CHAPITRE PREMIER
Sur une tombe. — Un village de la Loire, Renaison. — Un écolier, Pierre Retord. — Prophétie. — Sermon d'un curé par un enfant. — M. Gamot, maître de pension. — L'étude dans les vignes. — Souvenirs d'enfance. — Dévouement.
Ij'ame des fils reflète, éclatantes ou pâlies, les qualite's et les vertus des aïeux. Les sociéte's religieuses ou apostoliques partagent ce privilège des
familles humaines : leurs prêtres ont appris les mêmes traditions, ils sont péne'tre's du même esprit, et de cette même éducation naissent des vertus identiques.
La Société des Missions-Etrangères peut constater chez elle cette loi d'hérédité spirituelle. Depuis le milieu du xvii^ siècle, elle donne à l'Église et à l'apostolat de grands évêques, de saints prêtres, de courageux martyrs; de nos jours, Dieu la comble des mêmes faveurs que par le passé !
Il y a quelque vingt ans, Louis Veuillot vit passer devant lui les évêques missionnaires, il esquissa leur physionomie austère et vigoureuse : « De loin, dans leur sublime travail, ils nous apparaissent couronnés de toutes les aure'oles vraiment augustes que peut conquérir le labeur de la vie. De près comme de loin, ils soutiennent le regard du monde, eux qui se sont éloignés du regard du monde pour vivre et mourir sous le regard de Dieu. Ils sont la poésie, l'enthousiasme et l'honneur de nos jours abaissés. Ils sont la folie de la croix, dans l'humanité appauvrie de cette reine des puissances et des vertus. Ils jettent vers le ciel le parfum de la prière choisie ; ils purifient l'air par l'encens du sacrifice suprême. Dieu avance chez les nations à naître sur les traces de leurs pieds saignants. »
Ce sont là les traits généraux, ceux qui constituent l'air de famille. Mais, dans tout groupe, certains hommes attirent et captivent davantage; ils laissent deviner des qualités supérieures, une personnalité plus puissante, et l'esprit séduit s'élance à la recherche de ce que fut leur existence.
Monseigneur Retord est de ceux-là.
Il fut, pendant vingt ans, le chef du Tonkin catholique que tentait de broyer la main impitoyable de Minh-Mang, de Thieu-Tri, de Tu-Duc. Il résista avec une habileté qu'égala seul son indomptable courage. Les païens le saluèrent du nom de roi de la religion, les fidèles de France, qui lurent ses lettres et connurent sa vie, l'appelèrent le grand évêque. Il mourut de misère, proscrit et fugitif, pendant que le drapeau de la France flottait à Tourane et se promenait victorieux sur les mers de Chine. Un ami (i)
(i) Une première biographie de Mgr Retord fut publiée sans nom d'auteur chez Louis Perrin, Lyon, iSSg; elle était l'œuvre de M. l'abbé Béraud, de la maison des Chartreux de Lyon.
déposa sur sa tombe, fleurs cueillies à la hâte, quelques pages de souvenirs résumant sa carrière. Ces fleurs ont disparu, emportées par les admirateurs ; lorsque les missionnaires du Tonkin ont voulu les détacher pour en respirer le parfum fortifiant, il n'y en avait plus.
J'ai essayé, par affection pour eux, qui sont mes frères, par admiration pour une grande mémoire, de reformer la couronne; j'ose prier instamment Mgr Gendreau, le quatrième successeur de Mgr Retord, de vouloir bien la déposer sur le tombeau du cher et vénéré défunt.
Renaison est un gros bourg de 1.800 habitants, situé à 10 kilomètres de Roanne (i). Il est bâti en pleine côte, à l'entrée de la pittoresque gorge des Noës, au bas des montagnes de la Madeleine qui semblent lui servir d'appui. Le temps a modifié son aspect, et sauf quelques ruelles que bordent des maisons basses, blanchies à la chaux, garnies de petites fenêtres, s'ouvrant sur des corridors étroits et des escaliers en pierre, sauf la vieille église décorée de peintures naïves, plus rien ne rappelle le Renaison d'il y a quatre-vingts ans. Les rues se sont élargies, de grandes auberges se sont élevées, les habitants ont changé de costume et même un peu de langage.
C'est à Renaison que naquit Pierre Retord, le 23 mai i8o3 (2). Son père, Jean Retord, cultivateur et vigneron, était un homme de bon sens et un excellent chrétien. Sa mère, Claudine Deschavannes, était pieuse, douce et charitable.
(i) Département de la Loire.
(2) Et non le 19 mai, comme on l'a dit.
Ils eurent dix enfants (i). Leur maison existe encore : elle est un peu au-delà du bourg, sur les bords du Renaison, humble rivière qui coule doucement sous l'ombrage des ormes, des peupliers et des troènes. On était à peine sorti des troubles de la Révolution pendant lesquels avaient sombré la richesse publique et la fortune de beaucoup de particuliers. Les Retord qui n'avaient jamais joui que d'une modeste aisance, devinrent pauvres par suite de la situation générale et de mauvaises récoltes successives; la gêne se fit bientôt sentir autour du berceau du nouveau-né. Une de ses tantes, Agathe Retord, emporta chez elle, à Saint-Andréd'Apchon, l'enfant âgé de huit à neuf mois. Elle n'avait voulu que rendre service à sa belle-sœur ; l'instinct de la maternité, qui est au fond de tout cœur de femme, l'inclina vers ce petit être, elle l'aima profondément et ne consentit plus à s'en séparer. Pierre devint son fils d'adoption : ce ne sont pas 'les moins aimés, puisque ce sont les choisis.
Elle en fut bientôt fière, car dès que l'enfant fréquenta l'école, il prima ses camarades. On prétend que les ombres sont nécessaires à la perfection d'un tableau ; les défauts le sont-ils aux qualités des enfants ou des hommes ?
Doué d'une mémoire prodigieuse, d'une activité exubérante, d'un esprit d'invention qu'il appliquait parfois à la façon des écoliers, avec plus de bonheur que de sagesse, le petit Pierre apprenait rapidement ses leçons, achevait prestement ses devoirs, et passait le reste du temps à se livrer à des espiègleries adroitement dérobées au regard du maître. Entreprenant, franc, décidé, d'une gaieté communicative, il fut naturellement le boute-en-train de toutes les parties. Quand il gagnait au jeu, tout allait bien ; quand il
(i) De son premier mariage avec M. Barret, M"" Retord avait déjà eu quatre enfants.
ET LE TONKIN CATHOLIQUE b
perdait, sa filleule qui a gardé un culte pour lui, dit qu'il cafillait, c'est un vieux mot de Renaison qui n'est pas sans analogie avec le mot tricher. Aux combats comme aux jeux, il fut le chef obéi, et l'on se souvint longtemps au village d'avoir vu ce général de dix ans, un drapeau de paille à la main, guider à de chaudes mêlées ses bandes de gamins en sabots.
Le premier en classe, le premier au jeu, il était le premier à l'église, et chaque matin, il chantait au lutrin la messe du curé.
Au village où rien ne passe inaperçu, les tireurs d'horoscope affirmaient gravement : « Le petit Retord est fait pour être prêtre. « Il avait alors une douzaine d'années et peutêtre avait-illui-même suggéré cette pensée par ses paroles, car il songeait au sacerdoce. Dans les grottes solitaires, la voix trouve un écho plus vibrant; dans les âmes où Dieu seul réside, son appel obtient de suite une réponse. Dieu avait appelé l'enfant. Timidement, celui-ci dit son désir à son père et à sa mère : « Ne sais-tu pas que nous sommes trop pauvres... » fut leur seule objection. Pierre garda le silence, il avait perdu sa tante Agathe et ne connaissait personne qui pût l'aider; comme saint Vincent de Paul, comme beaucoup d'autres grands conducteurs d'hommes, il devint berger, petit brelot, à la ferme des Agribles.
Ce n'était pas le chemin du séminaire, mais la Providence a une si étrange topographie! Que pensa l'enfant? Poursuivit-il son rêve ? Y eut-il lutte en son cœur, entre les aspirations surnaturelles et les nécessités de la vie réelle?
Le travail du berger n'était pas sans relâche, et, de temps
à autre, Pierre allait chez son oncle Deschavannes, vigneron des Goillards, petit hameau caché comme un nid d'alouettes entre deux collines couvertes de vignobles, qui produisent le vin de Bouteyran, le meilleur du pays.
C'est là que se brisa la chaîne qui le rivait à la houlette. — Le soleil se couchait derrière la montagne, le curé de Saint-André venait de passer dans les chemins creux, bordés de pierres sèches, qui serpentent entre les vignes; le jeune Retord, son travail achevé, suivait le curé à quelque distance, lorsqu'il aperçut un petit rouleau de papier. Il le prit, l'ouvrit et eut un joyeux éclat de rire : « Tiens, le prône de M. le curé. »
Il revint à la maison en courant, et n'eut rien de plus pressé que de faire part de sa trouvaille aux Deschavannes réunis, et chacun de lui dire :
« Eh bien, toi qui as si bonne mémoire, voyons si, pendant que le souper se prépare, tu apprendras ce sermon. »
Le défi fut accepté. Après le repas, l'orateur monta sur la table, une grosse et lourde table de noyer, que l'on conserve encore, et débita mot à mot le discours. On juge s'il fut applaudi. En soi, le fait n'était rien, mais bien des faits ont seulement l'importance qu'on leur donne. De celui-là onconclut très sérieusement à la vocation ecclésiastique de Pierre.
Encouragé par l'approbation qu'il sentait autour de lui, l'enfant se mit à apprendre le latin sous la direction d'un autre enfant. C'est un trait de caractère qu'il importe de noter. Il prit des leçons de son cousin Claude Deschavannes (i), un futur missionnaire, qui avait commencé ses
(i) Claude Deschavannes entra dans la Société des Missions-Etrangères, il partit pour Siam le 24 avril 1829. Après avoir remonté le Mé-Nam jusqu'au milieu des tribus laotiennes, il fut atteint de la fièvre des bois et mourut le 6 septembre i83i .
études chez un cure' voisin. Chaque soir, il demandait des explications sur Rosa ou sur Amo^ en retenait le plus possible, puis, le lendemain, il se fixait à lui-même un certain nombre de pages à apprendre.
Afin de mener de front le travail intellectuel et le travail manuel, il emplo3^ait cet ingénieux moyen : en se rendant à la vigne, il portait son rudiment, lisait quelques lignes, jetait son livre devant lui, à cinq ou six pas, puis il taillait les ceps en se remémorant sa lecture; arrivé à son livre, il le reprenait, lisait encore quelques lignes, le jetait de nouveau et continuait à tailler de plus belle jusqu'à ce qu'il sût tout ce qu'il avait décidé de savoir. Volonté et activité d'enfant qui présagent celle de l'homme.
Ce séjour et ces travaux de Retord dans la campagne laissèrent une vive empreinte sur son esprit. On en retrouvera la trace dans ses lettres où les comparaisons de vignes, d'arbres, de ruisseaux, de sillons, d'orages, de pasteurs, émaillent son style coloré. Aux moments les plus solennels ou les plus critiques de sa vie, il aura de soudains retours vers son humble et première condition. A Manille, après l'ovation que les catholiques espagnols lui feront le jour de son sacre, il écrira à son frère : « J'étais ému de tant d'honneurs sans être ébloui, car je pensais au temps où tous deux nous portions à la cuve nos bennes pleines de raisins. » Il tiendra le même langage à un de ses amis : « Supposez que vous soyez comme moi un ancien pasteur de troupeaux et cultivateur de terre, qui mangeait son pain à la sueur de son front, et dites quelle serait votre confusion, en vous vovant élevé à une si haute disnité de l'Église. »
La sainte Ecriture loue ceux qui ont le zèle de la maison de Dieu, qui l'e'difient et l'embellissent ; quel éloge ne méritent pas les chrétiens qui ont le zèle de recruter et d'aider des lévites et des apôtres? Leur charité n'est-elle pas plus haute, puisqu'elle s'adresse aux vivantes pierres du sanctuaire ?
Renaison s'enorgueillissait alors d'un maître de pension nommé Gamot. C'était un de ces types de magister que leurs petits travers et leurs nombreux bienfaits ont immortalisés. Il portait une calotte de soie noire sur un crâne chauve, de larges lunettes sur un nez long et effilé. Il ne plaisantait guère avec ses élèves, et stimulait, à l'aide d'une baguette très souple, leur amour de la disciplirie et leur ardeur au travail; parfait chrétien d'ailleurs, et plus sévère encore pour lui que pour les écoliers.
M. Gamot enseignait surtout le français, mais il connaissait le latin et ne refusait pas d'en apprendre les premiers rudiments à qui le désirait. On lui dit que le troisième fils des Retord était une précieuse recrue pour le sanctuaire ; il ne fut pas difficile à convaincre, il reçut et logea gratuitement l'enfant. Les parents fournirent l'entretien. On s'entr'aidait ainsi, comme savent faire les pauvres gens qui ont grand cœur.
Pierre avait dix-huit ans lorsqu'il entra à la pension de M. Gamot; il désirait le sacerdoce, la plus haute royauté humaine, si elle n'était divine, mais comme ces rois qui rêvent de tremper leur couronne au feu des batailles, il voulut tremper la sienne au feu des tribulations de la carrière
apostolique. Lui-même a raconté le fait, un martyr dont il fut le chef, l'a consigné dans ses écrits; peut-être faut-il y voir la première étincelle de sa vocation à l'apostolat :
« Toute sa vie évangélique, dit Théophane Vénard, n'a été que la réalisation d'un rêve de sa première jeunesse, dans lequel la sainte Vierge lui était apparue et l'avait transporté en songe, bien loin, sur le haut d'une montagne et au pied d'une grande croix, en lui disant que sa vie serait crucifiée jusqu'à la fin. Toute vie de missionnaire est féconde en croix, sans doute, mais celle de Mgr Retord l'a été plus que toute autre, et sa mort, au sein d'une forêt peuplée de tigres, dans le dénûment absolu de toutes choses, c'est bien la mort sur la croix, sur la croix toute nue, tout austère, comme celle du Maître, le Sauveur Jésus. » Avant que son désir d'apôtre se réalisât, bien des tribulations devaient le frapper.
Une épreuve l'attendait dès sa première année d'études. Il était en vacances et la nombreuse famille achevait assez tristement son maigre repas; le père était fatigué, la mère malade s'inquiétait et s'affligeait : « Mon pauvre enfant, finit-elle par dire, tu vois que mes forces s'en vont, nous avons tous besoin des tiennes, il faut renoncer à ton idée.
Je ne peux plus rien » Elle n'acheva pas, Pierre
venait de tomber évanoui, sa vie semblait s'être éteinte avec sa chère espérance.
A cette vue, chacun s'agite et pleure. L'aîné de la famille intercède pour lui au nom de tous : «Mère, dit-il, il ne faut pas le tuer, vous savez que je pioche dur, le jour pour les autres et la nuit pour nous; eh bien ! je ferai encore davantage.» — « Et nous aussi, s'écrient ses frères et sœurs, nous nous priverons de tout, nous travaillerons , nous irons pour lui en service, mais qu'il continue. »
La richesse est un bien exclusif, la générosité ne l'est pas : elle germe sous le toit de la chaumière ou dans les palais, mais elle réjouit davantage dans la chaumière, semblable à ces fleurs qui ornent et égaient de pauvres maisonnettes et les rendent si charmantes que parfois on 3^ voudrait vivre.