CHAPITRE II
Verrières. — Le meunier. — Sur la rive étrangère. — Le se'minaire d'Alix et ses origines. — Un souvenir de M™° de Genlis. — Le grand séminaire de Lyon. — Le sous-diaconat. — Un sermon. — L'oubli d'une première messe.
E la pension de M. Gamot, Pierre Retord passa au petit séminaire de Verrières où il devait rester trois ans (i).
« Il faut à l'enfant du soleil, un air sec et salubre. » « Etablissez vos collèges loin des villes, au milieu des beautés champêtres ; que vos écoliers puissent admirer la
(i) Le petit séminaire de Verrières, d'abord école cléricale, fut fondé en 1810, par deux sœurs, vieilles demoiselles, habitant le village de Gumières.
nature, elle élève à Dieu. » Le petit séminaire de Verrières existait, avant que Ferdinand Riant et l'anglais Godwin écrivissent ces lignes; ses humbles fondateurs et fondatrices avaient eu, sans la formuler probablement, la même pensée que des hommes de grand jugement. C'est qu'on n'a jamais tant d'esprit que lorsqu'on a beaucoup de cœur.
Verrières est jeté au milieu des montagnes, qui avoisinent Montbrison; devant lui s'étendent, dans sa richesse verdo3^ante, parsemée de villages aux toits de brique rouge, la plaine du Forez coupée par la Loire, et plus loin, les monts du Lyonnais qu'assombrissent les masses profondes de leurs arbres séculaires; l'horizon, passant par-dessus le pic Saint- Romain, se ferme sur le mont Blanc et sur la ligne des sommets des Alpes savoisiennes. En été, rien n'est plus merveilleux qu'un lever de soleil vu de Verrières, lorsque les rayons d'or miroitent dans les étangs et les rivières de la vallée, éclairent les pentes des montagnes et font scintiller la neige des cimes alpestres.
Dans cette splendide nature, les écoliers s'épanouissaient en liberté. La simplicité, la droiture, la piété n'étaient pas dans le règlement de la maison, elles en étaient les traditions, on ne les enseignait pas, on les respirait. Retord vint à Verrières en 1822, il y a 70 ans. L'horizon offre toujours les mêmes beautés, les mêmes vertus y fleurissent et l'esprit y éclate comme autrefois.
Lorsque l'élève parut en classe de troisième , une dizaine de jeunes gens récitaient à peu près consciencieument leurs leçons, ils les interrompirent pour contempler le nouveau. Sa veste de bure grise et son chapeau à larges bords provoquèrent un bon mot. Il est plus rare d'avoir de l'esprit que de ne pas s'en servir, quand on en a. « Le meunier, fit un élève, qui veut de la farine? » On rit bruyam-
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ment. Dans nos collèges d'aujourd'hui, il se pourrait bien qu'on adressât au railleur une réprimande suivie d'un pensum.
Le professeur de Verrières préféra donner la réplique, une réplique qui semble un vague écho de celle d'Albert le Grand au sujet de saint Thomas : « Meunier? Meunier? oui, riez bien, mes petits, c'est un meunier qui vous moudra plus de farine que vous n'en voudrez. »
Les débuts furent cependant assez durs. Le bon M. Gamot avait oublié d'inculquer à son élève plusieurs chapitres d'histoire et de géographie et quelques notions de mathématiques ; ces lacunes furent vite comblées. En trois mois. Retord en sut autant que les camarades. L'année suivante, en classe de seconde, il remporta, avec une réputation de travailleur, les prix d'excellence, de narration française, de version latine, etc.. Le professeur de troisième se frottait les mains, il avait été prophète.
Les amis de l'écolier ont conservé deux compositions françaises qu'il fît pendant cette année et pendant la suivante. L'une est le songe d'un jeune candidat de la philosophie, hommage à la vérité et combat contre l'erreur; l'autre une sorte de mélopée triste et vibrante, dans le goût de Bernardin de Saint-Pierre, à moins qu'elle ne s'inspire de L Exilé, de Lamennais; elle est intitulée : Sur la Rive étrangère.
« J'étais jeune encore, et déjà il y avait une bien large et bien profonde barrière entre moi et ma patrie, celle de tout l'Océan. Mon âme était souvent en proie à la tristesse et dévorée par l'exil... il se passait quelquefois dans mon cœur des choses bien extraordinaires et mes yeux se remplissaient de grosses larmes... Ah ! c'est que j'étais sur une rive étrangère.
« Souvent, dans mon ennui, j'allais sur les bords de la mer... j'interrogeais les flots qui semblaient venir de ma patrie... je les voyais s'entrecouper et se briser sur la rive avec une fureur sauvage !... mais ils ne me parlaient pas de ma chère patrie, je ne comprenais pas leur langage. He'las ! j'étais sur une rive e'trangère !
« Je prêtais l'oreille, j'écoutais si le vent ne m'apporterait pas quelque son ami, et je n'entendais qu'un sourd frémissement... C'était la feuille morte de l'automne qui fuyait à son approche C'était quelque vieux tronc d'arbre creux qui gémissait sous ses efforts. Son souffle me glaçait le visage... Ah ! ce vent n'était pas celui de ma patrie, c'était le vent d'une rive étrangère ! . ,
« Ah ! si vous saviez combien il est pénible pour une âme sensible de gémir loin de sa patrie ! Grand Dieu, toi qui commandes aux vents et aux tempêtes, daigne jeter un regard sur le pauvre exilé ; car toi seul connais ce qui se passe de misères, de tristesses, dans le cœur de celui qui se trouve sur une terre étrangère.
« Et j'entendis une voix.... elle était si douce! l'accent
était tendre et divin Oui, pauvre cœur, tu aimes tant et
tu es si peu aimé, mais patience, tout sera récompensé... regarde à l'horizon, le soleil perce le nuage, le soleil du pur amour 1 »
En écrivant cette page, le jeune homme songeait sans doute à l'avenir. L'avenir devint le présent, mais la mélancolie de rhétorique disparut de ses lettres. Exilé et proscrit, il n'interrogea plus la feuille desséchée, ni la vague expirante, il savait que la feuille emportée par le vent s'envole vers le ciel et que la vague s'arrête où Dieu veut.
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Au petit séminaire, à Verrières, succéda le séminaire de philosophie, à Alix. Pour les solitaires, les rêveurs et les historiens, Alix est un paradis.
Eloigné de toute grande ville, caché dans un repli de terrain montueux, presque sans autre horizon que le ciel, Alix abrita longtemps un couvent de filles de Saint-Benoît, qui durent trouver que la nature sauvage du site s'harmonisait bien avec leur vie pénitente. Le chapitre noble de Saint-Denis le remplaça à la fin du xii« ou au commencement du xin^ siècle et dut, paraît-il, être protégé par Marie Stuart contre l'archevêque de Lyon ; s'il existait encore, il aurait sans doute besoin d'être protégé par l'archevêque de Lyon contre les successeurs très indirects de Marie Stuart.
Madame de Genlis y fut reçue chanoinesse. Elle en garda un souvenir dont la piété n'est pas la note dominante : « Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi, la veille ne fut pas si agréable. On me frisa, on essaya mes habits, on m'endoctrina, etc., etc.. Un prêtre qu'on appelait le grand prieur m'interrogea, ainsi que ma cousine, et nous fit réciter le Credo, ensuite il nous fit mettre à genoux sur des carreaux de velours. Alors il devait nous couper une petite mèche de cheveux, mais comme il était très vieux et presque aveugle, il me fit une coupure au bout de l'oreille, ce que je supportai héroïquement sans me plaindre, on ne s'en aperçut que parce que mon oreille saignait. »
En 1807, le cardinal Fesch passa à Alix. Le maire le salua par cette très courte et substantielle harangue :
« Monseigneur le Cardinal, oserions-nous demander à
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Votre Eminence le plus grand de tous les bienfaits, celui de posséder un digne prêtre pour desservir cette commune, c'est notre vœu le plus ardent et le plus sincère. »
Le cardinal empruntait parfois à son impérial neveu la promptitude des décisions, il répondit :
« Vous avez désiré posséder un prêtre , rassurez-vous, vous en aurez un grand nombre. » En effet, les bâtiments du couvent des Bénédictines, changés en chapitre de chanoinesses, devinrent séminaire.
A son arrivée, Pierre Retord trouva une centaine d'élèves à Alix.
Les plantes ont des serres chaudes où elles fleurissent mieux et plus vite, les prêtres ont des séminaires, serres chaudes aussi, car « chaque prêtre est ici-bas une tige qui fleurit Dieu » (i).
Le lévite est la plante et le Jardinier, il travaille lui-même et sur lui-même; et c'est pourquoi le labeur est plus rude, il exige persévérance et précision, il se fait partout, dans la cellule, au pied de l'autel, dans le laisser-aller de la promenade; et encore à quoi serviraient ces efforts si la grâce de Dieu ne les fécondait ?
En dehors du règlement général de la maison. Retord en traça pour lui seul un second plus intime, règlement de séminariste pieux, désireux de parvenir à la sainteté, et qui reflète le caractère de décision de l'auteur et son esprit pratique. Mais le prêtre est incomplet quand son intelligence n'est pas cultivée ; la science prête à la piété le rayon qui achève son auréole. Ainsi pensait le vieux curé de Renaison qui écrivit à son cher abbé :
« Etudiez la philosophie et les sciences humaines au-
(i) Mgr Gay.
tant que vous le pourrez sans 'faire tort à votre piété, vous verrez combien elles vous seront nécessaires plus tard. Elles vous attireront un respect qui rejaillira sur la religion. »
Sous la double action de la prière et du travail, sous la direction d'un prêtre du séminaire, qui était un ami, la foi de Pierre Retord devenait plus robuste, son jugement plus sûr, son caractère prenait cette consistance vigoureuse, ce calme dans la gaîté qui feront sa force et soutiendront ceux auxquels il commandera.
Le grand séminaire de Lyon continua la formation commencée à Verrières, accrue à Alix. L'exubérance d'autrefois disparaissait peu à peu, pas tout entière assurément, mais à qui lui aurait reproché ce restant du jeune âge, peutêtre le séminariste eût-il, en souriant, répondu cette jolie parole d'un missionnaire de Cochinchine : « Les arbres ont bien un peu le droit d'être verts au printemps; c'est l'automne qui tarit peu à peu la surabondance de sève et fait mûrir leurs fruits; espérons qu'un jour le soleil d'automne se lèvera aussi pour moi et me fera produire autre chose qu'un stérile feuillage. «
Aucune des lettres qu'il écrivit à cette époque ne nous a été conservée, mais nous avons plusieurs de celles que lui adressa le prêtre qui, au séminaire d'Alix, avait plus particulièrement pris soin de son âme. L'approche du sousdiaconat semble avoir jeté en lui quelque anxiété, le moment qui consomme le sacrifice est toujours plus poignant qu'on ne l'aurait supposé et souvent l'humilité ajoute à la crainte et se transforme en défiance; le père eut donc à rassurer l'enfant, il le fit avec beaucoup de piété et de jugement.
« Vous m'avez fait très grand plaisir dem'écrire, et j'aime
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à relire votre lettre, elle est toute dictée par le cœur, et, ce ce qui vaut mieux encore, c'est que l'esprit de Dieu s'y montre d'un bout à l'autre, le ciel en soit béni. Remerciezbien le bon Dieu qui vous accorde tant de grâces; et puisqu'il veut que vous soyez un jour son prêtre, livrez-vous à
lui sans réserve Vous êtes assuré qu'il vous parle par la
bouche de vos directeurs, écoutez donc leur voix, et faites avec un saint abandon ce qu'ils exigent de vous. — N'allez pas même dire .et encore moins crier à tout le monde, comme certains, que vous êtes indigne de la grâce à laquelle on vous appelle; toutes ces exclamations ne sont souvent que pures grimaces de l'amour-propre qui veut qu'on fasse attention à lui. Si ces gens-là sentaient bien leur misère, ils se contenteraient de s'en humilier, sans la montrer aux autres qui la voient assez, on ne dit pas qu'il fait jour en plein midi, la chose est trop claire. »
Ces paroles allèrent droit au cœur du lévite, son inquiétude se fondit dans la joie du sacrifice, et le matin du grand jour, il traça cette note :
« En allant à la cathédrale pour être ordonné, j'y mènerai avec moi Jésus, Marie, Joseph et mon bon ange... Je regarderai Fourvière comme un enfant qui appelle sa mère... Pendant la prostration de mon corps, j'aurai aussi
mon cœur prosterné devant Dieu pendant les litanies,
je penserai à chaque saint... Confiance et amour...» Après l'ordination il ajouta : « Mon Dieu, mon amour et mon tout, me voilà sous-diacre.... me voilà tout vôtre.... Depuis mes jeunes années, vous m'avez mené par la main.... Vous savez tout, vous voyez mon cœur. Que vous rendrai-je ? »
Après cet acte de'cisif, il exprima tout haut son désir de partir pour les missions étrangères. On lui objecta sa jeunesse, la pénurie de prêtres dans le diocèse de Lyon, la pauvreté de sa mère, veuve depuis quelque temps. Il obéit sans être convaincu, c'était encore un sacrifice, il l'offrit à Dieu pour obtenir le droit de lui en faire un plus grand. Il y a de ces contrats dont les natures généreuses éprouvent le besoin, elles donnent leur vie goutte à goutte pour avoir la joie de la donner en un jour tout entière.
Mais il n'oublia pas. Dans un des sermons de préparation qu'il eut à prêcher au séminaire, sa pensée se révèle, comme ces lumières que l'on enferme et que leur chaleur trahit :
« Si nous remontons à l'origine du christianisme dans notre pays, nous apprenons, qu'abandonnant leur patrie, faisant le noble sacrifice de ce qu'ils avaient de plus cher, des hommes dévorés de zèle pour la maison de Dieu, traversent les mers, bravent tous les dangers, pour venir dans nos pays annoncer la bonne nouvelle et nous tirer des ombres de la mort en faisant briller à nos yeux le flambeau de la foi.
« Pleins de force et de courage, ils surmontent tous les obstacles, brisent les idoles du paganisme, renversent leurs temples et leurs autels et élèvent, sur leurs ruines, des monuments consacrés au vrai Dieu.
« Non loin de nous subsistent encore ces édifices majestueux, dont la vue imposante réveille la foi, commande le respect, agrandit les pensées de l'esprit et les désirs du
cœur. Nous nous réjouissons en voyant ces signes de victoire sur l'idolâtrie et l'impiété, nous concevons en même temps la plus haute idée de la religion de ceux qui les élevèrent et qui les arrosèrent de leur sang pour les maintenir.
« Saisis d'admiration et pleins de reconnaissance, nous nous écrions : qu'il est beau et glorieux d'avoir de tels fondateurs dans la foi ! m
Enfin luit le grand jour du sacerdoce, le petit berger de Renaison a 25 ans, il va monter à l'autel. Son ancien directeur d'Alix le prend de nouveau par la main, comme il l'a fait à la veille du sous-diaconat, il lui écrit :
« Vous serez un bon prêtre de plus dans l'Eglise, vous serez un de ces saints prêtres qui possèdent leur âme dans la patience, qui ne se découragent jamais eux-mêmes parce qu'ils sont doux. Vous serez un de ces prêtres qui, comptant peu sur un goût naturel, encore moins sur une piété de tête et d'imagination, ont appris de bonne heure à vivre de foi, à porter sur leurs épaules nues leurs croix toutes nues, à placer leur dévotion, non dans des pratiques de surérogation et de singularité, mais dans la simple observance des commandements et la fidèle imitation de N.-S. J.-C. dont il n'est pas dit qu'il fut jamais ni romantique, ni enthousiaste, ni singulier ».
L'humiliation et la douleur attendaient le jeune prêtre au lieu du bonheur qu'il espérait. Ce sont des hôtes sur lesquels on devrait sans cesse compter : mais en un si beau jour, le jour d'une première messe !
En ce jour-là, le lendemain de l'ordination, l'abbé Retord devait chanter la Grand'Messe au séminaire. Par un oubli étrange , incompréhensible en un pareil moment, plus incompréhensible encore chez ce jeune homme d'es-
prit actif et toujours présent, qui devait montrer dans sa carrière tant de preuves de possession de soi, il alla déjeuner comme d'ordinaire (i).
Ses amis n'ignoraient pas qu'il devait célébrer la sainte messe; ils n'y songèrent pas plus que lui. A peine eut-il
achevé son léger repas qu'il se souvint Trop tard... Son
chagrin fut immense, il courut le raconter au supérieur du séminaire, M. Gardette. Le vénérable Directeur eut un instant de stupéfaction profonde. Jamais il n'avait ouï semblable distraction. De l'étonnement il passa à l'indignation et réprimanda vertement le nouveau prêtre.
Celui-ci s'agenouilla humblement, écouta les reproches €t, la voix tremblante d'émotion contenue :
« Pardonnez-moi, dit-il. Dieu a voulu m'humilier, je le méritais bien. »
C'était comprendre les choses par leur côté divin, le seul vrai.
(i) Notes manuscrites de M. Vialleton, cure' de Rochegut.