MORT VICAIRE APOSTOLIQUE DE LA COCHINCHINE ORIENTALE
(Extrait des Missions Catholiques.)
neuf, dit-on, sont condamnés à mort ; destruction entière de notre communauté', pillage complet de tous nos effets. Maintenant on détruit ce village, on en chasse les chrétiens, on abat leurs maisons pour les faire habiter ensuite par des païens : c'est une désolation épouvantable. Un poste militaire est établi en tête du village; on a fouillé partout dans notre jardin et sur l'emplacement de nos maisons; on a trouvé beaucoup d'effets enfouis et ce qui nous restait de vin de messe. Le couvent de nos religieuses, la maison de nos tailleurs et celle de nos imprimeurs sont entièrement détruits.
« A la même époque, blocus de Ke-nguoi, destruction du couvent, dispersion des religieuses, pillage de leur riz et du nôtre, et de tous leurs effets ; vente, au profit du fisc, de leurs jardins, de leurs champs et des nôtres. ■ « Arrestation en Kim-son, d'un de nos professeurs de latinité et de deux de nos élèves ; de la dame Co-hai-nham et de sa fille, àNam-dinh; d'un autre de nos élèves à Traingo, et de deux de nos principaux chrétiens dans le district du P. Titaud.
« Le 27 juin, blocus de Ke-dua pour prendre le P. Tinh, qui venait de mourir. On saisit quatre hommes de la maison de Dieu et trois chrétiens du village ; la maison de Dieu et l'église du village sont détruites. Le P. Tri, curé de Ké-tran, et deux de ses hommes sont aussi arrêtés à Traibutle 18 juillet : ils sont encore dans les prisons de la ville.
« Le 29 juin, blocus de Kien-khe, arrestation du chef de canton et de trois individus qui conduisaient des effets religieux. Destruction de la belle église de ce village. Cette affaire est terminée : elle nous a coûté environ seize barres (i) ».
(i) La barre d'argent vaut environ 80 fr. de notre monnaie.
Trois mois s'étaient écoulés, trois mois dont chaque jour, presque chaque heure, avait accumulé ruines sur ruines, désastres sur désastres ; la mission du Tonkin ressemblait à ces villes mises au pillage par un ennemi ivre de fureur et de sang. Et cependant l'heure de la paix était encore bien éloignée. Tant qu'il resterait un missionnaire, un chrétien, une église ou un couvent, Tu-Duc, ses mandarins et leurs satellites voulaient poursuivre leur sinistre besogne. L'évêque continuait d'enregistrer les malheurs que chaque jour il apprenait :
« Au commencementde juillet, blocus de Ke-dam, arrestation d'un de nos domestiques, de deux religieuses et du maire; destruction du couvent, dispersion des religieuses, vente de leurs champs.
« Le 8 juillet, arrestation de Mgr Melchior, l'évêque espagnol, et de deux de ses servants.
« Le 28 juillet, ce prélat fut coupé en morceaux, sa tête fut exposée durant trois jours au haut d'un pieu, puis fendue en quatre et jetée dans le fleuve. Ses deux servants furent décapités pour la foi le même jour.
« Le 9 juillet, arrestation du P. Can, curé de Ha-noi, et de deux lépreux chez qui il était caché. Il est condamné, mais non encore exécuté.
« Le i3 juillet, blocus de Lan-mat, où sont arrêtés le sous-diacre Triem et le catéchiste Hue, servants de Mgr Jeantet; ce prélat est sur le point de tomber entre les mains des mandarins.
« Le 14 juillet, blocus de But-son une première fois, et
une deuxième fois, trois ou quatre jours après, tous mes effets sacerdotaux et épiscopaux sont pris dans un antre des montagnes, ainsi que mes habits, mes livres et tous mes papiers. Beaucoup d'eff'ets de MM. Charbonnier et Mathevon aussi sont saisis. Deux principaux du village sont mis à la cangue et conduits à Ha-nôi. Cette aff'aire est terminée : elle nous a coûté vingt-deux barres et trois cents ligatures (i), ainsi que la perte de tous nos eff'ets. Les deux hommes impliqués sont relâchés.
« Blocus de Dong-son et de Kim-bang, où sont arrêtés un catéchiste de M. Theurel et deux hommes du curé de l'endroit. Vers le même temps, blocus de Trung-linh, où cinq hommes de la maison de Dieu sont arrêtés.
« Le 26 juillet, arrestation du P. Lim à Cat-lai avec deux de ses servants et trois chrétiens. Le P. Lim est condamné à mort, ses co-détenus à l'exil, mais la confirmation de leur sentence n'est pas encore arrivée de la capitale.
« Le 1 3 août, arrestation du P. Qui, curé de Ke-beo ; vers le même temps, arrestation du catéchiste Van-Han et d'un autre catéchiste nommé Van-Hang. Ils sont tous dans la prison noire de Ha-nôi.
« Le 14 août, blocus de Lat-son pendant six jours, durant lesquels deux cents hommes nous ont cherchés dans tous les recoins des montagnes de ce village et des environs.
c( Après Lat-son ils ont bloqué Ke-so, où un homme au service de M. Vénard a été pris, ainsi que trois sauvages que j'avais envoyés là me chercher quelques effets. Les trois sauvages ont été délivrés pour la somme de quatre cent trente francs ; mais l'homme de M. Vénard a été conduit
(i) A cette époque, la ligature valait environ i fr. 20 de notre monnaie.
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dans les prisons de la ville. Après Ke-so, on a bloqué Trai-chua, Lang-do, Ke-luong, Trai-nhoi, où rien n'a été pris. Tous ces blocus occasionnent de grandes avanies, comme vous le savez.
« Le 20 août, blocus de Phat-diem par le petit mandarin, qui a arrêté quatre hommes de la maison de Dieu et deux religieuses, qui ont pu être rachetés pour la somme de sept barres d'argent.
« Blocus de Thien-duong, où une soixantaine de charges d'effets religieux de notre communauté ont été saisies et brûlées, et où des hommes ont été arrêtés. Cette affaire nous a déjà coûté vingt-cinq barres d'argent : elle n'est pas encore terminée. Maintenant il ne nous reste plus rien de notre belle communauté de Ke-vinh : tout a été pris, pillé ou brûlé.
(c Les 12 et i3 septembre, les chrétientés de Muou-giap, Thanh-quyet, Lang-van, Hoang-quyen ont aussi été bloquées, mais Je crois qu'on n'y a rien trouvé. On m'annonce que le grand village de Phuc-nhac a aussi, ces jours-ci, été cerné et fouillé par les mandarins, qui n'y ont trouvé aucun objet religieux ».
A cette époque, Mgr Retord apprit l'expédition francoespagnole en Gochinchine et la victoire de Tourane. Son cœur tressaillit, réchauffé par un rayon d'espérance, le relèvement des ruines lui apparut dans une vision dont, hélas ! il ne devait pas voir la réalisation. « Je prendrai avec moi, disait-il, deux ou trois missionnaires, quatre ou cinq prêtres indigènes, une quinzaine de catéchistes. Nous donnerons des retraites, nous prêcherons, nous confesserons de toutes nos forces. Je ferai le tour de ma mission et nous aurons bientôt réparé le mal que nous font à présent les mandarins. »
Jusqu'au dernier jour, brisé par la maladie, accable' par le malheur, Retord demeurait l'enthousiaste vigoureux de la carrière apostolique, le prêtre assoiffé' du salut des âmes, le croyant obstiné en l'avenir religieux du Tonkin; pour avoir été donné il y a trente-cinq ans, l'exemple n'est ni moins beau, ni moins réconfortant, il peut être rappelé à ceux que troublent les misères et les peines du jour, les incertitudes du lendemain.