‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 34 sur 42 · L'APOTRE · texte numérisé non relu

L'APOTRE

Jeune encore il partit pour les plages lointaines, Où des âmes, dormant loin du ciel inconnu, Attendaient renvoyé qui briserait leurs chaînes. Il partit, saluant le martyre entrevu.

Pour gagner au Seigneur la terre coréenne, Déjà d'autres martyrs étaient tombés joyeux, Semant sur leurs tombeaux la parole chrétienne, Comme eux il travaillait, voulant mourir comme eux.

Un jour il revêtit, dans la splendeur de Rome, L'armure que Dieu donne aux pontifes du ciel, Et l'enfer irrité put voir comment un homme Lutte, prie et commande au nom de l'Eternel.

Poursuivi, dénoncé, comme le divin Maître, Il souffrit sans se plaindre et resta toujours fort, Et le fier mandarin, qui l'admirait peut-être, Insulta le héros qui méprisait la mort...

d'après sa correspondance 359

— D'où viens-tu?

— Du pays qui donne les apôtres.

— Quel est son nom ?

— La France.

— Et son Dieu ?

— Jésus-Christ.

Il assez puissant pour renverser les vôtres.

— Prends garde !

— L'avenir est au culte proscrit.

— Téméraire étranger, je te hais !

— Moi, je t'aime.

— J'ai la force en mes mains.

— La faiblesse vaincra.

— Va-t'en !

— Je resterai.

— Que veux-tu donc ?

— Je sème; Malgré toi, dans les cœurs le bon grain germera.

— Mon royaume est à moi. Quel est ton champ ?

— Les âmes.

— Qui le rendra fécond ?

— Le glaive du bourreau.

Du corps de ses martyrs Dieu fait jaillir des flammes . L'homme creuse une tombe, il en fait un berceau.

— Chrétien, tu vas souffrir.

— C'est le ciel qui commence.

Jette mon corps brisé dans le sillon sanglant : Tu seras le semeur, je serai la semence, La céleste moisson fleurira dans mon sang.

— Quoi ! tu pourrais ?

— Je puis, à force de prières, Aux affamés du ciel donner la vérité,

— Les murs d'une prison...

— Nous en prendrons les pierres, Pour bâtir une église au Dieu persécuté.

Et le captif priait avec un coeur de père, Pour le peuple égaré qui le faisait mourir, Et le sombre cachot qu'embaumait sa prière, Ecoutait étonné les accents du martyr.

Que votre volonté soit faite, O Dieu qui m'avez envoyé, Vous achèverez la conquête De la terre où j'ai travaillé.

J'aurais voulu, pour votre gloire, Sauver des âmes par milliers.. .

D'autres gagneront la victoire Sur ces bords inhospitaliers.

Bénissez ma double patrie, La Corée où je meurs pour vous, Et sur ma Bretagne chérie Répandez vos dons les plus doux.

Qu'ici brille votre lumière, Et que là-bas, toujours pieux, Les Bretons, pour sauver la terre, Gardent la foi de leurs aïeux.

O vous, rapides hirondelles, Qui voyagez sous le ciel bleu, Avez-vous vu dans leurs chapelles Des apôtres grandir pour Dieu ?

Au fond de ma douce Bretagne Il est encor des cœurs vaillants.

Que sainte Anne les accompagne, Je les bénis, je les attends.

Gloire au ciel ! le captif a revu notre France, Aux enfants de sainte Anne il enseigne en ce jour Comment un cœur chrétien peut dompter la souffrance Et conserver l'espoir quand il est plein d'amour.

d'après sa correspondance 36 1

O Pontife, obtenez pour nos jeunes courages, Puisque Dieu nous appelle à défendre ses droits, La force de combattre en dépit des orages, La gloire de souffrir et de planter la Croix.

Plus tard . . . Bientôt le vent viendra gonfler nos voiles, Et, priant pour l'apôtre, à l'ombre du saint lieu, Nos coeurs suivront la croix brillant dans les étoiles, Et la barque voguant à la grâce de Dieu (i).

Au mois de juin, Mgr Ridel dut, pour obéir aux ordonnances de la Faculté, prendre le chemin de Bourbon-l'Archambault. Le vénérable évêque voulut profiter de ce voyage et revoir les nombreux amis qu'il n'avait jamais cessé d'aimer de l'amour le plus vivace, malgré le temps, malgré la distance.

A Paris, à Roanne, à Nevers, partout il fut acclamé et fêté : ce fut l'expression de la joie et de la vénération. A Nantes, Mgr Le Coq alla lui-même jusqu'à la gare à la rencontre du missionnaire, lui prêta l'appui de son bras pour soutenir ses pas chancelants, et ne permit pas qu'il connût, pendant son trop rapide séjour, d'autre hospitalité que la sienne. Ce fraternel accueil, les honneurs qu'il reçut au grand séminaire, au collège Saint-Stanislas, il aimait à les rappeler comme un délicieux souvenir.

Assurément, ces témoignages de sympathie consolaient le cœur de l'apôtre, maisne pouvaient détourner sa pensée de sa chère Corée. La Corée était sa

(i) Ces derniers vers font allusion aux armes de Mgr Ridel, qui sont : de gueules, au navire d'argent, voguant sur une mer de sinople; au chef d'azur, portant une croix d'or, accompagnée de douze étoiles de même, 6 à dextre, 6 à senestre.

patrie d'adoption, la terre promise où il voulait vivre et mourir.

« Il ne se passe guère de jour où ma pensée ne se porte vers vous, écrivait-il de Vannes à ses missionnaires. Je vous vois, je vous accompagne dans vos courses, je prends part à vos peines et à vos souffrances. Que Notre-Seigneur soit toujours votre force et votre soutien. Je ne cesse de prier ce divin Maître de vous bénir... Que je voudrais être au milieu de vous ! que la sainte volonté de Dieu soit faite ! Voilà deux ans que je suis aux prises avec cette terrible maladie qui me retient éloigné de vous. Il y a bien une amélioration dans mon état, mais si lente qu'on a peine à s'en apercevoir. Elle est cependant suffisante pour entretenir l'espoir d'un malade, qui toujours désire et attend la guérison.

Actuellement, je marche avec un bâton ; les muscles qui font mouvoir le pied n'ont pas encore repris leurs fonctions et semblent morts, de sorte que la jambe va de travers et le pied traîne. Le bras se meut difficilement, par saccades. Puissé-je profiter de tout cela pour me sanctifier. »

(Lettre du 3 décembre i883.)

« Que la séparation me paraît longue, écrivait-il quelques jours plus tard à Mgr Blanc. Je suis venu chercher la santé, et la santé ne revient pas vite ; c'est long, très long. J'espère toujours que nous pourrons nous revoir et qu'il me sera donné de mourir en Corée. Merci, cher ami, de vos sentiments si affectueux, merci des ferventes prières que vous faites pour moi. Je voudrais pouvoir remercier tous nos chers confrères,

d'après sa. correspondance 363

tous nos chrétiens; soyez mon interprète auprès d'eux. Tous, vous travaillez avec courage, vous vous dépendez avec générosité pour le bien et la prospérité de la Mission : que Dieu soit votre récompense!

D'ici, je suis avec sollicitude la marche de vos œuvres : le collège de Séoul, nos enfants à Pinang, les diverses imprimeries en Corée et au Japon, le procès des martyrs, l'œuvre de la Sainte-Enfance, la conversion des païens, l'administration des chrétiens. Je vois chaque confrère à l'œuvre, je partage vos angoisses, comme aussi vos joies, vos consolations. Je suis en France, mais je puis dire que je suis bien plus en Corée avec vous, d'esprit et de cœur, avec vous, Monseigneur, avec nos chers confrères, MM. Coste, Deguette, Doucet, Robert, Mutel, Liouville, Poisnel et Josse.

Puissé-je être bientôt avec vous autrement que par la pensée 1 Pour cela, j'observe scrupuleusement les ordonnances du docteur. Je ne dis pas encore la sainte Messe, mon bras n'est pas assez solide. Je marche, mais difficilement, et j'éprouve toujours une oppression dans la poitrine. Tout cela vous fait voir que je ne suis plus qu'un vieux débris. Si, du moins, on pouvait le réparer vaille que vaille, et le mettre en état de servir de ponton dans quelque coin de la chère Corée ! »

Voilà cette âme d'apôtre, elle ne forme plus qu'un vœu : mourir sur la terre de Corée. Cette bonté qui s'épanche sur tous, elle a son objet privilégié : ses prêtres, non seulement parce qu'ils lui appartiennent de plus près, et que, formés par elle à la vie rude de l'apostolat, ils sont, comme missionnaires, son œuvre et deux fois ses enfants, mais parce qu'elle voit en eux

364 M°R R'del

ses coopérateurs dans la sublime mission de procurer

la gloire de Dieu et de sauver des âmes.

Voici la dernière lettre de Mgr Ridel à sa famille d'adoption ; elle est adressée au vénéré coadjuteur de Corée, et datée du 4 avril 1884:

« Bien cher seigneur et ami, (1)

« Je vous remercie du plaisir que vous m'avez procuré par votre dernière lettre. Les nouvelles que vous m'annoncez sont aussi bonnes que possible. Tous nos confrères, en bonne santé, travaillent avec courage, chacun dans son district; la tranquillité, la paix partout, avec la perspective de la liberté. Oh! fiât! fiatl et Deo gratias l

« Pour moi, les jours s'écoulent avec la même monotonie. J'espère cependant revoir la Corée, notre chère mission. Cet espoir me soutient. Je n'ai pu encore célébrer la messe que sept ou huit fois, et avec beaucoup de difficulté.

« Je viens de recevoir de Rome une dispense qui me permet de me servir de la main gauche pour certaines cérémonies.

« Ici, dans ce long repos forcé, comme les yeux de mon cœur se tournent souvent vers vous, cher ami, vers notre pauvre Corée, où je vois tous nos confrères!

(1) Pendant que ce livre s'imprime une douloureuse nouvelle nous arrive de Corée : Mgr Blanc est mort à Séoul, le 21 février 1890. Nous n'avons pu recevoir à temps, pour les publier ici, les détails que nous avons demandés sur les derniers moments du vénérable évêque.

d'après sa correspondance 365

« Je viens de relire toutes les lettres que j'avais envoyées à ma famille, de Chang-Haï, de Tché-Fou, et surtout de Tcha-Kou, tous nos voyages sur terre et sur mer. Votre souvenir m'e'tait encore sinon plus présent, du moins plus sensible, vous, mon compagnon, mon appui. Quand nous nous sommes quittés en 1878, ou plutôt en 1877, le 22 octobre, qui nous eût dit que c'était pour un si long temps!

« J'espère maintenant vous revoir. Mon désir est de retourner bientôt en Corée pour y vivre au milieu de mes chers missionnaires, de nos pauvres chrétiens; oui, pour y vivre et pour y mourir. Quand nous aurons la liberté, ce désir sera réalisable. En attendant, je dois employer tous les moyens que me procure l'Europe afin d'améliorer ma santé. Merci pour le généreux dévouement avec lequel vous vous efforcez de me remplacer dans la conduite de notre chère mission. Merci aussi à tous ces bons confrères qui vous secondent dans cette œuvre difficile, mais bien agréable au bon Dieu.

« J'écris peu et rarement ; mais d'esprit et de cœur je suis toujours avec vous tous ; je prie pour tous, et vous bénis bien affectueusement de loin comme je voudrais pouvoir le faire de près. Dites-le bien à ces chers confrères; dites-leur que je les aime tous comme un père aime ses enfants. Je n'ai pas besoin de me recommander à vos prières, je sais que vous ne m'oubliez pas, et je vous en témoigne ma reconnaissance.

« Adieu, mon cher Seigneur, ou plutôt au revoir. Oh! oui, au revoir! En attendant, tout à la volonté de Dieu !

« Je vous laisse dans les SS. CC. de Jésus et de

Marie, où je suis toujours votre ami et confrère tout de'voue' et bien affectionne'.

« f F. G., Ev., Vie. ap. de Corée. »

Le mois suivant, le courageux évêque voulut encore tenter un dernier essai pour rétablir sa santé, bien décidé à partir quand même, car il ne pouvait plus vivre loin de sa chère mission. Le 17 mai, il écrivait de Paris à sa famille :

« Je suis toujours à peu près dans le même état, et, d'après le dire des médecins, la maladie est fixée : il n'y a plus rien à faire. L'électricité comme essai ? mais, déjà employée en Chine, elle n'a donné aucun résultat. Les eaux thermales comme consolation?... plutôt pour prévenir une rechute que pour obtenir une guérison à laquelle ne croit pas le médecin.

« A quoi bon aller aux eaux? On m'y envoie, j'y vais. »

Pendant que le missionnaire écrivait ces lignes, on vint lui annoncer qu'on allait commencer à Lourdes une neuvaine à son intention. On lui conseilla d'y aller. Cette pensée lui sourit, et il termine ainsi sa lettre :

« Le médecin m'envoie à Bourbon. Je m'en vais à Lourdes, tout confiant en la puissance de la sainte Vierge. Foi et confiance ! Courage et patience. »

Le 23 mai 1884, il écrivait : « Ici, vous le savez, on prie, on espère, on aime, on est heureux: voilà ce que je suis, voilà ce que je fais. Je demeure chez les pères missionnaires de Lourdes ; le matin, je puis assister à deux ou trois messes, descendre deux ou trois fois à la grotte. Tous les jours je vais à la piscine. Hier, j'ai

d'après sa correspondance 367

donné, aux vêpres, une bénédiction solennelle après une instruction du mois de Marie, où le prédicateur »

Voici ce que Monseigneur voulait dire : le père jésuite qui prêchait le mois de Marie, avait raconté l'histoire d'un missionnaire formé par la très sainte Vierge. Il était de Nantes. — Tiens! il s'agit d'un compatriote, se dit Monseigneur, et il prête l'oreille. — Après ses années de séminaire, il exerça quelques mois le ministère paroissial. — Tout comme moi, murmura Sa Grandeur. — Le zèle en fit bientôt un missionnaire. — Comme moi encore. — Ses supérieurs le destinèrent à la Corée.

A ces mots, il devina. « J'étais très mal à l'aise, ditil plus tard, mais la foule ne comprit qu'à la fin, en apprenant que ce missionnaire, devenu évêque et presque martyr, allait donner sa bénédiction. »

Quand il sortit, on se pressa autour de lui : chacun tenait à baiser son anneau, sa soutane : il fallut exercer une active surveillance : on parlait de couper des morceaux de sa soutane et de sa ceinture. Mais il entra dans la piscine, et tous à genoux récitèrent le chapelet avec plus de ferveur que jamais.

Dieu, qui lui avait refusé la palme du martyre, avait décidé de lui accorder bientôt la couronne des élus, et le miracle demandé par tous ne lut pas obtenu. Le saint évêque ne s'en effraya point, malgré son vif désir d'être guéri pour retourner en Corée.

Quinze jours plus tard, il était de retour à Paris, d'où il faisait ainsi part de son pèlerinage : « De tous côtés, on a prié avec ferveur pour ma guérison; la sainte Vierge n'a pas voulu me l'accorder. C'est pour la plus grande gloire de Dieu et mon plus grand bien.

Courage et confiance ! J'ai passé de bien beaux moments dans le pays visité par la sainte Vierge, à la basilique et à la grotte. Que de sujets d'édification, la foi, la piété des pèlerins, les grâces et les faveurs obtenues ! On n'obtient pas toujours ce qu'on demande; mais on s'en retourne toujours consolé et plein de confiance. »

Vers le milieu du mois de juin, Mgr Ridel était de retour à Vannes.

A ce moment, sa santé semblait se refaire. Hélas ! la mort, sous ces dehors trompeurs, s'avançait sourdement comme un ennemi qui se dissimule. Mais pouvait-elle surprendre l'évêque qui écrivait les réflexions suivantes :

« Etre un saint ou un damné pour l'éternité, il n'y a pas de milieu.

« Jésus-Christ est mon modèle.

« Etudier son esprit dans la méditation et faire tous ses efforts pour marcher sur les traces des saints.

« Je puis mourir atout instant. Je mourrai bientôt; est-ce trop de consacrer ce qui me reste de vie au service de Dieu? »

« Mon salut, l'éternité 1

« Le bien des âmes que je puis sauver par une vie sainte, le bien qui en résulterait pour ma mission, pour mes missionnaires...

« La pénitence, l'expiation de mes péchés, la gloire de Dieu, la paix de ma conscience.

« Différer serait un crime, serait dangereux. Que je travaille donc tout de suite, sans relâche, à devenir un saint.

« Tous les jours se préparer à mourir, par le détachement de ce qui est terrestre. Retraite du mois avec préparation à la mort.

d'après sa correspondance 36g

« Profiter de toutes les grâces, ne pas en abuser ; recueillir les bonnes aspirations en les mettant en pratique.

« En tout ce que j'entreprends, épurer les intentions et n'avoir pour but que la gloire et l'amour de Dieu, union à Dieu, d'esprit et de cœur.

« Confiance en Dieu. S'abandonner avec une confiance pleine et entière entre les bras de la Providence. Ne vouloir que ce que Dieu veut, comme il le veut ; rejeter les inquiétudes sans fondement, ne pas s'appuyer sur le secours des hommes, ni sur ses propres forces.

« Amour de Dieu, de Notre-Seigneur. .. S'appliquer à imiter en tout Notre-Seigneur.

« Ne pas craindre les humiliations, les souffrances, la pauvreté, les supporter avec résignation, les recevoir avec amour comme un trésor, comme des grâces de choix et s'en réjouir enDieu.

« Dévotion au Très Saint Sacrement, aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, aux n^stères de la Passion de la Croix; dévotion à la sainte Vierge, au bon Ange, aux saints Anges, à saint Joseph, à tous les Saints.

« Pensée de l'éternité, des fins dernières. »

Nous voici arrivés aux derniers moments d'une vie innocente et sainte, d'une vie précieuse devant Dieu et toujours occupée de son service ou de celui du prochain.

La mort de Mgr Ridel fut semblable à sa vie; douce, tranquille, pleine de soumission aux volontés de Dieu et de confiance en son infinie miséricorde. Accoutumé à mépriser le monde, et à regarder la vie présente comme un exil, il vit sans douleur la dissolution de son corps, il ne regretta rien, parce que les créa-

tures, il ne les avait jamais aimées que pour en faire à Dieu le sacrifice.

Vers le milieu du jour, le 19 juin, les souffrances devinrent subitement plus aiguës, sans altérer la sérénité du missionnaire. La récitation du chapelet était un soulagement à ses maux, et souvent cette parole de la résignation montait de son cœur à ses lèvres : « Que la volonté de Dieu soit faite. »

La nuit suivante, le mal augmenta et prit tout à coup des proportions alarmantes. Bientôt on perdit tout espoir de le sauver. Parfois les douleurs devenaient intolérables; alors le mourant levait les yeux vers le Ciel: « Mon Dieu, que je souffre! disait-il; mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Marie Immaculée, priez pour moi. » Telles furent les dernières paroles qui s'échappèrent de ses lèvres mourantes.

Le 20 juin, le jour de la fête du Sacré Cœur, vers 6 heures du matin, son âme prit doucement son essor pour se réunira la source de tous les biens, au même Dieu qu'il avait aimé avec tant d'ardeur, et servi avec tant de fidélité.

Dès que cette douloureuse nouvelle se fut répandue dans la ville, le respect, la vénération de la foule se manifesta de la manière la plus touchante. De tous côtés les fidèles accoururent vénérer ses restes. Chacun voulait baiser une dernière fois son anneau, on faisait toucher à son corps des médailles et des chapelets. On ne pouvait se lasser d'admirer la sérénité de ce beau visage que la mort même avait respecté.

Les fleurs que l'on venait sans cesse jeter de toutes parts sur cette couche funèbre disparaissaient presque aussitôt, emportées comme un pieux souvenir; on ne disait qu'un mot : c'est un saint, c'est un martyr!

d'après sa correspondance 371

Le lendemain, des amis, des prêtres, déposèrent pieusement dans le cercueil ses restes vénérés, temple précieux du Saint-Esprit. A ce moment de l'adieu suprême, ils tombèrent à genoux et leurs larmes furent les dernières qui arrosèrent ces mains glacées qui s'étaient tant de fois levées [pour absoudre et pour bénir.

Les funérailles furent un triomphe. Mgr Be'cel fit lui-même la levée du corps et célébra la messe, Mgr Nouvel, évêque de Quimper, présida l'absoute, et les deuxévêques accompagnèrent le corps jusqu'au cimetière.

Les petites filles des écoles religieuses, les enfants des Frères, les élèves du collège Saint-François- Xavier, les élèves du grand Séminaire, les prêtres de la ville, de Sainte-Anne, ceux des paroisses voisines, le chapitre de la cathédrale formaient le plus magnifique cortège. Sur le cercueil, porté par des séminaristes, on avait placé les insignes de la dignité épiscopale, une immense couronne de roses blanches et deux palmes vertes, symbole du martyre de l'illustre défunt. Les palmes et la couronne étaient nouées par une magnifique écharpe rouge sur laquelle on lisait ces mots : Séminaire des Missions-Etrangères, Mission de Corée, Nazareth (i). *

Derrière le cercueil, des séminaristes encore portaient des bouquets et des couronnes. Sur tout le parcours, les fidèles en foule se tenaient pleins de recueillement et de tristesse, et beaucoup s'agenouillaient comme pour demander au serviteur de Dieu une dernière bénédiction.

Quinze jours plus tard, M. l'abbé Mainguy prononça l'éloge funèbre de l'évêque missionnaire en présence deNN. SS.les évêques de Nantes, de Vannes,

(i) Nazareth est le nom que s'est donne' l'œuvre des Partants : nommer cette œuvre, c'est dire son but et son importance.

3 74 M°R RIDEL d'après sa correspondance du Cap Haïtien. L'orateur fut aussi éloquent que le meilleur ami peut l'être, quand il parle d'un ami, et les dernières paroles de son discours seront aussi les dernières de cette histoire :

« Au séminaire des Missions-Etrangères, quand on apprend qu'un missionnaire a été décapité pour la Foi, on se réunit à la chapelle, on illumine les saints autels et on chante l'hymne d'actions de grâces : Te Deum laudamus ! Ah ! je le comprends, c'est une nouvelle gloire pour l'Eglise. Le christianisme tout entier repose sur le dogme de la Rédemption par la douleur. Le Sauveur a beaucoup souffert, sa grande œuvre a été de mourir.

« Les instruments choisis par lui feront de même : ils seront martyrs, ce sera leur gloire et leur récompense. Eh bien, l'apôtre dont nous vénérons la mémoire a été l'un de ces merveilleux instruments que Dieu fait passera travers le monde pour le relever, le purifier, le rendre meilleur.

« Aussi nous sécherons nos larmes et nous le prierons, lui, mêlé maintenant à la glorieuse phalange des martyrs de Corée, de nous protéger et de nous bénir. Nous lui demanderons d'imiter les exemples qu'il nous a laissés, en suivant les traces d'une vie qui sera toujours un honneur pour son pays, pour la France et pour l'Eglise. »

Le io février 1889, en la fête de sainte Scholastique.

Epitaphe de Mgr RIDEL

Illms-aorms-d-d-FELIX-CLARVS RIDEL

EPISCOPUS. PHILIPPOPOLITANUS VICARIUS. APOSTOL. REGNI CoREANI

DeiparjE. virginis. MARIEE cultor eximius

1MPAVIDUS. FIDEI CONFESSOR

MARTYRII. CUPIDITATE. FLAGRANS

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