CHAPITRE I
Réception à Portland. — Première tournée pastorale. — Appréciations diverses.
Mgr Blanchet, le vénérable archevêque d'Orégon, l’apôtre de cette contrée, épuisé par quarante années de labeurs, sentait ses forces baisser. Il avait exposé au S. Siège son désir de se voir assisté par un homme capable de prendre en main l’administration de son vaste et difficile diocèse. Rome avait comblé ses vœux, en Jui donnant comme coadjuteur avec droit de succession Mgr Seghers, dont le vieil archevêque admirait depuis longtemps le zèle et les peu communes qualités (1). Cette nomination fut accueillie avec la joie la plus vive dans l’Orégon tout entier, et dans le Vicariat apostolique d’Idaho, alors soumis à la juridiction de l’Archevêque.
Ayant mis ordre aux affaires de son ancien diocèse, Mgr Seghers s’embarqua pour Portland, la ville épiscopale d’Grégon ; il y arriva le 1° juillet 1879.
Les catholiques de Portland avaient tenu à recevoir en grande pompe le chef futur de l’Eglise dans cette province. Un cortège magnifique l’attendait au débarcadère; une voiture attelée de quatre chevaux blancs était prête à le recevoir.
(1) Les lettres apostoliques nommaient Mgr Seghers archevèque d'Emèse i. p. i.
La réception.
Aussitôt que le prélat fut arrivé, le cortège se mit en marche vers l’église ; Mgr Blanchet, assisté du R. M. Orth, y attendait scn coadjuteur. I1 lui adressa la bienvenue en ces termes :
« Monseigneur l’Archevêéque coadjuteur, le jour de votre réception dans cette cathédrale, en qualité de mon coadjuteur et futur successeur, est le plus beau de ma vie. Je remercie Dieu et le S. Siège pour votre nomination. Je vous recois à bras ouverts, le cœur reconnaissant, et vous adresse ces paroles de bienvenue de l’Ecriture : Hosannah, béni celui qui vient au nom du Seigneur.
« Vous avez fait un grand sacrifice en quittant votre diocèse, votre cher et zélé clergé, vos bonnes et ferventes congrégations. Mais consolez-vous : vous trouverez dans cet archidiocèse un clergé dévoué, pieux, zélé, ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, des chrétiens exemplaires, courant avec ardeur dans le chemin des préceptes de Dieu et de l’Egilise.
« Ce jour est le jour äx Seigneur ! Je me réjouis et je tressaille de joie; je dis de tout cœur avec les Saints Livres : Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace, quia viderunt oculi mei salutare tuum. — Ad multos annos, mon cher coadjuteur; à vous beaucoup d’années de travail dans la vigne du Seigneur pour le salut des âmes. » (1)
Le R. M. Fierens parla au nom du clergé ; il dit la joie des prêtres d’Orégon, de voir un homme qu’ils avaient appris à aimer et à admirer, devenir le coadjuteur de l’Archevêque,
Mgr Seghers prit enfin la parole : il remercia les catho-
(1) Catholic Sentinet.
liques de Portland des extraordinaires marques de respect et de joie avec lesquelles ils le recevaient. « Ces démonstrations, dit-il, mettent un baume sur les plaies récentes causées par les adieux à un clergé dévoué, à des diocésains aimés. »
€ [ aiderait Mer Blanchet, dans les jours de sa vieillesse, comme il avait aidé Mgr Demers, avec qui l’apôtre de l’Orégon avait planté la Croix dans ce pays. Envoyé pacifique, il irait, la branche d’olivier dans une main, mais le glaive dans l’autre ; car la paix est à ce prix, d’être toujours prêt à la lutte. » (1)
Ce dernier passage de son discours, surtout, frappa l'auditoire innombrable qui se pressait dans la cathédrale. On sentait dans le ncuvel archevêque un homme supérieur par la rare énergie de sa volonté ; on sentait que le gouvernement de l’église d’Orégon était remis en une main ferme et sûre d’elle-même.
Mgr Seghers n’était pas homme à Eésiter longuement avant de se mettre à l’œuvre. Il voulut avant tout se rendre compte par lui-même -de Ja situation du diocèse. Malgré les fatigues de ces deux dernières années, passées tout entières à voyager en Alaska, puis sur les côtes de Vancouver, puis encore en Alaska, il entreprit aussitôt une tournée pastorale, ou mieux, un voyage d'exploration.
Dès le 10 juillet, huit jours à peine après son arrivée, il se met en route (2). Il se dirige d’abord vers l'Idaho (3).
Le jour même de son départ il arrive aux Dalles (4) ; puis il
(1) Catholic Sentinel, juillet 1879.
{2) Lettre de Mgr Seghers à M. J. D. M , 3 novembre 1879.
(3; Le Vicariat apostolique d’Idaho comprenait le territoire de ce nom et la partie de Montana qui est située à l'Ouest des Montagnes Rocheuses.
(4) Catholic Sentinel, correspondance des Dalles, 14 juillet 1879.
Premier voyage en Idaho et Montana.
Une réception chez les Pend’ d'Oreille.
part pour Lewiston et S. Joseph aux Lapwai (1), se rend à la Mission De Smet aux Cœurs d’Alène (2), où il arrive le 19, en compagnie du P. Conrardy (3) et de plusieurs chefs d’Umatilla et des Lapwai. Il poursuit sa route par Schafer’s Ranch, pour Flat Head Agency et la mission de S. Ignace chez les Pend’ d'Oreille, où une réception vraiment grandiose était préparée au « Grand Chef des Robes Noires » (4).
À une lieue de la mission, une escorte de deux cents Indiens à cheval attendait l’Archevéque. Ils avaient revêtu leurs plus riches habits. Une décharge de mousqueterie et des cris joyeux saluent le prélat: les Indiens se forment en deux lignes, des deux côtés de l’attelage, puis ils partent au galop, et tout le cortège arrive bientôt au sommet de la colline où se trouve la mission.
Le P. Giorda, attendait près du cimetière, à quelques centaines de mètres de l’église, avec les Sœurs de Charité,ses dignes coopératrices dans son œuvre de civilisation. Plus loin se trouvaient groupés les employés de l’agence et une foule d’Inuiens, onze cents au moins. L’Archevêque prit la tête du cortège, et l’on se rendit à l’église. Après le Salut, Mgr Seghers parla de la grande œuvre de l’évangélisation de ces peuplades sauvages. Il fit ressortir tout ce que l’on avait fait déjà, montrant les signes manifestes de progrès qu’il voyait autour de lui.
L’Archevêque quitta S. Ignace le 5 aoùt, pour visi-
(1) Catholic Senéinel, correspondance de Lewiston, 29 juillet 1879.
(2) Catholic Sentinel, correspondance de Cœurs d’Alène Mission, 25 juillet 1879.
(3) Le même P. Conrardy, ancien élève du séminaire américain de Louvain, succéda plus tard au P. Damien dans son héroïque mission chez les lépreux de Molokaï,
(4) Catholic Sentinel, 4 septembre 1879.