‹ Mgr Seghers, l'âpotre de l'Alaska [microforme]Chapitre 21 sur 52 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Deuxième voyage er Alaska : de Victoria à Nulato.

Depuis le voyage qu'il avait fait en 1873, le long de la côte Sud d’Alaska, l'Evêque de Vancouver avait toujours les yeux fixés sur ce vaste pays qui avait tant besoin de secours ; sans cesse il cherchait l’occasion d’atteindre le Nord- Ouest de la presqu'ile; quatre années s’étaient passées sans qu'il la trouvât. |

Les fonds manquaient d’ailleurs pour un voyage aussi dispendieux. La Providence lui envoya de plusieurs côtés des ressources abondantes, et les circonstances paraissaient plus favorables. Mgr Seghers décida de donner suite à son projet. Son premier dessein était de partir seul pour ce voyage, qui devrait durer plus d’une année, dans un pays presqu’inconnu. « Je ne compte pas prendre de prêtre avec moi, écrivait-il au P. Brouillet, à moins que je n’obtienne de larges ressources pécuniaires, J’ai donc cette perspective qui donne le frisson, de passer plus d’une année dans les régions glaciales du Nord, à donner des secours spirituels aux autres, sans avoir personne qui m'en donne! Mais ce n’est rien ; j’ai foi en la divine Providence et en la sainte Mère de Dieu. » (1)

(1) Lettre de Mgr Seghers au P. Brouillet, 30 janvier 1877.

Le P. Brouillet, auquel cette lettre était adressée, était Commissaire du Bureau indien. Il fut heureux de faire attribuer un généreux subside à l’héroïque missionnaire qui faisait preuve d’une si rare abnégation.

Celui-ci partit de Victoria le 8 juin, avec un de ses prètres les plus zélés, M. Mandart, qui avait visité plusieurs fois les côtes méridionales du pays. Le 17, ils s’embarquaient à Port Townsend dans le territoire de Washington, à bord du S. Paul, de l’« Alaska Commercial Company ». Le Capitaine Erskine et les officiers du bord entouraient l’Évêque de leur respect, et tous les passagers lui prodiguaient les marques de l'admiration la plus vive pour ses vertus et ses incomparables mérites.

Dans les premiers jours de la traversée, le temps fut rude, et le missionnaire souffrit beaucoup du mal de mer. Le vent était contraire, et soufflait avec une extrême violence. Les marins, avec leur esprit superstitieux, attribuaient à la présence des missionnaires ce fâcheux contretemps. L'un d’entre eux surtout murmurait hautement : « L'année dernière encore, disait-il, j'ai éprouvé la fâcheuse influence des prêtres. Je quittais Unalaska, lorsque des prêtres Russes montèrent à bor” ; nous eùmes vent contraire durant toute la traversée, et nous mimes dix-sept jours à arriver à S. Francisco. » — Mgr Seghers de prendre la parole avec sa bonne humeur habituelle, et d’opposer expérience à expérience : « En 1864, dit-il, je prenais passage à bord d’un schooner qui devait me porter à Nanaïmo. Le jour où nous devions mettre à la voile, je m'aperçois que la navire était parti. Mais le calme plat était si parfait, que le schooner était en paune devant Beacon-Hill, à attendre qu’un petit

Départ pour l'Alaska.

souffle voulût bien enfler ses voiles. Je prends une barque et me fais transporter à bord. À peine ai-je mis le pied sur le pont, qu’une délicieuse petite brise se lève; en deux jours nous sommes à Nanaïmo. N’est-il pas évident que, sans mon arrivée, le schooner attendrait le vent encore aujourd'hui? » Il eut les rieurs de son côté; pour mettre le comble à son triomphe, le lendemain un bon vent du Sud- Ouest faisait filer au navire ses treize nœuds.

On naviguait depuis bientôt deux semaines; un épais brouillard pesait sur la mer, et depuis le Cap Flattery, on n'avait pas vu de terre. Sûr néanmoins de sa course, le capitaine fait stopper, assurant que l’on se trouve exactement à l'entrée du havre de S. Paul dans l’île Kodiak. Quelques heures plus tard, le brouillard se levait, découvrant le grandiose panorama de l’île, avec sa haute montagne neigeuse, obélisque immense dressé sur un socle de vertes collines, au-dessus d’une côte toute rongée par l'Océan. Le S. Paul entra dans le havre, où l’on resta à l’ancre toute la nuit : on était à 1290 milles de Victoria.

Le mercredi 28 juin, il y eut fête à bord : un baptême avait lieu, celui d’une montagne qui se dressait majestueuse sur la côte d’Alaska Le capitaine Niebaum, un des passagers, demanda le nom de cette magnifique mon‘agne : mais aucune carte, aucun livre ne donnait de renseignements sur ce monarque inconnu de la côte. Le capitaine du bord voulut laisser à Mgr Seghers l’honreur de lui donner un nom, et celui-ci, pour reconnaître les procédés courtois dont il avait été l’objet, décida que la montagne porterait le nom du capitaine ; elle fut baptisée : Mont Erskine. Le nom fut acclamé par l'équipage, puis inscrit à la carte par le capitaine Niebaum,

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qui fit saluer d’uu triple hourrah ! le géant à la coiffe blanche,

Le soir, on jetait l'ancre derrière un îlot, pour s’abriter du vent qui soufHait avec rage.

Pour tromper les ennuis de cette halte forcée, tout le monde se mit à la pêche, et l’on put s'assurer de l’incomparable abondance de poisson dans ces eaux. En deux ou trois heures les lignes avaient amené plus de cent grosses pièces, morues et autres.

Le Dimanche 1° juillet, on était à l’ancre dans la baie de ewlek devant Unalaska, à 750 milles de Kodiak.

Le 9 juillet, on atteignait l’ile S. Paul dans la mer de Béhring ; on descendit à terre. En retournant en canot au steamer, les voyageurs jouirent du rare spectacle des ébats d’un lion marin qui, la tête dominant les flots, suivait l’embarcation à peu de distance. Il était de rare beauté et d’une taille exceptionnelle, celle d’un bœuf. L’admirable animal mérite en vérité son nom, pour sa fierté et sa ressemblance avec le roi du désert.

L'ile S. Paul est renommé pour le nombre de veaux marins qui y afHuent, et animent les eaux de ces parages. Les “oyageurs en virent une troupe si nombreuse que la mer en était noire sur une vaste étendue. Leurs cris étaient assourdissants. Le navire s'arrêta devant une autre troupe, d'un millier de têtes, cernée par quelques indigènes qui les abattaient à coups de gourdin. La peau de ces bêtes est le principal article de commerce du pays.

Le 14 juillet, fête de S. Bonaventure, les missionnaires étaient en vue du terme de leur voyage, l'ile S. Michel. Un temps splendide semblait leur souhaiter la bienvenue, Ils abor-

dèrent, et rendirent grâces à la Providence qui leur avait rendu

AS. Michel,

Des. Michel à Nulato.

cs 00

heureux ce trajet de 2830 milles, la première étape de leur longue expédition.

NS. Michaels Redoubt est un petit groupe de trois ou quatre maisons, habitées par quatre Blancs et quelques créoles. 11 y avait peu de chose à faire sur cette côte, dont les habitants sont pervertis par le contact des pêcheurs de baleines, et par le wiskey que ceux-ci leur ont appris à boire en quantités énormes. C’était un champ de travail; mais il fallait le réserver pour plus tard, et commencer par les populations de l’intérieur. Mgr Seghers avait donc décidé de remonter le Youkon sur une longueur de 1800 milles, jusqu’à la frontière Est de l’Alaska. Le petit bateau à vapeur qui dessert le fleuve chaque année, venait de partir ; le trajet devait s'effectuer partie à pied, partie en canot.

En attendant que l’embarcation qui devait le mener à Unalakleet, fût prête à appareïller, l’Evêque se mit à recueillir des renseignements sur le pays, sur la géographie, sur le climat et la population, mais surtout sur la langue, ou plutôt les langues des indigènes.

L'entreprise apparaissait gigantesque.

I n’y à pas moins de trente-trois dialectes divers, et les mots de ces idiomes sont d’une longueur démesurée. Toutes les notions européennes sont à réformer; les conceptions numériques elles-mêmes semblent étrangement brouillées chez ces populations.

M. Mandart estimait qu'il faudrait vingt-cinq ans pour visiter toutes les peuplades, et l'estimation ne semble pas exagérée, si l’on considère l’étendue du pays.

Mgr Seghers et son compagnon quittaient le Fort S. Miche] le Jeudi 19 juillet. [ls avaient fixé l’itinéraire par Unala-

en ; Dee

kleet et Ulubuk, qu'ils devaient atteindre en canot, pour faire route ensuite à pied par dessus les montagnes. Ils voyagèrent tout le jour et la nuit suivante, dans une petite barque à rames, dépassant le village Indien de Kegitowruk, donblant ensuite le sauvage cap Tolstoï. Ils arrivaient le lendemain, épuisés et affamés, au village d'Unalakleet, et y dressaient leur tente.

Nos voyageurs engagèrent quatre Indiens qui devaient plus tard leur servir de porteurs ; ils louèrent une 4edarrah, — UN canot construit en peaux, — pour remonter la rivière d'Uubuk. Les Indiens du pays emploient aussi une espèce de canots plus petits, tout en peaux également, entièrement couverts, sauf deux ou trois ouvertures destinées à recevoir les voyageurs, Plns haut sur le fleuve. on emploie des embarcations d’écorce de bouleau. si lécères que les plus grandes se soulèvent sans peine de la main.

A Uluhuk on servit un festin : du lard et du biscuit arrosés d’une coupe de thé. La petite caravane fut bien tourmentée par les moustiques, la plaie de l'Alaska. Ces insectes harcèlent le pauvre voyageur; ils se jettent sur lui, non par légions, mais par millions et milliards. Ils s’abattent sur les mets et dans les boissons ; à peine a-t-on ouvert la bouche pour parler ou respirer, qu’une demi douzaine de ces petits démons s’y sont introduits, ont pénétré dans la gorge, et une vigoureuse quinte de toux suffit à peine à les expulser On songe sans le vouloir à la troisisme plaie d'Egvpte. Soigneusement roulés dans leurs couvertures, sans laisser la moindre partie du corps exposée aux dards de ces voltigeurs hostiles, les voyageurs passèrent une nuit paisible au milieu d’une nuée d’ennemis.

Le lendemain dès cinq heures, Mer Seghers, le P. Man-

dart et les quatre Indiens étaient en route, chargés chacun selon ses forces, et s'engageaient dans la Zundra. C'est aiusi que l’on nomme les régions basses et marécageuses de l'Alaska. Le sol en est couvert d’une mousse élastique et humide, si bien qu'à chaque pas on s’y enfonce jusqu'aux chevilles, et parfois jusqu'aux genoux. C’est dire assez combien pénible est la marche sur un pareil terrain.

L'équipement des voyageurs était bien pittoresque par dessus leurs vêtements ordinaires, ils portaient la #amleeka : c'est un habillement imperméable, muni de manches et d’un capuchon, le tout d’intestins de veau marin; il est presque transparent et très lécer. Une ouverture au sommet permet de passer le tête comme on la passe dans une chasuble. Les gants de peau, les bottes sans semelles ni talons, un moustiquaire devant la figure complètent l'équipement. Les Indiens portent les cheveux du sommet de la tête tailiés tout courts, et, dans leurs kamleekas, ils semblent autant de moinues à la grande tonsure.

On avait fait cinq lieuset demie sur je pénible terrain que nous avons décrit; on avait pris un repas de saumon, dont quelques baies cueillies dans la Tundra avaient fait le dessert ; lorsque l’Evêque voulut se remettre en marche, il sentit ses forces l'abandonner. Une violente diarrhée et des vomissements continuels, le forcèrent à s'arrêter et à faire dresser la tente sur le versant d’une montagne. Une nuit de bon sommeil lui rendit quelques forces, et le lendemain à neuf heures, la caravane se remettait en route. L’Evêque n'avait pu prendre qu’une tasse de thé et un petit morceau de biscuit.

Trois ou quatre montagnes furent franchies, et après une

marche ininterrompue de dix heures, les voyageurs s’arrètè-

rent en un endroit où ils trouvèrent du bois. Ils purent v faire un bon repas : deux écureuils que mangèrent les indigènes, deux perdrix pour les Européens, produit des coups de fusils tirés chemin faisant, en formaient le menu. Is n'avaient pu emporter que peu de provisions de bouche, et devaient compter larg, ment sur ce que la Providence leur enverrait : aussi leur prière était fervente lorsqu'ils demandaient : « donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien. »

Après le repas, il fallut franchir la rivière d'Uluhuk. Ts en avaient passé plusieurs déjà ; parfois ils avaient dû marcher dans l'eau, en longeant les rives; ici le passage fut facile.

La nuit suivante, ils dormirent dans un petit bois, près d'un ruisseau à l'eau glaciale. La pluie tomba à torrents jusqu’au matin, et rendit le chemin presque impraticable.

Ils marchèrent tout le jour à travers d'inextricables broussailles, dans de profonds ravins ou de tortueux sentiers de montagne, Après-midi, il fallut escalader une seconde chaine de hauteurs. Les prêtres venaient de réciter les Vêpres de NS Anne, lorsqu'is apercurent dans le lointain le Youkon, qui avait l'aspect d’un lac plutôt que d’un fleuve.

De nombreuses traces d’ours et d’autres fauves les obligeaient à se tenir sur leurs gardes. Heureusement la seule rencontre désagréable fut celle d'un loup, qui, d’ailleurs, disparut lestement dans les fourrés.

Le lendemain ils avaient atteint les rives du Youkon au dessous de Lofka et continuaient leur route le long du fleuve. Une hutte abandonnée leur offrit un gite relativement confortable. Les vêtements furent séchés, et deux faucons tués par un Indien firent les frais du repas. Les voyageurs trouvèrent la chair de ces oiseaux succulente ; les estomacs d’explorateurs ne sont guère capricieux.

Sur le Youkon.

HS

Restait à résoudre la question conment on remonterait le fleuve. Mais un trajet de quatre-vingt milles dans le Pereuoz (« portage ») donne plus envie de dormir que de débattre les questions les plus palpitantes d'intérêt, Toute pensée inquiétante fut repoussée, et l’on dormit jusqu'au lendemain,

Le 27 était un Vendredi. L'un des Indiens découvrit une certaine quantité d'wka/i, poisson séché, déposé là par un Indien, nommé Tom, qui recut plus tard payement de la marchandise qu'on lui avait achetée par présomption de son consentement. Pendant que Mer Seghers et son compagnon mangeaient d’excellent appétit l’ukali, un des Indiens vint annoncer qu'une bedarrah remontait le fleuve. C'était la barque d’un commercant qui avait quitté S. Michel le 3 juillet. Celui-ci accueillit volone tiers les voyageurs à bord de son bateau, pour les transporter à Nulato.

La traversée dura quatre jours.

L'admirable fleuve que le Youkon! On en évalue la lonœueur à 2800 milles environ ; à 600 milles de son embouchure il a encore près d’une lieue de largeur. Il porte des noms différents parmi les diverses peuplades qui en habitent les rives, et les géographes ont cru longtemps qu'il y avait là des cours d’eau distincts. Les Russes, qui l'ont connu près de la mer, l'ont appelé Hevihpak, ainsi que le nomment les habitants de la côte; c'est le nom qui a longtemps prévalu en Europe; les Indiens du haut du fleuve l’appellent Youkon ; c’est l'appellation qu'il a reçue en Amérique.

Le Youkon coule entre deux rives d’un caractère absolument différent ; le fleuve est si large, que rarement on peut les apercevoir toutes deux. Au Nord, de hautes et massives montagnes, des pics, des falaises abruptes. Au Sud, un pays bas et

marécageux, s'étendant à perte de vue.

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