Elle se nommait Brigitte Prunty
la religion, à la patrie. Plus que jamais il importe de redire cette parole admirable, aujourd'hui que les consciences se tarifent , que les âmes deviennent vénales, que la force a ses triomphes, que les caractères et les peuples ont l'opprobre d'obéir au succès. A l'heure de ces abaissements indignes, oui, il faut le dire et le redire encore : la vérité seule rend libre ! En face de toutes les faiblesses, de toutes les lâchetés, de tous les énervements, ce qui maintient debout l'indépendance de l'homme et sa grandeur, c'est la sainte Eghse catholique. Comme la femme irlandaise elle répète à tous, princes et peuples, individus et nations : « Souviens-toi de ton âme et de la liberté ! »
Par un effet d'éloquence aussi meneilleux qu'inattendu, passant du Calvaire de l'Irlande au Calvaire Pie IX, ou plutôt les réunissant dans une même pensée :
a Voulez-vous, s'écria-t-il, que je vous dénonce les premières puissances de notre époque, les deux plus illustres ri-
ches? Saluez-les de votre foi et de votre cœuri C'est un prince dépouillé, c'est un peuple en haillons, c'est Pie IX qui vous tend sa raain royale, c'est l'Irlande qui vous demande du pain ! Tous deux , malgré leur pauvreté, riches des biens suprêmes, gardent Jésus-Christ et le donnent au monde ! »
L'abbé Mermillod fut plus sublime encore, s'il est possible, lorsqu'il parla des « quatorze sociétés protestantes qui dépensent annuellement des millions pour inonder le pays de livres hostiles au catholicisme , pour entretenir une armée de prédicants populaires, trop souvent même pour sollicitera prix d'argent l'envoi des enfants dans les écoles hérétiques. ))
Au frémissement de l'auditoire tout entier, le prédicateur ajouta :
(( Laissez-moi \c proclamer bien haut, je vous le déclare en face des saints autels, devant cette grande assemblée, sous le regard de Dieu et de ses anges, si jamais.
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je ne dis pas un pontife, je ne dis pas un prêtre, mais un simple Adèle se livrait à cette ignoble propagande, qui fait du riche un spéculateur religieux sur la misère, si jamais un catholique osait aller dans la demeure du pauvre tenter son âme par d'aussi vils moyens, qu'il soit flétri devant la foi, devant l'honneur, devant la conscience publique ! Le prêtre qui protégerait de semblables tentatives verrait son sacerdoce déshonoré, car l'Eglise, sainte gardienne de la liberté des âmes, défend ce trafic spirituel et proteste contre ce marché scandaleux, contre cette traite des consciences! i »
Il n'est pas difficile, après ce qu'on vient de lire, de s'expliquer le succès toujours
1. « A la fin de ce discours, dit M. de Vanssay, se produisirent des scènes indescriptibles d'émotion et de sublime charité. Des bijoux, des bagues, des bracelets encombraient la bourse des quêteuses. Un pauvre ouvrier y jeta sa montre, et dit, en se détournant pour n'être pas reconnu : «On n'a pas besoin de savoir l'heure quand un peuple meurt de faim ! »
croissant de l'abbé Mermillod comme prédicateur. Les évêques de France et ceux de l'Europe entière l'appelaient à l'envi l'un de l'autre, heureux d'attirer sur leurs diocèses les grâces inséparables de ce fécond et glorieux apostolat. Après Paris, les villes de Lyon, d'Orléans, de Tours, de Poitiers, de Nantes, de Toulouse et d'Amiens purent entendre cette grande parole i. Elles en conservent l'ellicace et durable souvenir.
L'abbé INIermiliod, à la fln du carême de 1864, qu'il venait de prêcher en Autriche, fut appelé à Rome par le Saint- Père, qui le préconisa évéque d'Hébron {in partibus infidelium) et évêque auxiliaire de Genève.
1. A Lyon, le curé de Genève a prêché aux dames de la ville des conférences dont le cardinal de Bonald a fait un magnifique éloge. Elles sont imprimées. Dans les antres villes, il a donné les panégyriques de Jeanne Darc, de saint Martin, de saint Hilaire, de la bienheureuse Françoise d'Amboise, de l'humble bergère de Pibrac, Germaine Cousin, et celui de sainte Theudosie.
Pie IX voulut consacrer lui-même l'illustre prédicateur, objet de son afFection toute spéciale.
« — Allez, lui dit-il, allez, mon fils, et maintenant mon frère , montez sur le siège de saint François de Sales! Allez vers cette Genève qui n'a pas craint de s'appeler la Rome protestante ; portez-lui le trésor de mon amour et convertissez-la. Partez en mon nom, au nom de Jésus- Christ ! ))
La peinture obligée du talent de Mgr Mermillod comme prédicateur nous a fait laisser de côté plusieurs anecdotes intéressantes, dont il ne faut cependant pas priver nos lecteurs. En voici une qu'il a racontée lui-même dans ses conférences aux dames de Lyon.
Une actrice, de passage à Genève, se présente un jour à la cure. Elle annonce qu'elle a une petite fille arrivée à Tàge de faire sa première communion, et que son plus grand désir est qu'elle remplisse ce devoir chrétien.
— La chose est bien simple, madame, répond l'abbé Mermillod, mais à condition qu'elle n'ira plus au théâtre et qu'elle sera sérieusement instruite et préparée.
— Serez-vous assez bon pour nous faire une visite? demande l'actrice.
— Certainement, madame. Je verrai où en est votre petite fille comme instruction religieuse.
Ici nous laissons le curé de Notre-Dame raconter lui-même.
« Quelques jours s'étaient écoulés sans que je me lusse souvenu de l'engafjement pris, lorsque, passant dans la rue où elle habitait, je frappe à sa porte. Ma visite était espérée à tel point que le domestique, bien que l'on fût a table, insista pour que je montasse. Il m'introduisit dans la pièce même où tout le personnel du théâtre était à dîner. Je balbutiai (juel- (jues paroles d'excuse, me disposant à faire retraite; mais on me retint et je dus prendre mon parti. La conversation fut bientôt en[ja{jée, et je vous laisse à penser
si la situation était nouvelle pour une société de ce genre. Habitués à donner des spectacles, les acteurs étaient charmés d'en avoir un.
« Tout à coup la petite fille, véritable enfant terrible, s'approche de moi et me dit qu'il y a là, dans le fond, une dame qui désire vivement me parler, mais qui n'ose pas.
« C'était une jeune actrice de vingtcinq ans, qui, interdite de se voir aussi brusquement mise en scène, ne trouva d'autre ressource que de rejeter la conversation sur la petite fille, disant qu'elle assisterait volontiers à sa première communion.
c( — Rien n'empêche, lui répondis-je, et il y aurait quelque chose de mieux à faire, ce serait de vous joindre à elle.
« — Moi , monsieur, une excommuniée!...
a — Oh î il y a remède à tout, et vous n'êtes pas sans doute une exconfessée?
ce Jetées au milieu d'une réunion pa-
reille , ces paroles y firent l'effet d'une bombe, et les rires et les bons mots de pleuvoir.
a — Ce serait le cas de vous faire un sermon sur la confession, repris-je. Dans ce monde, ce qui fait a^ir le plus souvent, ce sont les applaudissements de ceux qui nous entourent. Ainsi, vous, par exemple, ce sont les acclamations de la salle qui vous font dévorer bien des ennuis sans doute. Mais nous n'avons pas celte ressource. Il faut donc qu'il y ait quelque autre mobile qui nous fasse agir, et ce mobile est d'une nature supérieure aux choses de ce monde.
« Je n'étais moi-même que médiocrement satisfait de cette démonstration , lorsque, jetant les yeux du côté de la fenêtre, j'aperçus un bateau à vapeur qui remontait le lleuve.
(c — Tenez, leur dis-je, vous comprendrez peut-être mieux ce que c'est que la confession par la comparaison que je vais vous faire. Vous voyez ce bateau qui passe;
ce qui le fait aller, c'est la vapeur contenue dans la chaudière. Or cette chaudière est exposée a éclater lorsque la pression de la vapeur est trop forte, et, pour prévenir les affreux accidents qui en résultent, on a soin de créer une soupape, qu'on nomme soupape de sûreté. Eh bien ! le cœur humain aussi est une chaudière; elle est soumise à la double pression des fautes et des chagrins, et de temps à autre d'épouvantables explosions en résultent, si la soupape de sûreté ne s'ouvre à temps. Or ici cette soupape est la confession. Lorsque le cœur de l'homme est oppressé outre mesure par le remords ou la souffrance, la seule alternative qui lui reste est celle de la confession ou du suicide.
(( On avait écouté avec attention ces dernières paroles. Je pris aussitôt congé de la réunion; mais comme je me retirais, la jeune actrice qui s'élait jusque-là tenue à l'écart, s'avança vers moi, manifestant l'intention de me suivre.
« — Tiens, lui demandèrent les au-
très, où allez -vous donc? Auriez-vous par hasard l'intention de vous confesser?
« — Pourquoi pas? répondit- elle; que vous importe?
« Elle sortit avec moi. A peine étions nous seuls qu'elle se jette à mes genoux et me dit :
« — C'est Dieu lui-même, monsieur, qui vous a envoyé auprès de moi ! Je ne sais si vous avez lu dans mon cœur ; mais j'étais fermement résolue , il y a peu d'instants encore, à me détruire ce soir même... Je ne me suis pas confessée depuis sept ans... Orpheline et dépourvue de tout secours, je me suis en[îa(jée dans une troupe, et Dieu sait combien j'ai souffert! Mais les chagrins que j'ai eu à endurer ces derniers jours ont élé trop violents pour que je puisse y résister. Je comptais sur une affection que je croyais sincère; je me voyais au moment de contracter un mariage, et j'ai élé indignement trahie! Sidlée hier au théâtre, j'ai vu l'humiliation ajouter son amertume à
toutes mes douleurs. Orpheline , sifflée et trahie , j'avais résolu d'en finir avec l'existence, et j'allais ce soir, après ce dîner d'adieu , me précipiter dans le lac. Vos paroles, votre alternative de la confession ou du suicide ont été pour moi un trait de feu... Ayez pitié de ma misère î
« Elle quittait le théâtre dès le lendemain. La jeune fille et sa mère en faisaient autant quelques jours après, et la première communion n'a pas tarde beaucoup. Ces âmes persévèrent dans le courage du devoir chrétien ^ »
Voici une autre histoire de conversion racontée par M. de Vanssay; — nous lui en laissons l'honneur.
L'abbé Mermillod avait pour amie une dame protestante qu'il désirait vivement ramener au catholicisme. Un jour il lui
1. De Vintelliqence et du gouvernement de la vie, conférences prêcliées aux dames de Lyon. — Librairie chrétienne de Bancliu et C*. 6, place Bellecour.
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envoya cette magnifique gravure d'Overbeck, qui représente le bon Pasteur dégageant sa brebis du buisson où elle est restée prisonnière, et il écrivit au dessous :
« Que vos épines disparaissent! »
Ce fut pendant plusieurs années toute sa propagande. Sentant qu'une insistance moins discrète n'atteindrait pas le but, il attendait et il priait.
Appelé pour prêcher un sermon de charité dans la ville qu'habitait son amie, l'abbé Mermillod accepta, comme il l'avait déjà fait souvent, l'hospitalité sous son toit. Rien n'avait pu lui laisser supposer qu'elle aurait la pensée de se glisser dans l'église catholique au moment du sermon. Mais à peine a-t-il gravi la dernière marche de la chaire, qu'en jetant autour de lui ce coup d'oeil rapide auquel rien n'échappe, il aperçoit une ombre se dissimulant derrière un pilier. C'est l'heure de la grâce qui sonne pour sa chère protestante. Reste à savoir si le
sujet qu'il a choisi et qu'il va traiter répond aux exigences de la situation ; il a le temps de se dire à lui-même : « Je pourrai peut-être faire beaucoup d'argent, mais je n'atteindrai pas son âme. » Aussitôt il change son plan et son discours. Son cœur trouve des accents décisifs qui vont droit à ce cœur qu'il veut gagner. La place est emportée d'assaut, trois jours après la brebis égarée rentrait au bercail.
Les épines avaient disparu !
On peut dire de monseigneur Mermillod ce qu'un critique célèbre, M. Jouvin, disait autrefois de Berryer :
« Il a mieux qu'une langue, il a des cris sublimes. Le sténographe qui essaye de les noter après coup, fait l'effet d'un homme qui voudrait saisir un éclair avec la main, w
Nous l'avons dit plus haut, c'est un orateur en face duquel toute analyse est impuissante : il faut le voir et l'entendre. De son geste, de son regard s'échappent des effluves irrésistibles ; sa voix a des vi-
brations suprêmes qui poussent les âmes aux plus énergiques élans de la foi, aux inspirations les plus saintes de la charité, aux plus célestes essors de la prière.
Un protestant a dit de lui : « — C'est un homme qui sent , aime et croit, w Ajoutons : et qui lait sentir, aimer et croire.
Son génie d'à-propos est admirable.
Au milieu d'un sermon, où il parlait du dévouement que les fidèles doivent témoigner à l'Eglise dans les mauvais jours qu'elle traverse, il reconnaît tout à coup Lamoricière dans le banc d'œuvre de Sainte-Clotilde. Saluant aussitôt le général, il rappelle, comme exeiiiple merveilleux du dévouement catholique cette parole sublime de la duchesse de Parme à ses fils :
(c — Allez à la défense d'un saint sous la conduite d'un héros! )>
Il y a quelques années, lorsque le journal le Siècle, à l'inspiration sacrilège de feu Havin, son patron, insultait la France
catholique et proposait de souscrire à la statue de Voltaire, l'abbé Mermillod prêchait un sermon de charité pour les pauvres malades polonais.
Il dit à son auditoire :
« En 1770, Voltaire écrivait à Frédéric II : « Sire, mettez la main sur la Pologne et arrondissez la Prusse. )) Je reproduis ses paroles brutales et ignobles. A cet accent vous devez le reconnaître. (( Mais, objecta Frédéric, que va dire la (( philosophie? » Et Voltaire de répondre : « En philosophie, la figure ronde est la « plus parfaite. » N'oubliez donc pas, ô Polonais, que l'impiété est la première qui ait parlé du partage de votre patrie. La Pologne a commencé à être détruite par le conseil et par le cynisme de Voltaire )).
Monseigneur Mermillod n'a pas à Genève d'autre palais épiscopal que son ancienne maison de cure, simple, modeste, accessible à tous.
Aujourd'hui ses œuvres sont achevées :
les enfants des deux sexes ont leur école, les pauvres leur hospice , les vieillards et les orphelins leur asile. Son zèle a tout prévu, ses efforts ont tout créé. Doux, affable, dévoué, prévenant avec les fidèles et avec les prêtres, il niérile sous tons les rapports le beau titre de fils de saint François de Sales qu'on lui accorde universellement. Sa charité n'a point de limites, sa bienveillance est extrême, et vis-à-vis des prolestants il se montre, s'il est possible, plus affectueux encore et plus rempli de douceur. En somme, la ville de Genève est fière de son évoque ; on lui témoi{jne un respect inaltérable, on apprécie son talent, on vante ses vertus.
Quand il prêche, les étudiants remplissent la nef de Notre-Dame ; à ses dernières conférences sur le concile, les ministres de relise réformée accouraient en foule.
Si quelques parpaillots rétifs le boudent encore et l'appellent Sous -Pape, il ne l'ignore pas et répond avec un sourire,
en se rappelant son ancienne démonstration du confessionnal aux comédiens :
€ — Soupape de sûreté, oui ! Puissentils, dans ce sens, accepter le secours que je tiens pour eux en réserve, et ne pas rendre inutiles mes efforts! »
Depuis son épiscopat, il a érigé une troisième paroisse près de la métropole pour le quartier des Eaux -Vives. Une quatrième sera bientôt ouverte pour le quartier de Plain-Palais.
Monseigneur Mermillod a quitté Genève le 2 novembre dernier pour se rendre au concile. A Rome, il demeure chez les chevaliers de Malte.
Nous avons sous les yeux une lettre qu'il vient d'écrire à l'abbé Planet , écrivain de mérite et prédicateur distingué.
Nous tenons à la reproduire, parce qu'elle nous semble répondre victorieusement aux insinuations perhdes de la mauvaise presse.
ce Monsieur et ami,
« Je reçois l'ouvrage que vous publiez sous ce titre : Petites lettres à la Montagne, et je vous félicite de ce travail. En présence des périls que fait courir à TEurope la question sociale, il est du devoir de tous de ne pas fuir ce redoutable problème. Il faut l'aborder avec intelli(jence et courajie. L'abstention ne peut qu'aggraver le danger ; la résistance aveugle hâterait une terrible explosion. Ne soyons ni courtisans, ni conspirateurs ; les ouvriers ont droit k être enseignés sans être flattés ou flagellés. Vous avez compris ce devoir. Vos Petites lettres, écrites en style sobre, lumineux, attrayant, exposent la plaie actuelle, mais elles montrent aussi le remède. Qu'elles soient les bienvenues au fover du travailleur! Elles lui révèlent que dans celle élévation du peuple il y a un ferment évangéli(jue qui est la justice, mais elles lui apprennent aussi que la
convoitise et la haine c'est la révolution. Il y a entre ces deux points de vue toute la différence qui existe entre le fleuve fécond et le torrent dévastateur. « Chose étrange ! a dit un historien, certains peuples perdent souvent dans la liberté la di(jnité qu'ils avaient dans l'esclavage. » La liberté vient de la foi ; toutes deux disparaissent ensemble. Vous le dites trèsbien dans vos Lettres. Que Dieu leur donne le succès qu'elles méritent!
(c Recevez l'expression de mon affectueux dévouement.
« 7 Gaspard,
« Évêque d'Hébron, auxiliaire de Genève. »
Nous sommes heureux de publier ces nobles paroles, car au nombre des mensonges que la libre pensée moderne jette aux classes populaires, le plus impudent est celui qui accuse les ultramontains d'être les ennemis systématiques du progrès et de la liberté.
Monseigneur Mermillod est iiltramontain, il le prouve par sa parole et par ses actes.
Et pourtant quel autre soutient mieux que lui le droit des institutions libres? Quel autre , — si nous pouvons nous exprimer de la sorte, — a le sentiment démocratique plus chevillé dans l'âme?
Où trouverez-vous un orateur qui ait pris en main plus chaleureusement la défense des classes ouvrières, et qui ait osé dire aux riches des vérités plus franches, leur adresser des reproches plus hardis, en s'exposant avec plus de courage aux rancunes, aux dédains de l'orgueil blessé, au revirement des bienveillances et des sympathies acquises ? Dans cette même chaire de Sainte-Clotilde, témoin de ses triomphes oratoires , n'a-t-il pas arraché le bandeau des plus aveugles, troublé la quiétude des plus indifférents, forcé les plus égoïstes à rougir de leur dureté?
Vous a-t-on dit que le Souverain Pontife lui eût jeté le blâme? Non. Pie IX et l'E-
glise tout entière parlent comme lui.
Donc vous êtes des imposteurs I Laissez la véritable démocratie, la démocratie évangélique, faire son chemin sans vous. Elle seule a la clef des cœurs qu'il faut ouvrir; elle seule possède le frein qui réprime les passions haineuses, les passions avides; elle seule connaît le baume qui cicatrisera les plaies sociales ; elle seule enfin a le secret de la fraternité qui n'est pour vous qu'un masque, de l'égalité que vous êtes les premiers à détruire, et de la liberté qui chez vous et avec vous n'a qu'un nom : Licence !
Dans ce beau livre de l'abbé Planet, livre qui fera son chemin malgré vous et malgré vos pareils, je trouve ce passage qui s'applique à tous les évéques de la sainte Église romaine, et particulièrement à l'évêqne de Genève.
Écoutez !
(( 11 y a quelques mois, les journaux des Antilles nous apportaient le fait d'un M. Ramsden, vice-consul anglais à San-
tiago de Cuba, qui, de concert avec le vice-consul américain, s'était hardiment interposé dans un cas de condamnation à mort pour cause politique, et cela, sur le lieu même de l'exécution. Il s'agissait d'un jeune marin des États-Unis pris comme flibustier par les Espagnols. Prévenu, jugé, condamné avec la hâte ordinaire des tribunaux militaires , il était traîné au supplice et n'attendait plus que le feu de peloton. Survient M. Ramsden, au moment où déjà les soldats couchaient en joue le prisonnier sur l'ordre du chef. Une protestation à la main, il se jette entre les carabines et le patient. Il la lit; elle disait :
««: Messieurs, en qualité de consul de Sa Majesté Britannique, je ne puis rester là et voir l'assassinat odieux d'un innocent. C'est mon devoir de protéger sa vie, et vous ne la lui ravirez qu'a travers ces remparts. »
« Puis, déroulant le drapeau de la Grande-Bretagne, en même temps que le
6â MERMILLOD.
vice-consul américain se couvrait du drapeau de rUnion, ils enveloppèrent avec eux la personne du prisonnier. Les Espagnols interdits relevèrent les armes.
« Voilà l'image de l'Église, de son sacerdoce, de son épiscopat tout le long des siècles. Chaque jour, quelque pauvre âme surprise les armes à la main — ses armes à elle, la foi, la prière, la résistance aux mauvaises doctrines, — est ramassée par la patrouille des libres penseurs qui, en un clin-d'œil, se propose d'en Cnir, en la faisant passer de la honte à l'échafaud, c'est-à-dire de la faiblesse à l'apostasie. C'est alors qu'intervient l'Eglise , avec les évêques , ces consuls de Dieu. Ils protestent, ils se précipitent entre la mort et la victime qu'on lui a montrée; ils parlent, puis ils restent, attendant le coup. Eux aussi se couvrent et couvrent avec eux le peuple d'un drapeau, le drapeau du Christ, qui est celui de la vaste patrie catholique, et mieux
que personne ils ont le droit de dire, ils disent aux bourreaux :
« — C'est notre devoir de protéger la vie des âmes, et vous ne la leur ravirez qu'à travers ces remparts ! ))