‹ Mgr Seghers, l'apôtre de l'AlaskaChapitre 29 sur 38 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Visite des missions de Vancouver. - Quatrième voyage en Alaska. — A la côte Ouest de Vancouv er.

L'Archevêqiie-Evéque de Vancouver (i) prit possession de son sièg-e le 2 avril 1885. La plus enthousiaste des réceptions l'attendait; les liens qui l'attachaient à ces missions étaient trop forts pour avoir été hrisés par une séparation de quelques aunées, et Mgr Seghers, revenant à son ancienne Eg-lise avec l'auréole d'un sacrifice héroïque, s'attirait plus que jamais de sympathiques admirations.

Ce qui le ramenait à Victoria, était la ferme volonté d'ouvrir définitivement l'Alaska à l'Evangile ; c'était là désormais le grand hut de sa vie; mais ses vues étaient assez larges pour ne pas se borner à ce seul horizon, et sa vigilance s'étendait à toutes les parties de son diocèse, à tous les besoins, môme aux nécessités temporelles.

Il s'empressa de commencer la visite de ses missions. Hélas ! bien des tristesses l'attendaient, surtout à S'^ Anne A Cawici.n de ( awichan ,des tristesses mêlées cependant de joies profondes « Je me trouve ici, écrivait-il le 5 mai 1885 (2), chez les Indiens

(1) Mgr Seghers nommé à l'Ev^cIié ,1e Vancouver conservnif -^ r, personnel le ran- d'arehevA.iue. conservait a titre

(2 A M. l'avoeat B.

Cawichans, qui sont venus à ma rencontre dans sept grands canots, drapeaux flottants. J'espère que vous prierez tous pour cette mission, car le démon n'y a pas mal travaillé pendant ma longue absence. » Puis, le 21 du môme mois{i) : « Je recommande tout spécialement à vos prières et à celles de vos congréganistes, s'il est possible, la mission indienne de S'^ Anne, que j'ai trouvée dans un état déplorable. Nous avons cependant grand espoir d'y renouveler la ferveur chrétienne ; car, malgré tout le mal qui s'est propagé parmi eux, les sauvages continuent à montrer de bonnes dispositions. L'un d'eux, un chef, Siholetsa, en me voyant venir, s'est mis à genoux, et sans oser lever les yeux, il a répété plusieurs fois : « Ah ! chef, je suis méchant ! » L'automne prochain, s'il plaît à Dieu, j'irai leur prêcher une mi.ssion d'une ou deux semaines. Obtenez-nous la faveur de pouvoir les rassembler, et les impressionner favorablement. »

11 fut encore à Saanich, à Nanaimo ; il allait resserrant partout les rangs des Kdèles, rameuant les égarés, réconfortant les faibles : « il arrachait et détruisait, pour édifier et planter. »

Puis il s'occupa des travaux qu'il fallait exécuter à Victoria. La vieille maison de bois que l'Evêque et ses prêtres y occupaient, était bien délabrée. Il entreprit la construction d'une maison convenable pour lui et ses coopérateurs ; pour ceux-ci bien plus que pour lui, car il n'avait demandé et ne souhaitait pour lui-même « qu'un petit coin dans Vancouver » : son habitation à lui, c'était le vaste diocèse qu'il voulait parcourir sans cesse, comme il l'avait fait autrefois.

Il mit aussitôt la main à l'œuvre ; vers le mois de juillet la bâtisse était presqu'achevée.

Il avait décidé aussi d'ériger une cathédrale plus digne de sa destination que ne l'était la vieille église de bois. Comme il ne pouvait immédiatement donner suite à ce projet, il construisit une église provisoire. C'était un local de quarante pieds sur cent, qui devait servir plus tard de salle de réunion.

Une fois ces travaux mis en bonne voie d'exécution, il En Alaska, partit pour le Sud de l'Alaska. Au mois de septembre il se trouvait à Juneau, d'où il écrivit à un ami la belle lettre dont nous citons une importante partie (i).

.hmeau, territoire d'Alaska (Amérique russe), 21 septembre 1885.

«Me voicià presque 900 milles (300 lieues) de Victoria,dans une cabane de bois d'environ douze pieds carrés, sur les bords d'un bras de mer très étroit, flanqué de hautes montagnes d'environ 4,000 pieds d'élévation, et entre les degrés 58° et 59° latitude nord. Connaissant l'intérêt que vous portez à mes missions, je vous envoie une courte description du voyage que j'ai entrepris dans le but d'établir deux missions permanentes dans ce territoire, l'une ici, l'autre à Sitka; et, je suis heureux de le dire, avant la fin de l'automne, si Dieu bénit mes efforts, mon plan sera réalisé...

J'avais, en 1879, fondé dans le Sud-Est du territoire, la mission de S'" Rose de Lima, sur l'île de Wraugel ; mais cette mission est à présent abandonnée : l'église est encore debout, mais les clôtures ont souffert quelque peu. J'ai chargé un Canadien de Wrangel d'en avoir soin, sans quoi les clôtures seraient emportées pièce par pièce, pour servir de bois de chauffage.

Ce n'est pas le seul sujet de tristesse que j'aperçois ; depuis ma

(1) Lettre à M. l'avocat B.

dernière vi.site, en 1879, des aventuriers, sous le nom de ministres presbytériens, ont parcouru les côtes d'Alaska jusqu'à la rivière Chilkat, répandant des préjug-és et chercliant à prévenir les sauvages contre l'Eglise catholique. Sous prétexte de répandre l'éducation séculière et de fonder des écoles laïques, ils ont réussi à obtenir du Gouvernement américain un subside annuel de vingtcinq mille dollars, plus de cent vingt-cinq mille francs, et ils en profitent pour établir dans les postes les plus importants des instituteurs et institutrices exclusivement dévoués à la cause presbytérienne, auxquels ils paient des salaires considérables.

Convertissent-ils les sauvages ? Nullement : l'un d'eux m'avoua, il y a quelques jours, que leur influence sur les adultes est nulle ; et quant à leurs écoles, le mal qu'on en dit partout et que les journaux ne se gênent pas pour publier, est tel que je rougirais de le mettre par écrit. Ces malheureux correspondent littéralement à la description ({ue Xotre Seigneur fait de certains hypocrites, qui parcourent la terre pour faire un seul proséh'te; euxmêmes ne vont pas au ciel, et ils empêchent les autres d'y entrer.

En face d'un tel état de choses, me direz-vous, il ne reste qu'à perdre courag-e. Pas le moins du monde. Depuis mon départ de Victoria, je n'ai pas entendu autre chose que la condamnation unanime de la conduite des presbytériens : on leur prête les motifs les plus sordides, et cela avec preuves à l'appui ; une pétition, signée par tous les Blancs de ce territoire, est en ce moment à Washington, pour demander le rappel de N. . . . , le chef des ministres protestants; un jury rassemblé à Sitka a trouvé ce dernier coupable de cinq chefs d'accusation, tous également déshonorants ; en un mot, la réputation des soi-disant missionnaires est perdue, et tous les Blancs, même les protestants, les juifs et les infidèles me supplient d'envoyer des prêtres dans ce pays, pour détruire cecju'ils ap])elleut la domination presljytérienne .

Et les Indiens ? Les Indiens de Wrangel et de Sitka m'ont fait savoir qu'ils sont fatigués du joug des ministres ; ils m'assurent ([ue,si un prêtre se présente, la plupart d'entre eux se joindront à lui ; le chef des Takaus m'a invité à me rendre chez lui au itrintemps; etcematin, en disant la sainte Messe dans ma cabine, je

vis avec plaisir un Indien de Sitka et une Indienne de Wrangel, dévotement agenouillés.

Vous ne serez donc pas étonné de la résolution que j'ai prise, d'établir, en novembre, deux prêtres résidants, pour fonder des missions permanentes dans les deux postes les plus importants du territoire. Je devrai, il est vrai, faire un vide parmi le clergé de l'île Vancouver; mais j'espère que la divine Providence viendra à mon secours, suscitera quelques vocations parmi la jeunesse studieuse de la Belgique, et les dirigera sur Louvain, où le Séminaire américain est la pépinière des vaillants missionnaires qui évangélisent les côtes de l'Océan Pacifique. J'ai déjà béni plusieurs fois la Providence de m'avoir renvoyé dans mon ancien diocèse : tout semble me dire que je suis arrivé en temps opportun pour y soutenir les intérêts de l'Eglise.

Ce pays offre des particularités remarquables. D'abord le climat y est tempéré, et il fait bien moins froid ici, sur les bords de la mer, qu'à dix degrés de latitude plus bas, dans l'intérieur des Etats-Unis (i). Les montagnes sont très hautes, la plupart sont escarpées et à pic ; et il n'y a rien de plus ordinaire que de voir la blanche écume des cascades, sortant des amas de neige dont la cime des montagnes est couronnée, tomber de roc en roc, ou faire un bond prodig-ieux, pour se joindre aux flots de la mer.

Quand on a voyagé sur ces côtes, l'on sourit de pitié en entendant parler des glaciers de la Suisse ; nous en avons passé plus de trente, les uns à une grande distance, d'autres tout proches de notre navire. Il y en a un dont j'essayerai de faire la description, m'étant trouvé à une cinquantaine de pas de distance : à lui seul il est plus considérable que tous les glaciers de la Suisse réunis. Ce glacier se trouve, avec plusieurs autres, dans le Détroit aux Glaciers et dans la Baie de Glace. Là où il est battu par les vagues de la mer, il a environ deux cents pieds de haut ; il a trois

(1) L'Alaska est coupée de l'Est à l'Ouest par nne haute chaîne de montagnes. La partie Sud jouit d'un climat tempéré, tandis que la partis Nord, inaccessible aux vents chauds, est couverte de glaces et de neige durant de longs mois.

milles (une lieue! de larg-e, et cent cinquante milles ''cinquante lieues) de long. Il a l'apparence d'un fleuve énorme subitement converti en glace. Il me semble que l'eau du Jourdain, arrêtée dans son cours pendant que les Israélites en passaient le lit à pied sec, doit avoir présenté un aspect de ce genre. Pour vous en faire une idée, il faut vous supposer debout dans le lit d'un fleuve quatre fois plus large que l'Escaut à Anvers ; il faut supposer, dis-je, que l'eau d'en bas de ce fleuve s'écoule et laisse le lit à sec, et que l'eau d'en haut s'arrête, change de glace et se dresse devant vous comme une muraille de deux cents pieds, inégale, crénelée, munie de contre-forts, surmontée de tourelles et percée de cavernes immenses. La couleur de la glace, blanche en plusieurs endroits, passe par toutes les nuances du bleu, depuis le bleu le plus pâle jn=;qu'au bleu azur et au bleu indigo le plus foncé. On prétend que cette couleur est uniquement l'efi'et de la transparence ; je crois que c'est une erreur ; car j'ai vu l'eau sortant des glaciers, conserver la même teinte bleue, différente en cela de l'eau qui résulte de la fonte des neiges, qui est parfaitement limpide. Contempler ce glacier lorsque le soleil darde ses rayons éblouissants sur cette masse étincelante de cristal, c'est se trouver devant un de ces spectacles féeriques dont on ne rêve qu'après avoir lu les Mille et une Nuits. C'est alors qu'on se trouve muet, parce qu'on n'a pas d'expression pour manifester ce que l'on sent : les termes « magnifique, grandiose, sublime, » ne semblent répondre que très faiblement aux pensées qui surgissent dans l'esprit.

Le sentiment d'admiration que l'on éprouve à l'aspect de cette masse énorme de g-lace, est augmenté par le bruit formidable dont elle fait trembler les montagnes environnantes. Sous l'action du soleil d'été, des vents du Sud et des vagues de la mer qui en rongent la base, le glacier s'écroule peu à peu et la mer l'envahit chaque jour. Sur les bords de la baie l'on aperçoit distinctement les traces qu'il y a laissées et les monceaux de sable et de cailloux qu'il a poussés eu avant dans sa marclie vers l'eau salée, et on comprend sans peine qu'il diminue, ou, comme l'on dit, qu'il se retire à vue d'oeil. Aussi voit-on sans cesse des morceaux de g-lace se détacher d'en haut, bondir le long des bords

du glacier, et faire jaillir, en tombant, l'eau de la mer : à la distance où l'on se trouve, on dirait que ce ne sont que de petites pierres ; mais le fracas que ces morceaux font en tombant, et qui ressemble au feu bien nourri d'un peloton d'infanterie, démontre que ce sont des masses considérables. Tout-à-coup, on dirait que ^ le sol tremble ; une masse énorme se détache, s'incline, se meut ' tout d'une pièce, se couvre d'une poudre fine et blanche comme la neige; on dirait un édifice immense comme une cathédrale, qui se renverse majestueusement. Tout s'effondre et se précipite dans la mer; un flot énorme surgit, et cause un roulis au navire, comme s'il se trouvait en plein océan ; les amas de glace dont l'eau est couverte s'entrechoquent, se broient, se brident; une détonation formidable retentit, et le roulement de l'écho des montagnes vous fait croire que vous assistez à un feu vif d'artillerie. Bientfjt tout rentre dans le silence, et au moment où vous vous y attendez le moins, le même spectacle se représente ; et l'on s'éloigne avec le regret de ne pouvoir passer une journée entière dans l'admiration de ces merveilles de la nature... Mon Dieu, que Vous êtes grand! C'est la prière qui se présente spontanément sur les lèvres.

Je termine cette lettre, déjà si longue, en mentionnant le nom d'une montagne très élevée que nous avons aperçue à une distance d'une vingtaine de lieues; c'est le Mont Fairweather (Beau Temps), dont le sommet paraît n'être (lu'un amas de glace et atteint la hauteur de 15,000 pieds, soit 5,000 mètres. Il y a dans Alaska, une montagne encore bien plus élevée, le Mont S. Elle : elle a 19,000 pieds de haut, et elle est le point le plus élevé de l'Amérique septentrionale. En 1873 j'aurais pu la voir du schooner sur lequel je me trouvais, si le ciel n'avait été chargé de nuages... »

La petite ville de Juneau — un village, pour ne pas dire Juneau

un campement de mineurs, plutôt qu'une ville, — offre ra.spect le plus étrange. Mgr Seghers la dépeint avec cette vigueur originale qui donne tant de charme à ses descriptions :

« Pour l'étranger qui voit Juneau pour la première fois, les

A Sitka

maisons apparaissent comme si elles étaient tombées pêle-mêle du ciel. L'une regarde l'Ouest, une autre semble chercher le .^oleil levant, une troisième tourne le dos à la mer et le front à la montag-ne, comme si elle était sur le point de se mettre à gravir la pente escarpée des rochers ; une autre, au lieu de paraître assise sur le sol, semble attachée, suspendue au flanc de la montagne. Des trottoirs, à douze pieds au-dessus de terre, sont reliés, s'il vous plaît, par des ponts au-dessus de la rue, qui vous font songer aux chemins de fer aériens felevated railways) de New- York. De toutes parts, excepté du côté de la mer, de hautes montagnes, d'imposant aspect, s'élevant à 4000 pieds, protègent ce Gibraltar Américain contre l'attaque d'ennemis inconnus ; et du côté de la mer, un navire, qui s'enorgueillit du fier nom de Phita, monte une garde vigilante, pour épier, probablement, les attaques des baleines. »

Tandi.s que l'Arcbevêque se trouvait à Sitka, un Indien arriva des mines de Basin, distantes de trois milles, apportant la nouvelle que deux Blancs et un Indien avaient été tués sous un éboulement, et que deux Indiens étaient grièvement blessés, (i) L'Evéque partit sur-le-cliamp, espérant pouvoir donner les secours de la religion aux victimes. xAprès une heure et demie de marche par monts et par vaux, dans l'eau et la vase, il arrivait àBasin et trouvait, hélas ! la nouvelle exacte.

Au pied d'un immense glacier, tout près de la limite inférieure des neiges perpétuelles, se trouvait un amas de rochers et de terre, amoncelés à une hauteur de trente pieds. La pluie de la veille, pénétrant le sol au-dessus de la mine, avait détaché la couche supérieure, qui s'était précipitée sur les ouvriers.

L'impression de deuil était profonde ; l'on voyait des

(l; Lettre de MgrSeghers, 5:2 septembre 1885,

hommes pleurer comme des enfants. Une indigène, la femme de l'Indien de Sitka qui avait été tué, mère de quatre enfants, était là, la figure cachée dans les mains, sanglotant et pleurant. L'Evêque s'efforça de consoler tous ces affligés, lépandant les trésors de sympathie et de compassion de son cœur aimant.

Le fruit de ce voyage fut la fondation de deux missions, confiées à deux prêtres, l'une à Sitka, l'autre à Juneau.

A la fin de 1885, Mgr Seghers rentrait à \''ictoria ; peu de semaines après, il repartait pour une nouvelle course apostolique, cette fois dans ses chères missions de l'Ouest de Vancouver.

Il quittait sa ville épiscopale, le 11 février, sur un petit Surlaoùte bâtiment à voiles, qu'il devait abandonner ensuite pour continuer en canot. Le voyage fut rude; deux fois le missionnaire faillit périr submergé (i). Mais les fruits furent abondants : l'Evêque put fonder une nouvelle mission, sous le vocable de S. Marc l'Evangéliste.

Il revit sa mission d'Hcsquiat, la première dans ces parages, celle qui lui avait coûté tant de sueurs et de fatigues, et tant de douleurs, lorsque M. Brabant faillit payer de sa vie son dévouement à la conver.sion des pauvres Indiens.

Cette visite devait être la dernière : on nous permettra de jeter à cette occasion un coup d'oeil général sur les progrès de la Foi parmi ces populations. Nous le ferons d'après une lettre, de longtemps postérieure, dans laquelle M. Brabant rappelle les souvenirs de ses premières années d'apostolat à Hesquiat (2).

(1) Lettre k Mi'e A. D. B. 5 avril 1886 et h M. B. 15 avril 1886.

(2) Lettre de M. Brabant à M. l'abbé Van Hnhe, S6 janvier 1892.

A/gr Seghers

Hesquiat; « Un incident imprévu s'est produit la nuit dernière, et ie me

Souvenirs. . ^ ' j

sens aujourd'hui comme quelqu'un qui a perdu un vieil ami!

Ma vieille ég-lise n'est plus ! Bien qu'exposée aux tempêtes de l'Est, qui fondent sur ce pays durant l'hiver, elle était restée debout pendant dix-sept ans, toujours caduque mais utile. La nuit dernière, elle a succombé sous la tempête, une tempête comme les plus vieux habitants de la côte ne se souviennent pas d'en avoir vu. Le sol est jonclié des débris de la première église catholique de la côte Ouest de Vancouver.

Elle était simple et petite, mon église ; mais elle avait son histoire.

Au commencement de décembre 1874, le bon vieux bateau Fdwin, capitaine Hug-hes, de Port Blakely, Pug-et Sound, Wash. Terr., faisait voile pour l'Australie avec un chargement de bois, 11 allait dépasser le détroit de Fuca, qui sépare l'île Vancouver de l'Etat de Washington, lorsqu'une voie d'eau se déclara, et le bateau dut s'arrêter. Le 3 décembre, au point du jour, les Indiens d'Hesquiat aperçurent l'épave au large. A côté du bâtiment était un radeau, sur lequel s'étaient sauvés le capitaine et l'équipage. Les Indiens, sans s'inquiéter de la violence des vagues, sautèrent dans leurs canots pour aller au secours des naufragés. La vue des sauvages remplit les malheureux d'épouvante, et ils se mirent à donner des signaux, disant de ne pas approcher. Mais les Indiens, pour montrer leurs bonnes dispositions et leurs intentions pacifiques, firent le signe de la croix. Les naufragés comprirent, et le même signe fut la réponse; ils appelèrent au secours, et abordèrent bientôt en paix sur la côte d'Hesquiat.

Le bateau, pendant ce temps, avait dérivé vers la côte, et s'était brisé sur les rochers. Le bois qui faisait sa cargaison, fut recueilli par les Indiens, et au printemps 1875, il servit à la construction de l'église. Mgr Seghers m'avait chargé de diriger ce travail et de desservir la mission. La charge était lourde : pour se faire une idée de ce que c'est que convertir des Indiens sauvages, il faut l'avoir expérimenté.

Le S. Sacrifice fut off"ert pour la première fois dans l'église d'Hesquiat le 5 juillet 1875. Jamaisje n'en oublierai les incidents!

Qu'il était drôle de voir ces g-ens incultes venir à l'église, pour la première fois, eu leur primitif accoutrement ! Des pantalons étaient un article parfaitement inconnu : presque tous portaient la légendaire couverture indienne; quelques-uns, cependant, s'étaient fait, pour la circonstance, de grands tabliers ; il y en avait même qui avaient endossé une soutane fabriquée avec les étoffes qu'ils possédaient : il y en avait de blanches, de noires, de rouges, de bleues, toutes taillées sur le patron de la mienne. Je n'ai pas besoin de vous dire que le recueillement n'était pas facile! d'autant plus que les assistants étaient une cause considérable de trouble, par leurs causeries, leurs observations et leur continuel va-et-vient. Néanmoins après quelques dimanches tout alla bien, jusqu'au jour où je commençai à attaquer leurs superstitions.

Alors commença une période nouvelle de difficultés. Ah ! si les poutres et les planches de mon église avaient une voix, elles pourraient témoigner comment, chaque dimanche, j'ai dû lutter. Les vieillards parlaient tout haut pendant mon sermon, comme pour me forcer à les expulser. Plus d'une fois j'ai songé à Notre Seigneur usant du fouet dans le temple... Peu à peu les préjugés disi)arurent; les réunions devinrent plus calmes; mes efforts furent couronnés de succès.

Alors vint un jour... oh! ce jour, je ne l'oublierai jamais! c'était en février 1886 (i) ; le grand missionnaire, un des hommes lés plus illustres de la Belgique, — dont, liélas ! le zèle et les (Kuvres sont trop peu connus, — Mgr Ch. J. Seghers, arriva dans la mission.

Il était attendu, et les Indiens s'étaient préparés à le recevoir. A peine le navire qui le portait, fut-il en vue, tous les fusils furent chargés, les meilleurs canots furent équipés et ornés; hommes, femmes, enfants revêtirent leurs plus beaux habits, et Hesquiat se montra dans ses atours de fête. Dans les murs de la vieille église, trente-sept jeunes Indiens reçurent la confirmation Sa Grandeur put

(1) Nous voici, comme le lecteur l'a remarqué, à la visite épiscopale au suietde laquelle nous citons cette lettre,

témoigner, à son retour, que les Hesquiats, naguère païens, étaient devenus une communauté chrétienne... Et j'ajouterai : c'était la première fois, dans le cours des temps, que la Confirmation était donnée sur ces côtes.

Ce fut encore dans la vieille église que fut célébré le premier mariage chrétien. Le mariage était considéré autrefois ici comme un contrat civil ; — une chose que l'on imite, en ces jours, à Paris, ce centre de civilisation, et que quelques-uns de vos païens belges, se donnant pour hautement civilisés, imitent aussi. Les cérémonies consistaient surtout à boire, à manger, à recevoir des cadeaux. Après cela venait une misérable existence, couronnée souvent par ce que, dans le high life, on nomme le divorce. Le premier couple qui se présenta à l'autel à Hesquiat, était deux tout jeunes Indiens. C'était une dure épreuve pour eux : l'église était bondée des gens venus pour voir une chose qu'ils n'avaient jamais vue. Néanmoins ils se comportèrent fort bien. Tout sauvages qu'ils étaient, ils comprenaient qu'une chose qui se traite à l'église, devant le prêtre, à l'autel, devait être considérée comme de haute portée. En un mot, le mariage de nos Indiens fut une impressionnante cérémonie. Ce mariage était le premier; l'exemple a été suivi ; - et depuis ce jour on n'a plus entendu parler de séparation ni de divorce!

Ma vieille église me rappelle bien d'autres souvenirs! Qu'il suffise d'ajouter que lorsque, en 1875, les Hesquiats y entrèrent, tous, sans exception, étaient i:)aïens; lorsque, il y a peu de temps, ils l'abandonnaient pour prendre possession de leur église neuve, tous, à l'exception de quelques vieillards, étaient chrétiens. »

Quel beau fleuron à la couronne de ceux à qui Hesquiat doit la Foi, Mgr Seghers et M. Brabant, ces deux héros qui partaient ensemble, en 1874, pour ces côte.s presqu'incounues, tous deux « prêts au martyre », et qui, tous deux, devaient essuyer plus tard les coups de feu de traîtres; l'un pour se relever plus valeureux, aprè.> être resté pendant des semaines entre la vie et la mort; l'autre, hélas ! pour tomber foudroyé, au moment où sa plus belle conquête allait s'achever!

Dans cette môme tournée pastorale, 1' Archevé(|ue consacra Les Ahousats. la chapelle d'Ahousat, un village distant de vingt-cinq milles d'Hesquiat. Avant leur conversion les Ahousats étaient une population des plus féroces, et le gouvernement avait eu maintes fois de graves difficultés avec eux. Ils capturaient les petites embarcations qui passaient à leur portée, et parfois ils massacraient les équipages ; si bien qu'un navire de guerre finit par démolir leur village à coups de canon. Les travaux des missionnaires ne demeurèrent pas sans résultat, malgré les préjugés qui éloignaient ces sauvages des pratiques chrétiennes. Ils s'imaginaient, par exemple, que le baptême est une médecine puissante, mais dangereuse. Aussi arrivait-il qu'au moment de le recevoir, ils étaient pris d'une indicible terreur, et couraient se cacher au fond des bois (i).

Après six semaines employées à passer de tribu en tribu, de village en village, sur la côte Ouest, Mgr Seghers rentrait à Victoria le 31 mars 1886.

Arrivé le 1 avril 1885, il avait, en une année jour pour jour, visité toutes les missions de Vancouver; il avait de plus établi deux stations nouvelles en Alaska.

(1) Lettre de M. Brabant àMgr De Neve, 29 janvier 1886.

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