PREMIERE PARTIE
Naissance de ]. Oo. Plessis—Sa famille—Enfance et premières études-—-Le père Lucette et son martinet.
Joseph-Octave Plessis naquit à Montréal le trois mars 1763, vers le temps où le Canada était définitivement cédé à l’Angleterre, par l’ancienne mère-patrie. Ses parents, respectables artisans, avaient conservé le vieux type desimplicité,d'honnèêteté et d’attachement aux devoirs religieux, qui distinguait les anciennes familles de la classe moyenne, dans la colonie de la Nouvelle-France. Loyal, honnête et habile dans son métier, Louis Plessis-Belair, père du.futur évêque, &vait acquis une certaine aisance, par son travail et par l’ordre maintenu dans sa maison. Ses ancêtres étaient arrivés au pays vers le milieu du dix-septième siècle, et avaient fixé leur résidence dans le voisinage immédiat de Montréal, au lieu connu sous le nom de Tanneries des Belair.
Louise Ménard, épouse de Louis Plessis, était une de ces femmes chrétiennes, qui font le bonheur d’une famille et dont les leçons et les exemples laissent de si salutaires empreintes dans le cœur de leurs enfants.
* Louise Ménard appartenait probablement à une famille ét. lie d'abord à Batiscan, puis à Boucherville, sous le nom de Ménard-LaFontaine.
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Au sang gaulois, qui coulait dans les veines du jeune Plessis, se mêlait aussi un peu de sang britannique; car une de ses aïeules, du nom de French, était née dans la Nouvelle-Angleterre.Toute jeune encore, elle avait été enlevée avec deux de ses sœurs par des Iroquois du Sault-St-Louis.
Deux des pauvres captives, placées et élevées dans des familles de Mcatréal, épousèrent des Canadiens; la troisième, adoptée par un chef iroquois, prit la langue, le costume et les habitudes des femmes iroquoises de son village, mais elle ne voulut jamais consentir à se marier, ni avec un sauvage, ni avec un Français. +
t Mgr. Plessis racontait qu'il était allé quelques fois dire la messe dans le village où demeurait sa tante. De la sacristie il voyait les sauvages entrer dans la chapelle un peu avant l'office, et se ranger, les hommes d'un côté, et les femmes de l'autre. Il était difficile d'apercevoir les traits de celles-ci, qui étaient en partie couverts. Mais il ne manquait jamais de reconnaître sa tante, dont la haute taille et la démarche européenne la distinguaient de ses compagnes.
Feu monsieur Daveluy, ancien curé de Lotbinière, était petits-fils d'une des demoiselles French. De fait, un grand nombre de familles canadiennes comptent, parmi leurs ancêtres, des filles anglaises enlevées par les sauvages domiciliés près de Montréal et à saint François-du-Lac. Toujours respectées par les guerriers chrétiens, les captives étaient ordinairement adoptées dans des familles canadiennes ; quelquefois cependant elles préféraient demeurer auprès des femmes iroqnoises, qu'elles s'étaient accoutumées à regarder comme leurs mères ou leurs sœurs.
Lorsque Deerfield, ville de Massachuset, fut pris par Hertel en 1704, les sauvages et les Canadiens qui l'accompagnaient firent un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient le ministre du lieu, Williams, et plusieurs de ses enfants. En 1706, Williams et cinquantesept autres prisonniers anglais obtinrent leur liberté, avec
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Au sein d'une famille aussi chrétienne que l'était celle de Louis Plessis, le jeune tes h ne pouvait recevoir que desexemples d'ordre, de régularité et de vertu. Chaque soir les enfants et les apprentis se réunissaient autour des chefs de la maison, pour faire la prière commune, réciter lechapelet, et entendre une lecture de piété. Les apprentis, qui étaient toujours choisis avec une attention particulière à leur caractère et à“leurs mœurs, étaient traités comme les enfants de la maison, et leur conduite était surveillée avec le plus grand soin.
Une fois par mois, en compagnie de leur maître et de ses deux fils, Joseph et Louis, ils devaient se rendre à l’église et s’approcher du tribunal de la pénitence; c'était encore sous les yeux du bourgeois, qu’ils assistaient, les dimanches et les jours de fêtes, à tous les offices de l’église. De son côté, madame Plessis remplissait les mêmes devoirs envers ses trois filles et les servantes du logis.
la permission de retourner à Deerfeld, Cependant Eunice, une des filles du ministre, avait été adoptée par une famille iroquoise du Sault et était devenue catholique ; malgré les sollicitations de ses parents, elle refusa de laisser le village, et, queues années après, elle épousa un Iroquois. Eunice Williams visitait de temps en temps ses parents, dans la Nouvelle-Angleterre; mais elle persista toujours à garder le costume iroquois et à réciter son chapelet, au grand déplaisir de ses deux frères, devenus eux-mêmes ministres. D'Eunice Williams est descendu l'excentrique Eléazar Williams, qui, né au Sault-Saint-Louis, prétendait néanmoins être le fils de Louis XVI,
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Rude travailleur lui-même, le sieur Louis Plessis accoutumait ceux qui dépendaient de lui à bien employer le temps, et à mettre de l’ordre dans leur besogne. L'ouvrage qui devait se faire à la forge dans le cours de l’année était toujours déterminé d'avance; on réservait pour chaque saison le genre de travail le plus convenable ; et l’arrangement, une fois décidé, devait être invariablement suivi.
Les objets qui sortaient de la boutique de M. Plessis étaient presque tous destinés
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ontréal avec les tribus sauvages du Nord-Ouest. Ainsi pendant l’automne et l'hiver, le maître et ses ouvriers fabriquaient des haches de traite,* qu’on dépesait dans un magasin avant qu'elles fussent complètementterminées. Et voici pourquoi:
le chef de l'atelier observait, dans toute leur rigueur, les jeûnes commandés par l’église; pendant le reste de l’année un jeûne d’un ou de deux jours par semaine ne l’empêchait pas de se livrer aux travaux ordinaires ; mais comme il aurait été difficile d'en faire autant pendant les quarante jours du carême, il réservait des ouvrages plus légers pour ce temps. Alors les gros marteaux se reposaient sur l’enclume, et comme il ne restait plus qu’à
* Les marchandises fournies aux sauvages en échange de leurs pelleteries étaient désignées sous le nom d'articles de fraite.
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olir et à aiguiser les haches préparées de longue main, tous les ouvriers pouvaient jeûner exactement, sans nuire à leur santé.
Le même esprit d'ordre, qui préside”: au t ouvrages du dehors, réglait les détuu e l’économie intérieure, à laquelle était ‘6posée la mère de famiile. Mais, dans to .es ces dispositions, régnait une si grande cnarité qu'aucun des employés n'avait jamais à s’en plaindre.
Avec de tels exemples sous les yeux, le jeune Plessis contracta de boune heure l'amour du travail, l'esprit d'ordre, la droiture et la fermeté qui ont marqué sa carrière.
Dès ses tendres années, à travers la gaité et l’irréflexion de l’enfance, percèrent les talents qui, à mesure qu’il avançait en âge, se déployèrent si solides et si brillants. Les premières lecons ‘de lecture lui furent données au logis paternel, en même temps qu’on lui enseignait quelques chapitres du petit catéchisme, livre trop souvent méprisé, mais u renferme cependant les principes de la plus profonde philosophie et de la théologie la plus sublime.
L'enfant grandissait et montrait chaque jour les plus belles dispositions pour la vertu et la science. Aussi ses parénts se hâtèrent de le placer à l’école primaire, fondée et soutenue par messieurs du séminaire de Saint-Sulpice. Les progrès rapides du nouvel élève étonnaient son maitre ;
tandis que sa gravité habituelle le faisait respecter de ses compagnons. Sous ces dehors sérieux se cachait, toutefois, un grand fond de fine espièglerie, qui se manifestait de temps en temps ; si bien qu’il ne lui fut pas permis d'échapper au redoutable martinet du père Lucette.
Le père Lucette était un respectable laïque, placé par M. le curé de Montréal à la tête de l’école paroissiale ; sa qualité de magister lui assurait un modeste salaire, avec le logis et la pension au séminaire.
Sans être savant, 1l avait réussi à maintenir la dignité de son siége, par une sévère discipline, qui tenait dans la crainte et le tremblement les gaillards les nlus décidés.
Pendant près d'un demi siècle, le père Lucette, dont un badin, pour se venger, disait : lucet à non lucendo, régna en despote sur l’école paroissiale de Montréal ; génération après génération venait s'asseoir à Pombre, non pas de sa houlette, mais de son martinet. De tous les gamins qui se succédèrent sur les bancs, pas un seul * ne
* Pas un seul : l'expression est probablement trop forte, car la tradition rapporte qu'un élève plus habile que ses devanciers trouva le moyen d'échapper au sort commun.
Prévenu qu'il aurait à passer sous les verges, il eut la précaution de se munir de sept paires de pantalons. La sentence porté devait avoir son plein eftet ; le condamné entra en gémissant dans le cabinet noir. Au milieu des cris, des lamentations, des résistances du malheurenx, les préparatifs de l'exécution avançaient lentement ; rampart après rampart tombait, et cependant la place restait toujours à l'abri du martinet. La patience du rère Lucette se
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fut exempté de visiter le cabinet noir, où le maître distribuait les châtiments corporels, sans jamais faire acception de personnes.
Lorsque, trente ans plus tard, Joseph Octave Plessis, devenu évèque, visitait sa ville natale pour la première fois après son sacre, le père Lucette, dont la verdeur était passée, mais qui se rappelait avec satisfaction les services qu'il avait rendus à la jeunesse de Montréal, fut un des premiers à se jeter aux genoux du prélat pour lui demander sa bénédition. ‘ Monseigneur, votre bénédiction, s’il vous plait. Vous me pardonnerez, j'en suis bien sûr, l'honneur que j'ai eu de vous donner le fouet.”
‘Très-voloni ‘rs, père Lucette,” répondit l’évêque, mais à condition que vous n’y reviendrez plus.”
Etudes au collége de Montréal— Travail à la forge—Le petit séminaire de Québec—Un voyage d'écoliers.
Au milieu des bouleversements qui suivirent la prise du pays par les Anglais,
lassait ; et lorsqu'après ix chute de la quatrième enceinte, il vit se dresser devant lui de nouveaux retranehements, les armes lui tombèrent des mains : il était vaincu, et si bien vaincu qu'il n'osa jamais recommencer la lutte avec un si ingénieux adversaire.
les maisons de haute éducation restèrent fermées ; le collége des Jésuites, après avoir été pendant un siècle et demile foyer des lettres et des sciences dans la Nouvelle- France, avait été livré aux avocats, aux plaideurs et aux soldats bretons, à la réserve d’une portion occupée par les anciens propriétaires. Le séminaire de Québec ruiné par la famine et la guerre, menacé même dans son existence par le gouvernement, ne pouvait reprendre ses élèves, qui s'étaient dispersés pendant le siége de la capitale.
a situation faite aux études était déplorable : un grand nombre d'hommes instruits avaient quitté la colonie à la suite des débris de l’armée française ; les rangs du clergé s’éclaircissaient par la mort; et les moyens de procurer une instruction supérieure à la jeunesse canadienne disparaissaient peu à peu.
La grandeur du danger ranima le courage des vrais amis du pays. Les finances du séminaire de Québec s'améliorèrent si visiblement, après le traité de paix de 1763, qu'au mois d'octobre 1765, messieurs les directeurs purent ouvrir de nouveau leur pensionnat aux élèves qui désiraient faire un cours d’études classiques.
Dans le gouvernement de Montréal, un respectable prêtre, monsieur Curateau, commença une école latine, à la Longue- Pointe, vers 1773 ; peu après, elle fut
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