Département de l'Ain, sur la frontière suisse
L'abbc Mermillod accepte la lutte. Avec lui s'enjjajrent à la soutenir MM. Tavoux, curé deDivonne; Martin, chanoine-curé de Ferney, et Caillac , aumônier des prisons.
C'était le 2 septembre 1856.
Des établissements d'eaux thermales du voisina(}e accourent bon nombre de curieux, qui se joignent aux habitants de Divonne et remplissent la salle de conférence. Naturellement les ministres ont d'abord la parole.
(( — Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »
Ils s'en donnent à cœur joie, cherchant leurs moNcns d'attaque dans ce vieil arsenal de la Réforme, qui inspirait à Jean- Jacques Rousseau lui-même un dédain si profond, qu'il disait de ses chers compatriotes, les ministres de Genève : « Leur seule manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres. » Quand ils eurent bien reproduit toutes les objections ressassées depuis trois siècles, en essayant de
les rajeunir par des tours nouveaux et par une grande habileté de paradoxe, l'abbé M'jmiillod se leva pour leur répondre.
Avec un tact, une réserve, une délicatesse de polémique admirable, il reprit une à une les dilficuités qu'ils venaient de soulever, en démontra le néant, les réduisit en poussière, porta le scalpel de l'analyse dans les flancs du libre examen, en mit à nu les prétentions orgueilleuses, l'impuissance notoire, et posa la démonstration de la vérité sur une base si ferme, l'appuya d'arguments si logiques, si lumineux, si décisifs, que les orateurs huguenots n'osèrent pas lui répondre. Ces provocateurs audacieux se retirèrent penauds et déconcertés. Pas un seul, — en dépit de l'engagement formel, qu'ils avaient pris, dès le début, d'accepter une seconde conférence et la continuation de la lutte, — pas un seul n'eut le courage de tenter l'aventure.
On a peu connu cet éclatant triomphe, dont quelques feuilles religieuses de l'é-
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poqueontseulesfaitmenlion. Les journaux libres penseurs s'empressèrent, comme vous pouvez le croire , d'organiser là-dessus la conspiration du silence, avec cette coquinerie dans le menson^je et dans la mauvaise foi qui les caractérise.
tt Vous me demandez mon avis sur la conférence, écrivait, à quelques jours de là, M. Roland, maire de Divonne : j'en suis sorti heureux et ûer d'être catholique, après avoir vu les misérables ar{][uties protestantes en face de la solidité des raisons qui établissent la foi de l'Ejjlise romaine, w
Nous avons oublié de dire que six mois auparavant, après une éloquente prédication du carême à Nice, toute la ville dans un élan général d'admiration, avait demandé l'abbé Mermillod pour évêque. «c II lit alors, dit son premier biographe, cette réponse qui le liait pour toujours, et que Genève entendit répéter avec l'orgueil si légitime d'une mère pour son fils :
« — Je veux que ma tombe soit creusée auprès de mon berceau ! w
« Lui, l'enfant de Carouge, quitter ses Alpes et son lac bleu, ne plus entendre le murmure de l'Arve, renoncer aux fatigues de la lutte et aux joies de l'apostolat, sur cette terre arrosée de ses sueurs ; accepter la garde d'un troupeau étranger, tant qu'il restera a Genève une àme, une seule âme à convertir et à sauver! mais c'était renier le beau titre de fils de saint François de Sales, c'était consentir à l'abandon volontaire de la plus glorieuse part de son héritage. 5)
En 1608, saint François de Sales, pressé de rester en France par Henri IV, qui lui promettait de gros appointements et de riches bénéfices, avait répondu sans hésitation :
a — Sire , je prie Votre Majesté de m'excuser ; je ne puis accepter ses offres. Je suis marié; j'ai épousé une pauvre femme et je ne puis la quitter pour une plus riche. Si Votre Majesté a quelque
bienveillance pour moi, je ne lui demanderai autre chose que le rétablissement de la reli{jion catholique et de ses églises dans le pays de Gex. »
Et le roi de répliquer aussitôt :
« — Monsieurde Genève, votre modestie vous met au-dessus de moi. Je me crois au-dessus de ceux qui briguent mes bienfaits, mais je suis au-dessous de ceux qui les refusent i. w
Cependant les dons arrivaient de toutes parts pour la construction de l'église encore inachevée. Les riches ne contribuèrent pas seuls à l'œuvre entreprise par l'abbé JMermilIod, les pauvres voulurent aussi verser leur offrande entre les mains de l'éloquent prédicateur. Nous l'avons entendu nous-même, à la paroisse de Saint-Thomas d'Aquin , raconter les deux faits touchants qui vont suivre.
Un jour qu'il venait de parler devant
1. Vie de saint François de Sales, par M. Ilamon, curé de Saint-Sulpice.
un liuQible auditoire, il aperçut, en descendant de chaire, une pauvre femme de ciiambre qui essayait de percer la foule et de s'approcher de lui.
Il s'arrêta, demandant ce qu'elle voulait.
— Je n'ai pas d'arjjent, monsieur l'abbé, dit-elle ; mais voici des bijoux qui ont un peu de valeur, permettez-moi de vous les offrir pour l'œuvre de Notre-Dame de Genève.
Elle arracha ses boucles d'oreilles et les lui donna.
Quelques semaines auparavant, après un sermon prêché dans une autre éjjlise de la capitale, une femme du peuple, trèsâgée, vint à la sacristie lui apporter une somme de cinquante francs, qu'elle avait économisés pour se faire dire des messes après sa mort.
— Ils ne changeront pas de destination, dit la brave femme, puisque ies pierres de votre église prieront pour moi !
Enfin JNotre-Dame de Genève est terminée, on hxe au 4 octobre 1857 le jour
de la consécration, et l'abbé Mermillod monte en chaire. Un assez orand nombre de protestants se sont (jlissés dans l'auditoire. On remarque parmi eux plusieurs magistrats de la ville et des membres du grand conseil. Ils entendent ces paroles sublimes tomber de la bouche du prôlre catholique, fort de sa croyance et convaincu de ses droits :
« Nous avons voulu notre part d'air et de lumière au soleil, nous avons par nos seuls efforts accompli un jjrand acte que vous saurez respecter. Si jamais le vent de la persécution souillait un jour; si de nouvelles oppressions venaient nous spolier encore, si d'injustes atjresseurs voulaient nous exclure du droit commun, si une nouvelle intolérance tentait d'enlever à ces murailles un infime fi'a(>ment, de ravir à ces colonnes ne fût-ce qu'un grain de sable, songez que ce grain de sable ne tomberait pas a terre sans rebondir jusqu'à vos fronts pour les stigmatiser, jusqu'au drapeau de la liberté pour le
flétrir : c'est la gloire de Genève que vous auriez souillée, c'est sa liberté qui tomberait sous vos coups, vaincue et déshonorée!... »
A ces mots, on crut que l'auditoire allait éclater en bravos, mais le respect contint l'explosion.
« Vous faites écho à mes paroles, reprit l'orateur; je vous remercie de cet élan sympathique, il me prouve que je puis placer ce monument sous la garde des hommes de cœur, et j'espère qu'il y en aura toujours à Genève. L'étranger qui, de loin, verra resplendir le clocher de Notre-Dame dira avec enthousiasme : Je vais dans un pays libre, dans une cilé qui respecte les droits sacrés de la conscience catholique! »
L'abbé Mermillod eut dès lors le titre de cuié de Notre-Dame. Il avait élevé le temple, dressé l'autel, ouvert le labernacle; la maison du Seigneur était prête; mais à côté de cela combien d'oeuvres indispensables ne fallait-il pas créer encore? Où
trouver de l'argent pour fonder un hospice, des écoles? Comment appeler à Genève des sœurs de charité, des frères de la doctrine chrétienne, si les ressources manquent pour les lo^jer et pour les nourrir? Assurément la Suisse protestante ne laissera pas l'abbé Mermillod puiser dans son budget. Eh bien ! ce sera au monde catholique, à ces frères étrangers qu'il tendra de nouveau la main !
Il reprend donc ses courses d'apôtre, courses si longues et si fatigantes; il multiplie les efforts de son zèle, il se montre plus éloquent que jamais dans ses prédications. Après avoir évangélisé les gens du monde et les avoir ramenés au pied de la croix, il dirige les retraites des séminaires ou celles du clergé; il ranime, il excite, il encourage les conférences de Saint-Vincent de Paul. On le trouve partout, en France, en Allemagne, en Italie, en Autriche, en Belgique, et partout il réchauffe la foi dans les cœurs, partout il électrise les âmes, partout il confond l'impiété
moderne ; "partout il écrase la libre-pensée, cette vipère qui veut toujours mordre et ron(]fer la lime de ses dents impuissantes.
Avez-vous entendu l'abbé Mermillod à Sainte-Clotiide pendant la station quadra- {jésimalede 1862? Jamais é^jlise chrétienne ne fut envahie par une assemblée plus nombreuse, plus illustre, plus rcli[jieusement attentive.
M. Laurentie écrivait alors :
(( Cette émotion du monde parisien sous la prédication de l'abbé Mermillod n'est pas le moindre incident de notre histoire contemporaine. Voici qu'un prêtre s'en vient de la Rome protestante évanj^éliser la cité reine de la civilisation. A sa voix toutes les âmes sont ébranlées. Son éloquence est neuve, libre, pittoresque ; il a des paroles pour l'intelligence, il en a pour le cœur, il éclaire et il touche. Il a de tendres conseils, il a des censures implacables, il parle à toutes les conditions, il remue surtout les conditions fortunées. Il norne pas de fleurs l'Evangile, il le
prêche dans sa vérité. C'est par le charme de la foi qu'il saisit les âmes : n'est-ce pas là une étran(je nouveauté? Et maintenant c'est de Genève que nous vient, à nous nation catholique, mais nation endormie, une de ces voix qui réveillent les tombeaux. C'est quelque chose ici, et malheur à qui ne l'entendrait pas! »
Ce fut à Sainte-Clotilde, pendant ce carême de 1862, que l'abbé Mermillod donna son mafjnihque discours en faveur des pauvres d'Irlande.
Analyser ce discours est impossible.
Tout l'auditoire pleurait. Six mille poitrines étaient soulevées par des sanj^lots.
Pour foire comprendre une émotion aussi vive, il faut citer l'orateur :
« J'ai pitié de cette foule, car voici trois jours qu'elle me suit, et elle n'a pas de quoi manj^cr. » (Saint Marc, viii, 2.) Tel était son texte. On ju{je de l'elfet de ces paroles du Christ appliquées à l'Irlande.
«Au moment où je vous parle, con-
tinua l'abbé Mermillod, au delà des flots agités de l'Océan, la misère écrase environ quatre-vingt mille hommes, vos frères et les miens, et les oblige à vous tendre la main pour échapper a la mort. Chez les autres peuples le temps a marché et semble avoir rendu impossible le retour de semblables fléaux, — et en Irlande, en 1862, sous l'un des gouvernements les plus éclairés et les plus libéraux, des créatures humaines ne retardent la suprême agonie de la faim qu'en allant cueiUir pour la dévorer l'algue marine, quand les flots de l'Océan se sont retirés! »
Le prédicateur acheva ce tableau sinistre ; il montra « la pauvreté qui accable et qui désespère, le foyer en ruines, la famille dispersée, la patrie perdue;;) puis il raconta l'histoire de ce pauvre fermier d'Irlande, jeté en prison par un lord impitoyable, et auquel on promit de rendre la liberté, s'il votait contre O'ConneU. Nous le laissons parler de nouveau.
« Ce vote donné par faiblesse était pour
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lui la liberté, le pain du jour, la famille retrouvée. Il s'avance d'un pas inquiet, le front assombri, les larmes aux yeux. Sa main hésite; il voit d'un côté la misère, ses enfants en pleurs, et de l'autre l'Irlande, sa vieille patrie, en souffrance. L'amour paternel allait sacrifier l'amour du pays. Mais tout à coup une femme amai- (jrie, fatijTuée, se précipite sur ses pas et lui crie, à l'instant où il va jeter dans l'urne une voix contre le libérateur :
(( — Malheureux, que fais-tu? souvienstoi de ton âme et de la liberté! »
(( Cette fournie sublime, c'est la femme du malheureux Irlandais i. A cet accent ma[}nanime, il brise son cœur de père et d'époux, et d'une main flère il vote pour 0' Connell. Puis il reprend le chemin de sa prison. Cette chrétienne sublime est la personnification de l'Irlande catholique qui, par une féconde alliance de sa foi et de son patriotisme, sacrifie tout à Dieu, à