‹ Mgr Seghers, l'âpotre de l'Alaska [microforme]Chapitre 14 sur 52 · ONE: PE · texte numérisé non relu

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se trouve ici, l’a révélé au grand jour, sage, courageux et prudent, comme il l’est. M. Seghers a une mer à boire, car c'est par lui que tout est dirigé, et je ne suis que son instrument. » Et M. Jonckau ajoute quelques détails au sujet des travaux de son vénéré collègue : « Hier il a baptisé au couvent cinq jeunes filles païennes : leur conversion est due à son zèle. L'an passé, il a formé deux jeunes filles à l’état religieux, et converti un protestant dont il espère faire un bon prêtre. J'apprends un dialecte indien au moyen duquel on peut se tirer d'affaire chez ces sauvages ; jusqu'ici il n'y a que M. Seghers et le Vicaire-Général qui s'occupent d'eux. C’est M. Seghers qui parle le mieux leur langue, qui lui sert à envoyer, de temps en temps, une âme indienne au ciel. »

Cependant le mal faisait de rapides progrès; le 18 mars 1868, puis les quatre jours suivants, le pauvre prêtre se remit à cracher le sang, ou plutôt, comme le dit M.Jonckau,« à le vomir à pleins poumons. (1) » Aussi les craintes les plus vives se font jour,et l’on s'attend à la mort de cet ouvrier apostolique si nécessaire au diocèse éprouvé déjà de tant de manières ; lui-même ne se fait pas illusion, et il accepte de grand cœur la mort, s’il plait à Dieu de la lui envoyer (2). Alors enfin il se décide à prendre un peu de repos chez son ami M. Brondel, qui occupait la mission de Steilacoom, dans l’Orégon, à peu de distance de Vancouver. A peine eût il repris quelques forces, qu’il se remit au travail. L

Peu de semaines après, il lui incombait une des missions

(1) Lettre du 22 avril 1868.

(2) « Je suis prêt à quitter cette vie, si c'est la volonté de Dieu ; mais, comme dit souvent notre Evêque, après S. Martin, si adhuc popu lo tuo sum necessarius, non recuso laborem.» — Lettre du 11 mai 1868, à Mgr De Neve.

Un drame à la Côte-Ouest

les plus pénibles qu'un prêtre puisse avoir à remplir : il dut assister dans leurs derniers moments trois malheureux Indiens condamnés à mort. La Providence lui avait ménagé cette occasion de voir une partie de Vancouver où jamais, jusque là, un missionnaire n’avait pénétré, et qui serait redevable,ur jour, à cette première visite, du bienfait de la conversion et de la Foi (1).

Au mois d'avril 1868, un navire américain, le Jon Bright, quittait la baie de Puget pour se rendre en Australie avec un chargement de bois. Des brouillards épais et des vents contraires empêchèrent le navire de poursuivre sa marche; il fut poussé vers la côte occidentale de l’île Vancouver. En cet endroit, où la navigation est extrêmement dangereuse, une tempête etfroyable surgit! Le bâtiment, exposé à toute la fureur des venis de la haute mer, et battu par les vagues terribles du Pacifique, perdit bientôt son gouvernail, et s’en alla à la dérive, droit aux écueils qui bordent l’ile. Tout était perdu. L'’équipage, une vingtaine d'hommes, se jeta dans les barques pour gagner la terre, mais hélas ! ils furent tous engloutis par les flots !.…. Une vague immense passa sur le navire, broyant une partie du pont, qui, dans sa chute formidable, écrasa la domestique du capitaine et les deux enfants de celui-ci. Le pauvre officier se réfugia avec sa femme dans les agrès du navire. Le bâtiment se jeta avec un craquement horrible sur des rochers à fleur d'eau. Le capitaine et sa femme se laissèrent tomber à la mer, et marchèrent à gué jusqu’au rivage. Ils bénissaient, sans doute, la Providence de les avoir sauvés

(1) Nous trouvons les éléments de ce récit dans une lettre de M. Sèghers à Mgr De Neve, janvier 1869.

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d’une manière si extraordinaire, mais ils devaient subir un sort plus cruel que celui de leurs compagnons.

Les sauvages étaient aux aguets. Un Indien, nommé Katkino, tua l’infortuné capitaine d’un coup de fusil. Un autre, Anetchachist, aida la malheureuse femme à sortir de l'eau ; mais quand elle fut près du bois, encore appuyée au bras de celui qu’elle appelait son sauveur, celui-ci sortit un pistolet de dessous sa couverture, et étendit morte à ses pieds la malheureuse naufragée.

Un mois après ce massacre, un Suédois, nommé Christianson, se rendait en schooner sur la côte ouest de l’île, pour faire des échanges avec les Indiens. Il apercut les débris du navire. Arrivé au village, il vit dans les loges des Indiens, des habillements de Blancs, des coffres, des livres. En jetant ses regards sur le rivage, il découvrit des cadavres à moitié enfouis dans le sable, et déjà décomposés. Il se hâta

de se rendre à Victoria, pour avertir le gouverneur, et le prier de châtier les Indiens ; car la vie des Blancs n’était plus en sûreté dans ces parages. Le navire de guerre, le Sparrowhaïck, ayant à bord le procureur de la Reine, fut envoyé aussitôt à la recherche, et revint avec les deux présumés coupables ! Katkino avoua son crime. Anetchachist, au contraire, loin d’avouer sa faute, protesta qu’il avait fait tout ce qui était en lui, pour détourner les Indiens du crime qu’ils méditaient ; il persista jusqu'à la fin dans cette déclaration.

Une chose donnait quelque vraisemblance à ses dires. Il avait aspiré à devenir le chef de sa tribu ; il avait même quelques partisans. Ceci lui attira la haine mortelle du vieux chef et de son parti; c’est sur les dépositions de son compétiteur

Conversion des condamnés

Voyage à Hesquiat

qu’il fut condamné (1). D'ailleurs, la conviction du juge était que tous les Indiens de la tribu avaient participé au crime ; le châtiment de ces deux hommes devait faire trembler les autres pour l’avenir.

Tandis que les deux condamnés attendaient le supplice, il advint que M. Seghers fut appelé par un autre Indien, condamné à mort lui aussi. Katkino et Anetchachist, voulurent, comme leur compagnon d’infortune, entendre parler de Dieu. Le missionnaire les instruisit, et les malheureux se préparèrent à mourir en chrétiens.

L’exécution devait avoir lieu sur le théâtre du crime. Le Sparrowhkawk leva l’ancre le jour de la fête de S' Anne, vers deux heures après-midi. Ce fut à bord de ce navire que le missionnaire administra le baptême aux néophytes.

A peine la cérémonie était terminée, que le roulis plus intense annonça qu’on avait quitté le détroit de San Juan de Fuca, et que l’on était secoué sur les vagues du Pacitique. [n’y avait pas de vent, mais, comme d'ordinaire en pleine mer,

la houle était forte. Les vagues majestueuses arrivaient : lentement les unes après les autres pour prendre le navire en

flanc ; et, le secouant durement, elles faisaient sentir comme elles le broyeraient si elles étaient en colère!

Le temps était brumeux ; le courant de la marée montante avait fait dériver le vaisseau d'environ quinze milles. On allait à toute vitesse; mais voici que le navire s’arrête court avec une secousse épouvantable! Il venait de se jeter sur un rocher à fleur d’eau. Le capitaine commande vapeur arrière; mais la machine joue en vain, le navire

() Plus tard on reconnut que le malheureux était innocent.

ne bouge point. Aussitôt le commandant appelle tout le monde sur le pont; les matelots recoivent ordre de lancer les chaloupes; deux pompes sont placées pour vider la cale; mais heureusement le navire ne faisait pas eau. Après de longs efforts, le bâtiment fut dégagé, et continua sa route, n'ayant subi d’autres avaries que quelques plaques de blindage faussées. |

Mais on avait dépassé le hâvre d’Hesquiat, dans lequel on devait prendre terre, et l’on se trouvait bien près de la pointe où avait échoué le Join Bright, Le brouillard empécha d’atterrir, et l’on passa la nuit à croiser au large, loin de la côte et de tout danger, pour entrer dans le hâvre le lendemain vers deux heures après-midi.

Chemin faisant, on rencontra un vieil Indien, qui, seul dans son canot, s’occupait gravement à la pêche. Le capitaine lui donna ordre de mander aux sauvages de sa tribu qu’ils eussent à venir au plus vite, pour être témoins de l’exécution. Ce bon vieux écouta avec beaucoup d’attention et de politesse, mais il continua tranquillement sa pêche, et, avec un flegme incroyable, il s’éloigna du bâtiment, à la grande déception du capitaine.

Enfin on jeta l’ancre. Bientôt deux sauvages arrivèrent à bord et, sans crainte, ils s’assirent tranquillement, avec une indifférence parfaite et une extrême apathie. Un autre canot amena le frère d’Anetchachist. L’entrevue fut émouvante. Le condamné pleurait amèrement. Il pria son frère d’avoir soin de sa femme et de ses deux enfants ; mais celui-ci ne paraissait que médiocrement ému de la douleur de l’infortuné ; il l’écoutait avec une froide indifférence, le sourire sur les lèvres!

Il promit cependant d’avoir soin de la veuve et des orphelins,

L'exécution

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Enfin les ouvriers s’embarquèrent pour construire l’échafaud. Les sauvages venus à bord s’en retournèrent, en promettant d'amener, le lendemain de bonne heure, tous les guerriers de la tribu pour assister à l’exécution. Le lendemain, le missionnaire descendit à terre pour y célébrer la Sainte Messe, la première, peut-être, qui eût jamais été célébrée en cet endroit.

Bientôt une dizaine de canots amenèrent environ quarante cinq sauvages. Deux chaloupes, montées par des soldats, les prirent en flanc, pour les conduire au lieu du supplice. Le prêtre s’embarqua aussi dans une chaloupe avec les deux prisonniers; le magistrat et plusieurs officiers du navire prirent place dans la même embarcation.

Plusieurs fois pendant le trajet, les deux pauvres pénitents levèrent les veux vers le Ciel, et firent une ardente prière, dans laquelle ils demandaient à Dieu « de les attirer à lui après la mort! » Ts s’interrompaient de temps en temps par de douloureuses exclamations plusieurs fois répétées. Enfin, on arriva à l’endroit du supplice; les sauvages se. divisèrent en deux groupes, et s’assirent au pied du gibet. Les soldats formèrent deux lignes, de chaque côté des Indiens. Dès que les deux prisonniers eurent les bras attachés, M. Seghers monta avec eux les degrés de l’échafaud. Arrivés sur la plate-forme, les condamnés prirent la parole, et parlèrent avec onction du bonheur qu’ils avaient eu, d'apprendre à connaître le vrai Dieu. Ils s’exprimèrent aussi sur le déplorable aveuglement, dans lequel se trouvaient leurs frères ignorants; enfin ils remercièrent le Prêtre de la parole de Dieu qu’il leur avait communiquée: « Autrefois, disaient-ils, il faisait nuit dans notre cœur, mais la parole du Prêtre y à

amené la clarté du soleil. » Ils terminèrent leur discours par une dernière prière en forme de cantique. Alors, le bourreau leur mit le masque noir sur la figure et la corde au cou,

En attendant le signal du magistrat, le missionnaire leur dit encore, dans leur langage, ces paroles de foi : Zsarak Hawitl : n’y a qu'un seul Dieu.

Anetchachist s'écria : « Oui, iln’v a qu’un seul Dieu !.. » Au moment où il achevait ces mots, les planches s’entr'ouvrirent, et les malheureux s’agitèrent convulsivement, suspendus entre le ciel et la terre!

Après l'exécution, s’approchant des sanvages spectateurs de cette scène terrible, le missionnaire leur adressa quelques mots en chinouk; l’un d’entre eux les traduisit en leur langue. Il leur parla de Dieu, et essaya de leur faire comprendre combien ils étaient malheureux , dans l'ignorance où ils vivaient. À voir leur étonnement en écoutant ces paroles, il était facile de comprendre qu'ils n’avaient jamais prêté l'oreille à semblable langage : c'était du nouveau pour eux. M. Seghers s’offrit à venir de temps en temps les visiter; mais l'interprète répondit froidement : Wyhka tomtom ; c’est comme vous le voulez.

Leurs cœurs n’étaient pas encore préparés à recevoir la parole de Dieu.

Etat de santé précaire

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