CHAPITRE II
Marseille. — Dernier adieu de France. — De Marseille à Alexandrie. — Séjour au Caire. — Le chemin de fer du Caire à Suez. — Sur la mer des Indes. — Hong-Kong. — Nouvelles de Rome. — Vive la France. — Un missionnaire décoré sans pension du Gouvernement. — De Chang-Haî à Tché-Fou. — Abordage d'une jonque chinoise. — Début dans la vie apostolique.
arseille. — Cette ville nonchalamment assise sur ie penchant d'une colline qui s'étend jusqu'à la mer, offre un spectacle dont aucune autre ville de France ne donnerait l'idée. Mais ce quai où se pressent des matelots d.e toutes les nations et une multitude de promeneurs et de gens de peine, ces rues larges bordées de hautes maisons et de magasins somptueux, ces promenades splendides, ce port tumultueux n'ont qu'un attrait médiocre pour le missionnaire qui passe. La foule qu'il coudoie a des intérêts si différents des siens qu'il se trouve seul au milieu d'elle.
Les visites de M. Ridel furent pour la vieille cathédrale et pour le sanctuaire vénéré de Notre-Dame de la Garde. Là, il épancha son cœur à loisir dans le cœur de Marie et donna libre cours à ses larmes. Qui dira la douleur et l'angoisse de celui qui s'exile, à cette heure suprême, au seuil même de la patrie !
Sur le point de quitter la terre de France, avant ce
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départ qu'il pensait sans retour, il voulut dire encore un dernier adieu à ceux qu'il avait quittés. Voici comment il exprime ses sentiments où l'amour de la famille s'harmonise si bien avec l'amour de Dieu :
« Il est onze heures du soir, demain je quitte la France. Encore une fois je veux vous dire combien je vous aime. Vous avez compris, n'est-ce pas, le motif qui m'entraîne sous d'autres cieux ? Dieu m'a parlé au cœur, je lui obéis parce que j'ai le désir de vous être plus utile et de contribuer davantage à votre bonheur. J'ai toujours cru que missionnaire je me sanctifierais plus vite et qu'alors mes prières seraient plus agréables à Dieu, mes actions plus propres à m'avancer dans le chemin du ciel et à vous y conduire. Je désire bien ardemment, bien sincèrement votre bonheur sur la terre. Mais quand je songe à votre salut, à votre bonheur éternel, je n'ai plus d'expression pour traduire ma pensée. Encore une fois, mes bien-aimés, encore une fois, de France, je vous serre sur mon cœur. Adieu. »
Déjà de gros nuages de fumée tourbillonnent audessus du Valetta, beau navire de 800 tonneaux. C'est à son bord que les missionnaires prennent passage. Grâce au journal de M. Ridel,nous le suivrons facilement pendant cette longue traversée.
Le rivage s'éloigne et disparaît peu à peu. Bientôt ce n'est plus qu'une ligne blanche entre le bleu du ciel et celui de la mer. Le gouvernail orienté au levant, le vaisseau file vers "ces rivages où les flots sont tièdes, le ciel pur et la mer éblouissante. Le vaisseau marche à toute vapeur, mais on le croirait immobile, si ce n'était le ruban d'écume que soulève l'hélice ef^qui se perd à l'horizon.
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« Sur le pont règne la plus douce gaîté. Après avoir de'jeuné avec force beefsteaks et roastbeefs, les passagers fument le calumet sur le tillac d'avant. Mes compagnons se mettent à écrire. Pour moi, en plein air, mes ide'es s'en vont et le vent emporte mes pensées. Je ne veux pas les retenir, car le vent souffle du Sud- Est. Tout s'envole vers la France, et je sens que chaque instant qui m'en éloigne augmente mon amour pour elle, pour les amis et les parents que j'y laisse. »
Le 3i juillet, Malte apparaît au milieu des brumes du soir. Un peu plus tard, au clair de la lune, les passagers se promènent le long du port, curieux de voir nombre d'habitants couchés dans les rues et sur les places publiques.
Le lendemain matin, à deux heures, un sifflet strident annonce le départ.
Le Valetla vogue vers Alexandrie. La monotonie de cette grande traversée n'est interrompue que par la visite d'un petit oiseau. Cette visite est consignée dans le journal du jeune missionnaire et avec quelle grâce !
« J'étais seul sur le pont du navire lorsqu'il vint, le pauvre petit, faible et sans appui, égaré au milieu des mers, se reposer en tremblant sur la poulaine de notre vaisseau. Je l'appelais bien naïvement, je l'aimais déjà, j'aurais voulu lui donner un abri, car je le regardais comme un heureux messager qui m'apportait de bonnes nouvelles de ceux que je laissais. Qu'est-il devenu ? »
Le 3 août, au point du jour, la vigie signale Alexandrie qui semble se lever du sein de la mer. Nos voyageurs ne font que passer à travers cette foule d'Egyptiens, jaunes ou noirs, criant et grimaçant. A i o heures,
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le chemin de fer les emporte vers le Caire, où ils devront séjourner jusqu'au lendemain.
« Si dans ces contrées, écrit M. Ridel, la curiosité du vovageur est satisfaite, ce n'est '"pas sans fatigues, car toutes les courses se font à dos d'âne, seul genre d'omnibus de ce pays. Lorsque la nuit vient, les moustiques, probablement alléchés par l'odeur de viande fraîche, se jettent sur le malheureux nouveau venu avec un acharnement dont on n'a pas l'idée »
Quelques heures d'insomnie pour un missionnaire méritent-elles autre chose qu'un souvenir joyeux ? Mais comment reproduire son émotion et sa joie, lorsqu'à l'aurore, au saint sacrifice de la messe, il vit entre ses mains l'Enfant-Dieu ? Là aussi, dix-huit siècles auparavant, Marie et Joseph l'avaient porté sur leurs bras et serré sur leurs cœurs ! Après avoir été aimé et adoré dans ces lieux, Jésus y est encore redevenu le Dieu fugitif et inconnu.
Du Caire à Suez, il n'y a que de rares stations, où demeurent quelques employés chargés de l'entretien de la voie ; chaque jour on leur apporte l'eau nécessaire, car ils n'ont pas une source ni même une citerne. De temps en temps apparaît une caravane qui traverse les sables brûlants de l'isthme. De tout côté la plaine se déroule à perte de vue, silencieuse, monotone. Vers le milieu du jour, les dunes se montrent comme entourées de grands lacs : à mesure que l'on approche, l'inondation recule et disparaît.
Tout à coup la machine, de ses longs sifflements, trouble cette immense solitude. Et peu à peu les voyageurs s'aperçoivent qu'au lieu de continuer leur route ils reviennent sur leurs pas. Le vent a-t-il accumulé
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le sable sur la voie? a-t-on fait quelques signaux d'alarme? « N'ayez crainte, le train s'est arrêté; le chauffeur descend, ramasse sur le sable un petit objet noir, qu'il frappe deux ou trois fois sur son genou et dont il se coiffe ensuite. C'est tout simplement sa casquette, que les voyageurs lui font la politesse de venir chercher avec lui. Ce petit trait vous montre assez comment on voyage dans le désert. »
La Maîta, navire de deux mille tonneaux, attendait les missionnaires à Suez pour les porter jusqu'à Hong- Kong.
A bord, il n'y a que des Anglais et 200 hommes d'équipage, tous noirs. Conversation anglaise, régime anglais, visages noirs ; que faut-il de plus pour donner le spleen à des Français? Si les journées paraissent longues, les nuits sont délicieuses. Alors, pendant que les missionnaires se promènent sur le pont, une joie douce inonde leur âme. La lune éclaire à demi le navire; les étoiles scintillent au firmament; la brise assez forte rend des sons harmonieux en se jouant avec les flots légèrement agités. Le ciel et la terre semblent tous les deux chanter leur hymne du soir en l'honneur du Très-Haut. C'est après une de ces promenades que, le i5 août, M. Ridel, en se retirant dans sa cabine, trace les lignes suivantes :
« Oh! le beau jour! Nos cœurs s'étaient réjouis la veille, et dès l'aube nous pensions à notre bonne Mère du ciel. Mais à bord, que c'est triste ! Ce jour ressemble à tous les autres, et la fête se passe à l'intérieur. Le soir, à table, nous sommes silencieux ; nos regards et nos cœurs se parlent seuls. Nous songeons au doux pays de France. Puis, après nous être promenés au clair des étoiles, nous nous retirons. Bientôt notre
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cabine s'illumine, et l'image de Marie apparaît radieuse au milieu des lumières. Hélas ! avec nos vœux, nos prières et nos cantiques, c'était tout ce que pouvaient nos cœurs pour dire à l'auguste Reine du ciel et de la France notre ardent et filial amour.
« Pendant de longues heures, le sommeil ne peut fermer notre paupière. Avec quelle émotion, écrit-il le lendemain, je fais revenir devant moi le temps passé ! En 1 856, j'étais à Vannes : c'était pour la dernière fois que je célébrais cette fête en Bretagne; en 1857, j'étais à la Bruffière, tous les visages d'amis souriants m'apparaissent comme une douce vision ; en 1 858, je goûtais, à pareil jour, les joies du saint ministère à la Remaudière, au milieu de cette population si dévouée et si bonne ; en 1 859 j'étais à Paris, et en 1860 me voici sur la mer des Indes, en route pour la Corée. Mais ici, pas de fête, pas de solennité, et surtout pas de saint sacrifice! Mais c'est pour vous, ô mon Dieu ; cette privation, je vous l'offre, je veux qu'en retour vous me combliez de vos grâces et de vos faveurs. »
Le 3o août, les missionnaires arrivaient à Hong- Kong. Vingt ans auparavant, cette île n'était qu'un rocheraride; c'est maintenant une grande ville, moitié chinoise, moitié européenne. En ce lieu, où de pauvres pêcheurs amassaient avec peine quelques sapèques, depuis le traité de Nankin on n'entend plus tout le jour que le bruit des piastres et des dollars. A l'arrivée de M. Ridel, la France et l'Angleterre avaient encore leurs armées en Chine. Assurément, rien de plus fondé que les exigences de la jalouse Albion', qui voulait que son pavillon fût respecté par les sujets du Fils du Ciel eux-mêmes. Rien de plus juste surtout
que les réclamations de la France ; elle demandait compte à la Chine du sang français qu'elle avait versé. Les notes du missionnaire à ce sujet sont pleines d'intérêt :
(c Les troupes françaises et anglaises sont toujours dans le nord; elles devaient bombarder Pékin, le 4 octobre. Les Chinois sont rusés, et ils ont joué les ambassadeurs de toutes les manières ; ils les ont surtout trompés en les amusant, en faisant semblant de traiter. Mais, au fond, c'était pour attendre l'hiver, qui obligerait les alliés à se retirer. Il }r a eu plusieurs rencontres. Les Européens ont toujours été victorieux . Ils le sei^ont encore, car ils ont pour eux la tactique et le courage. Mais les Chinois sont des diplomates aussi rusés queux, et ils sauront toujours se tirer d'affaire. — Les Chinois seront toujours Chinois y ils tromperont et voleront le plus qu'ils pourront . »
C'est aussi pendant son séjour à Hong-Kong, séjour qui dura deux mois, qu'il apprit la défaite de l'armée pontificale à Castelfidardo, défaite glorieuse à l'égal de la plus éclatante victoire. A cette nouvelle, la plus profonde douleur envahit son âme et des larmes coulent de ses yeux. « Je pleure comme un enfant, dit-il, je pleure avec ce bon Père. Avec quel bonheur je donnerais ma viepour faire briller dans son âme une étincelle de joie ! » Le sort de ces braves enfants enlevés à l'affection deleurs familles, à l'espoir de leur patrie, lui semble très enviable. Il voit déjà leurs noms immortalisés dans les fastes de l'Eglise, et il met dans leurs mains et sur leurs fronts des palmes et des couronnes : « Qu'ils sont grands! qu'ils sont beaux ! quelle gloire pour eux, pour leurs familles, pour notre patrie ! Notre Bretagne était bien représentée ; qu'elle soit
fière de ses enfants ! Non, elle n'a pas dégénéré; sa gloire d'autrefois est encore sa gloire d'aujourd'hui. Elle est toujours digne de son vieux renom et de sa vieille devise : Potius mort quant fœdari. »
M. Ridel, esprit vif, cœur aimant, âme riante, sème dans son récit une foule d'anecdotes gracieuses et pleines de bonne humeur, cette qualité vraiment française qu'il possédait au plus haut point. En les omettant, on enlèverait à cette physionomie de saint son expression habituelle, l'amabilité.
Pendant ces deux mois, qui lui parurent bien longs, il avait fait la connaissance d'un jeune Annamite qui répondait au nom de Pierre. Un jour, dans l'une de ses excursions, il le prit pour compagnon de voyage. Depuis longtemps ils erraient sur les bords de la mer, admirant le magnifique spectacle qu'elle offrait à leurs regards ; ses flots tout d'azur, étincelants de lumière, s'élevaient, s'abaissaient tour à tour, et faisaient jaillir l'un sur l'autre comme une éblouissante lave d'argent. Ce brisement de la vague, qui meurt en s'enroulant sur la grève, avait pour son oreille une indéfinissable harmonie. Ce spectacle, cette musique lui rappelaient ses jeux enfantins au seuil de la maison paternelle, sur les bords de la Loire, et plus tard, ses promenades en barque sur le Morbihan. Bientôt il s'aperçut qu'il était au pied d'un amas de rochers presque à pic. Revenir sur ses pas n'était point facile, car pendant sa rêverie la mer avait monté. Tout à coup, une idée jaillit de la cervelle* de Pierre. On lui avait raconté la campagne de Grimée. « Père, s'écrie-t-il, la Maiakoff, à nous la Malakoff ! » Et le voilà, s'aidant de ses pieds et de ses mains, et gravissant ces rcTehers escarpés. Oh ! que l'exemple est terrible! car, ajoute
M. Ridel, immédiatement je réponds à Pierre: « Oui, mon capitaine, oui, Pierre, à l'assaut ! » et bientôt je l'ai devancé. Durant notre périlleuse ascension, j'eus la curiosité de me retourner, mais je fus effrayé de me voir suspendu presque verticalement au-dessus des flots. Arrivé au sommet, Pierre se mit à gambader et à crier comme un enfant : « Père, nous avons pris la Malakoff, à nous la Malakoff, vive la France ! » Il faut être à quatre mille lieues de sa patrie pour savoir tout ce que ce cri de : Vive la France ! jeta de joie et d'émotion dans l'âme du missionnaire.
« La veille de notre départ, écrit-il encore à son frère, M. Calais et moi nous allâmes, en compagnie de Mgr Pellerin (i) visiter le Japon, grand navire de transport. Le commandant, après nous avoir fait admirer son vaisseau, demanda à Sa Grandeur quels étaient les deux jeunes prêtres qui l'accompagnaient, et l'évêque répondit avec son accent breton : « Ce sont deux missionnaires de Corée. » — Oui, commandant, répondit l'un de nous, avec une familiarité que pouvait excuser la paternelle bonté de Mgr Pellerin, oui, décorés, mais sans pension du gouvernement. — On a reconnu l'auteur de cette réflexion joyeuse. Il ajoute : « C'était bien vrai, puisque nous portions notre croix sur notre poitrine, en attendant qu'il plût à Dieu de la mettre sur nos épaules. »
Les deux missionnaires de Corée ne firent guère que passer à Chang-Haï, où les rejoignit un de leurs confrères, M. Joanno, avec un élève coréen. Grâce au dernier traité de Pékin, qui accorde aux prêtres catholiques la libre circulation à travers l'empire, ils
(i) Vicaire apostolique de la Cochinchine septentrionale.
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purent s'embarquer, le 19 décembre, pour Tché-fou. C'est à bord de Y Echo, navire français, qu'ils font la dernière étape de ce long voyage. De Tché-fou une jonque chinoise les transportera sur les côtes de la Corée. Là, une barque coréenne envoyée par Mgr Berneux doit les rencontrer et les introduire dans cette chère mission, où leurs confrères depuis si longtemps attendent du renfort. La difficulté sera de rencontrer cette barque. Il y a bien un lieu et un temps fixés, mais un marin chinois ne serait plus chinois s'il devenait exact.
Le vaisseau qui portait, non l'Eglise de Corée, mais une partie de sa fortune, était à peine parti de Chang- Haï qu'une jonque chinoise, poussée par le vent et le courant, vint donner en travers sur sa coque de fer. La malheureuse jonque, malgré toute la diligence possible, ne put éviter cet abordage. En un clin d'ceil elle fut submergée et mise en pièces par l'hélice de l'Echo.
Ce fut un horrible spectacle : les naufragés ensevelis dans la plus profonde obscurité, roulés par les vagues en furie, poussaient des cris de détresse. Immédiatement les chaloupes sont mises à l'eau ; mais la mer est démontée et les flots balaient le pont avec violence. Les ténèbres épaisses, les blessures de ces infortunés paralysent les efforts et le dévouement de l'équipage; six seulement d'entre eux peuvent être sauvés. Les autres restent engloutis dans les flots. Ce malheur jette la consternation parmi les marins et les passagers. De plus, la nier continuellement démontée, le vent glacial, la neige qui tombe à gros flocons ajoutent à ce deuil-leur note pleine de tristesse.
Après trois jours d'une pareille navigation les missionnaires arrivent à Tché-fou (i).
Sur le rivage, M. Landre leur tend les bras. Depuis plusieurs mois cet apôtre attendait, lui aussi, l'heure de Dieu pour entrer en Corée. Voilà donc re'unie la petite troupe auxiliaire que la divine Providence envoie à Mgr Berneux.
C'est la veille de Noël, que les messagers de la bonne nouvelle abordent en ces parages. Il y a trois pieds de neige dans la plaine, les montagnes environnantes sont toutes blanches et les bords de la mer couverts de glaçons. Comme Marie et Joseph, ils ont voyagé et ils arrivent au seuil de leur mission, la veille du grand jour, juste à temps, pour offrir à l'Enfant-Dieu leurs hommages et leurs adorations. Le lendemain, Jésus, le rédempteur des hommes, quittait encore le ciel pour l'étable de Bethléem.
Déjà le missionnaire de Corée peut faire la dure expérience des labeurs et des privations de la vie apostolique. Sa demeure se compose de deux bâtiment recouverts de chaume. Ces deux bâtiments n'ont qu'un étage, pas d'autres cloisons que celles qu'il a été obligé de faire avec de la paille et du jonc. Le premier sert de cuisine et de salle de compagnie. Quel nom pompeux pour un petit réduit où quatre personnes assises se trouvent à l'étroit ! Dans le second il 3^ a quatre petites chambres dont chacune est assez grande pour recevoir une malle et la natte qui sert de lit -, la pauvre chapelle et enfin le réfectoire où il n'y a souvent pour le repas qu'un peu de biscuit détérioré.
(1) La petite ville de Tché-fou est situe'e sur le bord de la mer par 119° 4'45" méridien de Paris, et 3y°, 52' latitude nord ; ce qui lui donne 8 heures d'avance sur la Bretagne.
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Cette petite maison avec ses fenêtres ornées de papier et ses cloisons fragiles n'offre qu'un faible abri contre le vent qui menace de tout renverser et la neige qui se colle en glaçons sur les vêtements; mais c'est l'asile de la paix et de la gaieté. Là, on étudie le plus qu'on peut la langue coréenne, et l'on s'exerce à manger à la mode chinoise. C'est M. Ridel qui, avec son joyeux entrain, nous fait la description de ce charmant intérieur. «Vous souvenez-vous de ces bâtonnets que vous avez vus à Paris et qui remplacent en Chine votre prosaïque fourchette ? Nous commençons à en faire usage. L'art de manger avec ces petits bâtons est assez difficile. Il faut apprendre comme un petit enfant. Eh bien, du premier coup, j'ai été très habile; je mangeais comme un grand enfant, en vrai Chinois. Il paraît que mes doigts sont un peu de ce pays. »
Dans la même lettre il écrit encore : « Dimanche dernier, le vent soufflait avec violence, et la neige tombait à gros flocons. Nous étions tous rassemblés autour du foyer, mais la chaleur qui s'en échappait n'était pas suffisante pour fondre la neige qui se faisait passage à travers les fentes de la fenêtre mal .ajustée. Tout à coup, une rafale plus violente que les autres abattit notre porte à nos pieds et emporta quatre fenêtres au dehors. En un instant nous sommes couverts de petits glaçons qui se collent sur nos habits. Impossible d'être en meilleure situation pour prendre lefrais. L'aventure me parut plaisante et, pour faire partager ma gaieté, je me mis à crier : au feu.! Et vite à l'ouvrage, pour remettre la porte sur ses gonds, pour boucher la fenêtre avec des nattes. Ce travail terminé, notre cuisinier nous dit qu'il lui est impossible de préparer notre souper au foyer de sa cuisine ; la marmite
est sous la neige. De plus, il n'y a pas de pain. Impossible d'en aller chercher à trois cents pas. Que faire? Avec force syllogismes et un peu d'imagination, chacun de nous tâcha de persuader à l'estomac de son voisin qu'il était restauré, et tout le monde fut content. » L'apôtre ajoute avec une simplicité touchante : « La même chose nous est arrivée plusieurs fois. »
Voulez-vous, maintenant, connaître le secret de cette gaieté? « Ici je goûte une joie, une paix, un bonheur que je ne connaissais pas en France. Qu'il fait bon d'être à Dieu, d'être à lui tout entier! Que son service est doux, que son joug est léger ! J'ai quitté, il est vrai, tous ceux que j'aime, mais Jésus, pour qui j'ai fait ce sacrifice, demeure toujours avec moi. Il m'est désormais un ami fidèle, un frère bienaimé, un Père plein de tendresse. Chaque matin, malgré mon indignité, il repose sur mon;œur. Lorsque je m'entretiens cœur à cœur avec Jésus, je lui parle de ceux qui sont là-bas, à l'autre bout du monde, de ma famille bien-aimée, et de cette autre famille d'amis dont le souvenir me suivra partout. Je prie alors Jésus de lever sa main et de les bénir. La grande force, la grande consolation, la grande joie du missionnaire, la voilà ! »
Tel M. Ridel nous apparaît ici, tel il sera jusqu'à la fin. Sa belle âme garde au milieu des épreuves toute sa fraîcheur et toute sa sérénité. L'adversité loin de l'abattre le relève et le grandit. Oh ! qu'elle est noble, qu'elle est grande, l'âme qui se dépouille de tout pour se charger de la croix de Jésus-Christ et marcher à sa suite ! Non, cette âme n'est pas une esclave, c'est une reine : « Servire Deo, regnare est. »
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