PRÉFACE
J'ai eu le bonheur de connaître personnellement Mgr Seghers. En 1883-1884, j'ai habité avec lui sous le même toit pendant un temps considérable. C'est alors que j'appris à apprécier, très imparfaitement, les qualités de son cœur et de son esprit.
Que de fois, depuis sa mort trag'ique , l'idée m'était revenue : il faut que la vie d'un tel homme soit écrite ! il faut que l'on connaisse cette grande âme !
Mais jamais je n'avais songé que l'honneur de retracer ses vertus et ses travaux pourrait m'échoir. Une parole d'une autorité devant laquelle je ne pouvais que m'incliner, m'a fait entreprendre ce travail.
Je me mis à l'œuvre aussitôt, recueillant à Gand, à Louvain, aux Etats-Unis, à Rome, les documents et les matériaux nécessaires.
Les encouragements ne m'ont point manqué.
S. E. le cardinal Gibbons daigua m'adresser la lettre que l'on vient de lire.
Mgr Riordau, archevêque de San-Francisco, écrivait à un de mes amis : « Mgr Seghers m'a apparu comme un homme éminemment sage, zélé et prudent, entièrement dévoué à ses
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travaux. Ses dernières années, passées dans une des missions les plus difficiles du monde, l'ont fait connaître comme un g'rand missionnaire, que nulle difficulté ne pouvait arrêter lorsqu'il s'agissait du salut des âmes. Je suis heureux que sa vie s'écrive : ce sera un livre précieux pour tous ceux qui ont connu l'Archevêque (i). »
Mgr Gross, archevêque d'Orég-on, disait : « Je suis fort heureux d'apprendre (|ue l'on prépare la biog'raphie du saint archevêque Mgr Seghers; je saluerai ce livre avec joie (;2). »
Plusieurs lettres que je reçus, exprimaient l'admiration la plus enthousiaste pour le saint missionnaire. Le supérieur d'une maison religieuse appartenant à un grand ordre, terminait sa lettre par l'invocation : S. Charles Seghers^ priez pour nous !
« C'était une grande ame, dit Mgr Ireland ; je l'admirais et l'aimais! En jetant mes regards autour du sanctuaire de ma cathédrale, au jour où je recevais le Pallium, sa pensée se présentait vivement à mon esprit. Les dernières paroles qu'il m'ait dites ont été : Je serai avec vous lorsque vous recevrez le Pallium. Il me semblait qu'il était avec moi par ses prières (3). »
Mgr Brondel, en annonçant à ses diocésains la mort de l'Archevêque, s'écriait : « Nous avons perdu le Saint qui descendit du siège d'Orégon pour se frayer, en missionnaire, une route au travers des neig'es du Youkon. Sa mémoire reste en bénédiction, et sans anticiper sur la voix de l'autorité,
(1) Lettre de My-r Riordaii à M. Tabbé Van Hulso. 17juillet 1894.
(2) Lettre de M^^r Gross ù M. l'abbé Van Hnlse, 28 novembre 189 L ^3) Lettre de Mg-r Ireland ii Mg-r Brondel, 15 décembre 1888.
nous aimons à nourrii* Tidée (ju'il est mort de la mort du martyre. »
C'est dire assez le renom de vertu et d'héroïsme que le grand Archevêque a laissé dan^ les pays auxquels il avait consacré son existence,
Je tiens à exprimer ici ma reconnaissance à ceux qui m'ont aidé dans la lourde tâche de recueillir et de coordonner de nombreux documents.
Je dois des remerciments tout d'abord à mon excellent ami, M. l'abbé Joseph Van Hulse, alors Sous-Régent du Séminaire américain de Louvain, maintenant attaché aux missions du Territoire indien, qui m'a prêté l'assistance la plus dévouée. C'est à la patiente persévérance avec laquelle il a fouillé dans les archives du séminaire, à la correspondance considérable qu'il a échangée avec plusieurs membres du clergé américain, que je suis redevable de la plus grande partie des renseignements. Non content de ces recherches, il a voulu consacrer bien des soirées à m'aider dans le collationnement des pièces.
L'expression de ma gratitude aussi au R. M. Orth, curé de S. Laurent à Portland, que sa reconnaissante affection pour Mgr Seghers a engagé à recueillir et à me transmettre une riche collection de rapports, d'articles de journaux et d'autres documents pleins d'intérêt ;
à M. Brabant, le vaillant missionnaire dont la vie apostoli(|ue fut intimement liée à celle de Mgr Seghers; le lecteur aj)prendra à connaître et à aimer cet admirable jjrêtre ;
à LL. G(jr. Mgr Gross, archevêque d'Orégon, Mgr Lem-
mens, évêque de \'ancûiiver, de qui je tiens le journal de voyage de Mgr Segliers, et Mgr Brondel, évéque de Montana ;
à S. G . Mgr Tosi , maintenant vicaire apostolique d'Alaska, et au R. P. Barnum ;
à Monsieur le capitaine Healy, de la marine des Etats- Unis, qui s'occupa avec zèle de la translation des restes du saint prélat, et qui a eu l'obligeance de me fournir à ce sujet les rapports les plus détaillés;
aux Sœurs des SS. Noms de Jésus et Marip, qui m'ont communiqué d'intéressants extraits du journal de leur maison de S" Marie, à Portland;
aux Révérends Pères Adelhelm, de l'Ordre de S. Benoît, et Cataldo, de la Compagnie de Jésus.
Le Gouvernement belge a bien voulu appuyer auprès du Gouvernement des Etats-Unis la demande que je faisais à ce dernier, d'ouvrir une enquête au sujet des circonstances de la mort de l'héroïque missionnaire et du procès de son meurtrier. Les autorités américaines donnèrent ordre à l'Attorney du district fédéral d'Alaska de me transmettre un rapport sur ces faits, et les réponses à un questionnaire que j'avais communiqué. Ces renseignements m'ont été du plus grand secours.
La Sacrée Congrégation de la Propagande a daigné ni'autoriser à faire photographier la lettre par laquelle Mgr Seghers renonçait au siège archiépiscopal d'Orégon, pour retourner à l'évêché de Vancouver.
Je remercie enfin ceux qui ont bien voulu me confier les lettres de Mgr Seghers qu'ilspossédaient, surtout Mgr De Xeve, le vénérable recteur du Séminaire américain de Louvain.
Grâce à leur concours, j'ai ])U réunir deux cent soixante-
dix-huit lettres écrites de la main du saint Evêque; j'en ai recueilli aussi une centaine émanant de Mgr Demers, premier évêque de Vancouver, ou d'autres ecclésiastiques, compagnons de labeur de Mgr Seghers.
Outre ces documents et ceux qui m'ont été gracieusement communiqués de toutes parts, j'ai trouvé de nombreuses données dans les articles des Pères Van Rensselaer (i) et Tosi (2), et dans plusieurs revues et journaux de l'époque. Mais le rapport du P. Barnum sur le meurtre de l'x^rchevêque m'a été surtout d'une grande utilité. Ce travail prend une importance capitale de ce que l'auteur a passé plusieurs années en Alaska, et a écrit d'après les renseignements donnés par des témoins immédiats (?.).
J'ai pu de cette manière reconstituer à peu près intégralement la vie de l'héroïque missionnaire.
L'esprit et le cœur de Mgr Seghers se révèlent d'une manière souvent saisissante dans sa correspondance. Le lecteur en retrouvera des passages nombreux et relativement considérables dans tout le cours de l'ouvrage. Il y verra l'élévation de pensée et de sentiment de cet homme remarquable, en même temps qu'il appréciera la délicatesse de sa plume. Malheureusement beaucoup de ces extraits sont traduits de l'anglais ou du flamand, et j'ai peur que la traduction n'ait trop gâté la touche fine de l'original.
(1) The Apostic af .Uaskfi.àvi\\% VAmcrkan Catholic QuarterU/ Kcinew, janvier 1888.
(•2) Alaska, dans la Ciciltà CatMica. 181)3.
(3) True account of the Munkr of Archhishoii Sc'(/hcrs, dnua VAmcricaH Catholic Qiiartai// Review.
J'ai eu en vue, dans ce travail, de faire connaître un grand homme trop ignoré, une gloire de l'Eglise, une gloire de notre Belgique.
J'espère y avoir réussi, grâce à l'aide qui m'a été si généreusement prêtée.
Puisse ce travail contribuer en quelque manière à glorifier Dieu dans son Serviteur.
liNTRODUCTION.
Le Christ avait dit à ses Apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations. » Il avait ajouté : « Ayez confiance; vous souffrirez; mais j'ai vaincu le monde; vous le vaincrez en mon nom. »
Et les Douze se partagent la terre ; ils marchent, intrépides, à sa conquête. Ils le savent : ils vont au devant des mépris et des souffrances, au devant de la mort ; mais ils vont, oublieux d'eux-mêmes, en quête d'âmes.
Leur premier appel s'adresse au peuple juif; la nation déicide reste sourde à la voix qui la convie au salut ; bientôt Paul laisse tomber de ses lèvres la parole de condamnation : « A'otre cœur s'est endurci, vos oreilles ont refusé d'entendre, vous avez fermé les yeux, de peur de voir! Sachez-le, le salut est envoyé aux nations; elles écouteront! »
Et la voix des Apôtres retentit par la terre entière, et l'écho s'en propage jusqu'aux confins du monde.
L'Eglise, fidèle à la mission (pii lui a été confiée en ses premiers Chefs, n'a cessé de travailler à répandre i)ar-
Mgr .Srg/iers.
tout la doctrine du Maître, baptisant les peuplesau nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.
La céleste- doctrine tombait, divine semence, dans les âmes, l('vant en floraison féconde au sein des langes du monde romain. Les dames de haut rang, les sénateurs, les proches parents des Césars donnaient leur nom à rp]glise, tandis (pie la foule des plébéiens et des esclaves accourait sous son égide tutélaire. Doux siècles ne s'étaient pas écoulés, et Tertullien ])roclamait que non seulement les villes de l'Empire, mais le Sénat et le palais des empereurs étaient remplis de chrétiens.
Mais les limites du territoire romain se trouvaient trop étroites pour le zèle des envoyés du Christ : les Barbares apprirent qu'un Dieu incarné avait a]>porté la lumière au monde. De nom})reux missionnaires prêchaient en tout lieu le nom du Christ, et presque tous fécondaient de leur sang le sol (pi'ils avaient entrepris de cultiver.
Bient(')t des hordes sanguinaires venues des lointains plateaux d'Asie, puis des cotes septentrionales, couvrent rF']urope de ruines; elles ne cessent de mettre tout à feu et à sang, juscpi'à ce (pie la Foi en ayant tait des chrétiens, en ait fait en même temps des peuples civilisés.
L"Europ(.' était chrétienne, une partie importante de l'Afrique et de l'Asie connaissait et adorait le Christ; mais le monde est l'apanage de l'Eglise; elle no co.ssera d'euvover sur toutes les plages l'élite de ses enfants
que le jour où le inonde entier aura reçu la Foi. A peine une terre nouvelle est-elle découverte, que les hérauts du Christ s'embarquent pour ces lointaines contrées, leur porter ou la Foi ou leur sang. Ce sont les deux continents américains, c'est la Chine, le Japon, l'Asie centrale, c'est l'Afrique, qui ouvrent leurs plaines immenses et leurs vastes vallées; et le missionnaire s'en va, n'ayant que la croix pour arme, à la con(|uête de ces terres nouvelles.
Paciti(iue conquête, qui ne coûte jamais de sang, (pie celui du con(piérant. Le missionnaire va, et il dit : « Je Aous donnerai la vérité, ou je vous donnerai ma vie. » Aussi retrouvons-nous presque toujours, sur les plages civilisées, la tond)e d'un honnne, ou les tombes d'unelégion de héros venus des lointains rivages, et qui ont scellé de leur sang la charte de libération des peuples auxquels ils se sont dévoués.
Aussi faut-il, pour cette œuvre admirable, des hommes (pli aient foulé aux pieds l'amour d'eux-mêmes, des hommes ind)us de l'esprit que le Christ apporta au monde, des hommes décidés à sauver leurs frères au prix de toutes les soutï'rances, de toutes les privations, prêts à la persécution, prêts à la mort. Ces hommes, l'esprit chrétien seul peut les former, cet esj)rit qui, toujours, leur montre rid('al (le leurs désirs, élevé iminensf-ment au dessus des recheiThes de l't'goïsme et des calculs de l'intérêt, 11 peut
se trouver des héros en dehors du Christianisme ; mais l'enseignement chrétien forme les hommes à l'héroïque abnégation, parce ([uil <q)[)ren(l à ses fidèles (ju'il est (juelque chose d'infiniment plus grand, plus nolde, plus désirable que la satisfaction des propres désirs, poui- justes et élevés qu'ils puissent être : le Bien moral, la volonté de Dieu.
Lorsqu'une âme s'attache à cet idéal de toute l'énergie d'une volonté fortifiée par la grâce ; lorsque, dès les premiers ans, elle lutte contre l'égoïsme, pour aimer le devoir, pour aimer tout ce que Dieu lui prescrit d'aimer; cette âme s'élève en des affections sublimes (pii la rendent capable de tous les dévoùments, de tous les sacrifices; elle domine toutes les contingences, aimant Dieu, Dieu seul, et tout en Dieu. Ce travail d'épuration par le(piel l'âme s'élève et monte, en une sublime ascension, jusqu'à l'amour sans mélange du Bien, est l'œuvre de cette chose si décriée par ceux (pii ne l'onl point comprise : de l'ascétique chrétienne.
Car l'ascétique chrétienne consiste tout entière à former la volonté à l'amour pur, sans partage, du Bien en lui-même; à rejeter de la sphère des appétitions tout ce (pli jteut coml)attre ou diminuer cet amour.
Qu'elle est admirable, cette prati(jue du libre arbitre élevé par la loi et Li grâce, combien différente de ce (pie la disent ceux (pii la dénigrent sans la connaître, ceux (pii
la regardent comme un amas de futiles pratiques sans idéal et sans motif.
]\Ies([uine elle serait, si elle n'avait d'autre mobile que la haine de tout ce qui est jouissance et plaisir. Mais telle elle n'est pas, telle elle n'a jamais été; toutes ses pratiques, ses mortifications et ses pénitences, ses prières et ses veilles, ses méditations et ses examens de conscience tendent à la réalisation de cet idéal grandiose : attacher la volonté au Bien dans sa réalité absolue, la détacher des biens subjectifs et passagers, en tant qu'ils peuvent mettre obstacle à l'amour plus grand qu'elle doit laire régner dans le cœur humain .
En vue de cet idéal, elle convie l'homme à considérer cha([ue jour les grandes vérités qui doivent être la norme et le ressort de ses actions; elle l'invite à s'interroger, à scruter les mobiles de ses actes, pour redresser ce ({ui n'est pas conforme à l'ordre ; elle lui conseille de se mortifier, de se vaincre souvent, en faisant l'opposé de ce que l'entraînement lui ferait faire; elle hii enjoint de prier, de dem;uider sans cesse à Celui qui est la Vérité et la Force, de lui donner lumière et constance, de le guider et de le soutenir.
Lorsque l'homme est arrivé, par un travail constant et énergique, à dominer entièrement sa volonté, lorsqu'il a foulé aux pieds tout égoïsme, lorsqu'il a vaincu tous les entraînements et toutes les passions, lors(|u'il n'a jdus d'autre mobile et d'autre règle de ses actes (pie la raison
éclairée par la Foi, il est prêt à tous les dé\'()ûinents, à tous les sacrifices, à la vie d'abnégation, à la mort du martyre. ■ — 11 est prêt à devenii' apôtre.
C'est ainsi (pie le christianisme a formé des apôtres, dans tous les tenî})S. Interrogez la vie do tous ceux dont l'histoire a conservé les noms et les actes ; il n'en est pas un ([ui n'ait <'té Ibrmé à cette dure école.
Qu'ils soient de ceux qui ont suivi le Christ durant sa carrière terrestre; qu'ils soient un Paul, le persécuteur devenu a})()tre ; qu'ils se nomment Boniface, Augustin, Denis, François-Xavier, tous ont trempé leur ;une dans la prière, la méditation, la mortification.
Que si, laissant ceiix que l'Eglise honore comme des saints, nous regardons tant de héros qui ont excité l'admiration du monde entier par leurs vertus et leur courage apostolique, si nous contemplons les Père De Smet et les Père Damien, eux aussi ont formé leur volonté, eux aussi ont appris l'abnégation et le dévoiunent à l'école de l'ascèse chrétienne.
Parmi les apôtres de nos temps, il en est un, grand parmi les grands, admirable parmi les i)lus admirables, dont le zèle a réalisé des prodiges. Malgré une santé plus que chancelante, il a trouvé le moyen de parcourir en tous sens des contrées sans limites, les plus inhospitalières du
filohe; il a visité des peuplades dont le nom seul inspirait la terreur, à ce point (pie l'on considérait comme perdu le malheureux (pi'une tempête ou un hasard cruel faisait aborder sur les cotes (pi'.elles habitaient ; il a porté le nom du Christ en des pays où jamais ce nom n'avait été prononcé ; il a concpiis à la foi catholique le respect des hérétiques et des infidèles.
Ce missionnaire infatigable, c'est le grand Evèque de Vancouver, Monseigneur Charles Jean Seghers.
Doué par la nature d'une intelligence vive et pénétrante, il y joignit une âpre ardeur au travail. Il s'assimilait avec une incroyable facilité les langues et les dialectes les plus divers. Bien que l'anglais ne fut point sa langue maternelle, il avait conquis la réputation d'être un des premiers orateurs des cotes du Pacifique. Outre le flamand et le français, il parlait russe et allemand ; le chinouk, ce dialecte que l'on entend à Vancouver aussi bien que sur la cote du Pacifique et dans l'intérieur du Continent, lui était familier, et il parvenait à se faire comprendre des indigènes de l'Alaska, dont le langage se ramifie en plus de trente dialectes divers.
Sa science étonnait ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, et l'on se demandait où ce missionnaire, toujours en route, trouvait le temps de s'assimiler faut de connaissances. L'étonnement redoublait lorsqu'on trouvait la clef de ce mystère. Pendant ses longues [)érégrinations,
ses livres étaient ses compagnons fidèles et ins<'|)aral)les; et c'était en canot, en traîneau, à cheval, (jue cet liomme avide de savoir faisait ses méditations philosophiques, scru tait les profondeurs de la thé()l(/»>i(', ou sondait les mystères de la nature (^K
Un jour de décembre 1883, le grand Evèque entrait dans la cellule de séminariste de celui qui écrit ces pages. Tout à coup un sourire éclaira ses traits. Il venait d'apercevoir, parmi les livres de la petite hihliothèque d'étudiant, les Qn(es//i)/if\s- j^/u7o.s-ojj///^c(e de Sylvestre Manrns. « 11 m'a fait société si souvent dans mes voyages, » me dit-il, en retirant les volumes de leur rayon, les parcourant dun œil ami.
Il employait toutes ses heures libres ^ l'étude. Il le savait, la science est une des premières forces du prêtre; il était loin de partager cette illusion des superficiels, que pour parler aux ignorants et aux petits, il] ne faut pas de liien profondes connaissances : il se rendait compte que, plus il faut être simple et naïf dans l'exposé d'un enseignement, plus aussi il faut avoir nu'iri la pensée, plus il faut la voir, dans son intelligence, limpide et dépouillée de tout ce (jui peut la ternir. Aussi était-il iulatigable à l'étude, et brùlait-il de la soif de savoir. A la question dun
cl) Le journal dj voyag'e de Mgr Seghers en Alaska mentionne à plusieurs reprises les livres (juil a lus en route, et les n'>tos qu'il a écrites aux haltes.
ami lui demandant ce qu'il pouvait faire des livres sans noml)i'(i (ju'il ne cessait de se flxire envoyer d'Europe, il répondait : « Un Evèque sans livres est un soldat sans armes ; » (^) et lors de son dernier départ pour les régions j)olairos, d'où il ne devait j)lus revenir, une de ses plus instantes recommandations était : <( Soignez la l)ibli()thèque, » cette ))il)liotliè(pie ({ui avait été son œuvre à lui, à la(pielle il avait consacré une grande partie de son patrimoine, et qu'il léguait à son diocèse.
Lorsqu'on 1S69, il accompagna Mgr Deniers, son Evè(pie, au Concile du Vatican, il s'embarqua avec le bagage relativement léger de connaissances canoniques, retenu d'études courtes et spécialement destinées à former un homme d'action bien plus qu'un homme de science. A son retour de Rome, il possédait la législation ecclésiastique à fond. On ^■it plus tard des spécialistes se divertir à lui citer en discussion tous les auteurs de quelqu' importance. Il les avait lus tous ; il connaissait leurs opinions et leurs arguments, et en avait fait la plus judicieuse critique.
Il suivait avec un intérêt passionné les questions du jour. « Saint Paul vivant en notre temps se ferait journaliste, » a dit quelqu'un. Mgr Seghers se fit journaliste lorsque l'occasion et le loisir s'en présentaient, et les arti-
(1) Lettre à M. J. D. M., 10 Décembre 1872.
clés qu'il (loiiiia dans })lusieurs journaux américains firent sensation. Il a pu même écrire : « Saviez-vous que j'ai été pendant (pudcpie temps (piasi-éditciu* de journal"? » vl)
C'était un travailleur intatiga))le. Il trouvait sa seule récréation dans la nnisique. Il (hait nuisicien dans l'ànie, possédait une belle voix bien cultivée, et composait pari'ois quelques morceaux, qu'il prenait plaisir à enseigner lui-mèin(^ aux chantres de son église. Ces talents lui lurent de la plus grande utilité dans ses missions. L'attrait des peuples primitifs pour la nuisique est frappant, et cet art est un puissant moyen d'action sur les Indiens.
Mgr Seghers mit aussi à profit ses aptitudes musicales pour noter les chants des diverses peuplades (pi'il eut l'occasion de visiter.
Ces connaissances lui furent encore d'une grande utilité pour concevoir et taire exécuter un projet de réforme de la musi(pie religieuse. Son influence en cette matière eut les plus heureux résultats dans l'archidiocèse d'Orégon et dans toute la province.
Autant les qualités de son esjjrit é'taient brillantes, autant ('taicnt supérieurs et nobles les sentiments de son coMir.
T'no de ses <pialités caractéristiques était la reconnaissance. Ses lettres en débordent; elle s'y éj)anche avec
(1,. LeUre h M. l'abbé V. L , 4 inai'S 1891.
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une exquise délicatesse. Elle était vive surtout à Tégard de celui ({ui l'avait IbriiK'' à la vie des missions, du vénérable recteur du Séminaire américain de Louvain.' « Cher Père, lui écrit-il, le 13 décembre 18()7, je viens de lire les avis que vous voulez bien me donner. Si vous saviez tout le bien que me font vos paternelles lettres, vous diriez bien sur qu'elles me sont éminemment salutaires. Je ne sais ce que j'éprouve, je me sens les larmes aux yeux; ce n'est pas de tristesse, ce n'est i)as de joie ; peut-être est-ce de reconnaissance ; mon cœur n'est pas à Louvain; il est bien ici; et cependant, tandis que j'écris, il me semlde que mon àme entière s'épanche par ma
plume... »
Il nourrissait ces mêmes sentiments d'atïéction profonde et de vive reconnaissance pour son Kvèque. « Mon Evêque me traite comme son hls, écrivait-il, etje le respecte et l'aime connue un père » (i).
Il s'efforçait encore de faire pénétrer ces sentiments en autrui. A celui qui devait être plus tard son Vicaire Général et son intime ami, M. Jonckau, il .écrivait : « Ce qu'il vous faut apporter aussi, c'est une parfaite soumission à votre Evê([ue, et un sincère respect pour lui. Mais c'est dire trop peu : nous devons aimer notre Evêque, l'aimer comme notre père » (^i.
(1) A Mgr De Neve, 18 avril 1866.
(2) 1'- octobre 1866.
L'iuimilité de cet homme émiiient était remarquable. On le surprenait grandement, lorsqu'on s'occupait de sa personne, et cette surprise était mêlée d'un sentiment pénible. Son liumilité n'était point ce sentiment déprim.ini qui enlève à Fàme le ressort et la spontanéité. Il ^•oulait do grandes choses, et s'en rendait compte; mais il ne voulait point fonder ses entreprises sur lui-même, il ne voulait ])oint en être le ])ut. Sou humilité était le sentiment sublime de celui (jui s'est élevé au-dessus de luimême comme au dessus de ce qui l'entoure, et a porté son esprit et sa volonté en l)ieu. Elle était ce que Sainte Thérèse a si ])ien déhni : « l'humilité, c'est la vérité ; » mais la vérité nettement, vivement, constamment perçue, entrée dans toute l'activité de l'homme : la claire connaissance de Dieu et de ses grandeurs; la connaissance de soi-même avec toutes les humaines faiblesses, avec sa fragilité et son impuissance; la connaissance de soi-même, avec la volonté énergi(pie de s'élever au-dessus de ses misères, avec le courage de les regarder en face, et de les confesser.
Ce lier courage de l'humilité, il le })Ossédait à un haut degré ; témoin ses lettres au IVésident du Séminaire auKTicain, dans lesquelles il ouvre son cohu* tout large, sans dissimuler ses faiblesses, disant en toute sinqdicité ses défaillances, ses lâchetés d'ini moment, tout, en un mot, tout ce (pli se passait en lui. T'ne chose frappe en cette correspondance admirable : laibbîsses et victoires, décourage-
ments et triomphes, tout cela est dit, lorsqu'il y a utilité à le (lire, du ton simple et net de celui qui parle sans faire de retour sur sa personne, sans songer, pour ainsi dire, qu'il parle de lui-même.
Cet esprit d'humilité, joint au respect et à l'amour pour ses chefs, faisait de lui un modèle de soumission et d'obéissance.
Et toujours, l'âme de cette soumission, de cette obéissance, était la volonté supérieure de Mre le bien, de sauver des âmes, de glorifier Dieu. Il s'était otfert à lui pour travailler à sa gloire : il s'était donné tout entier à ce grand dessein. Dès ce moment, il était un soldat dans l'armée de son Dieu : il le savait, un soldat, doit avant tout être à la disposition de ses chefs. Les ordres des supérieurs, il les exécutait parce qu'ils étaient pour lui la formule du devoir ; sans les discuter, sans les examiner, — en souffrant parfois vivement, comme lorsque son Evêque lui défendait d'aller travailler parmi les Indiens, — mais obéissant en toute soumission et de grand cœur.
Cet esprit d'obéissance était la cause de sa vive antipathie pour tout ce qui sentait l'attachement à la volonté propre. Ses lettres sont pleines des expressions les |»lus vives, stigmatisant cette orgueilleuse indépendance. Il sentait que l'obéissance est la loi universelle et la première condition d'un travail harmonique et efficace; et il souffrait inunensément en voyant exalter, parfois même, hélas!
parmi le clergé, cet amour de l'indépendance dans lequel des esprits étroits croient trouver la plus haute expression de la liberté. <( Je hais cette conception de la liberté et de l'indépendance. J'ai besoin de trouver quelqu'un qui me parle un langage qui résonne trop rarement à nos oreilles. Je trouve dans ces idées et ces conceptions une telle opposition avec l'esprit catholique, qu'elles m'inspirent le dégoût. Mais je touche un sujet qui me ferait écrire des pages, si je développais ma pensée, » (i)
Ce cœur assoitfé du salut des âmes sentait combien est nécessaire à l'action sacerdotale le plus parfait esprit de soumission ; lorsqu'il voyait de près combien l'action apostolique est entravée par l'esprit frondeur, plein de confiance en soi-même et de mépris pour l'autorité, cet esprit qui règne en maître dans le Nouveau Monde plus encore que dans la vieille Europe, son cœur se brisait de douleur, et se soulevait de dégoût.
Mais la caractéristique de cette grande âme, c'est son indomptable énergie et son dévoûment sans liornes.
L'enthousiasme aveugle, qui refuse de voir les difficultés et précipite inconsidérément dans les aventures, lui était inconnu.
« Ce ([u'il vous faut apporter, écrivait-il dans la lettre à M. Joncknii <iiio nous citions lnnl(')t *'-^', c'est une provision
(Ij A M-T De \eve, !«■• Août 1867. (2) 1" octobre 1866.