans les campagnes afin de pouvoir secourir plus efficacement celles qui resteraient dans la ville.

'' N'y aurait-il pas moyen," écrivait-il à chacun des curés, '' de placer clans votre paroisse une seule famille irlandaise? Ces pauvres gens périssent de froid et de misère dans les rues. Ils ne peuvent trouver à manger dans les villes que l'argent à la

main, et ils n'ont point d'argent. A la campagne, on pourrait subvenir à leurs besoins ; il y a plus de charité dans vos paroisses que parmi nos citoyens, et réellement plus de ressources. Plusieurs particuliers pourraient se réunir pour nourrir et vêtir cette famille d'ici au printemps. Il s'agit de catholiques, nos frères, étrangers

dans ce pays Il en restera toujours assez

pour affamer la ville, quand môme chaque paroisse du district se chargerait d'une famille. Enfin il ne faut pas oublier cette parole de N.-S. : Hospes eram et collegistis me."

Grâces à l'intervention du prélat, on trouva moyen de placer à la campagne une trentaine de ces pauvres familles, qui furent nourries et logées pendant l'hiver ; cet arrangement permit aux citoyens de secourir plus aisément celles qui restèrent dans la ville.

Une question fort importante pour l'avenir occupait alors les vrais amis du pays : on désirait répandre l'instruction primaire parmi le peuple, surtout dans les campagnes^ car les villes étaient pourvues d'écoles. Mais, dans l'accomplissement de cette œuvre si désirable, on rencontrait des obstacles ; le premier et le plus grave était la malheureuse loi de 1801 qui avait confié la surveillance des écoles à l'institution royale. Or le^ gouvernement provincial avait alors trouvé le moyen de donner la direction de cette société au clergé

protestant et aux membres de la coterie qui avait toujours travaillé à ruiner les institu tions catholiques. L'argent prélevé sur le peuple était placé entre les mains de ces hommes et dépensé à leur guise. Rien de surprenant donc que Tévéque de Québec et son clergé fussent constamment et énergiquement opposés au fonctionnement de cette loi inique, que l'on avait introduite à la fin d'une session, lorsqu'il ne restai', que peu de membres canadiens dans la chambre d'assemblée.

Un ancien curé du Cap-Santé, homme judicieux et instruit, donne des détails intéressants sur cette loi et les accompagne des réflexions suivantes, dans des mémoires qu'il a laissés sur sa paroisse.

"Cette loi," fait-il observer, '' fut loin de recevoir l'accueil favorable de ce qu'il y avait de Canadiens éclairés et attachés à leur religion. L'esprit, les motifs qui en avaient inspiré les dispositions perçaient trop pour que les avantages qui, au premier coup d'œil, en paraissaient devoir résulter, en imposassent aux personnes clairvoyantes."

" Les membres du parlement provincial firent à diverses reprises des tentatives, soit pour en rappeler les dispositions, soit pour en prévenir les mauvais etfets ; mais tout fut inutile : les enneiliis des Canadiens avaient trop gagné par cet acte, qui n'avait été obtenu que par surprise, pour rien céder de ce qu'ils avaient obtenu "

" Personne, au demeurant, n'ignore l'opposition formelle et constante que le clergé catholique a toujours montrée, et avec raison, contre rétanlissement de ces écoles, soumises à la direction et sous l'influence immédiate et unique du clergé protestant. La manière dont le bill qui établissait ces écoles avait été obtenue ; les vues trop bien connues que Ton se proposait par son établissement ;*? exclusion formelle de toute influence directe ou môme indirecte, de la part du clergé catholique sur ces écoles ; le choix de prédilection que l'on faisait des maîtres protestants pour les placer dans ces écoles, presqu'uniquement composées d'enfants catholiques ; tout cela, sansdoule,était plus que suffisant pour légitimer et pour commander môme cette opposition, que le clergé catholique a toujours montrée contre l'établissement de ces écoles. "

En 1820, un projet de loi sur les écoles, équitable pour les catholiques comme pour les protestants, fut admis dans les deux chambres de la législature du Bas-Canada et réservé par l'administrateur de la province à la sanction royale. Mgr. Plessis, qui était alors en Angleterre, fit des démarches pour engager les ministres à recommander cette mesure à Sa Majesté. Ses efforts demeurèrent inutiles, car on s'imaginait, au bureau des colonies, que les dispositions de ce bill étaient toutes en

faveur des catholiques, et enlèveraient à Tinstitution royale des droits acquis.

En écrivant sur ce sujetàsoncoadjuteur, il le priait de s'adresser à messieurs Papineau et Taschereau, pour les engager à fai re modifier certaines clauses de manière à prouver aux ministres que la loi était aussi favorable aux protestants qu'aux catholiques.

Amendé de manière à ne blesser aucune susceptibilité, le projet fut encore admis par les deux chambres dans l'année 1821 ; lord Dalhousie crut devoir In recommander à la bienveillance du souverain. Les véritables amis du pays espéraient que le gouvernement impérial permettrait aux Canadiens d'organiser un système propre à favoriser l'instruction publique, sans la . livrer à la merci de leurs ennemis. Dans cette occasion, comme dans toutes celles où les intérêts importants de ses compatriotes étaient concernés, Mgr. Plessis éleva la voix pour réclamer en faveur de la justice de leur cause.

Dans une première lettre, il informe, de l'état des choses, Mgr. Povnter, souvent admis au bureau colonial, et dont les opinions y étaient respectées.

Voici la partie de cette lettre qui a rapport à la loi proposée : " Notre parlement provincial, ayant passé un acte extrêmement désiré par les catholiques de ce pays, pour l'établissement d'écoles dans les

paroisses de campagne, le gouverneur Ta renvoyé à la sanction du roi, ce qui a contristé beaucoup de monde. Je me proposais d'avoir Thonneur d'écrire à ce sujet à lordBathurst ; maisje m'en suis abstenu, sur l'assurance que m'a donnée le comte Dalhousie, qu'en transmettant ce bill il r avait fortement recommandé." *

Un mois après, il craignit sans don te que les recommandations de lord Dalhousie n'eussent pas été assez pressantes, car il écrivait la lettre suivante an secrétaire des colonies :

'' Les deux chambres du parlement provincial du Bas-Canada ont passé, dans leur dernière session, un bill pour Tencouragement de l'éducation dans les paroisses de fa campagne, que son excellence le comte Dalhousie a jugé à propos de référer à la sanction du roi. Je croirais, mylord, manquer à ce que je dois à ma place et à mon pays, si je ne faisais connaître à votre seigneurie combien les sujets catholiques de cette province désirent ardemment qu'il plaise à Sa Majesté de sanctionner ce bill ; car, quoiqu'il soit dressé dans des termes qui doivent accommoder toutes les persuations religieuses, il intéresse néanmoins plus spécialement les catholiques, comme n'ayant eu jusqu'à ce jour aucun encoura-

* Lettre à Mgr. Poynter, mars 1821,

gement pour leurs écoles de campagne, parce que celles qui s'établissent en vertu d'un autre acte, savoir celui de la 41e année du règne de sa défunte majesté, ne s'accordent pas avec leurs principes et ne peuvent nullement leur convenir. Le seul délai apporté par le gouverneur en chef à la sanction du dernier, a suffi pour alarmer ce bon peuple. Déjà l'on projetait des pétitions au roi dans les différentes parties de la province ; je ne suis parvenu à rassurer les esprits qu'en repétant ce que lord Dalhousie m'avait fait l'honneur de

me dire qu'il se flattait de voir bientôt

ce bill revenir d'Angleterre. S'il en était autrement, la très-grande majorité de la population du Bas-Canada en serait consternée L'objet dont il s'agit est si intéressant, dans mon humble opinion, que si une conduite uniformément loyale a pu me mériter quelque estime de la part de votre seigneurie, j'ose la supplier de vouloir bien s'en souvenir, dans une occasion qui touche de si [près le peuple confié à ma sollicitude pastorale." *

Malgré les réclamations si vives de l'évoque et les recommandations du gouverneur général, les vœux des chambres canadiennes ne furent pas exaucés.

Lord Bathurst en donne les raisons, dans

Lettre à lord Bathurst, 28 avril 1821.

sa réponse, adressée eu français, à Tévêque de Québec : *

" J'ai riionneur d'accuser réception de la lettre que vous m'avez adressée, en date du 28me avril, dans laquelle vous me faites part des désirs des sujets catholiques de Sa Majesté, qu'un bill que les deux chambres du parlement provincial ont passé, pour l'encouragement de l'éducation dans les paroisses de la campagne, soit sanctionné de Sa Majesté.

"Je vous assure, monseigneur, qu'il me fera toujours un plaisir de faire connaître à Sa Majesté vos sentiments, sur tout ce qui regarde les intérêts de ceux qui sont confiés à vos soins pastorales; et si je ne me trouve pas en état de vous annoncer que ce bill a reçu la sanction royale, ce n'est que parce qu'avec toute disposition de faire donner aux catholiques des moyens d'éducation, qu'ils trouveront plus satisfaisants que ceux dont il jouissent aujourd'hui. Sa Majesté croit nécessaire aux intérêts généraux de la colonie de dijBférer la considération de ce bill, jusqu'à ce que la législature aurait décidé sur des autres mesures qui ont depuis longtemps été en discussion et que le gouverneur en chef a reçu les ordres de Sa Majesté leur soumettre encore dans la session prochaine.

''J'ai l'honneur d'être, Mgr., etc., etc."

* Lettre du comte de Bathurst à monseigneur Tévêque catholique romain de Québec, — Cette lettre est donnée avec ses fautes et ses tournures anglaise.

Les mesures auxquelles faisait allusion le secrétaire des colonies se rapportaient à la question des subsides. Au nom de Sa Majesté, le gouverneur général du Canada avait demandé que la liste civile fut votée pour la durée de la vie du roi, selon ce qui se pratiquait en Angleterre. La chambre d'assemblée refusait d'adopter ce plan, mais offrait de faire annuellement des appropriations pour la liste civile, à cause des fluctuations fréquentes du montant des revenus annuels dans la province.

Au bureau colonial on fut contrarié par ce refus, et l'on chercha à forcer la main des représentants en refusant de sanctionner des lois avantageuses à toute la population catholique du Canada. D'année en année les espérances des amis de l'instruction publique étaient dérues ; une misérable coterie, opposée à la religion, à la langue et aux institutions du peuple, se maintenait malgré lui à la tùte d'une société qui avait à sa disposition .l'argent prélevé sur les catholiques et qui s'en servait contre le catholicisme. Ce ne fut qu'en 1824 qu'on obtint, pour les fabriques de la campagne, le droit de posséder des terrains et des maisons pour l'établissement d'écoles paroissiales. Plus tard enfin, les droits de la justice triomphèrent, des écoles communes furent îondées^etVinstitutionrdyale disparut, sans avoir produit les résultats qu'en avaient attendus ses partisans.

En 1821, révoque visita pour la seconde fois le district de Gaspé, où il n'existait pas encore de chemins pour relier les petits établissements épars sur ce littoral.

Harassé, fatigué par ce voyage, pénible pour lin homme de son âge, il trouva, en arrivant à Québec, une masse d'affaires qui s'étaient accumulées durant son absence, et qu'il lui fallait toutes régler par luimême. De nombreuses consultations, de la part de Mgr. de Telmesse et de plusieurs curés de Montréal, l'attendaient sur son bureau, mêlées avec les lettres des prêtres des districts de Québec et des Trois-Rivières. Quelques-unes exigeaient de longues rechercnes et un prodigieux travail; les autres, par leur nombre et souvent par leur peu d'importance, embarrassaient son travail, comme ces nuées de mouches qui assaillent le voyageur sans lui causer de mal, mais qui souvent le retardent dans sa marcheplusquedesobstaclesqui paraissent autrement formidables.

Sa grande facilité à débrouiller les affaires et son assiduité au travail,- finissaient cependant par le rendre maître de la position, et il se trouvait libre lorsqu'il n'était en arrière que d'une semaine dans sa correspondance ordinaire.

La difficile question touchant le gouvernement ecclésiastique de Montréal était toujours agitée. Il aurait bien désiré céder complètement ce d istrict et faire reconnaître

Mgr. Lartigue comme vicaire apostoligue ou évoque titulaire ; il en écrivit à Mgr.

Poynter, pour engager ce prélat à reconnaître si les dispositions des ministres avaient changé sur ce sujet. " Je trouve, " répondait Mgr. d'Halie, que Mgr. Lartigue s'inquiète beaucoup à propos de son titre in partibus infidelium et croit que les choses iraient mieux s*il portait le titre d'éveque de Montréal. Lord Bathurst y est tellement opposé, que si je lui parlais maintenant de cette affaire, je causerais plus de mal que de bien. M. Goulburn m'informa dernièrement que l'opposition de lord Bathusst ne venait pas tant de ses proppres idées que des dispositions de quelques-uns de ceux avec qui il est lié. "

Dans le môme temps, Mgr. Plessis adressait à révoque de Telmesse des avis et des consolations, propres à le soutenir et l'encouranger an milieu de la tempête qui grondait : " Sachez rester calme, " lui disait-il, au milieu d'un orage qui n'aura qu'un temps ; cum his qui oderunt pacem eram pacificus. Au fond tous ces hommes vous estiment ; seulement ils trouvent l'écorce un peu rude. Plusieurs se plaignent que vous êtes exigeant et tranchant, et que vous ne ménagez pas assez votre monde.

Pour moi, qui suis convaincu du contraire, je suis persuadé que vous les gagnerez tous en leur témoignant un peu plus de déférence. "

Détourné par de pressantes occupations et arrêté par des motifs de prudence, il n'avait encore pu donner de détails sur les motifs et les résultats de son voyage en Europe ; il entreprit de le faire au long dans son mandement du cinq décembre 1822 ; il espérait qu'un exposé clair et motivé do ses démarches, pour obtenir la division de son diocèse, ramènerait peutêtre les esprits égarés par de fausses représentations.

Après avoir énoncé les principaux objets de son voyage, il fait allusion aux difficultés suscitées à Mgr. de Telmesse dans son district épiscopal.

" Nous n'avons pas appris, " dit-il, " sans une grande affliction, que dans un certain district l'on avait contesté la jurisdiction d'un de ces dignes évoques ; mais nous osons nous flatter, d'après l'exposé naïf de nos procédés et des dispositions du saintsiége, que des réflexions plus judicieuses rapprocheront les esprits, réuniront les cœurs et combleront nos vœux pour l'édification de l'Eglise, l'union de ses membres et leur soumission parfaite aux vues du souverain pontife "

Ce mandejnent n'arrôta point l'agitation, qui était encore fort grande ; mais il eut l'effet d'éclairer les esprits qui n'étaient pas préjugés et qui attendaient des explications pour se décider sur le parti à suivre.

En terminant les instructions qu'il adres-

sait dans ce document au clergé et aux fidèles des districts de Montréal, des Troist Rivières et de Québec, le prélat annonçail'établissement de certaines fêtes accordées pour le diocèse, et il déclarait en môme temps que la fête du sacerdoce, célébrée dans le pays depuis l'année 1777, cesseriit de l'être à l'avenir, et qu'il ne serait plus permis aux ecclésiastiques du diocèse d'eu réciter l'ofïice.*

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