‹ Mgr Seghers, l'apôtre de l'AlaskaChapitre 16 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Attentat à la vie de M. Brabant. — Missions à la côte orientale.

Cette mission d'Hesqiiiat^ tant aimée, réservait au prêtre et à l'Evêque une bien pénible épreuve, (i) L attentat. ^g vendredi, 5 novembre 1875, dix jeunes hommes

d'Hesquiat arrivaient à Mctoria.

Grande fut la joie de Mgr Seghers en les voyant : il se hâta de demander des nouvelles de la mis.-ion. Les jeunes gens ne dirent mot; pour toute réponse, ils remirent un petit cahier, aussitôt reconnu pour avoir appartenu à M. Brabant. Le carnet contenait deux lambeaux de papier tout maculés de sang, portant en caractères à peine lisibles : « Matlahaw m'a tiré deux coups de fusil ; » le second billet : « Monseigneur, la plaie s'envenime. Les Indiens sont très bons pour moi; nuit et jour la population ver.se des larmes Trois, au moins, d'entre eux me soignent; ne les réprimandez pas ; je leur .sais gré de leur bonté. Puisse un autre prêtre venir bientôt me remplacer ! C'est le vœu de votre prêtre mourant. A. Brabant. »

(Il Les détails de cet épisode nous sont fournis surtout par une lettre de Mgr Sog-hers. 18 novembre 1874, une lettre de M. Brabant à M. Pulsers, jour de S. l'atrice lb'7(î, et une autre lettre du même h Mgr De Neve, 21 mai 1881».

Qui décrira les sentiments de TÉvêque à la lecture de ces courtes lignes! Ses plus chères espérances allaient-elles sombrer! Ses missions de l'Ouest allaient-elles périr avec le prêtre qui en était l'espoir et le soutien !

Le g-ouVerneur, aussitôt informé des événements, se mit en rapport avec le capitaine d'un navire de guerre anglais, à l'ancre dans la baie d'Esquimalt ; le dimanche, l'Évêque partait à bord de la frégate.

Voici ce qui s'était passé :

Lors de la seconde visite des missionnaires, le chef des Hesquiats était absent. Il n'avait donc point subi l'ascendant qui avait subjugué ses hommes. A son retour, Matlahaw apprit les prières et suivit les exercices ; mais , sa conversion n'était pas sincère ; sans doute la haine germait dans son cœur contre les étrangers qui avaient conquis tant d'influence sur sa tribu. Il montrait néanmoins beaucoup de bienveillance pour le prêtre, qui ne s'aperçut d'aucun sentiment hostile Lin jeune homme, cependant, avait exprimé des craintes à ce sujet.

En octobre, une épidémie de petite vérole se déclara dans le camp des Nouetsats, à quinze milles d'Hesquiat. Cette maladie exerce de terribles ravages parmi les Indiens; il est rare de voir guérir ceux qui en sont atteints. La terreur était vive sur la côte.

En l'ab-sence du prêtre, rappelé à Victoria à la fin de septembre, une femme Nouetsat, frappée elle aussi, vint chez les Hesquiats, et fut soignée par eux : aussitôt la maladie se déclara dans le camp.

A son retour, le missionnaire trouva toute la tribu en proie à la plus extrême frayeur. D'indicibles scènes d'épouvante se

produisirent. Les hommes parcouraient les bois en tirant des coups de fusil ; les femmes hurlaient, les jeunes gens et les jeunes filles couraient de toutes parts ; tout cela pour chasser le fléau. Bientôt cette furie de terreur se calma; grâce aux précautions prescrites par le prêtre, et à sa vigilance, la maladie fit peu de victimes : tandis que chez les Nouetsats quarante hommes et nombre de femmes et d'enfants avaient succombé, il ne mourut que sept Hesquiats, parmi lesquels la femme et la sœur du chef.

La femme de Matlahaw mourut après quelques heures de vives souffrances. Le lendemain, M. Brabant fit visite au chef pour le consoler. A son entrée dans la cabane, il fut reçu par Matlahaw, qui vint à lui, le sourire sur les lèvres; le chef alla s'asseoir à côté de sa sœur, visiblement atteinte elle aussi par la maladie; le pauvre sauvage ne se rendait pas compte du danger. Le missionnaire l'appela au dehors, et l'invita à se construire une petite hutte à une vingtaine de pas de sa propre demeure. Le lendemain, comme le temps était fort orageux, M . Brabant invita le chef et son vieux père à passer la nuit dans sa cabane. Ils semblèrent apprécier hautement cette amabilité, car chaque jour, à la nuit tombante, ils revenaient profiter de l'hospitalité qui leur était offerte. Le soir même avant le crime, Matlahaw et son père dormirent dans la maison du prêtre. Celui-ci fut frappé do l'air soucieux du chef; il l'attribua à la douleur que causait à Matlahaw la perte de sa femme et de sa sœur, morte dans l'entretemps, et ne songea point aux mauvais desseins qui pouvaient couver dans ce cœur.

Le Jeudi, 28 octobre, vers six heures et demi du matin, comme M. Brabant revenait du camp, où il était allé voir une

femme malade, il trouva Matlahaw debout devant la porte du presbytère. Le chef demanda le fusil du prêtre. Celui-ci donna l'arme, en faisant remarquer qu'elle n'était pas chargée. Matlahaw répondit qu'il avait des munitions chez lui. Une heure plus tard, le prêtre célébra le S' Sacrifice, auquel, selon l'usage, toute la tribu assista, sauf cependant Matlahaw et son père.

A neuf heures, un Indien vint informer M. Brabant que le chef se plaignait d'être malade. Le prêtre alla le voir. Il le trouva assis auprès du feu, revêtu de l'uniforme que le gouvernement donne à tous les chefs de la côte. Lorsque le le sauvage leva les 3^eux en s'efforçant de sourire, le prêtre remarqua une expression de crainte, peut-être de souffrance; Matlahaw, se palpant la jambe , dit : « Memeloust^ leplet, » c'est à dire : « prêtre, je vais mourir. » Le missionnaire lui dit de ne point craindre : « Je prendrai soin de vous, et après-midi vous vous trouverez mieux. j> — « Oh! le])let^à\i-\\^ en saisissant la peau de sa gorge, memeloiost. »

M. Brabant chercha encore à l'encourager, et après quelques moments de conversation, il lui promit de revenir dans l'après-midi. En partant, le prêtre redemanda son fusil, ayant l'intention de tirer quelque pièce de gibier pour son repas.

C'était le moment fatal. Le chef saisit l'arme, qui était appuyée au mur de la cabane, et l'abaissa à hauteur de la tête du missionnaire, faisant mine de lui montrer que le canon droit n'était pas chargé. Sans se rendre compte des intentions du malheureux, qui toujours restait souriant, M. Brabant eut un mouvement de crainte; il s'inclina vivement vers la droite, en écartant de la main l'extrémité du

canon. Le coup partit; le pi-ètre .s^ sentit atteint, et vit le sang couler en abondance de sa main toute déchicpetée.

La victime ne voulait pas croire encore à un attentat ; elle s'empressa d'aller laver la plaie au ruisseau qui coulait à peu de distance ; mais à peine le prêtre y fut-il arrivé, qu'une nouvelle décharge l'atteignait dans le dos. Vingt-six plombs l'avaient frappé. M. Brabant se traîna jusqu'à sa demeure; il la trouva déserte, mais déjà toute la tribu accourait.

Le pauvre prêtre s'affaissa sur les genoux ; sa vue s'obscurcissait ; croyant la mort proche, il se mit à prier avec ferveur. Tous les Indiens l'entouraient. Ils accusaient les Nouetsats du crime, et juraient d'en tirer une éclatante vengeance. De crainte de voir verser le sang innocent, la victime nomma son assassin.

M. Brabant écrivit de la main gauche les deux billets destinés à l'Évêque. Tandis qu'il attendait en paix la mort, dix jeunes Indiens s'étaient embarqués, et luttant pendant cinq jours contre les vents et la tempête, ils arrivèrent à Victoria, après un trajet en canot de cent cinquante milles.

L'assassin avait fui dans les bois. Quelque temps plus tard, on trouva dans les taillis, à dix milles environ du camp, le cadavre d'un homme, et à côté de lui, le fusil qui avait été l'instrument du crime. Le coupable avait été cruellement puni : il avait trouvé une mort horrible dans l'abandon le plus affreux !

Cependant les Indiens ne quittaient leur missionnaire ni le jour ni la nuit. Ils versaient des larmes amères; tous les jours ils se réunis-saient à la chapelle, pour demander à Dieu la guérison de leur bienfaiteur.

Le Dimanche, 7 novembre, au matin, le Rocket avait

quitté Victoria, ayant à bord l'Evéque, le surintendant de

police, le docteur Redfern de la marine anglaise, le docteur

Walkem de Victoria et un détachement de soldats de marine.

Ils arrivèrent à Hesquiat, dix jours après le crime. Mgr

Seg'hers trouva M. Brabant souffrant d'indicibles douleurs,

entouré de trois Indiens, qui ne cessaient de baig'uer d'eau.

fraîche ses affreuses blessures. A la vue de son Evêque, le

prêtre moribond eut un sourire d'ineffable bonheur.

Les médecins examinèrent les plaies, et conclurent au Transport

^ ' delà

transport à Victoria. Le capitaine fît porter le blessé à victime

. . : : . . . ^ Victoria bord, au milieu des lamentations des Indiens qui suppliaient

qu'on ne leur enlevât pas leur missionnaire. L'Evêque ne souffrait pas moins qu'eux. Cette mission qu'il avait fondée au prix de tant de fatigues, allait-elle périr! Si M. Brabant mourait, il n'y avait personne pour le remplacer.

« Toutefois, écrivait-il un peu plus tard, je ne perds pas courage ; une mission consacrée au Sacré Cœur ne périra pas ! Le sang d'un prêtre, comme le sang- du Rédempteur, ne crie pas vengeance, mais pardon et miséricorde. »

Lorsqu'on fut arrivé à destination, les soldats transportèrent le prêtre à la maison épiscopale. Alors eut lieu un nouvel examen par les médecins Redfern et Walkem, assistés de deux de leurs confrères.

Les chirurgiens déclarèrent urgente l'amputation de la main. Mais M. Brabant s'y opposa énergiquement : il ne pouvait se faire à l'idée de renoncer pour la vie à la seule consolation du missionnaire, la célébration du S. Sacrifice. Devant les pronostics des médecins, il mit sa confiance en Dieu et en la Vierge Marie; son attente ne fut pas trompée : il

guérit , et put, après une assez longue convalescence, reprendre son poste de dévoûment parmi les Indiens qui l'avaient tant pleuré.

La vengeance. La vengeance du missionnaire fut digne de lui : il prit

soin du fils de son meurtrier, et lui donna une éducation foncièrement chrétienne, le préparant à commander un jour dignement sa tribu.

Peut-être cependant le principal coupable n'avait pas été le malheureux Matlahaw. Tournissim, le misérable qui était son père, l'avait poussé au crime ; il l'obsédait depuis long-temps de ses perfides conseils. Après le meurtre, il fut arrêté, s'évada, fut repris; enfin, après mille péripéties étranges, il revint à Hesquiat, et se comporta à l'égard de la victime tout comme si rien ne s'était passé entre eux. Haï des hommes de sa race, il faillit tomber sous leurs couteaux, et dut la vie à M. Brabant, qui lui conseilla de ne point se rendre à un festin où il devait être assassiné. Il finit par rentrer en lui-même, se lia d'amitié avec le missionnaire, et mourut après avoir reçu le baptême dans les meilleurs sentiments. La mort de Tournissim élevait à la dignité de chef de la tribu Antonin, fils de Matlahaw, le meurtrier.

Les bienfaits que la victime prodigua à la famille de son assassin ne se bornèrent pas là : outre le fils et le père du misérable, sa sœur dut au missionnaire la vie et le bonheur.

Au moment du meurtre, les Indiens irrités du crime s'étaient emparés de la sœur de Matlahaw, qui habitait à neuf millesdelà. Ilsavaient conduit la jeune fille, ignorante du crime et du sort qu'on lui préparait, sur la plage devant la cabane du missionnaire. L'abandonnant tout en pleurs, les Indiens se réunirent pour comploter sa mort. Lorsque le plan fut bien

arrêté, uu vieux sauvage se précipita comme un ouragan dans la hutte oii gisait le prêtre moribond. Il voulait obtenir son approbation. Tandis que le vieillard parlait, ses cheveux étaient hérissés sur sa tête, l'écume lui venait aux lèvres et il tremblait de tous ses membres.

Le missionnaire donna immédiatement des ordres pour qu'on mît la jeune fille en lieu sur et qu'on eut soin d'elle. Puis il engagea ces pauvres sauvages, encore tout enflammés du désir de la vengeance, à renoncera leurs desseins criminels. Neuf ans plus tard, la jeune fille recevait le baptême des mains de M. Brabant, et épousait un des principaux de la

tribu.

Cependant l'infatigable Évêque ne cessait de parcourir ^^'^^"^^

Al côte orientale,

son lie.

En février 1876, il fît sa première visite épiscopale à Comox, où il y avait quelques catholiques et de nombreux Indiens, (i) La neige atteignait quatre pieds d'épaisseur; il faisait un froid extrême. L'Evêque se procura un traîneau et deux chevaux, et voyagea ainsi d'une station à l'autre. Quelques jours plus tard, il se rendit à Nanaïmo, où il prêcha une retraite de dix jours aux catholiques qui y résidaient. C'est alors qu'il décida d'établir un prêtre en cette petite ville. Il put mettre son projet à exécution, grâce à l'arrivée de M. Lemmens, (2) en septembre de la même année. Peu de temps après, cette mission nouvellement fondée eut le bonheur de voir ériger en son sein un couvent de religieuses.

L'Évêque entreprit ensuite la visite de tous les Indiens

(1) Lettre de M. Brabant à M. l'abbé Van Hulse, 27 novembre 1893.

(2) Aujourd'hui Évoque de Vancouver.

de la cote orientale ; il allait crun camp à l'autre, o1)ligé le

plus souvent de dormir à la belle étoile, à moins qu'il ne

trouvât un abri dans quelque Lutte d'Indiens,

A peine rentré à Mctoria , il repartait pour un nouveau

voyage; à Saanicli, il bénissait l'ég-lise que récemment il

avait fait construire.

Situation ^g (]iocèse prospérait sous la sage et vaillarite administra-

du diocèse. ^ ^ ^

tion de Mgr Seghers. Non seulement la Foi était prêchée aux sauvages, inais la situation des catholiques devenait chaque jour plus forte parmi la population blanche. En terminant l'année 1876, le jeune P^vêque pouvait se réjouir des résultats obtenus. Il écrivait :

« L'attentat contre la vie de M. Brabant, dans l'automne de 1875, avait causé un grand découragement, et donné des craintes pour notre nouvelle mission du Sacré-Cœur à Hesquiat.Mais M. Brabant, guéri de ses blessures, est retourné à son poste, et à la nouvelle du danger qu'il avait couru, trois prêtres se sont présentés pour les missions de ce diocèse.

« J'ai reçu dernièrement deux jeunes prêtres, natifs du Limbourg hollandais. L'un est allé rejoindre le missionnaire des Indiens de la côte occidentale de l'île, l'autre demeure à Nanaïmo. J'ai intention d'établir cette année une deuxième mission sur la cote, et j'entrevois la possibilité de pénétrer, au mois de mars prochain, dans le territoire d'Alaska.

« Les sectes protestantes se démembrent de plus en plus ; les presbytériens se divisent. Il y aura bientôt dix ans que, l'évêque anglican ayant dépossédé son doyen, les épiscopaliens se sont séparés en deux camps. De temps à autre les journaux sont remplis de plaintes des ministres contre leur évêque, qui ne les paie pas assez pour qu'ils puissent nourrir

leurs femmes et leiirs enfants. D'un autre côté, il surgit ici une secte de spirites, qui attaquent toutes les confessions protestantes, mais qui respectent l'Église catholique, dont ils vantent la doctrine toujours conséquente avec elle-même.

« Depuis que ces divisions ont affaibli les sectes, leur propagande parmi les sauvages est devenue moins active. Malheureusement il reste encore les méthodistes, dont le zèle et le fanatisme dépassent tout ce qu'on peut imaginer. » (i)

Vancouver comptait en ce moment 5400 catholiques .sur une population de 30,000 âmes. Il y avait onze églises ou chapelles; une école pour garçons, deux écoles pour filles, deux orphelinats, deux couvents de religieuses et un hôpital, achevé au mois de juin 1876.

(1) Lettre du 1 janvier 1877, aux Missions catholiques, 13 juillet 1877.

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