‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 47 sur 54 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

L'expédition franco-espagnole en Annam. — Espoir et crainte. — Expectative. — Les missionnaires et les conquérants. — L'agonie d'une Eglise et l'agonie d'un évêque. — Mort de Mgr Retord.

u'ÉTAiT donc cette expe'dition franco-espagnole qui ranimait les espe'rances de Mgr Retord. Le voici I en quelques mots :

L'Eglise annamite était à l'agonie lorsque les rapports de M. de Montigny, les conseils de plusieurs amiraux, les explications deMgrPellerin, les exhortations pressantes de quelques évêques de'cidèrent Napole'on III à entreprendre l'expédition de Gochinchine. L'Espagne se joignit à la France.

Les raisons de cette double intervention étaient graves. Pendant vingt-cinq ans, de i833 à i858, sept évêques : un Français et six Espagnols, neuf missionnaires : six Français, un Italien et deux Espagnols, avaient été décapités ou étranglés par ordre des rois d'Annam. D'autres avaient été incarcérés, torturés, condamnés à mort ; d'autres avaient

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péri sur les montagnes et dans les forêts où la haine des persécuteurs les avait forcés de chercher asile. Nos consuls avaient été insultés, nos marins n'avaient échappé que par hasard à des guet-apens dressés avec une infernale habileté. C'était un long défi jeté à notre pays, qui ne pouvait demeurer plus longtemps sans y répondre.

Le vice-amiral Rigault de Genouilly fut mis à la tête des forces françaises, le colonel Lazarote commanda les troupes espagnoles. Le 3o août i858, l'escadre partit de l'île de Haï-nan (Chine) où elle s'était ralliée et s'avança vers les côtes de Cochinchine; le 3i au soir elle était dans la baie de Tourane.

Le lendemain, i^'" septembre, l'attaque commença. Les forts furent rapidement détruits à coups de canon, l'ennemi prit la fuite avant qu'on eût pu le joindre et, le même soir, la baie et la presqu'île de Tourane étaient au pouvoir des alliés qui avaient cinq hommes blessés. La facilité de ce brillant coup de main montrait la faiblesse de résistance des Annamites et confirmait les paroles de Mgr Pellerin à l'empereur.

Si, au lendemain de la victoire, l'amiral eût marché sur Hué, nul doute qu'en peu de jours la guerre eût été finie et une paix avantageuse signée.

Malheureusement, Rigault de Genouilly connaissait mal le pays, et, par une obstination déplorable, il refusait d'interroger ceux qui, seuls alors au courant de la situation, auraient pu le renseigner utilement. Il croyait peut-être, comme beaucoup d'autres, hélas ! que les missionnaires ne pouvaient avoir que des vues intéressées et qu'il fallait se garder de leur demander avis.

La nouvelle de la prise de Tourane avait rapidement circulé d'une extrémité à l'autre du royaume annamite, elle

avait pénétre Jusque dans les montagnes qui donnaient asile à l'évêque. On attendait d'autres succès plus décisifs.

Mais le silence se fit, l'expédition française s'immobilisa à Tourane, l'amiral ferma l'oreille aux conseils éclairés.

Les missionnaires sentirent l'inquiétude les gagner : « On craint, écrivait Mgr Retord, que toute la guerre ne se termine par là, et que notre situation future ne soit pire que la précédente, ou bien que les choses ne traînent trop en longueur, ou qu'elles ne soient faites qu'à demi, c'est-àdire qu'on craint (nous et nos chrétiens surtout) que le roi ne soit laissé sur le trône, ou qu'il ne soit remplacé par un païen, qui, lorsqu'il sera bien affermi, persécutera comme ont fait les descendants du roi Gia-long. »

Puis, avec l'autorité que lui donnait une expérience de vingt-sept années en Annam, il ajoutait cet avis qui, s'il avait été suivi, nous eût épargnébien de l'or et bien du sang :

« Si Monsieur l'amiral veut faire les choses d'une façon solide et durable, glorieuse pour la France et la religion, il faut qu'il s'empare du pays au nom et pour le compte de la France, ou qu'il y mette un roi chrétien sous la protection de la France, qui garderait le port et les îles de Tourane à perpétuité, m

Les politiques qui lurent ces paroles les traitèrent sans doute de rêverie, et cependant c'était le seul plan efficace, celui qui eût assuré à la France, du premier coup, l'autorité en Cochinchine et au Tonkin. Mais comment persuadera certains hommes qu'un évéque missionnaire peut concevoir un projet d'exécution facile, de prompt et grand résultat ? Comment les faire consentir à appuyer franchement et fermement le catholicisme, même quand l'intérêt de la patrie est en jeu, même quand le catholicisme devient un

simple moyen pratique d'arriver au succès?

Mais passons, la mort nous appelle, Retord agonise en même temps que son Eglise.

Le 16 octobre, il fut saisi par un redoublement de la fièvre qui le minait depuis plusieurs semaines. Afin de ne pas gêner ses compagnons, M. Mathevon et trois prêtres annamites, il se fit construire une petite hutte particulière.

Un prêtre indigène, qui avait quelques connaissances médicales, lui donna des soins et des remèdes, mais sans vaincre la fièvre qui affaiblissait beaucoup le malade. Le 21, dans l'après-midi, l'évêque éprouva un irrésistible besoin de sommeil. Le pauvre médecin diagnostiqua : « Il veut dormir, c'est bon signe. » Le soir, il constata le même état. Vers minuit, il se releva et interrogea le catéchiste qui veillait : « A-t-il parlé? — Non. — A-t-il pris quelque nourriture ? — Non. »

Il regarda plus attentivement. L'évêque était immobile sur son lit de feuilles, les yeux vitreux et sans regard, les lèvres entr'ouvertes, la respiration très forte : « Seigneur Père ? » dit le prêtre. — Le malade ne fit aucun signe. Le prêtre reprit : « Seigneur Père, vous souffrez beaucoup? » — Même silence. — « II va mourir ! » s'écria-t-il effrayé, et il courut avertir le P. Mathevon.

Le missionnaire administra au mourant les derniers sacrements : les prêtres annamites et les catéchistes, agenouillés autour de la couche funèbre, sanglotaient avec désespoir. Ils y restèrent jusqu'à neuf heures du matin. A ce moment, le malade fit un brusque mouvement des mains, un spasme crispa son visage, un dernier souffle

s'exhala, puis les traits se détendirent, reprenant leur douceur accoutumée, l'âme était partie... C'était le 22 octobre i858.

Le corps fut enterré dans la forêt. Il y demeura dix ans et fut ensuite transféré dans la chrétienté de Ke-so, devenue la résidence des évêques du Tonkin occidental; en 1880, il fut déposé dans la superbe église de ce village, construite par Mgr Pugmier.

Aujourd'hui le catholicisme prospère au Tonkin, la France y règne ; on dit que ce sont les vivants qui font les conquêtes. — Seuls ? — Les morts qui jonchent le champ de bataille ne préparent-ils pas la victoire, à moins qu'ils ne l'assurent ?

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