‹ Mgr Seghers, l'âpotre de l'Alaska [microforme]Chapitre 33 sur 52 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Travaux d'administration. — Nouveau voyage à travers l’Idaho et l’Orégon. — Mort de Mgr Blanchet.

Après les rudes travaux de ces deux années, Mgr Seghers se rendit à Victoria avec Mgr Brondel, son successeur sur le siège de Vancouver. C'était une joie pour lui, de se retrouver dans cette ville qu’il avait tant aimée, et dont les habitants lui avaient prodigué les marques de la plus vive sympathie. Il s’y arrêta pendant quelques jours au milieu de ses anciens com pagnons d’apostolat.

Il rentra à Portland vers le milieu de septembre.

Pendant les mois qui suivirent, Mer Seghers s’appliqua spécialement à mettre ordre à l'administration du diocèse. La situation financière était quelque peu délabrée : une dette assez considérable pesait encore sur l’église, et il fallait des ressources pour les écoles et les autres œuvres que le zèle de l’Archevèque le poussait à fonder. Il ouvrit une quête à cet effet, et se mit en tournée lui-même pour recueillir les fonds nécessaires (1).

Le souci qu’il avait de la solennité extérieure du culte, et

son goût musical exquis lui faisaient désirer la réorganisation

(1) Cath:'« Sentinel, \5 septembre 188],

Travaux divers.

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du chœur de sa cathédrale. I] fonda une société ayant pour but l'étude et l'exécution du chant liturgique, Les débuts ne répondirent pas à l'attente, mais la persévérance du prélat triompha de toutes les difficultés, et il parvint, avec le concours de quelques hommes dévoués, à organiser un chœur capable d'exécuter les chants religieux selon l'esprit chrétien (1).

Le diocèse était à ce moment en voie de prospérité. Un accroisement constant et rapide de la population catholique se produisait à travers tout le pays, surtout dans la ville de Portland. Le clergé, de son côté, recevait de nombreuses recrues : les Bénédictins, qui s'étaient établis à Gervais et à Mount-Angel, étaient d’excellents auxiliaires. De nouvelles églises furent bâties pour répondre aux besoins croissants de la population (2).

D'autre part, l'hôpital S. Vincent, l'institut S' Marie et le collège S. Michel gagnaient chaque jour en prospérité. Ces établissements étaient soutenus non seulement par les catholiques, mais encore par les protestants. Les institutions S'* Marie et S. Michel, l’une pour filles, l’autre pour garcons, situées dans les principaux quartiers de la ville, étaient de puissants moyens d'action. Elles comptaient ensemble environ 300 élèves.

Au mois de mars 1882, l’Archevêque fit un voyage en Californie, dans le but d’étudier les établissements d'éduation de cette province, et d'y chercher du secours pour les écoles de sm diocèse. Il visita le collège de Santa Clara, où l’on a pprécia l’étendue de ses connaissances ; et

en l’entendant, dans son discours aux élèves, parler tour

(1) Catholic Sentinel, 1 juin 1882.

(2) Catholi: Sentinel, 10 novembre 1881 et 26 juillet 1883.

à tour avec la même aisance des matières scientifiques les plus diverses, aussi bien que de beaux arts, les auditeurs furent pris de la plus vive admiration. L'un d’entre eux exprimait son sentiment en cette phrase naïve, mais qui dit bien l'impression que faisait le savant prélat : « Cet archevéque possède bien d’autres connaissances que celles qu’exige son ministère. » ()

Quelques semaines plus tard, Mgr Seghers faisait sa visite pastorale à Gervais. Le Père Adelhelm, de l'Ordre de Saint Benoît, rend compte de cette visite. C’est surtout la piété de l’Archevêque qui a frappé le religieux; et à propos de la bénédiction d’un Chemin de la Croix, il nous révèle un détail de la vie intime du saint prélat : « De nouveau, dit le père Adelhelm, le haut dignitaire de l'Eglise prit la parole, faisant pénétrer dans les cœurs cette dévotion pour le Chemin de la Croix, qu’il possède lui-même. Chaque jour, en effet, non seulement en carême, mais l’année durant, on le voit faire le Chemin de la Croix dans sa cathédrale de S* Marie à Portland. De très bonne heure, alors que presque tout le monde repose encore, il suit pas à pas le Sauveur dans la montée du Calvaire, en préparation au divin Sacrifice qui est le renouvellement du Sacrifice sanglant de la Croix (2) ».

En juillet 1882, Mgr Seghers entreprit une nouvelle tournée pastorale dans les parties les moins civilisées de son diocèse. Il débuta par une marche à cheval à travers les montagnes, sur une distance de deux cents milles; il

était accompagné d’un prêtre et de six Indiens. Dans l’Idaho,

(Di Catholic Sentinel, correspondance de Santa Clara, 21 mars 1882. (2) Catholic Sentinel, correspondance du P. Adelbelm, 8 mai 1882,

Nouveau voyage en Idaho.

Chez les Têtes Plates.

il arriva près de l'endroit où, en 1840, notre illustre compatriote, le P. Desmet, avait, pour la première fois, rencontré un campement de Têtes-Plates.

A la fête de S. Ignace, il se trouvait chez ces Indiens, à la Réserve de Missoula (1). L'Archevêque fut reçu avec le plus vif enthousiasme, et les coups de fusil traditionnels retentissaient de toutes parts. L'écho de la dernière décharge ne s'était pas éteint, que tous les Indiens se jetaient à bas de leurs montures pour recevoir à genoux Ja bénédiction du prélat Celui-ci traversa leurs rangs; puis tous remontèrent à cheval et se mirent à la tête et à l’arrière du cortège pour former une garde d’honneur à l’Archevêque.

Cette réception fut surtout frappante par le concours extraordinaire d’Indiens de toute tribu. La plupart des camps voisins avaient envoyé leurs représentants : on y voyait, outre les Têtes Plates, les Pieds Noirs, les Cœurs d’Alène, les Kootenais, les Pend’d’Oreille, les Nez Percés et les Indiens de Spokane. Ils se trouvaient rassemblés au nombre de plus de quinze cents, sur la vaste esplanade qui entoure l’église.

Alle, le chef des Têtes Plates, pria le Père Cataldo, d'informer l’Archevêque que lui, le chef, allait parler à son peuple, et qu’il priait le prélat d’écouter son discours. L’Archevêque donna son assentiment, et le chef partit en une harangue passionnée, mais digne et grave. Un des assistants, à qui nous empruntons la relation de cette visite, dit l’impression profonde que fit sur lui le puissant magnétisme de la voix, du regard et du geste de l'orateur.

(1) Catholic Sentinel, correspondance de Helena, 19 août 1882.

Bien qu’il ne comprit pas la langue Kalispel, que parlait Alle, il se trouvait fasciné : « J’oubliais cette couverture, couvrant à la manière Indienne les épaules du chef, ou plutôt, elle prenait pour moi l’allure d’une toge romaine, rassemblée qu’elle était en la main gauche de l’orateur, et ramenée devant la poitrine. Chaque mouvement, chaque attitude, chaque expression de visage étaient, chez cet homme remarquable, empreints d’une rude dignité et d’une grâce saisissante; et l’on devait se dire, à le voir, qu’il était digne de commander. »

Le Père Cataldo, qui parle couramment toutes les langues de ces peuples, traduisit le discours en anglais. La harangue, après un long éloge de l’Archevèque, faisait un réquisitoire contre les vices les plus répandus parmi les Indiens : l’ivrognerie, les agressions et les autres désordres, auxquelles s’adonnent si facilement ces natures passionnées et violentes. Michel, le chef des Pendd’Oreille, et Ignace, le chef des Kootenais, parlèrent à leur tour, et furent écoutés avec la plus profonde attention.

Avant la Messe pontificale, que l’Archevèque chanta dans la jolie église de $S. Ignace, le chef des Têtes Plates récita le Rosaire, auquel tout le peuple répondait; puis un chœur de jeunes filles indigènes exécuta les chants de la liturgie sacrée. L’Ave Maria fut chanté par une jeune. Indienne ; et, dit le correspondant que nous citions tantôt, « bien que j'aie entendu ce même chant interprété par des sopranos en renom, entr’autres par une reine de l’opéra, dans une ville de l’Est, nulle part je n’ai trouvé la même pureté et la même douceur; la voix de cette pauvre enfant des forêts était supérieure à tout ce que

j'ai entendu. Ce qui la distinguait n'était ni la puissance, ni la large portée, mais tout à la fois une exquise douceur naturelle, et une expression qui faisait pénétrer dans l’âme de l'auditeur les sentiments de piété et de dévotion. »

Plus de quatre cents Indiens recurent l’Eucharistie des mains de l’Archevêque.

On ne saurait dépeindre le pittoresque contraste qu’offraient en ce moment, d’une part les pompes de la liturgie, d'autre part cette foule d’Indiens assemblés. L’Archevêque, en ses riches ornements pontificaux, entouré de ses prêtres, l'autel orné avec profusion, éclairé d’un resplendissant luminaire; dans le vaisseau de l’église, des centaines d’Indiens, drapés dans leurs couvertures bleues, rouges ou bariolées, avec leurs longs cheveux noirs flottant sur leurs épaules, avec leurs têtes ornées de plumes, d’écailles et de mille brimborions : tout cela formait le spectacle le plus étrange que l’imagination puisse se représenter. Un esprit satirique se serait peut-être fait la remarque, que ces étranges ornements que portent les Indiens, ne sont que la forme la plus simple des modes de notre société civilisée, dans laquelle, autant que chez ces sauvages, les plumes et les écailles et les brimborions tiennent une place importante.

Etrange aussi, le spectacle des mères indiennes, qui, à la gauche de l’autel, viennent s’agenouiller au banc de communion, portant un enfant sur le dos, dans une sorte d’étui; et ce qui ajoute à la singularité de cette scène, c’est que l'enfant se trouve dans son étui dos à dos avec sa mère, de sorte que, tandis que celle-ci

s’agenouille pieusement à la Table sainte, on voit les petits

veux brillants de l'enfant errer sur la foule, d'un air si singulier, qu’il ferait rire, n'était la sainteté du lieu et l'atmosphère de recueillement qui plane sur l'assemblée.

Au soir de cette belle journée, une femme indienne, à la figure intelligente, proprement vêtue. entrait modestement à la maison du missionnaire et demandait à parler à celui-ci. Ses yeux rougis, encore humides, disaient qu’elle venait de pleurer abondamment. Ses larmes étaient des larmes de bonheur. Son histoire se résume en deux mots. Sa fille était une des meilleures élèves de l’école des Sœurs. Elle-même avait vécu pendant de longues années en fervente chrétienne; mais ce jour avait mis le comble à la joie de son âme : son mari, touché de la grâce, au cours de l’allocution de l’Archevêque, s'était converti, et leur union allait recevoir la consécration surnaturelle du sacrement de mariage. Depuis si longtemps elle demandait au ciel cette faveur, et enfin ses vœux étaient exaucés!

Le jour de l’Assomption ;’Archevêque fut à S'° Marie, mission fondée par le P. Desmet; il y retrouva deux des compagnons du célèbre missionnaire, dont un Flamand, le frère Claessens.

Poursuivant sa tournée pastorale, il franchit encore les Montagnes Rocheuses, atteïonant 11,500 pieds d’altitude. Tantôt chez les Blancs, tantot chez les Indiens, il voyage, maintenant à cheval, puis à pied, puis en voiture, puis en chemin de fer. Souvent il loge à la belle étoile, par une chaleur torride ou par un froid glacial. I] voyage la nuit autant que le jour. Confessant et confirmant, préchant, instruisant, il traverse le pays en tous sens. Il régularise des mariages, souvent des situations matrimoniales fort

A travers l'Idaho.

Chez les Umatillas.

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