‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 33 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Séjour à Vannes. — Affection de Mgr Ridel pour les pauvres. — Le clergé vannétais. — Visites au grand séminaire de Vannes. — Au petit séminaire de Sainte-Anne. — Accueil de Mgr Le Coq à Nantes. — Dernières lettres. — Pèlerinage à Lourdes. — Pieuses sentences. — Derniers moments de Mgr Ridel. — Sa mort. — Ses funérailles. — Eloge funèbre.

^c$£g> ans la vie d'un homme, les esprits frivoles admirent ce qui éclate au dehors ; ils ^W J se laissent captiver par ce qui éblouit et ?€v fascine. Mais là n'est pas la véritable grandeur; elle consiste à ne jamais se montrer inférieur dans les situations les plus humbles. L'homme parvenu à ce haut degré de perfection ressemble au pilote qui a son but fixé et qui y tend ferme et droit, malgré l'inégalité des flots. La volonté de Dieu est sa volonté, et il l'accomplit avec la même énergie, avec la même noblesse au milieu des événements les plus variés, à travers ce qu'on appelle bonne ou mauvaise fortune, santé et maladie, honneur et obscurité, joie et douleur.

Dans les circonstances solennelles où l'évêque de Corée a dû paraître, il s'est toujours montré l'homme du beau caractère et des nobles sentiments. Nous l'avons vu, lui, humble missionnaire, traverser les

mers sur une misérable nacelle, venant implorer l'appui de sa patrie pour sa mission en périls ; nous l'avons vu conduisant les armes françaises et faisant arborer le drapeau de la France sur les côtes de la Corée; nous avons assisté à son sacre au milieu des solennités du Concile ; nous l'avons suivi dans ses discussions avec les diplomates de Péking. Mais nous a-t-il paru moins grand, soit quand il travaillait dans les montagnes de la Corée à la conversion du troupeau commis à sa garde, soit dans les vallées glacées de la Mandchourie, quand il composait l'œuvre la plus ardue et la plus aride, ou quand il se donnait tout entier à l'éducation de ses élèves de huitième? Nous a-til paru moins grand encore lorsque, étendu sur la paille des cachots, au milieu de pauvres chrétiens mourant de faim et de misère comme lui, il les absolvait en cachette, les bénissait solennellement un jour de Pâques ? Partout, toujours, c'est la vertu simple, sans faste, c'est le sacrifice continu, c'est la fidélité au devoir sans découragement ni faiblesse. Eh bien, dirons-nous avec le panégyriste de notre apôtre, quand on rencontre ces belles choses de l'âme, il faut les admirer, car elles seules sont dignes d'éloges, et remercier Dieu qui nous donne de tels exemples.

Maintenant, pendant les derniers mois de sa vie, les infirmités le condamnent à l'inaction, mais les petites choses sont faites par lui avec autant de noblesse que les grandes, et dans ses moindres actions, le caractère de la sainteté rayonne.

« Je me souviens, raconte l'une de ses nièces, que pendant le premier hiver que mon oncle passa au milieu de nous, il recueillit dans les allées du jardin un petit oignon de fleurs, le mit en pot et le transporta

dans sa chambre. Pendant plus de trois mois ce plant fut l'objet de ses soins ; il l'arrosait, le mettait à la fenêtre et le faisait rentrer chaque soir. Il lui portait tant de sollicitude, qu'un jour en lui rapportant le petit protégé, je lui dis :

« Vraiment, ce petit oignon de fleurs est si bien soigné que j'en suis presque jalouse. »

Un bon sourire épanouit son visage et il me dit :

« Ne sais-tu pas pourquoi je le soigne si bien ? »

« Non vraiment, car il est si laid, si sec qu'il ne fleurira pas. Il me semble que j'en aurais choisi un autre plus beau, et par conséquent plus digne de mes soins. »

« C'est justement parce qu'il est mal fait et souffreteux que je l'ai choisi, me répondit mon oncle ; ne sais-tu pas que j'aime ceuxqui souffrent et que les déshérités de la nature ont toujours été mes préférés. ? »

En effet, Mgr Ridel s'occupa particulièrement de deux enfants du voisinage, deux petites filles pauvres qui accouraient pour le saluer du plus loin qu'elles l'apercevaient. Un jour, l'une de ces enfants tomba malade ; aussitôt que Mgr Ridel l'apprit, il dirigea sa promenade du côté de la misérable cabane, il y entra. La pauvre enfant était atteinte d'une fièvre typhoïde, et dans son délire elle demandait à aller au ciel rejoindre son petit frère. Bientôt le délire cessa et la petite malade reconnut Monseigneur. Elle fit un léger signe de tête pour le saluer, et un sourire qui disait toute sa joie effleura ses lèvres. Le pieux évêque lui toucha le front, y fit le signe de la croix et la bénit.

Bientôt la fièvre disparut, mais la pauvre enfant resta paralysée du côté droit; ce nouveau malheur redoubla l'affection du missionnaire pour elle, et dès

lors, la petite paralytique fut la prote'gée de Mgr Ridel.

Chaque jour, le missionnaire essayait ses forces' en faisant une promenade au bord de la mer. Grande était sa joie lorsque marchant avec moins de peine et serrant plus facilement de sa main paralysée la canne qui soutenait ses pas, il se reprenait à espérer ; alors il accélérait sa marche, s'engageait dans les sentiers raboteux de Kérino pour acquérir plus de force. Si la fatigue l'obligeait à s'arrêter, il choisissait de préférence pour se reposer, un rocher près du rivage ou un endroit élevé d'où le regard pouvait s'étendre sur le golfe du Morbihan. Et comme autrefois la vue de la Corée lui rappelait sa Bretagne, maintenant la vue de la Bretagne lui rappelait la Corée. « Oh ! que ce pays est beau! nous disait-il souvent, ces monticules, ces bouquets d'arbres, ces villages disséminés çà et là me rappellent le Naï-Hpo ; mais la Corée me semble encore plus belle. C'est un pays que les hommes n'ont pas touché, c'est un pays vierge, m Et il recommençait des récits où la plus douce gaieté se mêlait aux détails curieux et aux graves enseignements.

Dans ses promenades il trouva moyen d'exercer cette charité si aimable qui faisait le fond de son caractère. Il avait rencontré quelques petits enfants qui gardaient leurs troupeaux près du sentier qu'il parcourait tous les jours. Il leur parlait du bon Dieu, de la sainte Vierge, et après les avoir instruits des vérités de la religion ou raconté quelque charmante histoire, il leur laissait un pieux souvenir. Ces petits enfants aimaient l'illustre évêque et ils ont dû bien pleurer en apprenant sa mort.

D'autres fois encore, les petites filles d'un orpheli-

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nat voisin l'apercevaient de l'autre côté du port, elles quittaient alors lesalle'es de la rabineet venaient s'agenouiller sur la rive opposée, pour recevoir la bénédiction du missionnaire. C'était un spectacle bien simple, et cependant cette bénédiction paraissait solennelle. Le missionnaire découvrait sa belle tête blanche, s'appuyait sur son bâton, d'une main tremblante bénissait ces enfants. A cette vue, les promeneurs s'arrêtaient, se découvraient et la plupart se signaient.

L'une des plus douces joies de Mgr Ridel et qui contribua beaucoup à adoucir l'amertume de son dernier exil, fut de retrouver à la tête du clergé vannetais un cœur qui lui était fraternellement dévoué. Le vénérable évêque de Vannes n'avait cessé de suivre l'apôtre de la Corée dans ses pérégrinations lointaines; il avait pris part à toutes les joies comme à toutes les difficultés de son apostolat. Des lettres touchantes étaient venues dire au missionnaire quelle douleur la nouvelle de sa captivité avait jeté dans l'âme de celui qui l'aimait comme un frère, et quel cri d'allégresse s'en était échappé en apprenant sa délivrance.

De leur côté, les prêtres de Vannes vénéraient l'illustre évêque qui avait si vaillamment confessé son Dieu. Parmi eux, un ami des plus belles années rappelait à Mgr Ridel les saints projets, les pieuses conversations d'autrefois et aussi les charmantes excursions en barque sur le Morbihan, les courses au clocher à travers champs et landes fleuris, où l'on s'exerçait aux fatigues de l'avenir. Cet ami digne d'une pareille intimité est depuis de longues années curé-archiprêtre de la cathédrale. Les méchants l'estiment, les bons l'aiment, les pauvres le bénissent.

Nous nous garderons bien d'oublier ici les heures

d'après sa correspondance 355

fugitives que le missionnaire venait passer au milieu des élèves du sanctuaire.

La vue des saints donne à la vertu un charme inexprimable et un attrait irrésistible. A leur contact, chacun rougit de sa misère et sent naître au fond de son cœur le désir de devenir meilleur. C'est, dans l'ordre surnaturel, comme une loi d'attraction qui attire à Dieu. Or, le vénérable évêque de la Corée était un modèle de toutes les vertus chrétiennes et apostoliques; la grâce prenait chez lui les formes les plus aimables et il se dégageait de ses paroles, de ses actes, de toute sa personne, je ne sais quoi de suave, comme un arôme du ciel. Chacune de ses visites au grand séminaire était une bonne fortune, et le digne supérieur était trop expert dans les choses de l'âme, pour les laisser passer sans profit. Quel chrétien, en effet, quel aspirant au sacerdoce surtout, n'aurait senti grandir en lui le zèle des âmes, l'amour du sacrifice à la vue de ce corps affaibli, de ce tempérament autrefois robuste mais si peu ménagé et qui succombait sous le poids des travaux dont il avait été surchargé ! Déjà il ne manquait plus à cette belle figure de saint que le diadème de justice que le Seigneur allait bientôt déposer sur son front.

C'était fête au séminaire chaque fois que Mgr Ridel y apparaissait. Au moment de la récréation, la cloche appelait la communauté qui se réunissait aussitôt autour de lui ; était-ce l'heure de la classe , la chose devenait plus facile encore; le savant professeur réservant sa science pour le lendemain, repliait ses cahiers et descendait 'de la chaire où l'évêque le remplaçait ; quant aux élèves, le dirons-nous ? ils n'éprouvaient aucun regret.

« Heureuse surprise, écrivait sur son coutumier, à la date du 4 mai i883, le réglementaire de la maison, nous avons eu ce matin pour professeur de droit canonique, un évêque dont la vue seule cause aux maîtres et aux élèves du séminaire de Vannes un bonheur toujours nouveau. Mgr Ridel, l'apôtre de laCorée, est venu aujourd'hui réaliser les promesses qu'il nous avait déjà faites à deux reprises. Il nous a parlé de sa mission, mais dans un langage dont il a le secret; sa grâce et sa sérénité rappelaient naturellement à notre souvenir le nom de saint François de Sales. »

On a dit que les visites du missionnaire au petit séminaire de Sainte-Anne étaient presque des triomphes. M. l'abbé Nicol, notre poète vannetais, va nous montrer qu'on a dit la vérité.

« Le village de Sainte-Anne célébrait la fête de la Sainte-Enfance, la douce fête des enfants et des mères... Ce jour-là, il y avait encore quelque chose de plus touchant. Quand la foule eut rempli la nef de la basilique, le vaillant évêque de la Corée, dont tout le monde connaît les longues souffrances, vint s'asseoir au milieu des rangs pressés et dans une causerie familière, pieuse, émue, il parla de la Sainte-Enfance. Ses bienfaits, il en a vu les magnifiques résultats ; sa nécessité, il l'a constatée avec douleur, et pour plaider la cause des abandonnés, il lui suffit de raconter ce qu'il a vu... Certes, un tel homme est compétent pour parler de cette grande œuvre. »

Un chinois l'aborda un jour et lui dit : « Pourquoi viens-tu chez nous ? Tu n'a rien à faire ici. Inutile de discuter.

— J'aurais bien une chose à faire, répondit l'évêque, si je le pouvais. En passant dans vos rues, j'ai

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vu de nombreux enfants abandonnés qui vont mourir. Je voudrais acheter une grande maison où je les recueillerais pour les nourrir et les élever.

— C'est beau cela, mais tu es donc bien riche ?

— Non, je suis pauvre.

— Où trouveras-tu l'argent nécessaire?

— Les enfants de France m'en donneront.

— Ils sont riches, ces enfants?

— Non, pour la plupart du moins, mais ils ont bon cœur.

Touchante parole ! avoir bon cœur, c'est nécessaire pour contribuer à la belle œuvre et cela suffit. Alors on se prive quelquefois, on donne quelquefois, on prie toujours.

Le soir, nouvelle réunion dans la chapelle du petit séminaire. En face de ces jeunes gens qui bientôt seront des hommes, et pour la plupart, s'il plaît à Dieu, des prêtres, Mgr Ridel a donné les plus intéressants détails sur le pauvre pays qu'il connaît si bien. Là-bas, le démon travaille avec acharnement, mais la grâce fait des merveilles. Son action sur certaines âmes est souvent, pour ainsi dire, visible : témoin cet homme, ce savant dont le vénérable évêque nous parlait, qui n'étant pas satisfait de sa doctrine, se demandait avec inquiétude : où est la vérité ? Et il alla trouver des sorciers, il étudia les livres des bonzes, il réfléchit, il voyagea sans trouver ce qu'il cherchait. Un missionnaire le lui a donné : il est heureux parce qu'il est chrétien.

Quel livre on ferait des détails que nous a prodigués le pieux missionnaire avec une complaisance toujours souriante, un charme d'expression et une piété qu'on n'oubliera pas !

Le lendemain soir, une fête tout intime réunissait

autour de Mgr Ridel les maîtres et les élèves du petit séminaire.

C'était une surprise. »

Dans la journée avaient été rapidement écrits les vers qu'on va lire. Ces vers furent composés, nous dit l'auteur, moins pour être lus que pour être chantés. Ils furent chantés avec beaucoup d'âme sur les airs de deux mélodies bretonnes, et nous croyons, malgré les craintes de notre cher poète, qu'ils seront lus aussi avec beaucoup de plaisir.

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