‹ Mgr Seghers, l'apôtre de l'AlaskaChapitre 30 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Cinquième voyage en Alaska. — De Victoria à la Stewart River.

Projets et Les projets d'évano-élisation du Centre de l'Alaska

préparatifs. . .

dominaient toutes les pensées de l'Archevêque. Il avait

établi des prêtres dans le Sud de ce territoire; mais il vouiait que la Foi fût prêchée dans l'intérieur. Comme il n'avait pas de prêtres disponibles, il adressa un pressant appel au Père Cataldo, supérieur des Jésuites dans les Montagnes Rocheuses. Celui-ci répondit qu'il lui était impos.sible de donner des hommes avant 1888. Mais le zèle de l'Archevêque ne connaissait pas de retards : il répéta son appel, plus pressant. Il fallait profiter des circonstances : maintenant ou jamais ! Les protestants songeaient à envoyer des hommes dans ce pays. Allait-on souffrir qu'ils prévinssent les catholiques, pour stériliser le champ si fécond qui s'offrait au zèle des missionnaires ! Le père Cataldo ne put résister à un appel semblable venu d'un tel homme ; il mit à la disposition de l'Archevêque les Pères Pascal Tosi et Louis Robaut.

Mgr Seghers aurait voulu partir dès le mois d'avril, mais force lui fut d'attendre : le Saint Père voulait, en signe de particulière bienveillance, lui faire remettre le Pallium, qu'il avait déposé en quittant le siège métropolitain d'Orég-on.

Cet insigne lui fut conféré en la cathédrale de Mctoria, par Mgr Gross, son successeur à Portland.

Dès ce moment il ne songea plus qu'à entreprendre sa lointaine expédition.

Le plan d'action était arrêté depuis longtemps. Le 12 juillet, Mgr Seghers le communiquait au Catholic Sentinel de Portland :

« Je suppose que vos lecteurs savent déjà que, depuis mon retour laus ce diocèse, je n'ai pu établir que deux missions permanentes sur la côte d'Alaska. L'intérieur, la contrée de Youkon, les îles Aléoutiennes, la côte de l'Océan arctique sont sans prêtres catholiquîïs. La patience humaine est mise souvent à une dure épreuve, lorsqu'il faut attendre des semaines et des mois avant de pouvoir entreprendre quelque chose ; et souvent on est amené à sentir que « le Père a disposé les temps et les moments dans sa puissance » . Mais enfin, Dieu soit loué, l'œuvre de l'évangélisatiou de l'intérieur de l'Alaska promet d'avoir un heureux commencement. Nous allons explorer la voie, chercher la direction, ouvrir la route, avec l'espoir fondé que d'autres viendront après nous et nous rejoindront. Nous choisirons au passage un centre où nous comptons établir une mission de la S. Croix, outre la mission de Notre-Dame aux Neiges que j'ai préparée à Nulato en 1877. Mais nous aurons à visiter de plus différentes parties de l'intérieur, et à répandre au loin la semence de la parole de Dieu, dans l'attente que, sous l'action de la rosée céleste, elle devienne un arbre fortement planté, défiant les tempêtes qui pourront faire rage contre lui. Mon absence, probablement, sera longue, très longue, si la bénédiction de Dieu nous accompagne, et cette bénédiction, j'attends que vos pieux lecteurs la demandent et l'obtiennent pour nous. »

La bénédiction de Dieu n'a pas fait défaut, car ce voyage a produit des effets importants de salut pour l'Alaska ; mais hélas ! l'absence de Mgr Seghers devait être éternelle ! . . .

Lorsqu'il prit congé de ses prêtres, il sembla que de

sinistres pressentiments vinssent attrister tous les cœurs. L'Archevêque ne se dissimulait pas les dangers de l'entreprise. Ses adieux furent plus touchants que d'habitude, et ses dernières paroles furent : « Je pars pour l'Alaska : Dieu sait quand je reviendrai,... si je reviendrai. Priez pour moi I » Le flépart L'Archevêque s'embarqua à Victoria le 1.3 juillet, à bord

de YA/icod, avec les PP. Tosi et Robaut, et Francis Fuller. Celui-ci avait été emplo^'é à la mission De Smet, en Idaho; il avait entendu parler de l'expédition projetée, et avait manifesté le désir d'accompagmer.

On suivit la route ordinaire des bateaux faisant le service de la Côte Sud-Ouest d'Alaska, entre les iles du vaste archipel qui s'étend de \'ictoria au sud de la péninsule. On arriva à .Juneau le 19 au matin. Mgr Seghers visita au passage la mis.sion qu'il avait établie en cet endroit quelques mois auparavant. M. AlthoflP, le prêtre ré.sidant, lui présenta le Canadien Provost, qui voulait accompagner les missionnaires dans leur voyage. Le soir du même jour, le bateau partit pour Chilcoot, .situé à une centaine de milles au nord de Juneau, au fond du Lynn Channel, un étroit et long bras de mer. On arriva le matin du 20.

De Chilcoot l'Archevêque avait résolu de gagner les sources de Youkon, en traversant la chaîne de hautes montagnes qui sépare le fleuve de l'océan. C'était là un pays pre.squ 'inconnu, dont on n'avait aucune description plus ou moins exacte.

Mgr Seghers loua une cinquantaine d'Indiens pour le transport des bagages. Ces Indiens ont entièrement monopolisé le transport ; ils profitent de la situation pour extorquer le plus d'argent possible à tous ceux qui veulent traverser les mon-

tagnes. Non seulement il fallut leur payer treize dollars par cent livres de bag-ages ; ils exigèrent encore des suppléments pour servir de guides, pour aider au passage des gués, pour veiller sur les voyageurs et leurs bagag-es; enfin il leur fallut un pourboire pour avoir tenu leur engagement.

Du moment qu'ils estimèrent la caravane engagée assez avant dans la montagne pour que les Blancs fussent à leur merci, ils exigèrent le double du prix convenu. Mgr Seghers s'efforça de les ramener ù des sentiments plus justes, mais en vain ; il fallut s'iucliner, et payer. Les rapaces Indiens n'étaient point satisfaits; A peine eut-on fait quelques milles, qu'ils élevaient de nouvelles prétentions, et lorsqu'ils eurent arraché à l'Archevêque son dernier centime, sans que la somme exigée par ces brigands fut complète, le chef menaça le Prélat. Mais en ce moment un mineur, Healy, apparaissait, armé de son fusil. Effrayé, le sauvage lâcha sa victime et se déclara prêt à continuer la route (i).

« Ainsi, écrivait l'Archevêque, nous avons été sur le point d'être forcés d'exécuter à la lettre [l'ordre que le Sauveur donnait à ses apôtres : N'ayez ni or ni argent, ni monnaie dans vos bourses. » {'■2)

La caravane était nombreuse. Outre les missionnaires et leurs deux compagnons, Fuller et Provost, il y avait cinq mineurs et une soixantaine d'Indiens,

(1) P. Barnum; Tnie account of thc Marder of Ai'chbishop Seghers; A. C. Quarferl// ReviPic, 1893. — D'après une autre version, le chef aurait saisi 1 Evoque à la g'org-e, le menaçant de son couteau ; Heai^' et d'autres mineurs l'auraient arrêté et amené à Sitka. — Lettre de M. Hylebos à sa famille, 30 août 1887. — Cette version est erronée, ainsi que le dit le Rapport que noi.s a adressé l'Attorney d'Alaska par commission du Gouvernement des Etats-Unis : le chef indien n'a pas été conduit à Sitka, et le détail du couteau levé sur la tête de l'Archevêque n'est point démontré.

(2) Lettre à M. Jonckau, 31 avril 1886.

On avait quitté l'extrémité de la baie de Chilcoot le 314 juillet,

^^P ^^^ Une flottille de canots transporta les baeraffes iusqii'à huit

montagnes. *^ o o j i

milles de là, mais les voyageurs durent faire route à pied. Dès le début, ils eurent à traverser un affluent de la Dayay, une rivière qui vient se jeter dans la baie de Chilcoot. Ensuite il fallait passer jusqu'à cinq fois la rivière elle-même. On arriva au premier campement dans l'après-midi. Force fut aux voyageurs de s'arrêter : les Indiens déclaraient l'eau trop haute pour tenter le passage.

2S juillet. — Après une nuit de bon sommeil on se prépare à franchir la rivière. L'entreprise ne manquait pas de danger ; l'été précédent encore, un mineur y avait laissé la vie

Les voyageurs s'engag-ent dans le lit : un lit de gravier, de cailloux et de rochers f^ur lequel l'eau se précipite, impétueuse et écumante, menaçant d'enlever à chaque pas celui qui s'y hasarde. L'Archevêque atteint l'autre rive, haletant, essoufflé, couvert de sueur malgré le bain glacé qu'il a pris : il s'est trouvé dans l'eau jusqu'au-dessus des hanches.

Après une courte marche sur la terre ferme, il faut passer de nouveau le torrent, à l'endroit où celui-ci, large de cinquante pieds environ, sort avec une vitesse de douze milles à l'heure, d'une gorge profonde .

Les Indiens font la chaîne; se tenant par la main, ils coupent obliquement la rivière. Précédé par un Indien et suivi par un autre, l'Archevêque s'engage dans le torrent qui bouillonne autour de lui. 11 arrive près du bord opposé; toutà-coup la violence du courant lui fait perdre pied. Un des Indiens remarque le péril, et tend la main au missionnaire.

tandis qu'un autre porteur le saisit sous le bras et l'arrache à un dang-er imminent (i).

On entre dans la gorge au fond de laquelle coule la Dayay ; on fait route droit au Nord. Toute la contrée est couverte d'une vég'étation broussailleuse très dense ; le chemin est coupé par le torrent; le voyage est extrêmement pénible.

A six heures du soir les voyageurs arrivaient, affamés, épuisés, au pied d'un vaste glacier qui fournit à la Dayay la plus grande partie de ses eaux.

Un excellent abri leur était ménagé par la nature : d'im menses rDchers superposés forment une espèce de chambre que les ludiens ont appelée Stoiie home.

26 juilleL — A trois heures tout le monde est sur pied, désireux d'atteindre le col ; on quitte Stone home. La montée est raide : il faut escalader un mur de rocher presque vertical dont le sommet se perd dans les nuages. C'est merveille de voir les Indiens se hisser de roc en roc, s'accrochant du mieux qu'ils peuvent, s'aidaut de leurs bâtons, grimpant parfois sur les mains et les pieds. Ils apparaissent à distance comme si les uns se trouvaient sur la tête des autres, et ceux qui sont en avant disparaissent dans le brouillard.

A six heures on atteint le sommet. Une vue splendide se déploie. Au Sud s'allonge le canon si péniblement traversé la veille ; des montagnes couverte.'^ de neige forment le fond du tableau du côté du Lynn Channel ; à l'Est et à l'Ouest des pics sauvages s'estompent dans le brouillard. Vers le Nord l'œil se perd au loin dans la vallée du Youkon ; un pic gigantesque

(1) L'année suivante, le P. Tosi faillit périr au môme endroit. — A laska, par le P. Tosi ; Civiltà Cattolira, 1893.

se dresse au bord de la rivière. Au premier plan s'étale un tapis de neig-e d'une éblouissante blancbeur, sur lequel se détacbe un petit lac dont les eaux bleues commencent à se cong-eler vers les bords. Ce lac, Crater Lake, peut être regardé comme une des sources du Youkon. Par une remarquable coïncidence, Mg-r Seghers découvrait les eaux de ce fleuve le même jour que neuf ans auparavant, en la fête de Ste-Anne (i).

Au sommet, les voyageurs rencontrèrent deux Blancs, qui allaient reprendre leur traîneau resté sur la route. C'étaient deux mineurs, abandonnés par leurs porteurs indiens, qui se trouvaient obligés d'opérer eux-mêmes le transport de leurs bagages.

La descente est périlleuse, à cau.se de la glace et de la neige qui couvrent la pente e.scarpée. Le moindre faux pas précipiterait le voyageur ju.squ'aux bords du lac, à trois mille pieds de profondeur. Grâce aux précautions prises, on n'eut pas d'accidents à déplorer.

Les lacs. Le Crater Lake, situé au Nord-Est de la chaîne, est le

premier réservoir dont les eaux vont, après une course de trois mille milles, .se jeter dans la mer de Behring. Du lac sort un torrent impétueux; à travers un étroit canon, il va se jeter dans le lac Lindeman, qui reçoit au.-si d'autres rivières.

Le lac Lindeman se déver.se dans le lac Bennet ; la rivière longue d'un mille qui les unit, n'est pas navigable; elle roule des flots furieux au milieu des rochers. Le lac Bennet, à son tour, .se décharge dans le lac Tahko, et celui-ci dans le lac Marsh, en aval duquel la rivière coule en torrent dans des

UAreliev(\|iie atteiji-nait alors le fleuve non loin de son eniboucliure ; maintenant il arrive près de la source.

canons, au bas desquels elle se perd dans le lac Labarge. Après ce lac, le dernier de la série, la rivière suit un cours normal, recevant plusieurs tributaires importants. A partir du confluent avec la Stecvart River, elle prend définitivement le nom de Youkon (i).

Les voyageurs campent sur les bords du lac Lindeman.

i7 juillet. — Un triste événement marqua ce jour; les voyageurs ne pouvaient en apprécier alors la douloureuse gravité. Provost disparut on ne sait comment. On finit par se persuader que le voyage l'épouvantait, et qu'il avait repris le chemin de Chilcoot. Jamais on n'eut le mot de ce mystère; jamais homme au monde n'entendit parler du malheureux. A-t-il péri dans un précipice, dans les eaux d'un torrent ou sons la dent des fauves?... (2)

Les missionnaires comptaient sur Provost pour la construction d'une barque (3). Deux mineurs con.struisent une embarcation avec le peu de bois qu'ils trouvent; ils en font don à l'Archevêque, et descendent plus bas à la recherche de bois pour en construire une autre.

Le 30 jiuUet l'Évêque goûta la grande consolation du missionnaire : il put célébrer le S. Sacrifice sur les rives du fleuve. « Où me trouvais-je? écrit-il. Etais-je encore en Alaska en dera de la ligne frontière qui court parallèlement à la côte? Etais-je dans la Colombie britannique, ou dans

(1) Dans le haut de son cours, la rivière porte plusieurs noms ; le plus rer-u est celui de Lewis River.

(2) Alaska, du P. ïosi; Civiltà Cattolica 1893.

(3) Provost avait été engag-é comme cuisinier, mais on complaît beaucoup sur ses aptitudes diverses.

mon propre diocèse? à l'extrémité du territoire nord-ouest ou dans les possessions de l'Angleterre? C'était difficile à déterminer. J'espère en tout cas que bientôt une carte exacte montrera clairement où se trouve la base du Lac Lindeman. A tout événement, avant de quitter la place, je clouai à un arbre cette inscription : « L'archevêque Seghers de Mctoria \'. L, accompagné des Pères Tosi et Robaut, a campé ici et a offert le S. Sacrifice. 30 juillet 1886. » (i) '^^^'^ ''"^^^' Les mineurs qui avaient voyagé avec l'Archevêque, avaient

construit deux radeaux, le bois qu'ils avaient trouvé n'étant pas de dimensions assez grandes pour le scier en planches et en faire une barque (^2).

Lorsque le premier radeau fut achevé et mis à flot, on mit à la voile, et une bonne brise jointe au courant le poussa en peu d'heures à l'autre extrémité du Lac Lindeman. On déchargea le radeau pour le jeter dans les rapides ; on vit le plonger, puis remonter, puis replonger encore, puis partir avec une vitesse vertigineuse. Il se jetait parfois avec violence contre les rochers, s'arrêtait, ])araissait hésiter et trembler; jniis il repartait de nouveau, entraîné à toute vitesse par le courant, et allait se jeter comme un bélier contre le rivage Enfin bondissant et tournoyant, il arrivait dans les eaux plus tranquilles près de la berge, 011 les voyag'eurs l'attendaient pour le ressaisir. L'entreprise ne réussit pas aussi bien avec le .second radeau. Il fut coupé net en deux, une partie descendit les rapides, mais l'autre alla échouer sur un rocher, .sans ' offrir assez de prise à l'eau pour être entraînée par le courant.

(1) Lettre de Mgr Seghers à M. Jonckau. 31 août 188C,

[2) îd.

Pendant que les mineurs construisaient les embarcations, les autres voyageurs transpoi-taient par terre les bag-ages au-delà des premiers rapides. Cette opération prit de longnies journées, car les bagages étaient nombreux et lourds, la distance considérable, et les chemins mauvais.

Un soir, un homme de la caravane aperçut dans les eaux du lac un objet noir flottant, sur lequel il attira l'attention de ses compagnons; et tout le monde de discuter sur la nature de l'objet. — C'est un tronc d'arbre, dit l'un. — Un tronc d'arbre flotte-t-il contre le courant? — Cependant l'objet approchait et l'on distingua bientôt nettement deux oreilles, puis on reconnut que c'était un ours qui traversait le lac à la nage et arrivait tout droit sur le camp. On ne perdit pas le temps à demander à l'intrus quel était l'objet de sa visite, mais on se prépara à le recevoir dignement. Un des mineurs lui lira deux coups de feu, mais le manqua. Fuller épaula à son tour, et tira à la béte une balle derrière l'oreille droite. L'ours fit un plongeon, revint à la surface et se mit à nager en cercle. Un second coup l'acheva. Le courant et la brise amenèrent le corps au rivage. C'était une bonne aubaine pour toute la caravane, qui pendant dix jours fit de plantureux repas de viande d'ours.

Pendant que le transport s'efl:*ectuait, le père Tosi d'abord, puis Mgr Seghers, demeurèrent pour garder les bagages restants. L'Archevêque resta entièrement seul du 12 au 19. Il en profita pour s'occuper d'autres travaux ))ien vulgaires, mais ayant leur très réelle importance'.

La garde-robe demandait une inspection, après le voyage déjà long et les travaux exécutés. Le 14 août ce fut, sur les rives du Lac Bennet, un lavage général. Non seulement le

linge d'autel, mais les mouchoirs, les essuie-mains, le linge de corps subirent un blanchissage soigné. « Si vous aviez vu mes épingles à linge, vous vous seriez bien amusés, — c'est encore le missionnaire qui parle; — quelques-unes se fendirent, mais toute la déconvenue en était pour moi. Lundi, 16 août, grand jour de raccommodage. Je restai sous mes couverhires ])our soumettre certains de mes vêtements à de nécessaires réparations qui exigaient que je fusse parfaitement à l'abri de la visite des intrus. Vous me pardonnerez, j'espère, la minutie de ces détails intimes : ils servent, de toute façon, à donner la de.scription de la vie du missionnaire en ces pays. »

et^Canîfns. ^^^ voyageurs partirent le 20, pour entreprendre la

descente du fleuve. Le plus grand obstacle à la navigation venait de la succession de rapides que le Youkon forme sur une longueur de quatre milles. Ces rapides se trouvent sur le tronçon qui relie les lacs Marsh et Labarge, entre deux canons, le Miles Canyon et White-Horse Canyon .

« Chacun de ces canons aun mille de longueur, et ils uécessi tent deux portages dont les préparatifs furent faits par nous mêmes. Le Miles Canyon se trouve entre deux côtes, presque perpendiculaires, falaises de basalte, en forme de colonnes, entre lesquelles la rivière resserrée dans un e.space de cinquante pieds coule avec une effrayante vitesse. L'eau bouillonne en fortes vagues, déprimée au milieu, de sorte qu'aucun objet flottant ne peut heurter les rochers du bord. Sur une longueur d'un quart de mille les rives sont sensiblement parallèles, puis elles s'élargissent, et le courant ralenti passe entre deux tourbillons.

Après avoir dépassé cet endroit, l'eau se précipite par dessus un grand rocher, dans un autre canal, et quitte le canon, rugissante et écumante, comme pour témoigner de sa fureur.

Un bateau était déchargé, et son chargement, ainsi

que je l'ai dit, transporté par le sentier le long* du canon. FuUer saisit le gouvernail ; le Père Robaut prit une rame ; un mineur que nous avions embarqué au lac Marsh, prit l'autre ; et comme je ne devais pas laisser mon monde hasarder sa vie sans partager leur danger, je me mis à l'avant de l'embarcation, la montre à la main, pour mesurer la vitesse de notre marche. Ma présence semblait éloigner chez mes compagnons toute crainte du sombre canon. Nous partîmes à une heure après midi (le 23 août\ et en un moment le rapide courant saisit notre embarcation et la jeta parmi les brisants qui bordent les rives. C'était une scène terrible Nous étions visiblement sur une pente, courant sur le plan incliné avec la vitesse d'une locomotive. Les rugissements de l'eau, l'embrun qui remplissait l'air tout autour de nous, les vagues battant notre barque qui roulait et tanguait comme sur les flots de la mer, faisaient sur nos âmes une impression qu'il ne serait pas facile d'oublier. Mais nous n'avions pas le temps de réfléchir; en peu d'instants nous nous trouvions dans un courant lent, entre deux tourbillons que nous devions éviter avec le plus grand soin. Puis un autre plongeon dans le reste du canon ; franchissant un rocher par dessus lequel l'eau se précipitait, formant derrière nous une véritable colline liquide, qui cachait à notre vue la tète du canon, nous étions jetés à droite et à gauche, battus et secoués, bondissant par intervalles sur les flots; nous émergions de cette passe obscure, ayant fait un mille en trois minutes et vingt-cinq secondes ! Un vigoureux coup de gouvernail faisait lestement tourner notre embarcation, et nous mettait dans les eaux tranquilles. Lorsque nous abordions, trois des mineurs agitaient leurs chapeaux pour nous féliciter du succès de notre traversée. »

Le 25 aoilf, on campe à l'entrée du Wbite Horse

Canyon. Le matin on trouve de la glace dans la marmite.

Le White Horse Canyon est beaucoup plus dangereux

M^'y Scghers ï3

que le précédent. L'apparence en est moins sinistre, mais l'eau est peu profonde et très rapide. Elle court sur un lit de rochers, se brise contre ceux-ci, formant une crête d'écume, qu'une imagination extravagante a pu comparer à la crinière blanche d'un cheval. Il fallut encore décharger les embarcations, et transporter les bagages à la distance d'un mille.

26 août, — On laisse le bateau descendre le courant, tout en le retenant au moyen d'une corde et en l'écartant des bords à l'aide d'une perche. On fut en grand danger de perdre l'embarcation : à un certain moment elle s'emplit d'eau et coula à fond ; la corde échappa aux mains de celui qui la tenait; mais FuUer parvint à la ressaisir au moyen d'une perche, et la barque fut ramenée à la rive.

2ll août. — On eut en ce jour la première tempête de neige, sur les bords du lac Labarge.

Ce lac a quarante milles de long*. On le traversa le 28.

Le 30 on repartait par le fleuve, et l'on faisait en huit heures

un trajet de 65 milles ; parfois on atteignait la vitesse de

douze milles à l'heure.

En descendant A partir des rapides, il restait à faire une longue tra-

ie Youkon

versée sur le loukon.

On avançait lentement, au milieu des déchargements et des rechargements que nécessitaient les passages dangereux.

Durant tout ce voyage la pêche et la chasse devaient fournir le garde-manger. On n'était pas difficile, il est vrai, et l'on se contentait de ce qu'envoyait la Providence.

Et l'on allait, toujours en avant, à la grâce de Dieu, sans se rendre compte des distances parcourues, sans savoir le chemin qui restait à faire.

Un jour, une grande joie fut donnée à l'Evêque : or. venait de rencontrer un camp indien, où le missionnaire fut reconnu, et reconnut lui-même quelques hommes qu'il avait vus déjà (i). Il aurait voulu rester avec eux pour les instruire ; mais on ne pouvait s'arrêter, le devoir appelait ailleurs, et la caravane poursuivit son chemin.

« Dieu seul, dit le P. Tosi, sait les souffrances et les dangers que nous avons rencontrés dans cette difficile traversée de dix-huit jours, jusqu'à notre arrivée à l'embouchure de la rivière Stewart. Mille fois, nous fûmes sur le point d'être engloutis par les flots, ou jetés contre les écueils par la violence des tempêtes. Mais Dieu voulut nous sauver. Il nous donna le courage de souffrir pour sa gloire et pour le salut des âmes, le seul but qui nous poussât à cette entreprise souverainement hasardée. D'ailleurs, l'Archevêque lui-même était notre pilote ; il nous donnait l'exemple d'une confiance illimitée en Dieu, et nous soutenait par .ses paroles de père et d'apôtre. » (^2)

On arrivait, le 7 septembre, à l'embouchure de la Stewart River. Le Youkon commençait à charrier des glaçons, et l'hiver arctique approchait avec ses froids intenses.

(1) Probablement à Nuklukayet, en 1878.

(.2) Ahisht. du P. Tosi ; Civiltâ cattolica, 1893.

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