‹ Mgr Seghers, l'apôtre de l'AlaskaChapitre 31 sur 38 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Cinquième voyage en Alaska: suite : De la Stewart River à Nuklukayet — Premières difficultés avec FuUer. — En route pour Nulato. — Mgr Segbers assassiné.

Les environs de Harper's Place, an confluent du Youkon et de la Stewart River, sont habités par des tribus indiennes relativement nombreuses : il y avait là un beau champ de travail pour le zèle des missionnaires. Toutefois l'Archevêque estimait que c'était trop de trois prêtres au même endroit, d'autant plus qu'un délai pouvait livrer Xiilato aux mains des Protestants.

L'agent Harper, en effet, avait informé Mgr Seghers que le Rév. Parker était arrivé à S. Michel, et remonterait la rivière au printemps prochain, pour s'établir à Xulato. Celte nouvelle attiista profondément l'Archevêque, (^ui avait résidé dans ce poste en 1M77-1S7(S, et avait prorais aux Indiens de retourner chez eux.

Séparation (Jn tint conseil : « Si nous restons ici, dit l'Archevêque,

nous ne travaillons qu'ici ; et le champ n'est pas assez va.ste pour nous trois. Si je pars ])our Nulato, j'y prends position, et j'ai l'avantage dans la lutte contre les Protestants qui veulent y aller. Arrivant premier, premier je re-sterai. » Un des Pères s'offrit à l'accompagner. « Non, dit-il, vous êtes

habitués à vivre ensemble ; je ne suis habitué à personne ; je prendrai Fuller avec moi. » (i)

Or Fuller avait donné des signes peu équivoques de trouble de l'intelligence ; il avait une crainte maladive que l'on attentât à sa vie ; et les Pères avaient prié l'Evêque de renvoyer ce malheureux par le steamer qui les avait amenés. Il avait manifesté cependant une grande vénération et un réel dévouement pour Mgr Seghers. Celui-ci ne voulut pas d'autre compagnon, et, sans prendre même une journée de repos, le 8 septembre, il faisait ses adieux à ses compagnons de voyage, et repartait pour faire un trajet de 1075 milles, plus de 350 lieues.

« La séparation, dit le Père Robaut, fut bien pénible pour Monseigneur, mais il la croyait nécessaire; et après des adieux émus et répétés, il se mettait en route. » [i] Lui-même avait les larmes aux yeux, et il dit : « Je trouve cette séparation fort dure ; mais que la volonté de Dieu soit faite. » (3)

Il était convenu que les Pères rejoindraient l'Evêque dans sa nouvelle station, du moment que la rivière serait ouverte

Au moment du départ le P. Tosi appela -Fuller, et lui représenta l'immense responsabilité qui pesait sur lui, puisqu'il serait seul à veiller sur une vie aussi précieuse que celle de l'Archevêque. « Fuller, s'il lui arrive malheur, on vous l'imputera. » Fuller s'écria avec enthousiasme : « Père Tosi, il n'est homme au monde que j'estime autant que Mgr

(1) Van Rexsselaer. The apnstle of Alaska: A. C. QHarterly Review. Janvier 1888.

(2) Id.

(3) Alaska par le P. Tosi ; Cicillà Cattolica.

Seghers. Si je pouvais verser mon sang- pour lui sauver la vie, j'en donnerais volontiers la dernière goutte! » (i)

La saison était bien avancée pour entreprendre un voyage en canot par des latitudes aussi élevées : le Youkon, en effet, atteint le cercle polaire ; aussi l'embarcation courut-elle risque plus d'une fois d'être brisée par les glaces flottantes. La traversée fut rendue plus dangereuse et plus pénible encore par d'incessantes tempêtes, par de violentes trombes de neige. A Xuklukayet Epuisé de privations et de fatig-ues, l'intrépide mis-

sionnaire arrivait le 4 octobre, après une navigation de quatre semaines, à Nuklukayet, à mi-chemin environ entre l'embouchure de la Stewart River et Nulato. Le fleuve n'était plus navigable. Mgr Seghers dut s'arrêter pour attendre que la glace fût forte, et le vo3'ag-e en traîneau possible. Il fut reçu avec toutes les apparences de l'amitié par un marchand nommé Walker, et par les autres habitants du villag-e : deux « prospectors » et les Indiens;

C'est ici que commença le triste drame dont le dénouement devait être la mort de Mgr Seghers. Menées hostiles Walker était un ennemi acharné des missionnaires catho-

liques; la sympathie qu'il témoigna à Fuller, et ses conseils perfides, devaient avoir pour effet d'exciter celui-ci contre l'Archevêque, en exploitant son idée fixe, voisine du délire des persécutions, {i) Fuller se lia d'amitié avec cet homme, et

(l)Ces détails sont donnés par M. Hylebos, qui les tient de la bouche même du P . Tosi .

(2) B.vRNUM. True Account of the Munler of Archbishop Seghers. A. C. Qiifirferli/ Revieic 1893. — Le P. Tosi ditàce propos : « Walker et ses compiiynons ne pouvaient souffrir qu"un Evèque catholique et des Jésuites vinssent dans ces pays enseigner les bonnes mieurs aux pauvres sauvages, et leur reprocher par conséquent leur ignoble conduite ». P. Tosi, art. cité.

s'abandonna à son influence. Le domestique avait l'esprit 'rouble, c'est un fait indéniable; mais il était aussi enclin au Kial et facile à corrompre (i).

Il est frappant que, jusqu'à l'arrivée à Nuklukayet, on re trouve dans le journal de voyag-e de Mgr Seg-liers aucune allusion à l'état d'esprit de son compagnon de route. Au contraire, la lettre à M. Jonckau montre Fuller serviable et dévoué ; elle respire un sentiment sympathique de l'Archevêque pour le « good-hearted Brother » , toujours prêt à aider et soulager le missionnaire.

A peine est-on à Nuklukayet depuis quelques jours, que les difficultés commencent, et se succèdent sans interruption. Le journal de Mgr Seghers en fournit des preuves nombreuses : (2)

16 octûlre. — Conversation curieuse avec le frère, dans laquelle il donne, pour la 3""= fois, des preuves de son insanité.

21. — Colère du frère au déjeuner; m'accuse de vouloir le ruiner.

28. — Bro. (3) se lève à 3 h., fait du feu, s'habille et se rejette sur son lit avant 5 A. M.

30 {'i). — Il n'y a plus de bois. Bro. se jette sur son lit. {illisible) dit qu'il est malade. Ni bois, ni feu, ni souper; se lève à 9 P. M. et fait son souper avec le bois que j'avais emprunté au marchand.

5 novembre. — Bro. dit que quand même il serait capable de nous procurer le bois, il ne le ferait pas, parce que, y ayant des Indiens pour le faire, il n'est pas nécessaire qu'il le fasse.

(1) Sa conduite était loin d'être irréprocliable, ainsi qu'en atteste le Rapport de TAttorney d'Alaska. — Ses sentiments religieux n'étaient pas bien solides : il avait foit partie des sociétés secrètes. — (P. Tosi, art. cité.)

(2) Le journal est rédig'é en anglais, sauf les passages relatifs à Fuller, qui sont écrits en français. Mgr Seghers craignait sans doute que le journal tombant entre les mains du domestique, ne fût une cause de nouvelles difficultés.

(3) Brother, le frère.

(4) Ce passage est raturé dans le journal; la rature est du crayon dont le journal est écrit : est-elle de Mgr Seghers ou de Fuller?...

0. — Bro. commence à prendre ses repas après moi : « C'est une idée, » me dit-il.

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