CHAPITRE I
Premier voyage en Alaska. — Missions à la côte Ouest.
Les Sainte.s Écritures, en un de ces passages où elles étalent toutes les richesses de Timagination orientale, décrivent en deux mots le conquérant mesurant du regard les pays qu'il va soumettre : Stetit^ et meiisus est terram.
Ainsi le nouvel Evéque embrassa d'un puissant coupd'œil le vaste champ qui s'ouvrait à son activité. Il vit son île de Vancouver, avec les missions de Blancs à soutenir, avec les missions indiennes à établir ou à con.solider ; il vit ces peuplades de la côte Ouest, chez lesquelles lui seul avait mis le pied, pendant quelques heures, ces peuplades chez lesquelles « il fallait » que des mission.^ fussent fondées. Mais surtout il aperçut, par delà les flots du Pacifique, cette Alaska abandonnée, perdue dans les glaces du pôle, où des âmes végétaient, ignorantes du salut. Tout ce territoire confié à ses soins, ce territoire immense, il le vit ouvert à son zèle; et il prit son puis.sant essor, que rien que l'obéissance, puis la mort, ne pourrait enrayer.
Son premier soin fut de pous.ser une reconnaissance vers Voyage
l'Alaska. Un mois à peine après sa consécration, il deman- Alaska,
dait passage à bord d'un cutter du gouvernement. Il n'y avait pas alors d'autre moyen de communication avec la
Consécration
au Sacré-Cœur.
presqu'île. Parti de Vancouver le 21 juillet 1873 (i), il toucha à Sitka, poussa dans l'Ouest à 1120 milles, jusqu'à Kodiak, puis à Unalaska, une des Aléou tiennes. Après deux mois d'absence, il rentra dans sa ville épiscopale, sans incidents notables, sauf une tempête qui avait manqué de briser le petit voilier contre les écueils.
Au retour de ce voyage, le pieux Évoque mit à exécution un projet que sa dévotion lui rendait cher. Le Dimanche de Pâques, 5 avril 1874, il consacrait solennellement son diocèse au Sacré-Cœur. Heureux de la brillante réussite de cette cérémonie, il écrivait lui-même, le surlendemain 7 avril [i] :
« Cette solennité a eu lieu dans les trois missions d'Esquimalt, Saanich et Cawichan, où j'ai des prêtres; et le soir, dans notre cathédrale de Victoria, le concours de peuple était incroyable. Catholiques et Protestants remplissaient l'église, dès avant les vêpres, jusqu'à qu'il n'y eut plus la moindre petite place, et les derniers venus durent s'en retourner chez eux tout désappointés. Sur le maître-autel nous avions placé une statue du Sacré-Cœur, au milieu d'un brillant luminaire. Après quelques mots d'explication sur le sens de la cérémonie, je prononçai la formule de consécration. Si grande était la ferveur des assistants, que tous, même les Protestants, répétèrent ensemble et spontanément l'Oraison Dominicale, suivie de l'acte de consécration. Nous espérons fermement que les prières s'élevant de tous les points de la Chrétienté, feront violence au Sauveur, et attireront ses bénédictions sur le
(1) Lettre à M. J. D. M., 21 juillet 1873.
(2j Lettre à la Godsdienstige Week van Vlddiideren.
St-Père, les évêques, prêtres, religieux et fidèles qui souffrent persécution pour la justice. »
Mais le nouvel Evêque avait hâte d'évangéliser les sauvages de Vancouver, (i)
Il y avait sur la côte occidentale de l'ile une nation de 4000 âmes, parlant la même langue, divisée en une vingtaine de tribus et s'étendant depuis le détroit de San Juan de Fuca jusqu'au Cap Cook. Ces Indiens n'étaient connus que par leur cruauté. Des navires en détresse ou des petits voiliers à la recherche de pelleteries visitaient seuls, de temps à autre, ces parages; et malheur à ceux que la tempête jetait sur cette terre inhospitalière! Jamais ces sauvages n'avaient été visités par un prêtre (^i); jamais ils n'avaient entendu la doctrine chrétienne, à peine avaient-ils une notion vague de la divinité ; ils passaient leur vie à pêcher, à chasser et à se faire la guerre.
Mgr Seghers nourrissait depuis plusieurs années un vif désir d'établir des missions sur cette côte de l'île ; il résohit de s'y rendre lui-même et de faire connaître Jésus- Christ là où il n'avait pas encore été prêché (3).
Première mission à la côte Ouest.
(1) Dans une lettre ii M. J. D. M., 10 décembre 1874, il indique les difficultés qui, jusque là, avaient empêché l'évang-élisation de ces peuplades : une distance de près de lOU lieues, sans autre moyen de communication que les petits canots des sauvag-es ; puis la férocité de ces populations, férocité telle que « à peu d'exceptions près, ceux qui tombaient entre les mains des sauvages, étaient sûrs d'y perdre la vie ».
(2) 11 paraît qu'au siècle dernier les Pères Fraaciscains Espagnols avaient tenté de les évangéliser; mais l'entreprise échoua, et le séjour des missionnaires fut de courte durée. Missions cafliolùiaps, 10 juillet 1874.
(3) Nos principaux documents sur les deux missions de 1874 à la Cote Ouest sont : les lettres de Mg-r Seg-liers aux Missions catholiques, 21 mai 1874 et 4 mars 1875, et les lettres de M. Brabant à M. l'abbé Pulsers, 29 Octobre 1874, à MgT de Neve, 29 janvier 18SG et :i M. l'abbé van Hulse. 27 novem • bre 1893.
Lorsque la population de Mctoria eut connaissance du dessein de l'Evêque, une impression de crainte se répandit par la ville ; plusieurs personnes accoururent à la résidence épiscopale pour s'opposer à cette résolution, et essayer de détourner l'Evêque d'une aussi dangereuse entreprise. Mgr Seghers n'était pas honim e à se laisser impressionner par la crainte ; il consentit seulement à ne pas partir seul, comme il en avait l'intention; il permit à M. Brabant (i), qui l'en sollicitait, de l'accompagner dans son expédition . Ils partaient, ainsi que le dit le Prélat, « prêts à tout, même au martyre ». (2)
Les missionnaires mirent à la voile le 12 avril 1874, à bord du schooner SîorpHse^ une embarcation de 35 tonnes. Le petit bâtiment était commandé par Pierre Francis. L'équipage comptait un Blanc et deux Indiens, dont l'un faisait l'office de cuisinier.
Mgr Seghers était sujet au-delà de toute expression au mal de mer. Du moment qu'il mettait le pied sur un navire, un canot ou une barque, il excitait la pitié de tous. Pendant des journées entières il ne parvenait pas à prendre la moindre nourriture et agonisait de douleurs . Cependant jamais personne ne le \\X manifester la moindre répugnance à reprendre la mer. L'Evêque de Vancouver faisait presque toutes les visites épiscopales par eau, il dut passer maintes fois la haute mer; on conçoit combien ces malaises ajoutaient pour lui aux labeurs et aux souffrances de l'apostolat.
(1) M. Brabant est né k RoUeghem, dans le diocèse de Bruges, le 23 Octobre 1845; il fit ses étuJes théologiques au séminaire américain de Louvain et partit pour les Missions de Vancouver le 28 août 1869 .
(2) Lettre de Mgr Seghers aux Missions catholiques, 21 mai 1874.
Le petit navire n'était pas aménagé pour recevoir des passagers. La cabine avait liiiit pieds sur huit, et à peine cinq pieds de hauteur. De chaque côté se trouvaient des bancs destinés au capitaine et à l'équipage. Le capitaine, un vieux loup de mer au bon cœur, céda sa dure couche aux missionnaires qui l'acceptèrent volontiers. Mais pénétrer dans le réduit ne manquait pas de difficultés : la cabine ressemblait à un four plus qu'à toute autre chose ; l'ouverture n'avait guère plus d'un pied ; on trouva enfin la manière de s'y insinuer, les pieds en avant, puis les jambes, le tronc suivant le reste.
L'Indien cuisinier n'avait nulle idée de l'art culinaire. Aussi, après qu'on eût abordé dans un petit havre, le pauvre Evèque eut bien de la peine à manger un peu d'un pain mal cuit, assaisonné de beurre rance, sans parler des autres mets répugnants préparés par le coq du bord. Mais il ne prit pas le temps de se plaindre, et se trouvant dans le voisinag-e des Indiens, il employa la journée entière à les instruire.
Cette course apostolique dura trente-trois jours : une vingtaine de tribus furent visitées. Partout les missionnaires furent reçus avec déférence par les sauvages. Ceux-ci étaient subjugués par leur seul aspect, les écoutaient docilement, apprenaient les prières, et tâchaient de suivre l'explication des principaux points de la doctrine chrétienne.
Huit cent quatre-vingt-quatre enfants reçurent le baptême.
La mission commencée au printemps fut reprise à Deuxième mis-
sion à la 1 automne de la même année. Les missionnaires repartirent cote Ouest.
de Victoria le 1'' septembre, à bord du même schooner
Surjmse, avec le même capitaine mais un autre équipage.
En essayant de pénétrer dans une baie proche d'un camp
indien, l'embarcation toucha un banc de sable et fut près de faire naufrage. Après de longs efforts, on parvint, avec l'aide des Indiens, à remettre la Surprise à flot.
Le 7 septembre, les missionnaires arrivaient à Barclay- Sound, et comme la Surprise n'allait pas plus loin, ils furent obligés de continuer le voyage en canot . Le 8, au point du jour, ils se mettaient en route avec trois indigènes. La mer était fort houleuse, le canot était bien étroit ; les provisions, consistant surtout en farine et en biscuits, furent presque toutes gâtées par les vagues qui avaient fondu sur l'embarcation , L'Eveque et son compagnon abordèrent à dix heures du soir, après avoir fait plus de quarante milles. La nuit était noire ; lorsqu'ils .se mirent à dormir sous le feuillage d'un grand arbre sur la côte, ils ne s'aperçurent point que de l'autre côté de la baie (Klayoquot Sound) se trouvait la station de pêche des Indiens d'Ahousat.
Arrivés le 10 .septembre à Nootka, emplacement autrefois occupé par les Espagnols, ils rencontrèrent le Boxer, un navire de guerre anglais. Aussitôt que le capitaine, un prote.stant,eut appris leur présence, il descendit à terre et leur proposa de les conduire au camp des Kyouquots, terme de leur voyage. Leur plan était, en effet, de se rendre directement au cap ('ook, pour revenir de là à Victoria, en visitant chaque camp sauvage de la côte; ils acceptèrent avec reconnais.sance l'offre du capitaine. Le lendemain, à 5 heures du matin, ils partirent de Nootka sur le Boxer, où ils reçurent de la part des officiers anglais, la plus respectueuse et la plus cordiale hcspitalité.
Mgr Seghers et son compagnon firent route ensuite le long de la côte dans un canot, passant la nuit à la belle étoile ou dans les peu confortables campements des indigènes. Le voyage dura de la sorte environ six semaines.
Un jour, la tempête soufflait avec violence, et les missionnaires furent contraints de camper loin de tout village. Ce fut une grande souffrance pour l'Evérpie, de devoir passer le temps à se promener de long en large, sans pouvoir travailler pour les âmes. Après deux jours il n'y tint plus, et proposa de faire route à pied. Il comptait trouver des Indiens à vingt milles de là, et dépenser utilement son temps. Il n'y avait pas de chemin, et la côte était couverte de rochers et de cailloux. La nuit venue, ils avaient dû camper sous une pluie battante qui les trempait. Deux jours encore ils marchèrent : épuisé de fatigue et de privations, l'Évêque tomba évanoui sur les rochers. Revenu à lui, sous la sensation de la faim qui le tourmentait, il demanda à manger. Les provisions étaient épui- .sées, et depuis la veille, les voyageurs n'avaient mangé que les moules qu'ils trouvaient sur le rivage. M. Brabant rassembla tout ce qu'il put trouver dans le sac aux provisions, en raclant tous les coins : une cuiller 3e de farine qu'il tendit au Prélat défaillant. Celui-ci arrêta la cuiller avant de la porter à la bouche : C'est tout? dit-il. — Oui, c'est tout, Monseigneur; prenez. — Partageons. — Mais je suis plus fort que vous. Monseigneur ; prenez. — Non, partageons. — Et il fallut que le prêtre partageât avec son Evêque défaillant cette cuillerée de farine, leur seule ressource. Se relevant, sous la poussée victorieuse de sa volonté, bien plus que réconforté par cette bouchée de nourriture, Mgr Seghers se remit en marche, et, le soir, ils arrivèrent au camp indien, mourant de faim, les vêtements en lambeaux, les chaussures défoncées, semblables à des naufragés.
La tribu des Machelats (ou Muchalats) réservait de profondes consolations aux missionnaires. Ces Indiens savaient déjà
que les prêtres étaient sur la côte. Comme la saison des pluies approchait, toute la tribu, selon un usage immémorial, s'était transportée au pied d'une haute montagne pour y passer l'hiver. Un bras de mer de plus de 40 milles de long, s'enfonce dans l'intérieur des terres, jusqu'au pied de cette montagne. Dès l'arrivée des « hommes de prière », le chef, qui n'avait point quitté la côte, envoya deux sauvages pour rappeler les Indiens. C'était inutile : toute la tribu revenait à force de rames. La veille, surpris par la nuit, les mis.sionnaires avaient dormi à la belle étoile, sur les cailloux du rivage. Une famille de Machelats, ayant vu de loin le feu du campement, avait, dès la pointe du jour, annoncé aux indigènes l'arrivée des hôtes attendus. Les sauvages, au lieu de se rendre directement au camp, descendirent sur l'autre bord du golfe ; puis, après s'être lavés dans une rivière voisine, ils revêtirent ce qu'ils avaient de plus beau .
Vers deux heures aprè.s-midi, une vingtaine de canots étaient prêts à descendre vers la mer. A un signal donné, tous mettent simultanément à la voile; et pous.sée par une forte brise, la flottille s'avance lestement.
Les Indiens débarquèrent en ob.servant un religieux silence Leurs costumes étaient pittoresques. On voyait parmi eux un enfant affublé d'une chemise descendant jusqu'aux talons; il portait au cou un long col de papier. Sur le dos d'un vieillard, qui s'était fait une veste d'un sac à farine, on lisait en grosses lettres : « hwperial mïll^ Moulin impérial. »
La tribu se rassembla dans la loge du chef, la seule qui fût debout, car en se rendant dans leurs quartiers d'hiver, les sauvages emj)ortent les planches de leurs huttes. Ils demandèrent la permission de dire les prières qu'ils savaient déjà.
Tous firent le signe de la croix, et récitèrent, sans en omettre un mot, l'Oraison dominicale et la Salutation angélique.
Aussitôt les missionnaires se mirent à l'œuvre; avant leur départ, toute la tribu savait le Symbole des Apôtres, les commandements de Dieu, les commandements de l'Église, et différentes explications sur chaque point de ces prières.
Le soir, après les exercices, les sauvages quittèrent la loge du chef pour prendre leur repos. Le temps était très mauvais, et, pour s'abriter contre la pluie, ils dormirent sous les voiles de leurs canots converties en tentes. Mgr Seghers exprima au chef son regret de voir les Indiens endurer tant de privations; il lui proposa de les renvoyer chez eux, et de se transporter au camp voisin. A cette demande, les sauvages répondirent en riant : « Kaltach okonk lain^ cette pluie n'est qu'une bagatelle. »
A la fin du troisième jour, on planta au sommet d'un rocher qui domine le bras de mer, et que l'on aperçoit de fort loin, une croix de trente-quatre pieds de hauteur. Magnifique était l'empressement des sauvages à préparer le bois, à porter les lourdes pierres destinées à l'affermir dans le sol, et leur recueillement profond tandis qu'ils gravissaient la montagne. Lorsque l'Evêque eut bénit la croix, les jeunes gens l'érigèrent et la fixèrent dans le sol ; puis ils déchargèrent leurs fusils, pour annoncer au loin que l'arbre du salut allait porter désormais des fruits de vertu et de bonheur là où le démon avait exercé son empire.
Trente-cinq enfants reçurent les eaux du baptême. Une jeune fille à toute extrémité, fut préparée à paraître devant le tribunal de Dieu.
J/i'» Ses^crs
Les autres tribus ne furent non plus rebelles à la g-râce ; elles donnèrent beaucoup de satisfaction à leurs zélés missionnaires.
« Ce qui nous a le plus consolés, dit le Prélat, c'est de voir combien les sauvages avaient profité de nos instructions.
« Ils aiment éperdùment leurs enfants. A notre arrivée chez les Kyouquots, nous demandâmes à l'un d'eux, appelé Némekaus, comment se portait son petit garçon, que nous avions baptisé au printemps. Il nous répondit qu'il était mort. Nous nous tûmes, nous attendant à de vives plaintes contre Jésus-Christ, dont le baptême n'avait pas conservé la vie à l'enfant. Il n'en fut rien. — Avez-vous éprouvé beaucoup de peine? demandai-je au père. — Non, répondit-il, ni ma femme non plus. Si vous n'étiez pas venu, nous aurions été inconsolables. Mais sachant que notre enfant est en paradis, parce que le prêtre lui a lavé le cœur, nous ne sommes nullement affligés. »
Les missionnaires s'arrêtèrent aussi pendant quatre jours dans la tribu des Hesquiats.
Depuis qu'ils avaient ap})ris la présence des prêtres sur la côte, ces Indiens allaient chaque jour en mer, bien loin, voir si les missionnaires arrivaient. Lorsqu'enfin ils les aperçurent, ils retournèrent à force de rames au camp, où tous les fusils furent déchargés en sig-ne d'allégresse.
L'Evêque et M. Brabant eurent la consolation d'y offrir chaque jour le Saint Sacrifice, auquel assistaient tous les Indiens, récitant le Rosaire en leur propre langue. Hesquiat est le point central de la côte. Aus.si l'Évêque conclut-il un arrangement avec cette tribu pour l'établissement d'une mission permanente.
Ils visitèrent encore les Toquats, les Ohyots, les Sichats,
les Opitchesats ; puis ils traversèrent à pied l'île Vancouver dans toute sa largeur. Quand ils furent arrivés sur la côte orientale, un canot les transporta à Nanaïmo, et de là ils parvinrent facilement à Victoria, après une absence de plus de deux mois.
L'Évéque s'occupa aussitôt de l'établissement de la mission permanente à Hesquiat; le missionnaire qu'il destinait aux Indiens de l'Ouest, était tout indiqué : c'était M. Brabant. En mai 1875, ce courageux jeune prêtre prenait possession de sa modeste chapelle et de son pauvre presbytère.