‹ Mgr Seghers, l'âpotre de l'Alaska [microforme]Chapitre 27 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Deuxième voyage en Alaska : suite. — A Nuklukayet. — Retour à Victoria. — Mgr Seghers nommé Coadjuteur de l'archevêque d'Orégon. — Nouveaux voyages à la côte Ouest et en Alaska.

Le territoire qui s’étend vers les Montagues Rocheuses, au Nord-Ouest de la Colombie britannique, n’avait été visité jusqu'alors par aucun missionnaire. Mer Segbers avait projeté un voyage à travers ce pays.

Ilremonterait le Youkon en traineau jusqu'à Nuklukayet ; de là, au lieu de continuer par le fleuve, où sur une longueur de six cents milles on ne rencontre pas cent Indiens, il remonterait la rivière Tanana, visitant les sauvages qui en habitent les bords ; il se dirigerait sur Furt Reliance, le dernier poste de la compagnie d’Alaska sur le Youkon, remonterait le fleuve jusqu’à Selkirk, ancien fort de la compagnie de la Baie d'Hudson, aujourd’hui en ruines pour avoir été saccagé et brûlé par les Indiens; enfin, descendant la rivière Chilkat, il arriverait à la mer, d’où le retour à Victoria serait facile.

Ce projet fut communiqué à M. Mercier, agent de la compagnie d’Alaska. Celui-ci le déclara irréalisable, à cause de la famine qui afligeait alors ce pays. Il fallut donc modifier les plans, et Mgr Seghers eut à se louer de de l’avoir fait : il apprit plus tard que, dans un camp près

duquel il lui fallait passer, plusieurs Indiens étaient morts de faim.

I résolut néanmoins de se rendre à Nuklukayet; et le 3 avril, il quittait définitivement Nulato.

Le lendemain, vers le soir, il atteignait une barrabarra abandonnée, un peu au delà de Selmigara. Ce dernier endroit avait été le théâtre d’un bien triste drame, que lui racontèrent les indigènes. |

Deux années auparavant, un Indien y vivait avec sa femme, ses deux fils et sa fille. Il perdit successivement sa femme et l’ainé de ses enfants; il eut la douleur de voir son cadet tomber malade, et mourir à sen tour. Dans son désespoir, il construisit un grand bûcher, y déposa le cadavre de son fils, et y mit le feu; puis étranglant sa petite fille, il se précipita avec elle dans les flammes. Un mât, au sommet duquel flotte un morceau de coton blanc, marque la dernière demeure de ce malheureux.

Mgr Seghers arrive à Nuklukayet le 11 avril.

Le 2 mai le fleuve est encore fermé; mais les ruisseaux et les petites rivières qui s’y jettent, fournissent déjà de l’eau en abondance. Le temps est devenu très doux; le milieu de la journée est chaud et agréable. Les nuits sont encore fraiches ; cependant, pour la première fois depuis le mois de septembre, on n’a pas de gelée. Les moustiques n’apparaissent encore qu’en petit nombre; mais ceux qui ont échappé aux rigueurs de l’hiver, grâce au manteau de neige dans lequel ils étaient blottis, donneront naissance à des nuées de nouveaux insectes.

La débâcle commence inopinément le 5 mai. Des craquements formidables se font entendre; des glaçons énormes s’entrechoquent ; quelques uns sont jetés sur les berges, brisant

A Nuklukayet,.

tout obstacle. Parfois la glace s’accumule dans un passage plus étroit, et les glacons s’amoncellent en édifices fantastiques, atteignant trente et quarante pieds au dessus du niveau du fleuve.

Le Youkon commence à se dégager, lorsque les glaces d’amont arrivent en une course folle. La scène est granäiose, saisissante.

Bientôt les Indiens donnent le spectacle de leur habileté à conduire leurs légères embarcations d’écorce, en traversant le fleuve au milieu de glaçons dont un seul suffirait à broyer leur frêle canot. On les voit monter, descendre, virer, maniant d’une main sûre leur unique aviron.

Le 20 mai, à quatre heures après midi, tout le monde se précipite soudain vers le rivage. Des coups de fusil retentissent au loin ; bientôt le canon de la Compagnie fait trembler les montagnes et, en réponse, la fusillade s’accentue. Enfin trente-deux canots chargés d'effets et portant une soixantaine d’Indiens, apparaissent, descendant rapidement le fleuve. La flottille s’avancait sur une seule ligne ; on commencait à entendre la voix des Indiens, lorsque la ligne se rompt brusquement : chaque ‘canot fait force de rames: bientôt on aborde et les barques sont traînés sur la rive. Les tentes sont dressées, les feux allumés : en moins d’une heure les Indiens sont installés dans le bois.

Les indigènes continuaient à venir; il y eu eut bientôt deux cent cinquante, puis trois cents. Les derniers étaient quatre Indiens en trois canots : ils venaient de la Copper- River. Ils étaient couverts de perles et tatoués. La rivière dont ils habitent les bords, se jette dans le Pacifique à l'Ouest du Mont{S. Elie : ils avaient fait près de mille milles,

Puis on eut le marché, avec es cris, ses chants, son bruit joyeux. Spectacle étrange, que celui de cette foire, -où les sauvages vendaient et échangeaient leurs marchandises, surtout des peaux, achetaient de la farine, des habits, des perles, des armes, de la poudre.

ët au milieu de ce brouhaha, entre les traineaux attelés de chienset les tentes élevées de toutes part, l'Evêque circulait, une clochette à la main, invitant tout le monde à se réunir au pied de la croix, pour entendre l'explication de la Doctrine qu’il venait leur apporter. L’étonnement de ces pauvres sauvages ne fut pas trop grand ; ils avaient été avertis qu’un homme était venu de loin pour leur enseigner le chemin du ciel.

Le premier catéchisme eut lieu le 21 mai. Les sauvages écoutèrent religieusement. Le missionnaire leur apprit les principales vérités de la Foi, et de plus, en leur langue, le signe de la Croix, l’Oraison Dominicale et nn cantique contenant une invocation aux trois Personnes de la Sainte Trinité, à la S' Vierge et à S. Joseph.

Les seuls sauvages qui montrassent quelque répugnance à écouter le missionnaire, furent ceux du fort Youkon. Ce fort était autrefois entre les mains de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui y entretenait un soi-disant ministre protestant, un créole, qui avait l'avantage de pouvoir parler aux Indiens en leur propre langue. Ce prédicateur avait eu soin de les prévenir contre les missionnaires catholiques ; aussi quand ils eurent assisté à la messe, interrogés sur leurs impressions, cessauvages dirent que le ministre leur a7ait enseigné que c'était un péché de brûler des chandelles ; sur quoi quelques Indiens Kyoulkouks manifestèrent leur étonnement par de bruyants éclats de rire. Des dix commandements de Dieu, ils n’en savaient que quatre,

surtout le premier; le ministre leur avait fait réciter tout ce que la Bible contient de menaces contre l’idolâtrie ; c'était absolument inutile, car il n’y a pas en ce pays le moindre vestige d’idoles; selon toute apparence, il voulait leur apprendre par là à proscrire les tableaux, les images et les statues ; et cependant, sa: , ces objets, il est presque impossible d'inculquer des idées religieuses à des hommes habitués à ne s’occuper que de choses matérielles. Toujours est-il que les objections et le mauvais exemple des Indiens du fort Youkon eurent une ficheuse influence sur les autres, et refroidirent l’enthousiasme que ces derniers avaient montré au commencement. Cependant une impression profonde fut produite sur tous les Indiens par les funérailles d’un enfant. Ï.e petit garcon d’un Kyoulkouk, âgé de deux ans, avait avalé de l’eau bouillante; il allait mourir; l’Evéque le baptisa, et promit aux parents de le faire enterrer chréüennement, s’il venait à expirer. Les chamans firent mille cérémonies superstitieuses pour le faire revenir; elles furent inutiles : le bon Dieu voulait appeler à Lui une âme innocente, qui priât pour ses malheureux parents et amis. Le pauvre petit mourut; un marchand américain fit une petite bière ; des sauvages creusèrent une fosse au sommet d’un monticule et l’entourèrent d’une clôture gracieusement travaillée. L'enfant fut enterré avec les cérémonies de l’Eglise; tous les sauvages accompagnaient le cortège funèbre: Ce fut, sans contredit, le plus bel enterrement qu’on eùt vu dans ce pays, et les Indiens en furent ravis d’admiration. Une croix plantée sur la tombe, au centre dela clôture, garde le souvenir de cette touchante cérémonie.

« En résumé, dit Mgr Seghers, nous n'avons pas mal réussi chez ces Indiens, car les difficultés suscitées par ceux du

fort Youkon, l'achat et la vente des fourrures, le plaisir de se revoir après une longue séparation, les chants, les danses et les distributions de présents, tout ne pouvait que rendre notre ministère difficile. Cependant le marchand canadien et les négociants américains exprimèrent plus d’une fois leur surprise de voir les Indiens prendre tant d'intérêt aux instructions religieuses. Le sol est préparé; qu'un missionnaire arrive pour en continuer la eulture, et avec un peu de patience et de persévérance, il obtiendra des résultats définitifs. »

Le 31 mai les premiers Indiens quittaient Nuklukayet, et l’exode rontinua les jours suivants. Les missionnaires euxmêmes s’embarquèrent le 7 juin, pour descendre le fleuve jusque près de so embouchure.

La débâcle était terminée. Les longues journées, entrecoupées seulement de trois à quatre heures de nuit, compensaient les journées si courtes du cœur de l’hiver. Combien -différent était ce voyage des rudes courses en traineau qui s'étaient succédées durant la saison froide. Rien de plus enchanteur que cette tranquille navigation sur un fleuve magnifique. Souvent il est inutile de ramer; il suffit de se laisser ailer à la dérive; parfois la brise enfle la grande voile de la chaloupe, qu’elle fait marcher à raison de huit milles à l'heure. Puis le soir, un homme seul reste au gouvernail; on se couche au fond de la barque, et le lendemain on se réveille à trente ou quarante milles plus loin. Les bords du fleuve aussi présentent un tout autre aspect que pendant l’hiver : le sol est vêtu de verdure ét de fleurs aux nuances les plus variées ; les bois étalent toutes les teintes, du vert clair au vert sombre; le bouleau, le saule, le pin, le peuplier du Canada, y entremélent leurs feuillages. Les montagnes, sauf leurs cimes rocheuses, sont tapissées de gazon verdoyant, de mousse jaunâtre et de fleurs. |

Retour à la côte.

Après une paisible navigation de onze cents milles environ, Mgr Seghers arrivait enfin à S. Michel, désireux d’avoir des nouvelles du monde civilisé, dont il était entièrement séparé depuis plus de douze mois.

Sa déception fut pénible de ne trouver aucun navire. « Comment vont nos amis, nos prêtres, nos Sœurs, notre île de Vancouver, notre Victoria, notre pusi/lus grez; telles étaient, écrit-il, les pensées qui remplissaient ma pauvre tête fatiguée, lorsque trois coups de canon du fort annoncèrent l’arrivée d’un navire ». C'était le Sfaghount de l’ « Opposition Company ». Il n’apportait pas de lettres, mais il apportait ‘es nouvelles : celle entre autres de la mort de Pie IX.

L’Evêque de Vancouver donna une lettre pastorale à son clergé, à l’occasion de ce triste événement. Cette lettre fut écrite du Fort S. Michel.

Il avait écrit aussi à S. S. Léon XIIT pour le féliciter de son exaltation au Siège de Pierre ; il en recut plus tard la réponse flatteuse à laquelle nous empruntons ces lignes :

« Le fait que vous ayez tardé à apprendre les vicissitudes de ce Siège de Pierre est entièrement à votre louange, puisque durant ce temps vous vous employiez parmi les lointaines tribus d’Indiens, auxquelles, comme un bon pasteur, vous portiez les consolations de la religion, cherchant à amener au bercail du Seigneur ceux qui n’y étaient point encore arrivés. C’est ce qui nous rend vos félicitations particulièrement agréables... Aussi tandisque nous vous exprimcns nos sentiments de reconnaissance, nous vous souhaitons un succès plus entier, et des fruits plus abondants à votre sollicitude pastorale et au zèle de vos missionnaires. » (1)

(1) Lettre de S.S. Léon XIII, 21 Novembre 1878.

Le prélat ne comptait pas rentrer de sitôt dans la partie civilisée de sen vaste diocèse. Il voulait visiter d’abord la côte septentrionale, s’il trouvait quelque moyen de transport.

Le 5, Paul qui était attendu, ne devait pas remonter plus au Nord. Le Æichard Russ pousserait peut-être jusqu'aux parages des Esquimaux; en ce cas l’Evèque irait, à bord de ce bâtiment, visiter ces peuplades.

Les occasions que le zélé missionnaire es:omptait pour atteindre soit les côtes septentrionales du Pacifique, soit le pays des Esquimaux, ne se présentérent pas ; et le 14 juillet il reprenait la mer pour se rendre aux iles Pribiloff. La première de ces îles, celle de S. Paul, est à 600 milles de S. Michel, la seconde, S. Georges, à 40 milles plus loin.

Des îles Pribiloff Mer Seghers partit pour Unalaska, dans les Aléoutiennes. Tandis que le navire était à l’ancre, le voyageur fit l'ascension d’un pic de 1754 pieds; la crête du pic n’avait que trois pas de largeur, et était bordée de part et d’autre de précipices vertigineux. À la cime se dressait une petite pyramide sur laquelle deux personnes pouvaient à peine trouver place. Tout habitué qu'il était aux ascensions périlleuses, l’Evèque ne put se tenir debout pendant plus d’une demi-minute ; le vertige le prenait. S’assevant alors, il laissa son regard errer sur l’admirable panorama qui se déroulait à ses pieds, et du fond de son cœur s’éleva, en un chrétien enthousiasme, un ardent Gloria in excelsis Deo.

Le pays était bien digne d’exciter l’admiration de cette âme capable de comprendre les grands spectacles de la nature. Un peu au Sud, un volcan se dresse dans sa majesté terrible ; un second domine l’ile Atna, un troisième s’élève à Unimak.

' Rentrée à Victoria.

Mgr Seghers nommé coadjuteur d'Orégon.

mn 108 —

Aux pieds dn spectateur tout l'archipel des Aléoutiennes s’allonge en une chaîne immense d’îles et d’ilots, et le vaste cadre de l'Océan donne au tableau une grandeur sans pareille.

Mais il fallait partir; le steamer allait lever l'ancre.

Enfin l’Evêque de Vancouver reprenait la route de Victoria. Il rentrait par S. Francisco dans sa ville épiscopale le 20 septembre 1878. Malgré les souffrances inouïes et les fatigues de cette année d’apostolat. durant laquelle il avait visité 30,000 Indiens (1), sa santé s'était maintenue.

I n’avait à regretter qu’une perte : celle de l’améthyste qui ornait son anneau pastoral. Cet anneau était un don que ses prêtres lui avaient fait au jour de sa consécration épiscopale. « Mon anneau a perdu son plus bel ornement, écrivait-il, mais le lien qui m’attache à mes prêtres restera toujours inviolable. »

Il ne se doutait pas que ce lien allait être brisé par la volonté suprême du Saint-Siège ; il est vrai que le lien d’affection ne cesserait jamais de l’unir étroitement à ceux qui avaient vaillamment travaillé sous ses ordres à l’œuvre, but de leur vie à tous : le salut des âmes.

Il revenait, l’esprit plein de projets d’évangélisation pour le pays auquel il venait de consacrer une année entière. Quel furent son étonnement et sa douleur, en apprenant qu’il venait d’être nommé coadjuteur de l’archevêque d’Orégon. Lorsqu’on lui communiqua cette nouvelle, le pauvre Evêque devint tout pâle, tant était grand le sacrifice . Mais il n’hésita pas un instant à accepter ce que l’obéissance lui imposait, et

(1) Lettre de M. Hylebos à sa famille, 39 août 1887.

rentrant dans sa maison épiscopale, il se recueillit pour songer aux devoirs que les circonstances faisaient naître.

[l s’empressa d'écrire à son chef, l’Archevèque d'Orégon, pour lui demander le loisir de mettre ordre aux affaires de son diocèse. Plusieurs missions à peine fondées dans l’île Vancouver, avaient besoin d’être consolidées; celles d’Alaska devaient naître encore Alors cet homme de fer, habitué à prendre rapidement d’énergiques résolutions, décida de visiter immédiatement tous les points de son diocèse où quelque chose germait et avait besoin d’être poussé vivement.

Il commence par les missions les plus proches: le premier dimanche d'octobre, il bénit une nouvelle église à Nanaïmo.

Puis il part, dans le courant de novembre, pour sa mission de la Côte Ouest, cette mission pour laquelle il avait tant fait et tant souffert. Il passa deux mois à visiter ces peuplades, ‘Ilant de village en village, pour consolider l’œuvre péniblemeut commencée, qui promettait de si beaux fruits(1). Il rentrait de ce voyage le 3 janvier 1879.

Puis sesregards se tournent encore une fois vers l’Alaska. Il veut que ce pays ait ses missionnaires, il veut y fonder lui-même les premières stations.

Il s’embarque à la fin d'avril (2). visite Sitka et Wrangel, et établit un prêtre, M. Althoff, dans ce dernier poste, où il avait bâti une petite église.

Ce prêtre dut rentrer plus tard à Vancouver où l’on avait besoin de ses services ; et l'on vit, chaque dimanche,

(11 Lettre à son oncle, M. J. B. Seghers, 27 février 1879. (2) Lettre au même, 30 juin 187y. :

Dernière visite de son diocèse.

Troisième vo age en Alaska.

une femme indienne venir s’agenouiller devant la porte fermée de l’église, suppliant le Seigneur d'envoyer de nouveau un prêtre dans cette mission : sa prière devait être exaucée en 1885, après le retour de Mgr Seghers au siège de Vancouver.

L’apôtre de l’Alaska rentra dans sa ville épiscopale dans les derniers jours de mai 1879.

l'était prêt à partir pour l’Orégon : toutes ses missions avaient recu ses derniers soins. [l quitta Victoria le cœur brisé, disant : « Si Dieu veut que je devienne archevêque d'Orégon, je me soumets. Mais il m’en coûte beaucoup de quitter ce diocèse, et mes prêtres, et mes chers Indiens. » (1)

(1) Lettre à son oncle, M.J. B. Seghers, 20 septembre 1878.

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